A MM. DESHAYES ET A. MORELET
Parmi les nombreuses espèces de mollusques que nous ont procuré nos recherches sur la perforation des Méléagrines et que nous avons réunies sous la dénomination de Méléagrinicoles, plusieurs se sont trouvées nouvelles. Nous avions espéré que l’éminent savant, qui a consenti si gracieusement à dresser le premier catalogue de cette intéressante collection, nous donnerait aussi les diagnoses de ces dernières, et nous l'en avions pressé vivement; mais avec une bienveillance extrême, il s’est efforcé de nous prouver que nous pouvions nous mêmes remplir cette tâche, et pour nous enlever toute hésitation, il nous a prodigué les plus affectueuses leçons. C'est à cette source, ainsi qu'aux bons conseils de notre cher ami Arthur Morelet, que nous avons puisé l'initiation. Puisse le public, que ce genre de travaux intéresse, accueillir le nôtre avec indulgence, et puissent nos chers maîtres y voir une marque de notre sincère reconnaissance. En plaçant aussi ce travail sous le patronage de la Société Havraise d’études diver-
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ses, nous avons voulu remercier cette savante compagnie de la bienveillance avec laquelle elle nous a admis dans son sein.
Avant d'entaner la description des mollusques méléagrinicoles, qui constituent de nouvelles espèces pour la science, nous présenterons quelques observations préliminaires, qui complèteront les renseignements que nous avons précédemment donnés sur le même sujet, dans une note publiée dans les actes de la Société Linnéenne de Bordeaux.
Indépendamment du travail de perforation exécuté par certains de ces animaux, ils en accomplissent un autre que nous avons observé fréquemment. Ce travail tout à fait contraire au premier, puisqu'il s’agit d'une œuvre de production qui s'effectue dans les parties ayant d'abord été détruites, fait naître le plus grand étonnement. En effet, il se manifeste souvent dans des circonstances exceptionnelles, et l’on peut admirer comment un être, dont les facultés semblent aussi bornées, peut les appliquer cependant à la restauration de sa demeure, endommagée par accident, en y pratiquant une soudure ou en y ajoutant une pièce supplémentaire selon le besoin. Il semblerait, au premier abord, que la destruction du mollusque doit être une conséquence fatale de l’accident, et cepéndant il n’en est pas ainsi; car, outre la faculté de se creuser une demeure dans un corps dur, il jouit encore de celle d'en construire une semblable par voie de sécrétion; lorsque la première se trouve détruite ; de la réparer en cas d'avarie, et de l’approprier enfin aux besoins successifs de son existence. Toutes ces productions, pour ainsi dire extra-normales, ont beaucoup plus de solidité que le test.
Nous avons parlé, dans la note antérieure, de rencontres fréquentes observées chez des modioles méléagrinicoles dans leur trajet, rencontres toujours funestes à l’un des deux mollusques dont elles terminent l'existence. Dans ces circonstances, la galerie du vaincu laisse subsister un vide dans celle du vainqueur,et ce vide devient encore plus incommode quand
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le travail que poursuit ce dernier l’a conduit à traverser de part en part la demeure du mort. Mais cet inconvénient trouve bientôt son remède; une cloison soudée aux bords de l’ouverture remplace la paroi perforée. Notons ici, qu’en pareille occurence, la lutte n'est pas égale entre les deux mollusques; c’est toujours l’animal qui présente le flanc qui succombe. En effet, la perforation s’opérant par l'extrémité antérieure de la coquille, on conçoit que dans cette position relative, l'un des deux êtres ne peut opposer aucun moyen de résistance. Ces résultats que nous avons toujours constatés peuvent servir à corroborer l'opinion précédemment émise sur le rôle que joue dans la perforation l'extrémité antérieure des valves.
Mais ces cloisonnements à l’occasion d’une rencontre ne sont pas les seuls travaux du même genre auxquels se livrent les mollusques méléagrinicoles. Nous avons trouvé des habitations complètement rétablies par voie de sécrétion, quand les parois détruites par accident laissaient l’animal trop au large. Il semblerait, d’après cette observation, que certaines espèces éprouvent le besoin d’être plus étroitement enfermées, et de sentir, par le contact, la muraille qui les abrite. Nous avons sousles yeux un remarquable exemple de reconstruction entière. Une large excavation dans le test d’une méléagrine avait conduit le mollusque de celle-ci à pratiquer une soudure vésiculeuse dans les couches internes de sa coquille. Entre cette soudure et les couches extérieures se trouva un vide considérable. Au point où l’excavation existait, s’était logé un modiolus caudigerus, que le travail de la méléagrine ne satisfit point, l’espace qui l’entourait demeurant vraisemblablement trop large et le mettant ainsi trop à l'aise ; mais il sut y porter remède en construisant lui-même une enveloppe épaisse qu’il modela sur sa coquille et qu’il appuya sur la paroi qui avoisinait la communication avec le dehors, ne laissant subsister qu’un très leger intervalle entre son propre test et la paroi intérieure de son habitation nouvelle.
Les modioles effectuent un travail analogue, équivalant à
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une construction presque complète, dans d’autres circonstances et particulièrement quand les alentours de leurs habitations sont envahis par les vioa dont les excavations sans nombre finissent par constituer une sorte de carie pour la méléagrine. Dans ce cas, le modiole répare pour son propre compte la demeure de son hôte, et entame une lutte avec les vioa qui finissent cependant le plus ordinairement par le pénétrer.
Dans presque toutes les perforations, mais surtout dans celles qui proviennent d'individus dont l’âge paraît être avancé, on remarque un allongement da tube, et la portion qui communique avec le dehors est revêtue d’une couche de sécrétion. Ces allongements sont plus fréquents chez les gastrochènes et ils atteignent parfois une longueur quatre à cinq fois égale à celle de la coquille; en outre ils présentent, sur une certaine portion de leur étendue, une sorte de réseau formé de lames saillantes. Les couches de sécrétion qui garnissent les tubes formant l'extrémité externe des perforations offrent, suivant les espèces, quelques modifications dans leurs formes, et sont en conséquence appropriées aux organes du mollusque. Ainsi l’onverture par laquelle le Gastrochæna denticulata communique avec le dehors est simple, évasée, et s’'épanouit sur la valve de la méléagrine où la sécrétion forme une légère callosité; tandis que celle du Gastrochæna Folini est double, le tube chez cette espèce étant divisé en deux parties par une arète. Cette arète s'élève au-dessus de la surface du tube suivant deux arcs qui se rapprochent et se réunissent à son sommet, ce qui donne une forme arrondie à chacune des portions du tube qu’elle divise et dans lequel évidemment doivent agir deux siphons. Il en est de même pour le modiolus caudigerus ;-la section de l’ouverture chez l’une et l’autre espèce, présente la figure d’un huit non fermé a:
Nous citerons encore quelques individus du genre pholade qui nous ont présenté un travail remarquable, d’une grande régularité, garnissant presqu'entièrement les parois de leur perforation, et d’une épaisseur notable. Ces sécrétions, mou-
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lées sur les excavations qu’elles revêtent, ont la forme de cônes très allongés, tronqués près du sommet pour laisser une ouverture libre ; leur épaisseur s’amoindrit vers la base, et la partie sphérique qui constitue le fond de la perforation està nu; le trajet est en direction opposée avec les couches de la méléagrine. C’est ainsi qu'en brisant celle-ci, le tube construit par la pholade demeure intact; on peut le comparer à la cheminée d’une verrerie qu’il reproduit exactement en miniature. Nous conservons un fragment de méléagrine où l’on remarque sur un espace moindre de deux centimètres, quatre perforations de pholades présentant ce genre de travail.
Les sécrétions dont il s’agit diffèrent sensiblement de celles qui constituent le test des mêmes mollusques; en général,elles sont d’un gris pâle tirant un peu sur le verdâtre, empâtées et grenues. Mais ce qui est surtout digne de remarque, c’est que les appendices dont sont pourvues les modioles (caudigera, appendiculata et attenuata en particulier) paraissent être le résultat d’une formation identique. De cette remarque on peut tirer une induction sur l'usage de ces parties accessoires qui diffèrent de la coquille sur laquelle elles viennent se souder, et conclure qu’elles doivent, comme le tube qui garnit les parois de la perforation, servir à diriger et à protéger les organes qui communiquent avec le dehors.
Avant de terminer ces observations préliminaires, nous reviendrons encore sur l'opinion que nous avons précédemment émise, que le travail perforateur des mollusques méléagrinicoles n’est pas le résultat d’une simple action mécanique.
Effectivement, si nous examinons le travail des gastrochènes, par exemple, et si nous prenons un de ces mollusques à son premier âge, nous le trouverons dans une cavité simple et en rapport à peu pros exact avec ses dimensions. Tous les individus que l’on observera à cette première période de leur existence se montreront dans des conditions identi-
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ques. Passant à l'examen des adultes, nous verrons que la perforation s’est prolongée; elle est devenue trois ou quatre fois, cinq fois peut-être, aussi longue que la coquille, et un espace plus large, arrondi vers le fond, a été ménagé pour loger commodément celle-ci; le reste forme un tube qui s’amincit légèrement jusqu’à l’orifice dont les dimensions sont beaucoup plus grandes que celles que pouvait avoir la cavité du jeune âge. Le mollusque s’est donc éloigné peu à peu de cet orifice, sans que sa taille, toujours croissante, ait pu lui permettre de reporter sa coquille en arrière pour en élargir les parois.
Si on l’observe à la dernière période de son développement, on le trouvera fort éloigné de ses premiers travaux; sa taille ne lui permet plus d’en approcher; sa coquille se trouve confinée dans la cavité inférieure de la perforation sans avoir la faculté d’en bouger. Cependant le tube qui la garnit d’un bout à l’autre, qui s’est beaucoup allongé et élargi, qui parfois s’est recourbé ainsi que nous l’avons dit et que nous le figurons (Plan. 1, fig. 12); subit encore quelques modifications indépendantes de cette augmentation en capacité. Il est bien évident qu'il a servi d'abord d'habitation au gastrochène; que peu à peu celui-ci l’a agrandi, jusqu'au moment où, parvenu au terme de sa croissance, il a dû l’achever complètement. Il a donc fallu qu’il en augmentät le diamètre sans que sa coquille ait quitté la cavité inférieure où elle était fixée. Celle-ci n’a donc pu participer en rien aux dernières modifications qui convenaient à son existence désormais invariable ; agrandissement du tube d’une part, revêtement des parois, établissement d’un réseau de lames saillantes, d'autre part; mais alors seulement que le tube a reçu ses dimensions définitives. Dans ces conditions, l’agrandissement ne peut plus être le résultat d’un travail de la coquille ; le mollusque seul a pu y participer, et dès lors peut-on l’attribuer à une simple action mécanique ? (1)
(1) Nous ignorions quand nous rédigions ceci, que M. Deshayes avait d’une façon péremptoire décidé cette intéressante question en décou-
De telles recherches exigent certainement une étude prolongée pour en fixer tous les points d’une façon précise. Mais entrer dans plus de développements serait sortir du cadre que nous nous sommes tracé, etrentrant dans notre étude spéciale nous nous bornons à ce qui précède. Il faut cependant que nous disions encore que les méléagrines qui ont été soumises à nos recherches proviennent de deux sources, toutes deux de l’Océan pacifique; les unes ont été pêchées aux environs des Negritos, ce sont les moins riches en méléagrinicoles ; les autres ont été prises autour des îles aux Perles, dans la baie de Panama.
vrant l'organe sécréteur du liquide dissolvant qui vient en aide au travail. Nous pensons néanmoins que nos observations peuvent présenter quelque intérêt et nous les conservons.
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On pourrait critiquer la dénomination de méléagrinicoles, que nous ayons donnéeaux espèces que nous décrivons sous ce titre. Nous croyons donc nécessaire de déclarer que nous avons seulement voulu caractériser les circonstances particulières dans lesquelles ces espèces furent découvertes. Sans aucun doute la plupart, si ce n’est toutes, n’habitent pas seulement la méléagrine et au milieu des adhérences de celle-ci. Mais c'est là qu'elles ont été trouvées pour la première fois ; et il ne nous semble pas qu’en leur assignant une épithète qui signale ce fait, assez important, nous assumions sur elles cette conséquence qu’elles ne peuvent rentrer dans des catégories qui leur sont peut-être plus naturelles.
Ï. — GASTROCHOENA DENTICULATA. DESHAYES.
Proceed. Zool. Soc. Lond.
PI. I, fig. 1 — 4.
Cette espèce n'ayant pas encore été figurée, nous la représentons la première, comme une des plus belles et des plus intéressantes, du reste elle occupe déjà ce rang dans le catalogue des genres méléagrinicoles dressé par M. Deshayes. L'espèce qui suit a été aussi décrite par cet auteur qui, à cet effet, a rédigé l’article ci-après :