X. Ëpitaphium Berengarii
Cet éloge funèbre de Bérenger de Poitiers est sûrement d'Hildebert. Non-seulement, en effet, tous les manuscrits nous l'attestent, mais ce témoignage des anciens copistes est confirmé, comme le font remarquer les auteurs de V Histoire littéraire (1), par divers chroniqueurs de très bonne date, Guillaume de Mal- Ci) Hist. litt. de la Fr., t. XI, p. 383.
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mesbury, Hélinand, Àlbéric de Trois-Fontaines. Ajoutons que ces chroniqueurs, également zélés pour la gloire d'Hildebert, le blâment d'avoir écrit la pièce dont ils ne peuvent contester qu'il soit l'auteur. Un dignitaire de l'Église ne devait pas ainsi, disent-ils, vanter un hérétique.
Nous ne trouvons pas, à la vérité, le cas si grave- Bérenger, mort en 1088 avec un juste renom de science et de vertu, avait tristement abjuré, dès Tannée 1079, son opinion généralement condamnée sur le sacrement de la cène. Autrefois on avait pu le compter parmi les hétérodoxes; mais plusieurs témoins nous garantis* sent qu'il s'était ensuite réconcilié complètement avec TÉglise, vaincu sinon convaincu (la soumission est tout ce qu'on peut exiger d'un théologien qui raisonne), et qu'il avait reparu dans une chaire quelconque sans inspirer plus de défiance à ses supérieurs qu'à ses écoliers (1). Ses anciens ennemis étaient devenus eux-mêmes ses meilleurs amis :
Livor eum deflet quem carpserat antea, nec tam Carpsit et odit eum quam modo laudat, amat (2).
Il n'est donc pas extraordinaire -qu'en de telles circonstances il ait été célébré par deux clercs, futurs évêques, Hildebert de Lavardin et Baudry de Bourgueil.
Ce n'est pas que l'on s'étonne de le voir moins bien traité, malgré sa soumission, par quelques autres de ses contemporains. Sa doctrine avait beaucoup agité l'Église, ayant mis en péril un des articles de la foi. Il avait, chose nouvelle, opposé la religion et la philoso-
(1) Hist. HtL de la France, t. VIII, p. 215.
(2) Epitaph. auct. Hildeberto, v. 45, 46.
phie et conclu contre la religion ! C'est pourquoi nous excusons les vieux chroniqueurs qui n'ont pu se défendre, en le nommant, de manifester plus ou moins de rancune, Mais nous n'admettons pas au bénéfice de la même excuse ce compilateur moderne, le cardinal César Baronius, qui semble s'être fait un devoir de recueillir et de publier, contre l'hérétique et son apologiste, ce qu'il a pu rencontrer de plus malveillant dans le fatras des anciens libelles (1). Les chanoines de Saint-Martin de Tours se sont bien mieux comportés à l'égard de leur ancien confrère. Tous les ans, le jour de Pâques, ils se rendaient à sa tombe, l'aspergeaient d'eau bénite et chantaient en chœur un De profundis. Lequel fini, l'officiant disait à haute voix : a Priez pour l'âme de Bérenger! » Ajoutons, sur le témoignage de Moréri (2), qu'ils remplissaient encore, au siècle dernier, ce pieux devoir. Vo]là dles çhrétiens,-
Né vers l'année 1056,Hildebert avait environ trentedeux ans quand mourut Bérenger, son ancien maître, et il n'était encore qu'archidiacre du Mans. Nous avons donc ici des vers de sa jeunesse. Ils ont été fort goûtés, comme nous l'atteste Baudry de Bourgueil (3) :
De Berengario Turonensi pauca locutus,
Es nobis visus, nisi fallor, magnus Homerus.
Baudry se trompait ; il n'y a pas de comparaison à faire entre l'auteur de Y Iliade et celui de Tépitaphe.
(1) Baronius, Annal, eccles., à Tannée 1088.
(2) Dictionnaire, t. II, p. 377.
(3) Duchesne, Historiée Francorwn scriptores t. IV, p. 271. — L. Deiisle, Romania, 1872, p. 35.
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Cependant l'épitaphe ne manque pas de mérite. Nous ne disons pas qu'on n'y rencontre rien de banal. Un éloge en cinquante-deux vers est trop long pour que tout y soit propre à la personne louée. Mais, si Ton en retranche les chevilles emphatiques, certainement il y reste assez de traits originaux, assez de vers faciles et bien tournés pour annoncer un vrai poète.
Beaugendre en ayant eu, comme il le déclare, plusieurs textes sous les yeux, aurait bien dû nous en donner un plus correct. Il est impossible de comprendre ces vers sur le jour mortuaire de Bérenger :
Illa dies, damnosa dies et perfîda mundo.
Qua decus et rerum summa ruina fuit.
Qui status Ecclesiae ! Quae spes ! Quœ gloria cleri !
Qui custos juris, jure ruente, ruit!
Toutes ces exclamations ne signifient rien, et ce qui les précède n'est pas plus intelligible. Il faut ainsi corriger tout le passage sur le n° 14194 (fol. 162) de la Bibliothèque nationale :
Illa dies, damnosa dies et perfida mundo, Qua rerum columen, qua decus occubuit;
Qua status Ecclesiae, qua spes, qua gloria cleri, Qua cultor juris, jure ruente, ruit.
Un peu plus loin, le vers :
Sanctior et major sapientia, majus adorti, doit être lu :
Sanctior et major sapientia, majus adorta.
Il faut particulièrement disculper Hildebert d'avoir fait à Bérenger cet étrange compliment, qu'il prenait
toujours garde, en blessant les gens, de les blesser trop : lœdere nec nimivm. Au lieu de nimium notre manuscrit a minimum. Ce qui veut dire : il ne blessait jamais personne, même les moindres gens. Cette correction faite, citons le passage entier :
Cujus cura sequi naturara, legibus uti,
Et mentem vitiis, ora negare dolis, Virtutes opibus, verum prœponere falso,
Nil vacuum sensu dicere, nil facere, Lsedere nec minimum, cunctis prodesse, favores
Etpopulare lucrum pellere mente, manu.
Ces vers seront assurément jugés remarquables, la date en étant connue. Les poètes du xi e siècle sont rarement aussi concis avec autant d'aisance. Deux corrections nous restent à faire. Personne n'a jamais compris les vers suivants :
Quem pudor hospitium statuit sibi, postque libido Incestos superat tum superavit eum.
Ils sont, en effet, absolument incompréhensibles. Mais les voici rectifiés sur notre manuscrit :
Quem pudor hospitium statuit sibi, quamque libido Incestos superat tam superavit eam.
Enfin, deux vers plus loin, il faut substituer dégénérant à régénérant pour donner un sens à la phrase et corriger un vers faux.
Si nous ne croyons pas devoir mentionner toutes les copies à la main et toutes les éditions de cette pièce très connue, disons toutefois que, parmi les éditions! celle
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de Baronius est une des plus défectueuses. Il aurait mieux fait de s'employer à rechercher un texte plus lisible que des invectives sans intérêt.
M. Charma rapporte que toute la pièce publiée par Beaugendre fut gravée sur la tombe de Bérenger (1). Cela ne paraît pas exact. Au témoignage du moine Clarius,«en sa Chronique (2), on se contenta de désigner le lit funèbre de Bérenger par ces deux premiers vers de notre poème :
Quem modo miratur semper mirabitur orbis ; 111e Berengarius non obiturus obit.
Clarius, qui mourut avant Hildebert, doit raconter ici ce qu'il a vu.