‹ Les Médecins grecsChapitre 18 sur 19 · DIX MILLE · texte numérisé non relu

DIX MILLE

PRÉCÉDÉE DE CONSIDÉRATIONS SUR LA MÉDECINE MILITAIRE DANS LES ARMÉES GRECQUES (1)

Quand nous voyons un corps d'armée avec son organisation médicale, quelque insuffisante qu'elle soit, nous nous reportons involontairement vers les temps anciens, et nous nous demandons s'il y avait une organisation analogue à la nôtre chez les nations conquérantes de Tantiquité.

Cinq peuples principaux occupent la scène dans les temps éloignés : les Hébreux, les Egyptiens, les Perses, les Grecs et les Romains. Nous ne nous occuperons ici que des Grecs, et nous n'en dirons que très peu de mots, comme préambule nécessaire de ce travail, et pour montrer qu'un service médical plus ou moins organisé ne faisait point défaut dans les armées de la Grèce antique.

Tout le monde connaît, çairVIlïade, Machaon et Podalire. Le nom de Machaon revient plus souvent dans Homère que celui de Podalire ; on a pensé que le premier était surtout chirurgien et que le second était plus spécialement chargé de l'hygiène, dwnciîv rà irtpl rh SitLiTXi (2). Arctinus, de Milet, qui vivait 770 ans avant Jésus-Christ, a chanté en deux livres La destruction de Troie. On peut le considérer comme le continuateur d'Homère. Quelques fragments

(1) Gazette hebdomadaire, 1879, n® 25.

(2) Eustathius, Gommentarxi ad Homeri Iliadem (texte grec)* LipsiflB, 1825-1828, in-4, t. UI, p« 49.

de son poème sont conservés dans la Chrestomathte de Proclus^ et, en parlant de Machaon et de Podalire, il dit que le premier avait la main plus légère pour l'extraction des traits et pour le pansement des blessures, tandis qu'il avait été donné à Tautre de reconnaître les maladies cachées et de faire des cures incroyables :

Aoxoira Te «^ûvyi, xxl àvaXôea oîaaxoOai.

Que Machaon ait été chirurgien et Podalire médecin, il n'y a là qu'une question de spécialité sans grande importance pour nous. Il est établi, et c'est le point essentiel, que deux personnages principaux ont eu la direction du service médico-chirurgical du corps d'occupation grec dans le siège de Troie, et que ces deux personnages étaient Machaon et Podalire, Machaon occupant le premier rang.

Etaient-ils les seuls deux médecins de l'armée grecque ? Assurément non ; car nous voyons plus loin qu'Idoménée, rencontrant un Grec blessé au jarret et porté par ses compagnons d'armes, le fit confier aux médecins (J) :

ô<5^ tYiTpoî; èiutTfiiXa;

''Hnv jx xXtatYic.

Plus loin encore, Homère parle des médecins qui connaissaient beaucoup de médicaments ou polypharmaques :

{viTpoi ^oXu^àppixxoi à(i.9tirévovTO (2).

Chaque nation devait avoir ses médecins ; Homère ne nous en fait connaître que deux.

iElius Dionysius, d'après Eustathius, rapporte qu'il y avait aussi des femmes qui exerçaient la médecine (3).

Dans les armées grecques, le rôle des médecins n'était

(1) Arctini. Ilii excidium^ cycli fragmenta, in Homère. Ed. Didot, in-8, p. 599i

(2) Iliade^ ch. xiii, v. 213.

(8) Eustathius, ouv. cti., t. III, p. 49.

pas tout médical. Dans le dénombremeal de la flotte (1), Homère nous apprend que Machaon et Podalire commandaient à trente vaisseaux portant les guerriers de Tricca, d'Ithome et d'iEcholie, dans le Péloponèse. Les médecins étaient mêlés aux combattants et prenaient part à l'action. Dans le chant IV, quand Ménélas est blessé, Agamemnon envoie le héraut Talthybius chercher Machaon, «qu'il trouva debout au milieu de la foule belliqueuse des guerriers qui ravaient suivi de Tricca». Dans léchant XI, nous voyons Machaon lui-même blessé à l'épaule parPârisd'une flèche à trois pointes. La consternation fut grande chez les Grecs, etidoménée prescrivit à Nestor d'emporter Macliaon sur son char et de le conduire aux vaisseaux ; car, dit-il, un médecin à lui seul vaut beaucoup d'autres hommes (2) :

*IriTpo; ')^àp àvinp iroXXfiÂv àvrâÇioç àXXcAv.

Bien qu'Homère no précise pas la manière dont se faisait le service médical chez les Grecs, il en dit assez pour nous faire savoir que les blessures légères étaient soignées sur le lieu du combat, et que les guerriers atteints de blessures plus graves étaient emportés par leurs compagnons dans leurs tentes ou vers les vaisseaux, qui étaient ce que nous appellerions aujourd'hui l'ambulance divisionnaire.

Un passage d'Hippocrate (3) ne donne sur la chirurgie d'armée que des indications générales. Mais il nous faut mentionner tout particulièrement un de ses contemporains, Gtésias, originaire d'Ionie, et, selon Gaiien, appartenant à la famille des Asclépiades et parent d'Hippocrate (4). Il vint en Perse, selon quelques auteurs, 416 ans avant Jésus- Ghrist; mais on ne sait ce qui l'amena dans ce pays. Les uns, d'après Diodore de Sicile, pensent qu'il fut fait prison-

(1) Iliade^ ch. ii, v. 729.

(2) Iliade, ch. xi, v. 514.

(3) Le médecin f § xiv.

(4) Gaiien, éd. Basileae, 1538, in-fol., t. V, p. 652, 1. 51. — Diodore de Sicile, ouv, cit., liv. II, ch. xxxn.

nier par les Perses et que ses connaissances le firent accueillir comme médecin à la cour d'Arlaxerxès, où il séjourna dix-sept ans. On ne sait pas exactement à quelle bataille, mais assurément ce n'est pas à celle de Gunaxa, puisqu'il était déjà dans Tarmée d'Artaxerxès. La présence de médecins dans les armées perses est hors de doute, et on faisait, dans ce pays, grand cas des médecins grecs; aussi G tésias y jouit d'un grand crédit. Nous le retrouverons à la bataille de Gunaxa.

On s'est demandé s'il existait à cette époque des endroits spéciaux, sortes d'hôpitaux réservés aux soldats malades ou blessés, et on a cherché à s'appuyer sur un passage de Strabon où il dit qu'il y avait àEpidaure des temples consacrés à Esculape (1). Mais ces temples ou Asclépions n'étaient pas réservés aux soldats ; ils étaient publics et non spéciaux.

Xénophon, d'un autre côté (2), rapporte que des médecins suivaient l'armée lacédémonienne en campagne et se tenaient non loin du roi, sur le champ de bataille, avec les joueurs de flûte et les devins (3). Ges médecins devaient être, d'après Littré (4), des prêtres d'un des temples d'Bsculape, à Lacédémone.

Après ce court historique, nécessaire pour nous renseigner sur l'existence d'un service médical dans les armées grecques, nous arrivons à la mémorable retraite des Dix mille à travers l'Asie Mineure, reti*aiie connue et écrite sous le nom ^Anahase^ et dont Xénophon fut le général en chef et l'historien. Nous ne Tenvisagerons qu'au point de vue médical, et Xénophon nous fournira des documents d'une netteté et d'une précision extraordinaires.

(1) Strabon, GéographiCy liv. VIII, chap. xv.

(2) Gouvernement des Lacédémoniens,

(3) Xénophon. ouv. cit., ch. xiv, éd. Haase.

(4) Introduction aux œuvres d'Hippocraie, 1. 1, p. 6.

Un mot d'abord sur le pays qui fut le théâtre de cette expédition.

La contrée désignée, depuis Tépoqûe des empereurs byzantins, sous la dénomination d'Asie-Mineure — aujourd'hui Anatolie — est un vaste pays d'une superficie au moins égale à celle de la France, occupant la région la plus occidentale de l'Asie, entre la mer Noire et la mer de Marmara au nord, l'archipel à l'ouest et la mer Méditerranée au sud. A Test, l'Arménie lui est contiguë et s'étend jusqu'aux frontières de la Russie et de la Perse.

Ces deux vastes contrées s'étendent de 23**,35 à 46 degrés de longitude Est et de 36 degrés à 42<*,8 de latitude Nord. Elles sont constituées par deux immenses plateaux principaux, qui sont le plateau de TAsie-Mineure proprement dite, situé entre les chaînes du Taurus et de TAnti-Taurus, d'environ 2000 mètres d'altitude, et le plateau de l'Arménie à TEst, depuis le mont Amanus jusqu'au mont Ararat, dont l'altitude varie entre 3000 et près de 5000 mètres, et dont le mont Ararat occupe le point le plus élevé (5155 mètres). Les monts Carduques, appelés plus tard Gordyens et aujourd'hui Giundù en sont une dépendance.

Une autre chaîne de montagnes borde le littoral de la mer Noire et est désignée sous le nom caractéristique de monts Pontiques : c'est une ramification de TAnti-Taurus. Le plateau de TAsie-Mineure ou Anatolie donne naissance à plusieurs cours d'eau, dont trois principaux se jettent dans la mer Noire, deux dans l'Archipel (dont le Méandre) et tin dans la Méditerranée (le Gydnus).

Le plateau de l'Arménie donne naissance à deux grands fleuves, auquels se rattachent de nombreux souvenirs historiques et sur lesquels opéreront les soldats de Xénophon : le Tigre et TEuphrate. Le Tigre reçoit sur sa rive gauche un certain nombre d'afQuents, dont le grand Zab (ZaTràra^; guéable avant la fonte des neiges, et le petit Zab arrêteront un moment la petite armée grecque.

D'autres nombreux cours d'eau, sans importance poui^ nous et pour notre armée, parcourent et arrosent cette contrée.

Les lignes isothermes sont les mêmes que pour TEsjpagne et l'Italie, et la température moyenne dans la plaine est de 15 à 20 degrés ; mais il n'en est plus ainsi quand on s^élëve sur les hauts plateaux, couverts de neiges perpétuelles. Le. froid y est très rigoureux, la végétation mauvaise ou presque nulle. Rappelons qu'en 1843 le docteur Barbier, médecin de quarantaine à Ears, a péri dans les neiges en se rendant d'Erzeroum à Kars (1). Par contre, dans les plaines de la Mésopotamie, la chaleur est parfois insupportable. Cyrus en avait averti les Grecs lorsqu'il leur dit : « L'empire de mes pères s'étend, vers le midi, jusqu'à des pays que la chaleur rend inhabitables aux hommes ; du côté de l'Ourse, jusqu'à des terres glacées (2)... »

Tel est le pays que dut parcourir, quatre cents ans avant l'ère chrétienne, une petite armée grecque composée de dix mille hommes environ, conduite par Xénophon, au milieu de peuplades ennemies et barbares, sans vivres, sans connaissance des lieux, obligée de se confier la plupart du temps à des guides infidèles, ayant à lutter contre les hommes, contre la faim, contre le froid, voyageant par petites étapes de quatre à cinq lieues, traversant des montagnes sans routes, des rivières sans ponts ni bateaux^ et, malgré ces conditions désastreuses, sachant tout braver et imposer partout le respect du nom grec.

Darius II, roi de Perse, avait laissé en mourant deux fils, Artaxerxès surnommé Mnémon, à cause de sa remarquable mémoire, et Cyrus le Jeune. Le premier, qui était l'aîné, eut poiu» héritage le trône de Perse ; le second eut un gouvernement important dans TAsie-Mineure. Peu satisfait d'être soumis à son frère, il leva une armée considérable que Xénophon évalue à plus de cent mille hommes

^^afa

(1) Gaz. médic, 1844, p. 89.

(2) Xénophon, Ana&a5e, Ht. I, ch. xii.

non compris treize mille Grecs mercenaires que Cyrus avait enrôlés sans leur faire connaître le motif réel de son expédition.

. Nous ne suivrons pas l'armée de Cyrus depuis Bphèse et Sardes jusqu'au champ de bataille de Cunaxa, en Babylonie pendant les quatre-vingt-treize étapes parcourues, soit cinq cent trente lieues (2140 kilomètres). Elle trouva des vivres sur son passage, outre ceux qu'elle emportait avec elle. Cyrus, en chef habile et sage, ménageait ses troupes et accordait toujours quelques jours de repos après les étapes un peu longues. Il y a de cela près de deux mille ans, et nous ne faisons pas autrement aujourd'hui. Depuis le départ de Sardes, il y avait eu prés de cent journées de séjour. On voit qu'à cette époque l'hygiène du soldat n'était pas négligée, et que Cyrus mettait en pratique ce grand principe administratif que nous lisons dans la Cyropédie : « Pour la santé, j'ai entendu dire et j'ai vu que, comme les villes qui veulent être en bonne santé se choisissent des médecins, les généraux emmèaent avec eux des médecins pour leurs soldats ; par conséquent, à peine entré en fonctions, je m'en suis préoccupé, et je crois, mon père, que j'ai avec moi des hommes habiles dans l'art médical » (1) ; car, dit-il un peu plus haut, qu'est-ce qu'une armée sans la santé ? T{^ aveu

C'est à Cunaxa que se termina la lutte entre les deux frères Artaxerxès et Cyrus. Cette bataille est admirablemen t décrite par Plutarque et surtout par Xénophon, et les deux chefs payèrent de leur personne. Artaxerxès fut blessé d'un javelot dans la poitrine (xaTàTooTtpvov), et il reçut les soins de son médecin Ctésias, qui était près de lui. Au moment où Cyrus venait de blesser son frère, il était blessé luimême d'une javeline entre la tempe et l'œU : il y eut écoulement de sang, vertige ténébreux, syncope. Cyrus renversé de son cheval, revint à lui; on le souleva pour marcher, la tête penchée sur Pépaule; il reçut alors une nouvelle blés-

(1) Xénophon, Cyropédie, liv. I, ch. vi.

sure dans le jarret, tomba la tête contre une pierre et mourut sur le coup (1).

Le nombre des morts fut considérable : Gtésias Févaluait à neuf mille du côté d'Artaxerxès et à vingt mille du côté de Cyrus. Diodore de Sicile, au contraire, porte à quinze mille les morts d'Artaxerxès et à trois mille seulement ceux de Cyrus (2). Nous sommes de Tavis de Plutarque, qui trouve ces chiffres contestables.

Cunaxa étaH à trois étapes de Babylone.

A partir de ce moment les événements devinrent plus sombres pour les Grecs. 11 en restait environ dix mille qui refusèrent de se soumettre aux Perses et ne voulurent pas revenir en Grèce par le même chemin, dans la crainte de manquer de vivres. C'est alors que commença pour eux la fameuse retraite avec toutes ses privations.

A Taide de guides, l'armée grecque arriva vers des villages où Ton trouva en abondance du blé et d'autres aliments fournis par les palmiers, nombreux dans ces contrées. Les palmiers sont pour ces peuples ce que sont pour nous les graminées. Les bourgeons terminaux des palmiers et surtout de VEuterpe edulis^ appelés choux palmistes, se mangent cuits comme les artichauts. La sève des palmiers se convertit en une liqueur vineuse fort capiteuse, dont burent les soldats grecs, et avec un peu d'excès.

Entourés d'ennemis, privés de leurs généraux massacrés dans un guet-apens, arrêtés par des fleuves presque infranchissables, abandonnés seuls et sans cavaliers pour protéger leur retraite, les Grecs élurent pour général Xénophon.

(1) Plutarque, Vie d^Artaxtrxès^ éd. Teubner. Lipsiae, p. 116,

(2) Diodore de Sicile, Bist. univ,^ liv. XIV, ch. xxiv.

La petite armée remonta le Tigre, ayant à essuyer des escarmouches continuelles, et arriva à des villages avec d'assez nombreux blessés, puisqu'on y établit lyiit médecins, xal locTpobç xaTEOTiQaav oxtcS (1). Ce placement des malades dans les villages voisins était usité chez les Grecs ; car plus loin, lorsque Tarmée de Xénophon arriva à Cotyore, sur le rivage du Pont-Euxin, il nous apprend que les habitants de cette localité refusèrent d'abord de recevoir ses malades. Le service médical ne devait rien laisser à désirer quant au nombre, car on ne peut supposer que tous les médecins fussent ainsi détachés de Tarmée; en tous cas, ce serait un médecin pour un millier d'hommes.

Nous laisserons les Grecs traverser les monts Garduques, passer le fleuve Centrite (Khabour) ; mais après quelques rudes étapes, nous les retrouverons à leur entrée dans TArménie.

Ici tout sembla conspirer contre eux ; s'ils crurent se trouver au milieu de populations un peu moins hostiles, par contre ils eurent à lutter contre toutes les rigueurs de l'hiver. La neige tomba si serrée qu'elle couvrit les hommes et les bêtes, qu'elle engourdit. Pour garantir les parties exposées au froid, on les frottait de matières grasses, de saindoux, d'huile de sésame, d'amandes amères, de térébenthine. Les soldats russes de la Sibérie se graissent encore le nez et les oreilles pour éviter la congélation de ces parties.

Dans notre retraite de Russie, Larrey recommandait les frictions avec la neige et la glace, « en ayant la précaution d'en faire une application relative (2). w

La petite armée grecque continua néanmoins à marcher sous la conduite de guides, et passa l'Euphrate à sa source, ayant de l'eau jusqu'à la ceinture. Après trois jours d'une marche pénible, on eut à essuyer un vent du nord très froid, qui glaçait les hommes, avec une neige d'une brasse d'é-»

(1) Xénophon, Anahase^ liv. III, § 4, et liv. V, § 5.

(2) Larrey, Mémoires etcampagnes^ t. IV, p. 138,

paisseur, de sorte qu'il périt beaucoup de bêtes de somme, d'esclaves et une trentaine de soldats.

Tout le jour suivant on marcha dans la neige, et beaucoup d'hommes éprouvèrent le sentiment pénible d'une faim dévorante; ils furent atteints de boulimie, selon l'expression

deXénophon, iroXXol rm dvdpcdircav eSouXtfAïaaav (1). BrUtU8,d'aprèS

Plutarque, éprouva aussi le même sentiment et faillit en périr. Dans notre désastreuse campagne de 1812, uii des médecins qui partagea les douleurs et les privations de notre armée, a constaté les mêmes phénomènes chez nos soldats. « Le froid sec, dit-il, aC/Croit tellement l'activité des forces digestives, qu'il porte le sentiment de la faim jusqu'à la douleur, lorsque l'on n'a aucun aliment à introduire dans l'estomac; il en résulte alors cette espèce de névrose appelée boulimie, qui amène la langueur, l'inappétence, la défaillance et la mort (2). » C'est ce qu'éprouvèrent nos pauvres soldats en Russie.

Xénophon rapporte qu'il vit à Tarrière-garde un certain nombre de soldats gisant à terre, avec ces douleurs atroces de la faim canine, et qu'il les guérit en leur donnant les comestibles qu'il trouva dans les équipages.

Enfin on arriva à un village où les soldats se logèrent comme ils purent ; ceux qui ne trouvèrent pas de gîtes succombèrent faute de vivres et de feu, àoiroi tmX àvwiwpo;. Les malades furent portés aux villages voisins.

On laissa en arrière quelques soldats que la neige avait aveuglés ou à qui la neige et le froid avaient gelé les doigts des pieds. Quelques-uns furent atteints de photophobie; ils se garantissaient les yeux contre la neige en les couvrant avec quelque étoffe noire et légère. Le repos était mortel

(1) Xénophon, Anab.^ liv. IV, § 1.

(2) Moricheau- Beaupré, Des effets et des propriétés du froid, avec un aperçu historique et médical sur la campagne de Russie, Thèse de Montpellier, 1817, n» 90, p. 69, 128.

aux uns, nuisible à tous. Xénophon donnait l'exemple, était toujours à pied, employait les moyens de rigueur, le bâton même, pour forcer à la marche ceux qui restaient en arrière, Il avait appris par sa propre expérience combien le repos était dangereux, car s*étant assis pendant un grand froid, pour attendre quelques soldats qui chargeaient leurs bagages, il éprouva une peine infinie à se remettre en marche (1).

Tous les médecins militaires savent Timportance de la chaussure chez le fantassin. L'armée de Xénophon eut encore à souffrir de ce côté. Les premières chaussures étant usées, on dut en fabriquer avec du cuir de bœuf nouvellement écorché. Ordre avait été donné aux soldats de se déchausser la nuit ; ceux qui négligèrent de s'y conformer no tardèrent pas à être victimes de leur incurie, car les courroies pénétHiient dans les pieds et les sandales se diu'cissaient par la gelée.

Quant aux bêtes de somme, un chef de village avait indiqué un moyen assez ingénieux de leur faciliter la marche dans la neige : c'était de leur attacher des sacs aux pieds.

Après une quarantaine d'étapes coupées par des temps de repos, on aperçut enfin la mer, et on arriva au pays des Macrons, où les soldats firent usage d'un miel qui produit des effets assez singuliers. Ceux qui en mangèrent éprouvèrent du délire, des vomissements, de la diarrhée avec impossibilité de se tenir sur les jambes. Ceux qui en avaient mangé peu étaient semblables à des gens ivres; ceux qui en avaient mangé beaucoup étaient semblables à des fous furieux ou à des moribonds. Ils gisaient à terre dans une grande prostration. Personne ne succomba; le délire disparut peu à peu, et le troisième ou le quatrième jour, chacun put se lever, comme après une purgation.

Nous ne connaissons pas ce miel; cependant il est indiqué

(1) Xénophon, AnaK, liv. V, § 7.

dans Pline, qui le décrit ainsi : c Dans la même partie du Pont, au pays des Sannes, il est une autre espèce de miel appelé mœnomenon ({Miivo{«.tvov («.Ixt), à cause de la folie qu'il produit. On attribue cette malfaisance à la fleur du rhodo* dendron, dont les forêts sont remplies (1). • Notons en passant que, dans le pays des MosynoBciens, Xénophon se trouva au milieu d'une peuplade barbare, dont les enfants étaient remarquables par leur embonpoint, à cause de leur principale nourriture, qui consistait en châtaignes bouillies.

Après une retraite de 620 lieues en 122 jours de marche et presque autant de repos, la petite armée grecque arriva à Cotyore. Huit mois s'étaient écoulés depuis la bataille de Cunaxa, et sur 10,000 hommes il n'en restait plus que 8600; 1400 hommes avaient péri parle fer, la neige ou les maladies.

L'armée grecque avait mis sept mois pour se rendre d'Ephése à Cunaxa; elle avait en 93 journées de marche parcouru 530 lieues, c'est-à-dire en moyenne un peu plus de 5 lieues par jour. De Cunaxa à Cotyore, sur les bords du Pont-Euxin, elle parcourut 620 lieues en 122 jours et en huit mois. Toutes les épreuves n'étaient pas terminées : il y eut encore quelques combats dans les environs d'Héraclée, sur les côtes de Bithynie^ contre les peuples indigènes ; et les Grecs y perdirent plus de 500 hommes; mais ils n'avaient plus à lutter contre les éléments. Quelque temps après ils arrivèrent à Byzance et repassèrent dans laMysie, en Asie- Mineure. A Pergame, l'armée toucha au terme de son expédition et de ses soufîrances. Elle était réduite à moins de 8000 hommes (2).

Un demi-siècle environ après cette mémorable retraite, dans les contrées qui sont actuellement le théâtre d'une

(1) Pline, Hisi. naU^ éd. Dubochet. t. II, p. 55, trad. par Littré, liv. XXI, § 45.

(2) Liv. VI, § 3.

guerre entre l'Angleterre et F Afghanistan, où d'immenses déserts sont coupés par des chaînes de montagnes s'élevant après de 4000 mètres, l'armée d'Alexandre éprouva les mômes souffrances que les Grecs de Xéiiophon. « Dans cette immense solitude, privée de tout secours humain, dit Quinte- Curce, l'armée essuya tous les maux possibles : la faim, le froid, la fatigue, le découragement. Beaucoup périrent par le froid excessif de la neige, d'autres eurent les pieds gelés. La neige fut surtout pernicieuse à la vue de la multitude. Quand, excédés de fatigue, les soldats tombaient sur la glace, dès qu'ils cessaient de se mouvoir, ils s'engourdissaient tellement par le froid qu'il leur était impossible de se lever. Leurs compagnons les tiraient de cet engourdissement, et il n'y avait pas d'autre remède que de les contraindre à la marche... (1), » Comme l'avait fait Xénophon, Alexandre donna l'exemple à son armée; il relevait les uns, soutenait le courage des autres et se portait partout, marchant toujours à pied.

Plus de deux mille ans après la retraite des Dix mille Grecs, une armée de 400,000 hommes, commandée par Napoléon, s'était concentrée à Mayence et en partait au commencement du mois de mars 1812, pour voir se renouveler dans les plaines de la Russie toutes les misères subies sur les plateaux de l'Arménie et dans le pays des Paropamisades par les soldats de Xénophon et d'Alexandre. Larrey a été l'un des héros et l'historien médical de cette douloureuse campagne, où Tune des plus belles armées du monde fut presque anéantie par la misère et par le froid, qui descendit à — 28 degrés Réaumur. Comme Xénophon, comme Alexandre, Larrey ne monta jamais achevai, et « s'est entièrement privé du plaisir de se chauffer ». C'est à sa robuste constitution, c'est à l'exercice continu qu'il dut son salut, c Malheur, dit Larrey, à celui qui se laissait saisir par le sommeil ! quelques minutes suffisaient pour le geler entière-

(1) Quinte^Gurce, De rebiis gestis Alexandrie liv. VU, cfa, m» 5 41-

ment(l). > <c La mort de ces infortunés, dit-il, était devancée par la pâleur du visage, par une sorte d'idiotisme, par Iîbi difficulté de parler, la faiblesse de la vue et même par la perte totale de ce sens; et dans cet état quelques-uns marchaient plus ou moins longtemps, conduits par leurs camarades ou leurs amis^ L'action musculaire s'affaiblissait sen« siblement; les individus chancelaient sur leurs jambes comme des hommes ivres; la faiblesse augmentait progrès*» sivement jusqu'à la chute du sujet, signe certain.de Textinction totale de la vie. »

36,000 hommes à peine résistèrent à ces misères, qui durèrent trois mois, du 13 novembre 1812 au 10 février 1813.

La neige n*est pas moins désastreuse que le froid le plus rigoureux, et c'est elle surtout qui a fait périr un bon nombre de Grecs. Au mois de janvier 1845, une petite colonne française de 2800 hommes opérait en Afrique une retraite de Bou-Thaleb sur Sétif, dans la province de Gonstantine (Sétif est à 1100 mètres d'altitude). La température ne des« cendit guère au-dessous de — 4 degrés ; il y avait plus de 40 centimètres de neige couvrant le sol. Pendant la nuit du 2 au 3 janvier, 208 hommes périrent pendant la marche; 250 hommes seulement peuvent être considérés comme ayant complètement échappé à l'influence désastreuse delà neige; 532 entrèrent à l'hôpital ; les autres, au nombre de 1800 environ, furent traités à la caserne (2).

Si nous voulons porter nos souvenirs sur une époque encore bien récente, et consulter le Rapport sur les résultats du service médico-chirurgical des ambulances de Crimée pendant la campagne dC Orient^ nous y verrons que 309,268 hommes furent envoyés de France et d'Afrique pendar t les années 1854, 1855 et 1856 ; le thermomètre descendit jusqu'à — 22 degrés,

(1) Larrey, Mémoires de chirurgie militaire^ etc.^ t. IV, p. 1 à 283.

(2) Shrimpton, Relation de la retraite de Bou-Thaleb, io Mém. de mèd. mUU,f 2^ série, t. 1, p. 154.

et les cas de congélation dans Tarmée française s'élevèrent à 5290, parmi lesquels 1178 se terminèrent par la mort (1).

D'après cet aperçu historique, il est hors de doute que, dès la plus haute antiquité, des médecins ont été attachés aux armées expéditionnaires de la Grèce; que ces médecins étaient à la fois combattants et guérisseurs ; que leur pratique était des plus bornées ; que chaque blessé se rendait ou se faisait portier dans sa tente, et là se pansait ou se faisait panser par ceux qui étaient chargés de cette mission ou qui avaient quelque expérience. Si l'on enlevait les camps ou si les blessés ne pouvaient suivre l'armée, on les disséminait dans les localités voisines, comme Xénophon le fit avant d'arriver aux monts Carduques. Le nombre des individus chargés du soin des blessés et des malades était suffisant^ si nous en jugeons par les huit médecins laissés par Xénophon auprès de ces blessés ; car, général prudent, il ne se serait pas démuni de tout son personnel médical. La congélation et toutes ses conséquences étaient connues des Grecs ; Xénophon a vu et pratiqué tout ce que nos médecins militaires ont vu et pratiqué en 1812, en 1846, en 1854, 1855 et 1856. La Grèce doit donc être considérée, à juste titre, non seulement comme le berceau de la science médicale, mais elle a devancé les autres nations dans l'organisation du service médical des armées.

(1) Chenu, Rapport^ etc.; Paris, 1865, in-4, p. 8.

GoRLiEU, les Méi

GrtiM dtoLL^WltJttvr

Page 1