XXXI. De excidio Trojx
Gomme on l'a vu, Leyser, ayant fait une seule pièce, sous ce titre, de deux pièces complètement dissemblables, les a l'une et l'autre faussement attribuées à Tévêque du Mans. Après avoir prouvé son , erreur,
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nous avons à parler d'un troisième poème, composé sur le même rythme que le second, qui porte dans les manuscrits le même titre et dont Hildebert parait être l'auteur encore ignoré. Yoici d'abord le texte de ce poème, d'après les n 08 4126, 4286, 8430, 8491 et 11867 de la Bibliothèque nationale.
Pergama flere volo, fato Danais data solo ;
Solo capta dolo, capta redacta solo.
Ex Helicone sona, quœ prima tenes Helicona,
Et metra me dona promere posse bona !
Est Paris absque pare (1). Quœrit, videt, audet amare,
Audet tentare furta, pericla, mare ; Vadit et accedit, clam tollit clamque recedit,
Nauta solo cedit, fit fuga, prœdo redit.
Tuta libido maris dat thura libidinis aris,
Civibus ignaris quod paret arma Paris.
Post cursus Helenae currunt Larissa, Myceaœ,
Mille rates plenae fortibus, absque sene.
Exsuperare ratus viduatorem viduatus,
Fœdere nudatus fœderat ense latus.
Greeco ductori prohibet dolor esse tiraori
Pro consorte thori vivere, sive mori.
Pergama dia secus agit tentoria Grœcus ;
Impetitur mœchus et fabricatur equus.
Plena malœ prolis parit hostem machina raolis,
Destruiturque dolis tam populosa polis.
Tradunt cuncta neci, prœdaeque cupidine cœci
Obfirmant Greeci pectora clausa preci.
(i) Ce calembour a naturellement eu beaucoup de succès. Un anonyme, poète très fôcond, que nous supposons avoir été moine de Bié vaux, s'exprime ainsi sur Henri II, roi d'Angleterre (ms. lat. de la Bibl. nat., n* 15157, fol. 61) :
i Henricus» purpura regum,
Et Paris absque pari, forma flos unicus orbis.
Hinc ardent œdes, hinc detruacat Diomedes,
Per varias cœdes, brachia, crura, pedes.
Multatur cœde prœdo Paris a Diomede,
Seque suœ tœdœ reddit aiumna Ledœ.
Ferai na digna mori reamatur amore priori,
Reddita victori deliciisque thori.
Saeva, quid evadis ? Cur tradita cetera tradis ?
Gur, rea tu cladis, non quoque clade cadis ? 'i o
Si fueris iota, si vita sequens bona tota,
Non eris ignota, non eris absque nota.
Passa modo Par idem, pateris jamThesea pridem,
Es fractura fidem ne redeas ad idem.
Rumor de veteri faciet ventura timeri,
Cras poterunt fieri turpia sicut hcri.
Feraina victa mero quod inhœreat ebria vcro
Nec fieri spero, nec fldejussor ero.
Expleta caede, suparadditur Hecuba prœdœ;
Tractatur fœde, cogitur ire pede. *'
In facie Dorurn crinem laniata décorum,
Subsequitur iorum per théâtrale forum; Vivit, at invita, vivit quia paupere vita,
Et r planctus mita, vociferatur ita :
< Juno, quid est quod agis post tantœ funera stragis ?
Totne putas plagis addere posse magis ?
Ergo reoccides quos interfecit Atrides!
^Emula subrides dum mala tanta vides !
Nullum jam reperis, nec sic ulli misereris,
Imo persequeris relliquias cineris.
Nemo reluctatur et Juno belligeratur,
Bellaque sectatur sanguine mucro satur.
Me, me, Juno, feri; feriendo potes misereri ;
Fac obi tu céleri corpus anile teri !
Usque modo flevi casus incommoda sœvi ;
Quod superest œvi corripe fine brevi.
Cum velit ira Dei dare cetera perniciei,
Miror quod sit ei mentio nulla mei .
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Nemo mei memiûit, gladius qui cetera fiait - * * i
Mecum fœdus init, jne superesse siait. 4 "* «
Concutit ossa metus, fit spiritus irrequietus
Dum rénovât fletus denuo causa vêtus. »
Urbs modo sublimis et abundans rébus opimis . Una fit ex miuimis, annihilata nimis ; * Urbs celebris dudum, dum terminât aléa ludum
Ecce solum nudum; pastus erit pecudum. .
Vœ tibi, Troja, péris ! Jamjam non Troja vîderis ;
Jamjam botxus eris pascua, Fustra feris.
Urbs fortunata si posses vincere fata,
Vel possent fata segnius esse rata ; °
Itegna beata satis, urbs prim® nobilitatis
Dives honoraris dantibus atque datis ; Régna beata satis, donec nocuere beatis
Prœda voluptatis et maie fausta ratis ; Urbs bona, plena bono foris, intus, cive, colono,
Pcœdita patrono, prœditus ille throno ; Plena potentatu, celeberrima, digna relatu,
Felicissima tu principe, cive, statu :
Guria personis, urbscivibus, arvacolonis, • Terra suis donis, horrea plena bonis.
Si commendemus quse commendare soleraus,
Cultus supremus res, ager, unda, nem us.
Potum vineta, pastum dabat area lœta,
MercdB monœta navigiumque fréta.
Urbs vêtus et clara, bona valde, tam bona cara,
Tarn bona quam cara fit pecualis hara.
Dives ab antiquo, dum fato fertur iniquo,
Dépérit in modico, fit nibil ex aliquo.
Causa rei talis meretrix fuit exitialis,
Femina fatalis, femina foeta malis.
Ou avait déjà cinq éditions de ce poème. Dans la première, du xv e siècle, sans nom de lieu ni d'éditeur; il suit plusieurs pièces dont Ovide était alors
l'auteur supposé (1). Goldast Ta tiré de ce recueil pour l'imprimer/en 1610, dans ses mélanges de vers irrités d'Ovide. La troisième édition est de Gaspard de Barth, Adversaria, p. 1432 ; la quatrième, de M. E. Du Méril, Poésies populaires antérieures au xu? siècle, p. 309(2); la cinquième est à la page 60 des Carmina Burana publiés à Stuttgart en 1847 (3). Toutes ces éditions étant plus ou moins défectueuses, nous avons fait mos efforts pour en donner une meilleure. Abordons maintenant l'autre partie de notre tâche, qui consiste à rechercher l'auteur du poème.
Les trois dernières éditions de ce poème sont anonymes. La première l'attribuait à un moine de Fleurysur-^oire, nommé Bénigne. Ce Bénigne, inconmi même à ses confrères, a fait place, dans l'édition de*" Goldast, à certain Bernard, qualifié religieux de la même maison vers l'année 1050. Mais, ayant constaté que l'abbaye de Fleury-sur-Loire n'avait eu, dans oe temps-là, parmi ses hôtes aucun poète nommp^ni Bernard, ni Bénigne, les auteurs de l'Histoire littéraire ont cru pouvoir transporter l'ouvrage à Bernon, abbé de Reichenaw, qui avait achevé ses études à Fleury dans les dernières années du x° siècle (4). Cette con-
tf) Ovidius Na$o>*âit. N. E. Leraaire, t. VIII, p. 381 '
(2) Les douze derniers vers de cette édition irfanquent dans leâ , bons manuscrits. Ils appartiennent à l'un des poèmes précédemment cités, à celui qui commence par : '
Viribus, arte, minis Danaum data Troja ruinis.' '
On les trouvera dispersés dajis ce dernier poème, aux pages 400, 402 et 404 du môme volume d« M. Éd. Du Méril.
(3) Cette édition a, notons-le, de nombreuses lacunes.
(4) Hist. lilt. de la France, t. VIT, p. 387.
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jecture ne vaut peut-être pas les deux autres. En effet, Bénigne et Bernard étant des personnages absolument ignorés, il n'est pas interdit de supposer qu'ils furent l'un et l'autre, même en un siècle peu littéraire, des versificateurs très raffinés; mais, à l'égard de Bernon, la même supposition ne peut être faite, car on a de ses vers, qui sont très barbares. Les auteurs de l'/frs- > toire huer aire y qui les jugent tels, ajoutent, il est vrai, pour justifier leur attribution, que, lorsque Bernon travaillait au poème sur la ruine de Troie, « sa muse «était » apparemment « mieux montée. » Mais il n'est pas croyable que cette muse ait eu deux montures. Gaspard de Barth a proposé, pour moins s'éloigner de Goldast, un autre Bernard, Bernard de Morlasr, poèfe plus fécond que varié, qui fut moine non do Fleury, mais de Gluni. Il n'a pas néanmoins insisté . suf cette proposition faite à l'aventure et que rien n'autorise. Interrogeons les manuscrits.
Les manuscrits Bout, pour la plupart, anonymes. Tels sont d'abord ceux que nous avons déjà cités, au nombre de cinq. Telles sont encore les copies conservées dans les n°» 5129 (fol. 126), 15155 (fol. 145), de la Bibliothèque nationale, 882 de Douai, 30 de Gharleville, 344 de la Reine, au Vatican, 459 et 14544 de Munich, 861 de Vienne. Un autre manuscrit pareillement anonyme noua est encore signalé par Bandinl dans la bibliothèque Laurentienne (1). Mais, dans le n° 883 de Vienne, l'auteur du poème est nommé Primat, tandis que son nom est Hildebert dans
(1) Bandini, GataL cod. bibL Laur., U III, col. 753*
un manuscrit de la bibliothèque Gottonienne que nous signale M. Paul Meyer : Cleopatra, A. vin. Il ne s'agit plus, on le voit, ni de Bénigne, ni de Bernard, ni de Bernon ; aucun manuscrit ne les désigne. Mais entre Hildebert et Primat il faut choisir, et le choix est plein d'embarras.
Nous avons, en faveur de Primat, outre le témoignage du n° 883 de Vienne, cette mention de Richard de Fournival en sa Biblionomie : Homeri lïbellus ïliados et versus Primatis Aurelianensis de eodem (1). Mais nous avons en faveur d'Hildebert, outre le témoignage du manuscrit Gottonien, cette indication très précise d 1 Alexandre Neckam, dans les vers déjà cités :
Plurima fesîive scripsit dictamina ; scripsit : c Sicut hiems laurum, » — « Pergama flere volo. »
Sicut hiems laurum est Vincipit du long poème d'Hildebert sur Marie l'Egyptienne, et les trois premiers mots de nos élégiaques léonins sur la ruine de Troie sont bien Pergama flere volo. L'erreur est quelque part. Mais où est-elle ? En présence de tels documents, on voudrait s'en tenir au doute. Nous ferons néanmoins, sous toutes réserves, une conjecture.
On a conservé trois poèmes du même rythme sur la chute de Troie. Nous venons de reproduire celui qui commence par Pergama flere volo. Un autre, commençant par Viribus, arte, minis, a été
(1) M. L. Delisle, Gab. des mariât. II, p. 531.
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précédemment cité (1). Voici maintenant le début du troisième :
Fervet amore Paris, Trojaois immolât aris, Fratribus ignaris scinditur unda maris.
Tentât Tyndaridem, favet illa, relinquit A t ride m, Prompta sequi Paridem, passa perire fidem
Ce poème anonyme est à la page 63 des Carmina Burana. Nous en pouvons citer deux exemplaires manuscrits, dans les n 08 8491 (fol. 69) de la Bibliothèque nationale et 796 de Douai. De ces trois poèmes il en est un, le second, dont Fauteur nous est désigné par Richard de Poitiers sous le nom de Pierre de Saintes. Mais quand nous avons, sur l'auteur du premier, des informations diverses, nous n'en avons aucune sur celui du troisième. Or, étant admis qu'Hildebert et Primat ont l'un et l'autre versifié l'infortune de Troie, ne semble-t-il pas convenable d'attribuer oe troisième poème à l'un des deux rimeurs pour qui Ton a revendiqué le premier? Si nous savions quel est le plus ancien des deux poèmes, nous aurions un fort argument pour donner l'autre au plus moderne de ces rimeurs, à Primat. Oui, sans doute, comme l'a bien prouvé notre confrère, M. Delisle, le premier. né des Primat, Hugues Primat, a v^cu dans la première moitié du xn e siècle (2) ; mais Hildebert, âgé d'environ quarante-cinq ans au début du siècle, était mort chargé d'années quand l'illustre bouffon n'avait encore fait
(1) Voir notre deuxième chapitre, art. 7.
(2) Le poète Primat, p. 5; dans le t. xxxi de la Bibliothèque de l'École des chartes.
214 LKS MÉLANGES POÉTIQUES
parler ni de ses fredaines ni de ses vers. Hildebert doit donc êtrer l'auteur du plus ancien des deux poèmes. Mais auquel attribuer l'antériorité ? Le problème n'est plis facile à résoudre. Ne Tayant pas, du moins, résolu, nous hésitons à conclure, Si pourtant le premier poème est réputé d'Hildebert et le troisième de Primat, ainsi le témoignage conforme du manuscrit Gottonien et de Neckam obtiendra l'adhésion qu'il paraît mériter, celui de Richard de Fournival ne sera pas contredit, et le copiste du manuscrit de Vienne sera seul réprimandé, pour avoir imposé le nom de Primat à un poème dont le titre et le rythme sont exactement ceux d'un autre poème, vraiment composé par Primat.