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Les mélodies grégoriennes

A RESTAURATION liturgique dont le glorieux Pape Pie IX. signalait la portée dans les éloges solennels décernés par lui au nom de I Eglise à Dom Guéranger , le vaillant promoteur d'un si heureux mouvement , devait produire en effet des résultats considérables et multiples. Ce retour inespéré à des traditions déjà plus de dix fois séculaires , eut entre autres conséquences , et celle-ci n est pas la moins importante , d'engager ou au moins d'exciter davantage les esprits à étudier les institutions d'un passé avec lequel , dans le domaine des arts comme dans celui de la science , on avait plus ou moins rompu , au grand détriment du vrai progrès. Et de fait nous voyons , par une coïncidence providentielle , l'art chrétien , la littérature chrétienne , disons tout , la philosophie chrétienne , c'est-à-dire , la philosophie , la littérature et l'art traditionnels , de toutes parts mieux étudiés , mieux appréciés , cultivés avec un véritable amour et un succès chaque jour croissant.

L'art musical , qui touche de si près à la liturgie , a naturellement profité de cette sorte de renaissance , oà, sans mépriser les conquêtes de l'âge moderne , on va demander aux âges antérieurs les secrets que Ion avait laissé perdre. Aussi , quand le chant grégorien est venu reprendre possession de nos Eglises de France , les textes augustes dont il est le complément nat urel , on tout de suite préoccupé de l' avoir le meilleur possible, c'est-à-dire le plus conforme possible à la tradition, à saint Grégoire. Des études en ce sens se sont immédiatement faites de différents côtés; études consciencieuses, qui cependant ne pouvaient être complètes quavec le temps. Le principe sur lequel on devait s appuyer avait été posé et formulé par Dom Guéranger lui-meme ; à savoir que “ lorsque des manuscrits différents d époque et de pays s accordent sur une version, on peut affirmer qu'on a retrouvé la phrase grégorienne. '

Notre époque se reprend à étudier et à aimer le passé.

Restauration du chant grégorien.

©réface.

Antiphonaires de S. Gall et de Montpellier.

Commission rémo - cambrésienne.

Théorie véritable de l'exécution du plainchant.

Les études sur le chant grégorien se trouvèrent de bonne heure puissamment aidées par la reproduction en fac simile de I' A ntiphonaire de S. Gall , et par la découverte de I A ntiphonaire de Montpellier , mise à profit pour É édition du Graduel Rémo-Cambrésien. Nous signalons ici ces deux publications tant pour leur importance particulière , qui à cause des félicitations dont l'une et l' autre furent l'objet de la part du Souverain Pontife. Le bref de Pie IX. aux éditeurs des livres de Reims et Cambrai était surtout un encouragement précieux , et nous oserons dire spécialement mérité; car par ces livres , aussitôt acceptés dans un grand nombre de Diocèses , l'œuvre d'une restauration sérieuse du chant de saint Grégoire recevait une première application pratique , encore incomplète , sans doute , mais marquant déjà un immense progrès. Le défaut , ou si l'on veut , l'imperfection de cette édition , qui donnait cependant la note musicale de saint Grégoire avec une fidélité à peu près irréprochable , c'est que tout en apprenant aux chantres à varier le mouvement de la mélodie et à sortir des habitudes de lourd martellement qui avaient dénaturé et comme écrasé la phrase musicale , elle n offre ellemême qiiune suite irrégulière de notes longues ou brèves, d'ou ne se dégage trop souvent quun rhythme incomplet et saccadé. Il eut fallu , en reproduisant les notes du manuscrit de Montpellier , reproduire aussi la manière dont elles y sont groupées.

Toutefois l' impulsion était donnée et le mouvement excite alors assez d' intérêt , pour qu'en 1860, au congrès musical de Paris , la question du plain-chant soit posée , et se trouve résolue , en ce qui touche les principes d'exécution. dans le sens du mémoire présenté sur ce sujet capital par M. le Chanoine Gonticr du Mans. Ami de Dom Guéranger , M. Gontier avait remarqué comment l'illustre A bbé avait su donner dans son monastère aux M élodies grégoriennes un accent , un rhythme que personne ne semblait soupçonner. Il y avait là comme une révélation. En réfléchissant d un autre côté sur F allure

Bréface.

naturelle et chantante que certaines mélodies demeurées populaires , comme le Credo, le Gloria etc. avaient toujours conservée “ comme des débris sauvés du naufrage des vrais principes ,” le judicieux auteur du mémoire en question s était demandé si cette routine n était pas en réalité un reste précieux du passé, un écho , sans doute affaibli , mais véritable de la tradition grégorienne. Ressaisissant là le fil rompu et s aidant des anciens auteurs comme Hucbald, Gui d' Arezzo , Jean de Mûris, il avait mis au jour une Méthode que Dom Guéranger déclara “la seule théorie véritable de F exécution du chant grégorien G (Voir F approbation imprimée en tête de la Méthode raisonnée de plainchant, page vin.)

A u milieu de ces discussions , pendant que non-seulement en France, mais en Belgique, en Suisse et en Allemagne, F esprit d' investigation se portait , non sans succès, à retrouver les sources du chant de S. Grégoire, Dom Guéranger songeait à une réimpression devenue indispensable pour ses monastères , du Graduel et de F A ntiphonaire monastiques , dont les exemplaires sont maintenant très-rares, et incomplets. Le doéte Abbé ne pensait pas que F on pût réimprimer sans une révision sérieuse et sans des études préalables , les livres qu avaient légués les dix-septième et dix-huitième siècles; c est pourquoi il confia à deux de ses religieux le soin d' entreprendre auparavant les recherches nécessaires. Ces recherches faites sur les manuscrits les plus anciens et contrôlés sur déplus modernes, en appliquant le principe que nous disions plus haut avoir été posé par Dom Guéranger , aboutirent à cette conclusion : cest que tous les morceaux du Répertoire grégorien ont été conservés intégralement , très-souvent note pour note , et groupe par groupe , dans les manuscrits antérieurs au seizième siècle, et qu'ils se retrouvent même jusque dans des imprimés comme étaient les livres en usage , par exemple, à Lyon, au Mans et ailleurs, avant la révolution liturgique des deux derniers siècles. Cette

Circonstances qui ont amené le présent travail.

Bréface.

Conditions d'une restauration complète du chant grégorien.

Intérêt que doit inspirer le vrai plain-chant à tous les musiciens.

confirmation d' un fait déjà constaté par plusieurs , et mis particulièrement en lumière par M. l'abbé Bonhomme , dans ses “Principes d’une véritable restauration du Chant grégorien,” ne laissait aucun doute sur le parti, à prendre : faire revivre la tradition grégorienne tant pour la note que pour l'exécution. Pour cela il fallait aussi conserver l'écriture également traditionnelle ; celle-ci par la netteté avec laquelle sont groupés les sons permet de phraser le chant , et de lui donner cette allure facile et naturelle , si propre à l' expression à la fois douce et animée d'une louange et d'une prière qui , comme la louange divine et la prière liturgique , doivent sortir sans apprêt et comme spontanément de l' abondance du cœur . Un mémoire avait été rédigé en ce sens et présenté par les humbles fils et disciples de Dont Guéranger à leur vénéré père et maître , qui l' approuva entièrement , ainsi que le résultat noté des recherches entreprises par ses ordres et sous sa direction. Comme essai pratique , avant l'impression du Graduel et de l' A ntiphonaire , quelques chants pour les Processions furent lithographiés et mis immédiatement en usage. Les pages qui vont suivre et que nous offrons avec simplicité et confiance aux amis de la sainte liturgie et du chant sacré , reproduisent le mémoire approuvé par Dom Guéranger avec les corrections et additions que lui-même en grande partie avait indiquées.

Nous espérons les voir également accueillies avec intérêt et bienveillance par les musiciens profanes euxmêmes, par ceux surtout qui estiment que la musique moderne a besoin d'être régénérée, retrempée aux sources vives des inspirations anciennes, et que la musique du passé mieux connue et enrichie des ressources légitimement acquises que le présent peut lui offrir , doit être saluée comme la vraie musique de

F avenir.

Pour ce qui est de la musique religieuse, disionsnous plus haut, le mouvement de régénération est

Préface.

heureusement commencé. Un souffle de bon augure s est emparé des esprits et les pousse à remonter aux sources les plus anciennes , qui sont aussi les plus pures. L' impulsion nouvelle donnée aux fortes études par le savant et sage Pontife qui tient actuellement d'une main si ferme le gouvernail de l' Eglise, aura pour résultat de réveiller davantage encore chez tous le goût pour les choses anciennes et traditionnelles : elle devra par conséquent profiter à la cause du chant grégorien lui-même , du chant grégorien tel qu'il est , c'est-à-dire tel que la science nous le montre, tel que les monuments de la tradition nous le donnent.

Abbaye de Solesmes, en la fête de saint Odon,

18 Novembre 1879.

(giaïîle ties Xüattèrrs.

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