‹ Les membres de la Commune et du Comite centralChapitre 117 sur 142 · MAROTEAU · texte numérisé non relu

MAROTEAU

Cela s'appelait les Flocons. Il y en avait tout un livre qui fut imprimé.

A tant de poésie dans l'àme joignez une tournure très- distinguée, une ligure très-agréable, une peau très-line, une barbe îrès-noire, des cheveux très-longs. Un amour de jeune homme, dont le Faubourien^ sous l'Empire, sembla une mauvaise escapade et dont le Vrai PèreDuchêne. au temps du siège, ne faisait point pressentir encore toute la férocité.

Cet enfant-là avait bu, j'imagine. La lettre qu'il écrivit à son évêque le lendemain de son ordination n'est point le fait d'un esprit en repos, si jeune qu'il soit. La jeunesse est toujours écervelée, quelque peu insolente; mais sacrilège et sanguinaire, jamais à ce point ! On ne se roule pas dans le sang quand on a toute sa raison. C'est un fou furieux qui a écrit les articles de la Montagne et du Salut public.

Qu'on nous coiife d'un bonnet d'âne ce bambin délirant et qu'on le mette huit jours au pain et à l'eau! Nous verrons bien, quand il sera dégrisé, si le petit est de race humaine.

MILLIERE.

IL LIÉ RE joua un certain rôle sous la Commune et se signala par sa fureur au dernier moment. C'est un peu parce que nous ne savons où le mettre qu'il se trouve parmi les journalistes. En effet, ce n'est point par la plume, mais par la parole et par les armes qu'il a défendu la Commune.

Il est né en 1817 à Lamarche (Côte-d'Or). Son père était tonnelier, et Millière lui-même exerça cette profession jusqu'à Tàge de vingt ans. Il travaillait le jour et lisait le soir. Le monde entrevu dans ces lectures tentait fortement le jeune paysan, dont l'imagination s'était exaltée dans un isolement forcé. Il s'était distingué par une intelligence précoce, par un dégoût précoce aussi de la situation où le sort l'avait mis. Ce défenseur de l'ouvrier, ce quémandeur du droit au travail avait une haine instinctive pour le travail manuel auquel il était obligé de s'assujettir. Il se sentait d'une nature supérieure et aspirait à une position plus élevée. Doué d'une indomptable volonté, qui avait

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imprimé son masque sur sa £gure d'airain si froide et si énergique, et qui semblait flamboyer dans ses yeux ardents et d'une remarquable iixité , il résolut de sortir de son obscurité par la grande voie ouverte à tous, par l'instruction , et se mit à étudier sans maître et presque sans livres. Au bout d'un an d'un travail acharné qui mit ses jours en danger, il fut reçu bachelier; quatre ans après il était docteur en droit et se faisait recevoir avocat.

Ses débuts furent assez heureux, mais, devenu ambitieux, fier des obstacles qu'il avait surmontés et ne doutant point de la force de sa volonté, il se lança dans la politique et se lit l'apôtre de cette classe qu'il avait reniée et dont il rougissait d'être sorti. Ce démocrate fougueux était très-loin d'avoir pour le peuple cet amour qu'il lui témoignait; il s'était élevé au-dessus de la foule, pour rien au monde il n'eut consenti à y rentrer ; il affirmait autant qu'il pouvait l'espace qui le séparait d'elle, et exagérait son élégance, son bon goût, afin de n'être point pris pour un des membres de cette populace qu'il avait prise pour auditoire.

En 1 848 il collabora au Courrier français, au Peuple constituant, devint en 1849 rédacteur ^^ chef de VÉclaireur républicain de Clermont-

Ferrand, et fonda ensuite dans cette même ville le Prolétaif^e^ qui n'eut qu"une existence éphémère. Il fit paraître alors un volume d'Etudes révolutionnai7~es^ qui passa inaperçu. Proscrit après le 2 Décembre, il resta en Algérie jusqu'en 1859 et revint alors à Paris, oii il devint chef du contentieux de la compagnie d'assurance le Soleil.

Minière rentra dans la vie politique en 1869, plus ^iolent, plus grincheux que jamais. Il se donnait un faux air de candeur, un faux nez de martyr pardonnant au bourreau; mais sous cette douceur d'emprunt se cachait la haine vivace de l'ambitieux dont on avait brisé l'avenir, et qui mettait au service de sa vengeance cette volonté puissante et patiente, cette ruse italienne dont la nature l'avait pourvu.

Il quitta sa place et fut avec Rochefort le fondateur de la Marseillaise^ dans laquelle il publia une série d'articles très-remarques sur la question sociale qu'il avait profondément étudiée. Ses articles le menèrent maintes fois à Sainte-Pélagie, et il 7 était encore au mois de mars 1870 sous l'accusation de participation au complot contre l'Empire, lorsqu'il fut appelé à témoigner à Tours dans le fameux procès de Pierre Bonaparte.

MILLIERE. 385

Sa déposition habile, modérée et très-sensée, son maintien élégant et distingué, — habileté, modération et élégance qu'on ne s'attendait pas à trouver chez un révolutionnaire aussi outré, — iirent une grande impression sur l'auditoire et eurent un grand retentissement en France.

Cependant la fortune trahissait constamment Minière, les amendes et la prison le ruinaient, mais ne lui donnaient ni cette gloire ni cette position qu'il avait rêvées. C'est alors que, peu scrupuleux sur les moyens de parvenir, il commit plusieurs vilenies dont il fut publiquement accusé et dont il ne put se disculper; son masque d'honnêteté lui fut arraché du visage, et Rochefort son ami se lit son accusateur et lui créa une impopularité dont il eut toujours à souffrir.

Après le 4 septembre, il fut élu commandant du 208** bataillon, et s'occupa beaucoup de l'installation des fourneaux économiques, — autre affaire véreuse où on lui reprocha d'avoir trempé les mains vides et de les avoir retirées pleines. Gravement compromis dans le mouvement du 31 octobre, il fut cassé de son grade et poursuivi par la police, qui ne put jamais le découvrir. Il fut, le 6 novembre 1870, nommé adjoint à la mairie du 19*^ arrondissement, et le 8 février 1 87 1 député à l'Assemblée par 73,145 électeurs, et

fut ainsi, sous le couvert de Finviolabilité parlementaire, rendu à la liberté. Haineux, il avait, dans le courant de janvier, pour se venger des hommes du gouvernement, commencé dans le Vengeur la publication de pièces infamantes sur M. JulesFavre, publication que Tindignation publique émuede cette lâcheté empêchade continuer.

Minière prit, à la Chambre, part à la discussion de la loi sur les loyers, et revint à Paris lors des événements du 18 mars. Il hésita quelque temps entre Versailles et Paris, toujours louche personnage, voulant se ranger du côté qui lui donnerait le plus d'espoir. Quand il vit la révolution décidément établie, il se prononça pour elle ; mais les communeux eux-mêmes ne voulurent ni de lui ni de sa tortueuse politique, et il n'obtint qu'un nombre de voix ridicule aux élections du 26 mars.

Minière chercha alors à se créer un rôle mitoyen, et fonda cette Q4lliance républicaine des départements qui faillit un moment devenir un troisième gouvernement entre les deux autres. Ses démarches de conciliation n'eurent aucun succès, et, devenu furieux, enragé de la perte de toute position, de toute considération, il essaya de se réhabiliter aux yeux des communeux par la violence et s'y jeta en désespéré.

MOUROT. 387

Il régnait en maître au Panthéon, y fit fusiller des réfractaires, fit miner l'éditice et placer des poudres dans ses caves, et se battit comme un forcené sur les barricades du quartier. Pris les armes à la main, il fut fusillé sur les marches de l'édifice.

En tombant, il cria: a Vive l'humanité! » L'humanité, mon Dieu ! qu'avait-elle de commun avec Minière )

Sa femme, égarée par la douleur et prise également le fusil à la main, fut emmenée prisonnière à Versailles. On vient de la relâcher.

MOUROT.

ouROT était un journaliste bien inconnu des communeux eux-mêmes; sa qualité de secrétaire de Rochefort et leur arrestation simultanée vient de lui donner un relief que jamais ses articles ne lui auraient donné. Il écrivit fort peu sous la Commune, et les articles de lui dans le Mot d'ordre sont, croyons-nous, introuvables. Il faisait seulement la cuisine du journal en qualité de secrétaire de rédaction.

Il est né à Nant-le-Grand^ dans la Meuse, fut élevé au séminaire de Verdun, où il se lit remarquer par une grande mémoire. Il vint à Paris en qualité de professeur, en attendant d'avoir l'âge voulu pour l'ordination. Il écrivit alors quelques articles théologiques qui lui attirèrent le blâme de M. Veuillot. Mourot, dégoûté, jeta la soutane aux orties et essaya de fonder un journal républicain dans son département.

Son projet ayant échoué, il revint à Paris où il se lia avec Rochefort, qu'il ne quitta plus. Il collabora successivement à la Marseillaise et au Mot d'ordre, peu activement, du reste, car chez lui c'est le fond qui manquait le plus.

Il a été arrêté à Meaux avec Rochefort, au moment où il cherchait à quitter la France.

ENRI DE R OCHEFORT-LUÇAY eSt

né à Paris en 1830. Son père s'était fait une certaine réputation comme vaudevilliste et portait le titre de comte. Sa

mère était plébéienne. Il iit d'assez bonnes études, et entra comme expéditionnaire à l'Hôtel de ville. Après avoir calligraphié dans le jour, il écrivait le soir, et débuta dans le Charivari par quelques articles peu remarquables et peu remarqués. Si l'on veut bien remarquer combien est artificiel et voulu le comique de Rochefort, on comprendra pourquoi ses premiers articles ressemblent si peu de fond et surtout de forme à ceux qui devaient plus tard amuser tout Paris.

Rochefort se lia alors avec Cham, et nous avons entendu des personnes qui ont beaucoup connu Rochefort répéter souvent que c'est au caricaturiste que le chroniqueur dut une partie de son esprit. En effet, à chaque page de son œuvre se trouve un tableau, espèce de caricature, de gavrocherie à la plume telle que Cham l'aurait faite au crayon. Ce n'est que par une attention soutenue, une étude suivie de sa manière, que Rochefort en arriva à cette élégante gouaillerie, à cette force de comique, qui lui assurent le premier rang parmi les pamphlétaires de son époque.

On pourrait, pour ainsi dire, décomposer ses articles et compter les moyens qu'il emploie. Outre l'heureux choix des mots, les mots heu-

JOURiSIALISTES.

reux et cette verve parisienne qui court joyeuse à travers tous ses articles, et qui leur donne cette cohésion qui manque souvent au chroniqueur obligé de s'occuper de plusieurs faits : verve et esprit qui lui sont naturels, Rochefort exploita deux grands moyens : le rapprochement grotesque de deux mots qui jurent ensemble, ou de deux idées qui se font les cornes et la comparaison triviale d'un fait politique avec un fait privé. Ce dernier moyen pourrait encore s'appeler la démonstration par l'absurde , et ne manque jamais son effet.

Ainsi quelques journaux, — plus ou moins bien pensants, comme eût dit notre écrivain, — se mettent de concert à vanter et à encourager les dispositions scientifiques chez les femmes. Rochefort ne contredit point, il fait un peu l'ignorant, se déclare incompétent, fait chorus avec les approbateurs, et termine par ce mais ébouriffant : « Mais il est impossible de se le dissimuler , une femme -médecin se prépare un avenir hérissé de difficultés. J'avoue que, quand je verrai mon épouse rentrer pour dîner, portant sous le bras une jambe humaine, résultat d'une amputation, j'éprouverai quelque répugnance à déposer sur son glorieux front le baiser conjugal. » Cela est d'une vérité qui abasourdit;

ROCHEFORT. j;i

la démonstration par l'absurde convaincrait Thomas Didyme et les plus incrédules.

L'emploi de ce moyen lui est fréquent, on le verra, en relisant Rochefort. Celui du rapprochement grotesque ne Test pas moins. Ainsi parlet-on d'un fonctionnaire impérial qui touche 222,000 francs. « Il est vrai, dit-il, que tout augmente. Z,a légume, notamment, est hors de prix. » Que dire à cela } Une autre fois il parle de Garibaldi, qui est partout applaudi sur son passage , et il rappelle : Un monsieur quipart le matin avec l'insouciance d'un bourgeois qui va avec sa famille manger un pâté sur l'herbe du bois de Boulogne. A chaque page, dans chaque phrase, ce truc se retrouve toujours le même, banal à la iin, mais relevé par l'art admirable avec lequel il est appliqué, dissimulé.

Un autre moyen de comique de Rochefort, c'est le dosage de ses substantifs ; il les bariole d'adjectifs disparates qui semblent avoir un faux nez de carnaval et tituber à qui mieux mieux. Tout cela branle, chancelle, gesticule comme dans un cancan échevelé avec des poses impossibles et des allures tintamarresques. C'est un charivari dont le refrain vous entraîne, vous empoigne, et devant ce laisser-aller gouailleur et essentiellement invraisemblable, le bon lec-

teur rit pour ne pas avoir Tair d'un sot. Ainsi tel fait n'est pas absolument surprenant, telle chose est à peu près universelle, une grande nation se compose d'oies plus ou moins sauvages, le forçat ne brille pas par une excessive délicatesse, on se sent pris d'une terreur indescriptible, saint Paul. va à Damas, ville renommée pour sa coutellerie. Les phrases elles-mêmes ne semblent pas plus solides, on dirait qu'elles nagent ou plutôt qu'elles dansent dans un milieu railleur et hypothétique. Elles commencent très-souvent par (( pour peu que », par a si », par « je suppose que », (( je comprendrai que », « on prétend que » .

D'autre part, Rochefort connaît à fond — eu égard à son métier — l'histoire de son époque et son Paris, et c'est toujours dans un fait du jour, dans une des questions du moment qu'il puise ses comparaisons, et toujours dans quelque coin insensé de Paris qu'il placera ses -imaginaires personnages. Une femme a les joues pendantes comme la question d'Orient, et c'est rue du Puits-de-l'Ermite qu'il place la rédaction d'un journal qu'il suppose un moment exister. Il démarque aussi très-souvent à son usage les clichés qui ont cours dans le langage usuel :

(( J'ai connu, dit-il, quelques chèvres, et j'ai fréquenté un certain nombre de choux. »

Ces procédés, comme toute chose artificielle, ne pouvaient avoir qu'un temps et auront bien vieilli, seront bien surannés dans vingt ans d'ici; mais ce fut là le talent incontestable, — inimité jusqu'ici, — le grand talent de Rochefort d'avoir su les approprier à son époque et leur donner cette fraîcheur qui les fit, de prime abord, prendre pour de l'esprit naturel.

Dès le Nain jaune il se fit remarquer , et lorsqu'il entra au Soleil il était Rochefort. Il collabora ensuite à V Événement et au Figaro, et son passage dans ces deux journaux n'est qu'un long succès. Très-bien payé, Rochefort, jusqu'alors misérable au point de faire des romans à loo francs la pièce, put se livrer à ses goûts artistiques. C'était une nature fine, distinguée, sympathique, sur laquelle cependant son talent de satirique avait quelque peu déteint. Il n'était point sans méchanceté, et la rancune était vivace chez lui. Il était grand joueur, grand parieur, et assistait à toutes les courses et à toutes les fêtes.

Quoique excessivement impressionnable et très-nerveux, le bon sens qui abondait sous la gouaillerie de ses articles ne le quitta jamais,

et jusqu^au moment où la Commune sembla lui communiquer la folie furieuse qui Tanimait, sa bravoure, son caractère généreux lui valurent l'estime des gens de tous les partis. Il essaya avec succès du théâtre et y ût jouer plusieurs pièces, quelques-unes en collaboration avec Cham ; voici leurs titres : la Vieillesse de Brididiy un Homme du Sud, la Tribu des Rousses, la Foire aux grotesques^ un Monsieur bien mis.

Exilé du Figaro par des menaces ministérielles, il en conçut pour l'Empire une rancune qui fut le point de départ de sa carrière démagogique. Il fonda la Lanterne ^ espèce de pamphlet hebdomadaire qui eut un succès vraiment inouï. Rochefort semblait avoir entrepris la guerre contre l'Empire et tout son personnel , et telle fut sa puissance que Ton ne savait trop qui l'emporterait de ce gouvernement constitué, ou de cet homme qui tenait tout le monde lisant au bout de sa plume.

L'Empire tua lé journal et iit subir trois condamnations successives à Rochefort, qui s'enfuit à Bruxelles. Candidat aux élections de juin 69, il vint lui-même soutenir sa candidature aux élections complémentaires de la même année. Un agent de police trop zélé l'arrêta à la frontière et lui valut ainsi un regain de popu-

larité. Nommé par 17,968 électeurs, Rochefort vint siéger à la Chambre, où toute la France, haletante de ces luttes de la démocratie contre l'Empire, se demanda quel rôle il allait jouer.

L'empereur ayant souri dédaigneusement lorsque le nom de Rochefort fut prononcé à l'ouverture de la Chambre, le pamphlétaire ne manqua pas de s'en venger. « Je ne sais, ditil, ce que mon nom peut avoir de drôle pour ce monsieur; en tout cas je sais que je n'ai jamais eu le ridicule de me promener sur une plage avec un aigle sur Tépaule et un morceau de lard dans mon chapeau. » L'outrage était sanglant ; toute la France en rit : l'Empire était battu sur son propre terrain. On chercha à se débarrasser de ce gênant personnage : l'article qu'il publia à l'occasion du meurtre de Noir parut une occasion propice. On le condamna à six mois de prison, on mit de côté ce jour-là l'inviolabilité parlementaire et on l'arrêta. Grand fut l'esclandre et grande l'émotion. L'irritation fut extrême et provoqua des troubles dans Paris.

A l'expiration de la peine, on n'eut garde de le relâcher ; on lui fit purger des condamnations antérieures, et la révolution du 4 septembre put seule le délivrer. Il avait à son arrivée à Paris^

après avoir collaboré au Rappel, fondé la Marseillaise, qui, malgré son emprisonnement, n'en continua pas moins à paraître.

Rochefort était l'idole de Belleville ; on l'intercala dans le gouvernement provisoire comme un gage de conciliation des différents partis révolutionnaires. Rochefort n'était qu'un pamphlétaire, et rien de plus. Avec l'Empire disparaissait le prétexte aux pamphlets, avec les pamphlets disparaissait Rochefort. On lui donna des barricades à faire et il s'effaça complètement. Après le 31 octobre, Rochefort, choqué de lisolement et de l'obscurité dans lesquels on le laissait, saisit ce prétexte, donna sa démission et s'enrôla comme simple artilleur dans l'artillerie de la garde nationale.

A la fin de février, il fonda le Mot d'ordre. Déjà les articles de la Marseillaise montraient les ficelles et laissaient trop voir le procédé. Ceux du Mot d'ordre furent encore pis. Le temps des critiques fines, spirituelles^ était passé ; on ne pouvait plus donner des coups d'épingle, la République tant demandée existait et les momentsétaient sérieux. Cétaitl'heure de la polémique et non de la gouaillerie. Rochefort avait étudié — spécialement pour ainsi dire — en vue du pamphlet, il lui fut impossible de se ployer

à l'exigence du moment et, voulant garder sa réputation, il exagéra ses défauts et devint trivial, insultant, odieux. La suppression de son journal par le général Vinoy envenima encore la plume de Rochefort par une haine personnelle.

Il reprit le Mot d'ordre après le i8 mars, et, sans accepter ouvertement la Commune dans laquelle il refusa d'entrer et qu'il se réserva de critiquer, il commença une trop longue série d'articles contre le gouvernement de Versailles, en insulta personnellement les hommes et poussa les insurgés à la continuation de la guerre civile en essayant de légitimer leur conduite.

On ne peut nier que Rochefort soit coupable, grandement coupable. On ne peut que demander qu'il lui soit beaucoup pardonné parce qu'il nous a beaucoup amusés, et répéter les vers du

Roi s'amuse ainsi altérés :

Grâce ! ne brisez pas notre hochet ainsi,

Ce pauvre Rochefort qui nous a tant fait rire !

aj

îpS JOURNALISTES,

SECONDIGNE.

ELUi-LA étant monsieur signait de Secondigné; quand il devint citoyen, il s appela Secondigné tout court.

C'était un homme d'un peu plus de trente ans, qui semblait, à ses allures gasconnes, venir du Midi. Il posait pour la dignité et lélégance, quoique plongé jusqu'au cou dans la démocratie.

Il débuta en littérature par Id. Petite Lanterne, Secondigné, qui ne put jamais faire que de la prose à papier à chandelle et des vers de mirliton, ne put faire vivre son journal, qui mourut faute d'esprit.

Il fonda ensuite leTavé. qui rejoignit bientôt la Petite Lanterne dans les ombres. Forcé de reconnaître son incapacité, il s'associa avec Paschal Duprat pour fonder le Citoyen après le 4 septembre. Le Citoyen, comme ses frères aînés, mourut de sa belle mort au bout de quelques numéros.

Augurant mieux de la Commune, m.ais cependant ne voulant point aventurer ses fonds, Secondigné fonda successivement deux journaux:

VERMERSCH.

le Bonnet rouge et V Estafette d'après le système sui\'ant : il réunit quelques aspirants journalistes ayant tous tué quelques petits journaux sous eux, les engagea à apporter une mise à la caisse, et les appointa au prorata : c'est ainsi que la Commune eut deux nouveaux journaux, journaux peu utiles, du reste, car ils étaient bien peu lus, quoique furibonds, prodigues de grossièretés pour Versailles et d'éloges pour ces bons citoyens de Bellevillois.

Le Bonnet rouge parut le lo avril et mourut d'inanition ; de ses cendres naquit V Estafette, qui expirait lorsque entra Parmée,

Secondigné est prisonnier à Versailles en compagnie de O. Pain, son collaborateur.

VERMERSCH,

A cote des infamies étant la plus haute, ^|j^54^ Vermersch écrivit des infamies : le tri- ^kSéy\ vial étant à l'ordre du jour et pouvant seul se vendre, il fit du trivial et exagéra encore la* grossièreté communeuse ; la violence étant une chance de réussite, il fut violent. Ver-

mersch, pour vendre son journal, se plia à toutes les exigences, à tous les caprices, à toutes les férocités de la tourbe en ébuUition. Le gandin se mit dans la peau du père Duchêne, le poète prit le langage des halles, il frappa sur le ventre des communeux, les appela nos bons bougres, lui qui les méprisait et les gouaillait; il conseilla de chasser les religieuses, de violer les couvents, de piller la maison de M. Gallifet, de fusiller Chaudey, de mettre à mort les otages; il fut dégoûtant, horrible, infâme, et ce pour le plus vil des motifs : pour de l'argent !

Il n'avait pas une excuse, pas même celle de la conviction. Il criait : Vive la Commune, parce que cela rapportait; il faisait des appels aux armes, créait des corps de volontaires, mais le couard sceptique restait à ses débauches. Pourquoi se serait-il battu .^ pourquoi se serait-il exposé .> Ce n'était qu'un viveur, et, pour vivre, pour payer les filles et pour payer Içs orgies, il fallait de l'argent. Il en fit de toutes choses. Il avait fait de l'argent avec les petites insanités non signées qui se lisent sous le manteau, il en fit avec le crime. Cette chose monstrueuse qui s'intitulait le Père Duchêne rapportait i,ooo francs par jour. Vermersch n'y vit que les i,ooo francs. Il aurait foulé bien des commu-

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neux aux pieds et injurié bien des bons bougres pour cette somme fabuleuse inespérée de luimême.

Ce gros garçon vaniteux, gourmand, dépravé, était un effrayant égoïste. Les connaissances, les relations lui étaient utiles, il en eut; mais d'amis sincères, attachés, pour lesquels il se fût dévoué, jamais. Il agissait pour son plaisir, ne visait qu'à sa satisfaction, ne travaillait que pour lui. Le moi se retrouvait au fond de tous ses actes. L'égoïsme l'avait profondément gangrené. L'amour de la bonne chère, de l'argent, qui procure toutes jouissances, lui avaient desséché le cœur. Il était incapable de sentiments. Il eût battu monnaie avec le sang de sa mère.

Vermersch est né à Lille, et c'est dans un journal de cette ville, VÉcho du Nord, qu'il fit ses premières armes en littérature en publiant des vers. Venu à Paris, il commença à écrire dans quelques petits journaux du quartier Latin, entre autres dans la Fraternité. Il entra en 1866 au Hanneton^ où il publia une série de portraits sous le titre commun : Hommes du jour. Ces portraits ont été réunis par Vermersch et ont fait deux volumes qui sont parvenus à la troisième édition. Quelques-uns de ces portraits sont de petites caricatures à la plume délicieu-

sèment croquées; d'autres, pour être moins méchants, n'en sont pas moins recommandables pour la chaleur du style et l'esprit qui abonde en saillies originales.

Il collabora ensuite au Paris-Caprice et à V Éclipse, oii il publia tantôt des nouvelles, tantôt des poésies légères, très-légères, qui ne faisaient en rien pressentir l'ignoble langage du Père Duchêne. Il écrivit également au Figaro et y publia quelques nouveaux portraits, — genre dans lequel il excellait. L'un d'eux, celui du duc de Brunsvvick, valut au journal un procès en diffamation. Il travailla ensuite dans le Père Duchêne, de Maroteau, où l'on trouve encore des portraits de lui.

Il avait fait un recueil de poésies que devait éditer M. Lemerre. Ce sont des poésies amoureuses et galantes dont l'apparition eût fait grand bruit, à coup sûr, dans les lettres.

Vermersch a, en outre, publié quelques petites brochures, telles que la Lanterne en vers de Bohême, et publié des articles et des poésies dans l'Almanach du quartier Latin, qu'il avait fondé avec Maroteau. La lecture de cette publication eût fait rêver plus d'un lecteur du Père Duchêne. Voici le dernier tercet d'un sonnet à la truffe signé 'Vermersch :

VERMERSCH. 403

O truffe...

Et pour toi désertant leurs blancs nids de caresses, Dans les boudoirs secrets, loin des yeux importuns, Les désirs amoureux rôdent dans tes parfums.

Vermersch avait un talent sérieux, et il est certain qu'après avoir butiné çà et là et semé •sa jeunesse en mille petites pièces sans portée, il eût conquis dans les lettres un rang des plus distingués parmi la phalange des écrivains dits parisiens. Le Père Diichêne \mX mettre terme à cela.

C'est le 7 mars que parut le premier numéro de ce journal in-8° imprimé sur du mauvais papier avec de mauvais caractère et portant en tête une mauvaise vignette sur bois. Il aA'ait l'air le plus sale, le plus communeux qu'on pût Voir, et c'est peut-être à cet aspect misérable, terne, qu'il dut une partie de son succès populacier. Ce n'était qu'un pastiche — le titre même l'indiquait — du Père Duchêne de 93. Vermersch s'efforça d'en prendre le style et les allures, et on y retrouva la même trivialité brutale, les mêmes jurons, les mêmes termes injurieux, avec cette différence qu'Hébert, en 93, employait naturellement et sans trivialité voulue les grossièretés dont Vermersch, en 71, plaqua adroitement sa bonne prose de bourgeois.

Au troisième numéro, le journal se trouva suspendu par Tarrêté du général Vinoy daté du p mars; mais, dès le 19, le Père Duchêne reparut triomphant et on cria dans les rues sa (( grande joie. » Il eut une réussite inouïe, enivrante pour Vermersch, qui ne recula devant aucune bassesse, devant aucune infamie, aucun, crime, pour en assurer le succès continu. Il se mit pour cela au service de la Commune et prenait l'initiative des décrets et des actes dont la violence effrayait les membres de la Commune eux-mêmes. Les communeux, à la lecture du Tère Duchêne. en étaient ainsi amenés par la persuasion à souhaiter et à demander ce dont la Commune n'osait endosser la responsabilité.

C'est ainsi qu'il demanda le pillage des couvents et de la maison de M. Gallifet, l'arrestation et l'assassinat de M. Chaudey, l'arrestation et l'assassinat des otages. Voici, débarrassé des ordures qui pourraient choquer les oreilles du lecteur, un fragment de la page dans laquelle il demandait des représailles :

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