LETTRE VIII
Mission d'Arcadius. Aventures d'Attalc
Celte Lettre huitième qui continue la précédente nous raconte le meurtre fameux des enfants de Clilodomir et s'achève par le récit si sobre, si dramatique et d'une si vive allure, des aventures d'Attale, jeune esclave qui va conquérir la liberté par son dévouement.
Le petit-fils de Sidonius Apollinaris n'avait pas attendu à Clermont l'arrivée du roi Theodorik. Au bruit de la marche des Franks, il avait quitté la ville en grande hâte et s'était réfugié à Bourges, sur les terres de son patron Hildebert. Obligé par crainte des habitants à tenir sa fuite secrète, Arcadius partit seul, abondonnant à la merci des événements Placidina, sa mère, et Alcyma, sœur de son père : toutes deux, après l'occupation du pays furent dépouillées de leurs biens et condamnées à l'exil. Depuis lors, Arcadius devint l'agent de confiance de Hildebert. Instrument passif des volontés du roi barbare, il les exécutait sans discussion et sans scrupule. L'une de ses ambassades eut pour résultat un crime fameux dans notre histoire, mais dont le récit vague et mal détaillé chez les écrivains modernes, a besoin, si l'on peut parler ainsi,
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d'être reconstitué d'après les textes : c'est le meurtre des enfants de Chlodomir.
Depuis la mort de ce roi, qui avait péri dans une guerre contre les Burgondes, son héritage était demeuré vacant et paraissait réservé à ses trois fils, Theodewald, Gonther et Chlodoald, La reine Chlothilde, leur aïeule, les gardait auprès d'elle et attendait que l'un d'eux parvint à l'âge d'homme pour le présenter aux Franks du royaume de Chlodomir, et le faire élever sur un bouclier suivant la coutume nationale. Chlothilde, qui avait aimé autrefois Chlodomir plus que ses autres fils, conservait pour ses enfants l'affection la plus tendre, ne les quittant jamais et les menant avec elle dans les voyages qu'elle faisait. Un jour qu'elle était venue à Paris pour y demeurer quelque temps, Hildebert voyant ses neveux en sa puissance, envoya secrètement à Chlother, qui résidait à Soissons, un message conçi en ces termes : « Notre mère garde auprès d'elle les enfants de notre frère et veut qu'ils aient son royaume; viens donc promptement à Paris, afin que nous prenions ensemble conseil sur ce qu'il faut faire d'eux; savoir s'il auront les cheveux coupés pour être comme le reste du peuple, ou si nous les tuerons, et partagerons entre nous le royaume de notre frère. »
Chlother ne se fit pas attendre et vint trouver Hildebert dans l'ancien palais romain qu'il habitait sur la rive méridionale de la Seine. Des agents affidés répandirent dans la ville que le but de l'entrevue des deux rois était de mettre les trois enfants en possession de l'héritage de leur père. Après avoir conféré ensemble et pris leur parti.
les rois députèrent vers Chlotilde un messager chargé de dire en leur nom ces paroles : « Envoienous les enfants afin que nous les élevions à la royauté. » La reine, ne se doutant point qu'il y eut là dessous quelque artifice, fut toute joyeuse ; et après avoir donné aux trois enfants à boire et à manger, elle les fit partir en leur disant : « Je croirai n'avoir pas perdu mon fils, si je vous vois régner à sa place. » Theodev/ald, Gonther et Chlodoald, le premier âgé de dix ans, et les deux autres plus jeunes que lui, arrivèrent au palais de leur oncle, accompagnés de leurs gouverneurs qu'on appelait alors nourriciers, et de quelques esclaves. Ils furent aussitôt saisis et enlevés aux gens de leur suite qu'on enferma séparément.
Alors le roi Hildebert, appelant son confident Arcadius, lui dit d'aller trouver la reine afin d'apprendre d'elle ce qu'on devait faire des enfants; et, pour joindre à cette demande l'éloquence des signes, que les Barbares aimaient à employer, il lui ordonna de prendre avec lui une paire de ciseaux et une épée. Le Romain obéit ; et dès qu'il fut en présence de la veuve de Chlodowig, il lui présenta les ciseaux et l'épée nue, en disant : « Très glorieuse reine, nos seigneurs tes fils te font demander conseil sur ce qu'on doit faire de ces enfants : veux-tu qu'ils vivent la chevelure coupée, ou veux-tu qu'ils soient égorgés? » Stupéfaite de ces paroles et de l'envoi qui donnait au message quelque chose de plus sinistre, Chlothilde, hors d'elle-même, sans trop savoir ce qu'elle disait, répondit : « Si l'on ne veut pas qu'ils deviennent rois, j'aime mieux les voir morts que tondus. » L'ambassadeur intelligent se
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retira aussitôt, sans attendre d'autres paroles, et porta cette réponse aux deux rois, leur disant : « Vous avez l'aveu de la reine pour achever l'œuvre commencée. »
Les deux rois entrèrent dans le lieu oîi les enfants étaient gardés, et aussitôt Chlother, saisissant l'aîné par le bras, le jeta par terre et lui enfonça un couteau sous l'aisselle. Aux cris de douleur qu'il jetait, son frère Gonther courut à Hildebert, et s'attachant à lui de toutes ses forces : « Mon père, dit-il, mon bon père, viens à mon secours : fais que je ne sois pas tué comme mon frère. » En dépit de ses résolutions, le roi Hildebert fut ému, les larmes lui vinrent aux yeux; il dit à son complice : « Mon cher frère, je t'en prie, accorde-moi la vie de cet enfant : je te demande seulement de ne pas le tuer ». Mais Chlother, saisi d'une espèce de rag-e à la vue du sang-, accabla son frère d'injures : « Repousse-le loin de toi, cria-t-il, ou tu vas mourir à sa place : c'est toi qui m'as mis dans cette affaire, et voilà que tu manques de parole ». Hildebert eut peur : il se débarrassa de l'enfant, et le poussa vers Chlother, qui l'atteignit d'un coup de couteau entre les côtes. Il paraît qu'au moment où se terminait cette horrible scène, des seigneurs franks, suivis d'une troupe de braves, forcèrent les portes, et, sans tenir compte, comme il arrivait souvent, de ce que diraient ou feraient les rois, enlevèrent le plus jeune des enfants, Chlodoald, et le mirent en sûreté hors du palais. Les nourriciers et les esclaves, qui n'excitaient pas le même intérêt, furent tous mis à mort, de crainte que l'envie ne leur prît de se dévouer pour venger leurs jeunes maîtres.
Après ces meurtres, le roi Chlother, sans paraître aucunement troublé, monta à cheval et s'en alla vers Soissons; Hildebert sortit aussi hors de Paris et se retira dans un de ses domaines voisin de la ville.
Soit par prudence, soit par une sorte de justice barbare, les deux meurtriers appelèrent leur frère aîné, Theoderik, au partage du royaume de Chlodomir. Il reçut le Maine et l'Anjou, à condition d'oublier l'injure que Hildebert lui avait faite en s'emparant de l'Auvergne. Les deux rois se jurèrent amitié, et, pour garantie de leurs serments, se donnèrent mutuellement des otages. Ils les prirent, non dans les familles des Franks, trop fiers pour subir de bonne grâce cette espèce de captivité, mais parmi les fils des nobles gaulois. Beaucoup de jeunes gens de race sénatoriale furent ainsi déportés d'un royaume dans l'autre, et donnés en garde par chacun des deux rois à ceux des capitaines franks dans lesquels ils avaient le plus de confiance. Ce ne fut qu'un exil tant que la paix dura : mais, à la première mésintelligence, tous les otages, sans exception, furent réduits en servitude : les uns de'/enant la propriété du fisc; les autres, celle des chefs qui les avaient reçus en garde. Assujettis soit aux travaux publics, soit à un service domestique dans la maison de leurs maîtres, ils employèrent pour sortir d'esclavage toutes les ruses d'un esprit plus adroit et plus inventif que celui des Franks. Beaucoup réussirent à s'évader : c'étaient probablement ceux qui étaient retenus à peu de distance du centre de la Gaule. Mais les otages du roi Theoderik, disséminés dans les environs de Trêves et de Metz, furent moins heureux.
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Au nombre de ces derniers se trouvait un jeune homme appelé Attale, neveu de Grég-oire, alors évêque de Lang^res et anciennement comte d'Autun. Issu d'une des premières familles sénatoriales de la Gaule, il était devenu l'esclave d'un Frank qui habitait le voisinag-e de Trêves, et son emploi était de g-arder aux champs les nombreux chevaux de son maître. Dès que la discorde eut éclaté entre les rois Hildebert et Theodorik, l'évêque de Lang-res se hâta d'envoyer dans le nord à la recherche de son neveu, afin de savoir exactement en quel état il se trouvait. Au retour des g-ens chargés de cette commission, l'évêque les renvoya de nouveau avec des présents pour le Barbare dont Attale g-ardait les chevaux; mais celui-ci refusa tout en disant : « Un homme de si grande famille ne peut se racheter à moins de dix livres d'or. » On rapporta cette réponse à l'évêque, et en un moment toute sa maison en fut instruite. Les esclaves s'apitoyaient sur le sort du jeune homme. L'un d'eux, nommé Léon, qui avait l'office de cuisinier, dans un élan de dévouement, courut vers son maître et lui dit : « Si tu voulais me permettre d'y aller, je suis sûr que je parviendrais à le tirer de sa captivité. » L'évêque répondit qu'il le voulait bien, et Léon, tout joyeux, partit en grande hâte pour le lieu qu'on lui avait indiqué.
A son arrivée, il épia d'abord l'occasion d'enlever le jeune homme ; mais la chose était trop difficile, et il fut contraint d'y renoncer. Alors, il confia son projet à un homme, probablement romain de naissance, et lui dit : « Viens avec moi à la maison de ce barbare, et là, vends-moi comme esclave;
l'argent sera pour toi : tout ce que je demande, c'est que tu me facilites les moyens d'accomplir ce que j'ai résolu. » Cet arrangement fait, tous deux entrèrent dans la maison du Frank, et le cuisinier fut vendu par son compagnon pour la somme de douze pièces d'or. Avant de payer, le maître demanda à l'esclave quel genre d'ouvrage il savait faire. « Moi, répondit Léon, je suis en état de préparer tout ce qui se mange à la table des maîtres, et je ne crains pas que pour ce talent on trouve mon pareil. Je te le dis en vérité, quand tu voudrais donner un festin au roi, je me ferais fort de tout apprêter de la manière la plus convenable. — Eh bien, reprit le Frank, voici le jour du soleil qui approche; ce jour-là j'inviterai chez moi mes voisins et mes parents : il faut que tu me fasses un dîner qui les étonne et dont ils disent : Nous n'avons rien vu de mieux dans la maison du roi. — Que mon maître donne l'ordre de me fournir un bon nombre de volailles, et j'exécuterai ce qu'il me commande. » Le dimanche venu, le repas fut servi à la grande satisfaction des convives qui ne cessèrent de complimenter leur hôte jusqu'au moment de se séparer.
Depuis ce jour, l'habile cuisinier devint le favori de son maître ; il avait l'intendance de la maison et le commandement sur les autres esclaves, auxquels il distribuait à son gré les rations de potage et de viande. Il employa un an à s'assurer les bonnes grâces de son maître et à lui inspirer une entière confiance. Puis, croyant le moment venu, il songea à se mettre en relations avec Attale, auquel il avait affecté jusque là de paraître absolument étranger.
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Il se rendit, comme par passe-temps, dans le pré où le jeune homme gardait ses chevaux, et s'assit par terre à quelques pas de lui, pour qu'on ne les vît point causer ensemble. Dans cette position il lui dit : « Voici le temps de songer au pays : cette nuit, quand tu auras ramené les chevaux à leur étable, je t'avertis que tu ne dois point céder au sommeil, mais te tenir prêt au premier appel; car nous nous mettrons en route ». Le jour où cet entretien eut lieu, le Frank avait chez lui à dîner plusieurs de ses parents, parmi lesquels se trouvait le mari de sa fille. C'était un homme d'un caractère jovial et qui ne dédaignait pas de plaisanter avec les esclavages de son beau-père. Vers minuit, tous les convives ayant quitté la table pour aller se coucher, le gendre, qui craignait d'avoir soif, se fit suivre à son lit par Léon portant un cruche de bière ou d'hydromel. Pendant que l'esclave posait le vase, le Frank se mit à le regarder entre les yeux, et lui parla ainsi d'un ton railleur : « Dis-moi donc, toi l'homme de confiance, est-ce que bientôt l'envie ne te prendra pas de voler les chevaux de mon beau-père pour retourner dans ton pays ? — Cette nuit même je compte le faire, s'il plaît à Dieu, répondit le Romain sur le même ton. — S'il en est ainsi, repartit le Frank, je ferai faire bonne garde autour de moi, afin que tu ne m'emportes rien ». Là-dessus il rit aux éclats d'avoir trouvé cette bonne plaisanterie, et Léon le quitta en riant.
Quand tout le monde fut endormi, le cuisinier sortit de sa chambre, courut à l'étable des chevaux et appela Attale. Le jeune homme fut debout en un instant et sella deux chevaux. Quand ils furent
prêts, son compagnon lui demanda s'il avait une épée. « Je n'ai, répondit-il, d'autre arme qu'une petite lance ». Alors Léon, entrant hardiment dans le corps de logis qu'habitait le maître, lui prit son bouclier et sa framée. Au bruit qu'il fit, le Frank s'éveilla et manda qui c'était, ce qu'on voulait. L'esclave répondit : « C'est moi, Léon, ton serviteur; je viens de réveiller Attale pour qu'il se lève en diligence et mène les chevaux au pré : il a le sommeil aussi dur qu'un ivrogne. — Fais comme il te plaira », répondit le maître; et aussitôt il se rendormit. Léon donna les armes au jeune homme; et tous deux, prenant sur leurs chevaux un paquet d'habits, passèrent la porte extérieure sans être vus de personne. Ils suivirent la grande route de Reims depuis Trêves jusqu'à la Meuse ; mais quand il fallut traverser la rivière, ils trouvèrent sur le pont des gardes qui ne voulurent point les laisser passer outre, à moins de savoir qui ils étaient, et s'ils ne prenaient pas de faux noms. Obligés de passer le fleuve à la nage, ils attendirent la chute du jour, et, abandonnant leurs chevaux, ils nagèrent en s'aidant avec des planches jusqu'à l'autre bord. A la faveur de l'obscurité, ils gagnèrent un bois et y passèrent la nuit.
Cette nuit était la seconde depuis celle de leur évasion, et ils n'avaient encore pris aucune nourriture; par bonheur ils trouvèrent un prunier couvert de fruits dont ils mangèrent, et qui soutinrent un peu leurs forces. Ils continuèrent de se diriger sur Reims à travers les plaines de la Champagne, observant soigneusement si quelqu'un ne venait pas derrière eux. Pendant qu'ils marchaient ainsi avec