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LETTRE V

L'Histoire avant Thierry

Dans celte -Le//rf, une des plus justement célèbre, Thierry fait le procès de la méthode suivie par ses devanciers. Elle est intitulée : « Sur les différentes manières d'écrire l'histoire, en usage depuis le quinzième siècle. »

Ce fut en l'année 1476 que parut, avec le titre de Grandes Chroniques, la première histoire de France publiée par la voie de l'impression. C'était un vieux corps d'annales compilées en français par les religieux de l'abbaye de Saint-Denis, et depuis longtemps célèbre sous le nom de Chroniques de Saint-Denis. Le roi Charles V l'avait fait transcrire pour sa riche bibliothèque, un peu rajeuni de langage, et fait continuer jusqu'à son règne ; il parut avec une nouvelle continuation poussée jusqu'au règne de Louis XI. Sa publication fonda par tout le royaume, qui venait d'atteindre à peu près ses dernières limites, une opinion commune sur les premiers temps de l'histoire de France, opinion malheureusement absurde et qui ne put être déracinée qu'après beaucoup de temps et d'efforts. Selon les

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Grandes Chroniques de France, les Gaulois et les Franks étaient issus des fug-itifs de Troie, les uns par Brutus, prétendu fils d'Ascanius, fils d'Enée, les autres par Francus ou Francion, fils d'Hector. Voici de quelle manière la narration commerçait : » Quatre cent et quatre ans avant que Rome fut fondée, régnait Priam en Troie la grande. Il envoya Paris, l'aîné de ses fils, en Grèce pour ravir la reine Hélène, la femme au roi Ménéias, pour se venger d'une honte que les Grecs lui avaient faite. Les Gréjois; qui moult furent courroucés de cette chose, s'émurent pour aller et vinrent assiéger Troie. A ce siège, qui dura dix ans, furent occis tous les fils du roi Priam, lui et la reine Hécube, sa femme, la cité fut arse et détruite, le peuple et les barons occis. Mais aucuns échappèrent de ce désastre et plusieurs des princes de la cité, qui s'épandirent es diverses parties du monde pour quérir nouvelles habitations, comme Hélénus, Elyas et Anthénor, et maints autres... Enéas, qui était un des plus grands princes de Troie, se mit en mer avec trois mille et quatre cents Troyens... Turcus et Francion, qui étaient cousins germains (car Francion était fils d'Hector, et ce Turcus fils de Troylus, qui était frère et fils au roi Priam), se départirent de leur contrée, et allèrent habiter tout auprès une terre qui est appelée Thrace... Quand ensemble eurent habité un grand temps, Turcus se départit de Francion son cousin, lui et une partie du peuple qu'il emmena avec lui; en une contrée s'en alla qui est nomm.ée la petite Scytie... Francion demeura après que son cousin se fut de lui départi, et fonda une cité qu'il appela Sicambrie, et longtemps ses gens

furent appelés Sicanibriens pour le nom ds cette cité. Ils éuileat tributaires des Romains, comme les autres nations; mille cinq cent sept ans demeurèrent en cette cité, depuis qu'ils l'eurent fondée. » Après ce dé^ut singulier viennent les chapitres suivants : De diverses opinions pourquoi les Troyens de Sicambrie furent appelés Français. — Comment ils conquirent Allemagne et Germanie, et comment ils déconfireni les Romains. — Comment et quand la cité de Paris fut fondée, et du premier roi de France. — Du second roi qui eut nom Clodio. — Du tiers roi qui eut nom Mérovez. — Du quart roi qui eut nom Childéris... — Comment le fort roi Klodovées fut couronné après la mort de son père. Jusqu'au règne de Charlemagne la narration suit en général un seul auteur, Aimoin, religieux de Fleury ou de Saint-Benoît-sur-Loire, au dixième siècle, puis vient une traduction fort inexacte de la vie de Charlemagne, par son secrétaire Eghinhard; puis un fragment de la fausse chronique de l'archevêque Tilpin ou Turpin, morceau qui n'est pas le plus historique du livre, mais qui est sans contredit le plus capable de saisir l'imagination par cette* verve de récit dont brillent à un si haut degré les romans du moyen-âge. C'est là que le roi Marsile et le géant Ferragus, qui ne font plus que nous divertir dans la poésie de l'Arioste, jouent un rôle sérieux et authentique. Là, enfin, ce Roland où Rotland, comte des Marches de Bretagne, que l'histoire nomme une seule fois, et qui périt dans une embuscade dressée par les Basques, au passage des Pyrénées, figure comme le brave des braves et la terreur des Sarrasins. Le petit mais désastreux

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combat des grorges de Roncevaux est transformé en une bataille immense oij les Franks ont contre eux toutes les forces de l'Espagne ; et Roland, demeuré seul entre tous ses compagnons, épuisé par ses blessures, meurt après avoir fait entendre à plus de sept milles de distance le bruit de son cor d'ivoire :

« Lors retourna Roland, tout seul, parmi le champ de bataille, las et travaillé des grands coups qu'il avait donnés et reçus, et dolent de la mort de tant de nobles basons qu'il voyait devant lui occis et détranchés. Menant grande douleur, il s'en vint parmi le bois jusqu'au pied de la montagne de Cisaire, et descendit de son cheval dessous un arbre, auprès d'un grand perron de marbre, qui était là dressé en un m.oult beau pré, au-dessus dé la vallée de Roncevaux. Il tenait encore Durandal, son épée; cette épée était éprouvée sur toutes autres, claire et resplendissante et de belle façon, tranchante et affilée si fort qu'elle ne pouvait ni se fendre ni se briser. Quand il l'eut longtemps tenue et regardée, il la commença à regretter quasi pleurant, et dit en telle manière ; « O épée très belle, claire et resplendissante, qu'il n'est pas besoin de fourbir comme toute autre, de belle grandeur et large à l'avenant, forte et ferme, blanche comme une ivoire, entresignée de croix d'or, sacrée et bénie par les lettres du saint nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ et environnée de sa force, qui usera désormais de ta bonté, qui t'aura, qui te portera?... J'ai grand deuil si mauvais chevalier ou paresseux t'a après moi. J'ai trop grande douleur si Sarrasin ou autre mécréant te tient et te manie après ma

mort. » Quand il eut ainsi regretté son épée, il la leva tout haut et en frappa trois merveilleux coups au perron de marbre qui était devant lui, car il la pensait briser, parce qu'il avait peur qu'elle ne vînt aux mains des Sarrasins. Que vous conterait-on de plus? Le perron fut coupé de haut jusqu'en terre, et l'épée demeura saine et sans nulle brisure ; et quand il vit qu'il n2 la pourrait dépecer en nulle manière, si fut trop dolent. Il mit à sa bouche son cor d'ivoire, et commença à corner de toute sa force, afin que, si aucuns des chrétiens s'étaient cachés au bois pour la peur des Sarrasins, ils vinssent à lui, ou que ceux qui déjà avaient passé les ports retournassent et fussent à son trépassement, et prissent son épée et son cheval, et assaillissent les Sarrasins qui s'enfuyaient. Lors il sonna l'olifant par sa grande vertu qu'il le fendit par le milieu et se rompit les nerfs et les veines du cou. Le son et la voix du cor allèrent jusqu'aux oreilles de Charlemagne, qui déjà s'était logé en une vallée qui aujourd'hui est appelée Val-Karlemagne : ainsi il était loin de Roland environ huit milles vers Gascogne. »

Au portrait de Karle le Grand, tracé par Eghinhard, les Grandes Chroniques ajoutent quelques circonstances empruntées à la tradition populaire : « Il étendait, disent-elles, trois fers de chevaux tous ensemble légèrement, et levait un chevalier armé sur la paume de sa main, de terre jusque tout en haut. Avec Joyeuse, son épée, il coupait un chevalier tout armé... » Mais cette partie de l'ouvrage est la seule où se trouvent entremêlés des détails empruntés aux romans. Le reste se compose de fragments historiques placés bout à bout sans trop de

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