‹ Les médecins au temps de Molière: moeurs, institutions, doctrinesChapitre 88 sur 222 · ORTHODOXE · texte numérisé non relu

ORTHODOXE

point de préjugés contre la chimie, et ne veut pas la condamner sur l'étiquette ; il croit au progrès ; il est convaincu que, si Hippocrate et Galien revenaient au monde, ils seraient les premiers à faire usage de certains remèdes nouveaux dont l'efficacité est incontestable. Il va même plus loin : il admet la possibilité, la réalité des spécifiques. 11 pense que la nature a préparé des remèdes pour toutes les maladies, et que c'est à l'homme de les découvrir. « Cette connaissance fait rougir tous les jours de superbes savants, quand ils voient guérir par des idiots, et par des remèdes qu'ils foulent aux pieds, les malades qu'ils ont lâchement abandonnés. )>

Mais sur la question particulière de l'antimoine, il est intraitable ; et l'on doit convenir, avec ses deux amis, que les raisons qu'il donne pour le condamner sont pour la plupart excellentes. 11 a des vues saines et élevées sur le rôle du médecin, ne veut pas précipiter les choses, craint d'aller au rebours de la vérité par les moyens violents, de contrarier les efforts salutaires de la nature, qu'on doit se contenter de seconder doucement, sans vouloir les hâter, ni les arrêter, ni les contraindre. c< 11 n'est pas permis, en l'exercice de la médecine, qui nous met entre les mains la vie et la mort des hommes, d'imposer de nouvelles lois, et de laisser les meilleures maximes de nos premiers maîtres, que la suite de tant de siècles a fait reconnaître pour avoir été aussi judicieusement établies qu'elles se trouwnt véritables. 11 faudrait pour les abolir, avant toutes

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ohoses, en avoir détruit le fondement, et confirmé les opinions nouvelleg par des principes scientifiques et un tissu de propositions véritables, nécessaires, et de soi connues. »

XI. Une critique si modérée, venant après des réquisitoires injurieux et difEsimants, aurait dû sembler un appel à la conciliation. Mais cela ne faisait pas le compte des antimoniaux. Ëusèbe Renaudot, le fils du célèbre et infortuné fondateur de la Gazette, dont on verra bientôt les essais de réforme, croyait avoir des injures de famille à venger. Il le fit dans un prolixe pamphlet divisé en deux parties : Y Antimoine justifié, et YAntù' moine triomphant, avec cette épigraphe :

Est in qutbusdam tanta perversitas, Ut in vent is frugibus, glande vescantar.

Germain avait prétendu dans sa préface avoir été éclairé par une expérience personnelle, et, mis à l'article de la mort par une prise d'émétique, n'avoir été ranimé que par huit ou dix bonnes saignées. Eusèbe Renaudot fait précisément la contre-partie, et déclare ne prendre la plume que par reconnaissance pour Vémétique, auquel il doit la vie. Lequel faut-il croire des deux?

Ce qu'il y a de plus grave, c'est que le livre porte en tête une liste d'adhérents, où figurent soixante et un docteurs de la Faculté de Paris (la moitié environ), parmi lesquels, quelques noms importants, entre autres celui de Guénaut, qui avait payé les frais d'impression. Au

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milieu des approbations, épigrammes , acrostiches, hexastiches,jiui décorent les premières pages, se trouve un sonnet de Colletet, assez bien tourné. Le voici :

Précieux élixîr, céleste magnésie,

Ame de la nature, et ses plus grands efforts,

Esprit dont la vertu ressuscite les morts,

Et leur rend l'embonpoint aussi bien que la vie ;

Quoi que chante des dieux Tantique poésie.

Ton liquide trésor, qui passe leurs trésors. Pour nous purifier et dedans et dehors, Vaut mieux que leur nectar et que leur ambroisie.

Si de doctes ingrats ternissent ton honneur, Le docte Renaudot, d'une mâle vigueur, Fait éclater pour toi ce qu'il a de plus rare.

Dans l'injuste mépris du bien que tu leur Tais, Ne ressemblent-ils pas à ce peuple barbare Qui reçoit le soleil et Taccable de traits^.

Après ces interminables préambules, l'auteur déclare qu'il entre enfin en matière, et qu'il ne dira pas d'injures. Mais il déduit si longuement les raisons qui l'engagent à s'en abstenir, qu'on sent bien que ce n'est pas l'envie qui lui en manque. Il n'invective pas ses adversaires, dit-il, (( quoiqu'il puisse les appeler avec raison les plus grands scélérats et les plus grands Efteurtriers du monde. » D'ailleurs il manque plus d'une fois à sa résolution. A ces scélérats il oppose une fin de non-

1 . Ce sonnet, dont on croirait que Lefranc de Pompignan s'est inspiré, dans une ode célèbre, ti'est pas le seul de Colletet sur le même sujet. Son nom et ses vers se trouvent entête de plusieurs apologies de l'antimoine. Un de ses parents, Nicolas Colletet, était médecin.

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recevoir assez commode : c'est de ne reconnaître pour compétents dans la question que ceux-là qui se sont fréquemment servis de Tantimoine. C'est à eux seuls qu'il s'adresse. Mais dès lors la discussion devenait, ce semble, assez inutile; car, pour s'en servir fréquemment, il fallait sans doute ne pas le considérer comme un poison ; en ce cas, on n'avait pas besoin d'être converti. C'est toujours l'histoire du prédicateur qui tonne^ en chaire, contre ceux qui ne viennent pas au sermon.

Eusèbe Renaudot se flatte d'avoir enfin trouvé la véritable étymologie à'antimoine. U le fait venir du grec àvTt[jivetv, résister, parce que c'est, selon lui, le meilleur obstacle qu'on puisse opposer aux maladies ; non pas à toutes, du reste, car il ne veut être ni absolu, ni empirique. 11 se propose seulement d'en préciser les indications. Il reconnaît trois sièges possibles aux maladies : les esprits, les parties solides, et les humeurs. C'est contre ces dernières que l'antimoine a une puissance complète et illimitée. Mais on n'a qu'à le Urc, et l'on verra bientôt qu'avec tous ses contemporains, il range dans cette catégorie les trois quarts au moins des maladies; d'où il résulte qu'avec sa prétendue modération, et malgré toutes ces distinctions, il arrive comme les autres à faire de l'antimoine une sorte de panacée, ou peu s'erf faut. 11 en considère la découverte comme le suprême effort de la science, a U est difficile de passer plus outre ; mais il faut que l'esprit humain, arrêtant le vol de ses prétentions, se contente de la possession de ce remède, qui n'a jamais rien eu, dans le nombreux fa-

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iras de tous ceux de Tantiquité, qui le puisse égaler. — J'en excepte néanmoins la saignée et le séné. »

D'où vient cette concession inattendue ? C'est qu'Eusèbe Renaudot, tout antimonial qu'il est, n'en est pas moins médecin de la Faculté de Paris. L'exemple de Chartier l'a fait réfléchir; avant tout, l'intérêt commun : qu'on lui passe l'antimoine, il passera volontiers le séné ; il ne faut pas non plus que le salutaire métal tourne au profit des ennemis de la compagnie. « Pour détruire les charlatans, faisons de même que ceux qui se battent en champ clos : pour se défaire de leurs ennemis, ils ne trouvent rien de plus avantageux que de se saisir de leurs armes. Employons bien les remèdes dont ils se servent mal. » Ce conseil était sage, mais pouvait-il être entendu , au point où en étaient les choses? L'ouvrage se terminait par quelques pages éloquentes, où était fait un solennel appel à la méthode expérimentale, pages pleines de citations du chancelier Bacon, et, ce qui est mieux, pleines de son esprit.

XIL Malgré tout, Y Antimoine triomphant fit scandale, et fut accueiUi par une grêle d'invectives. La première réponse qui lui fut faite, fut le Rabat-joie de l'antimoine^ par Perreau, ouvrage rempli d'agressions personnelles et de diffamations ^

Point de quartier : Eusèbe Renaudot est un traître, et un fils de traître. Les meilleures caresses par les-

1 . Le titre complet est : Rabat-joie de V antimoine triomphant , ou Examen de Vanlimoine justifié de M, Eusèbe Renaudot.

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quelles il cherche à séduire la Faculté, sont des baisers de Judas, qui cachent les plus noirs desseins. Il ne faut pas pactiser avec Tinsurrection ; il faut, sans examen et sans procès, « rejeter toutes ces nouveautés, autant dangereuses en notre art, qu'elles le sont en religion, i» Ce mot dit tout. Mais hélas ! Fhérésie a déjà fait de singuliers progrès. Perreau dédie son ouvrage à la meilr' hure et plus saine partie de MM. les docteurs régents de la Faculté de médecine de Paris. Cette dédicace est déjà un mauvais symptôme ; car, lorsqu'une société est divisée en deux parties à peu près égales, chacun n'est-il pas maître de considérer comme la meilleure et la plus saine, celle dont il partage les opinions ?

Ce mauvais pamphlet est un curieux modèle de la manière de discuter usitée en ce temps-là. L'auteur se propose d'être complet, et, pour ce faire, il faut que tout soit réfutation, a capite usque ad calcem, depuis le titre de l'ouvrage jusqu'à la tahle des matières. 11 commence par retourner ainsi l'épigraphe :

Perversitas est tanta quorumdam, ut velint Frugibu' reperiis, glande vescier Umen.

Sed major est perversitas, salubribus Tôt bene reperlis, malle virus stibii.

Renaudot a annoncé qu'il ne dirait pas d'injures ; Perreau annonce qu'il en dira : c( Je n'ai même pas observé la politesse ni l'élite des mots de ce temps, me laissant emporter à mes raisonnements seulement. » Lui , du moins, il tient parole.

Renaudot a reçu des lettres de félicitation des doc-

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