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DEMAY

EMAY ne ressemblait pas mal à un anachorète : il portait une longue barbe blanche, avait l'air quelque peu mystique et de plus était maigre comme un homme qui n'a mangé que des sauterelles et bu que de l'eau en sa vie. Johannard l'appelait

« Le bon Dieu de Saint-Cloud » , à cause d'un grossier christ de bois remarquablement décharné qui ornait l'église de ce village.

Il était sculpteur et lit à ce titre, sous la Commune, partie de la fédération artistique. Il avait beaucoup étudié les différents systèmes socialistes, mais n'avait point digéré ses lectures. Il confondait volontiers Cabet avec Proudhon, embrouillait Enfantin et Fourier, se fourrait dans des phrases sans mesure, faisait d'abord rire son auditoire, puis finalement le faisait bâiller. Il fut une des premières conquêtes de Tlnternationale à Paris.

Il commença à paraître sur le terrain politique dans les réunions publiques de la fin de l'Empire , et se fit remarquer davantage encore dans les clubs qui se tinrent dans les faubourgs pendant le siège de Paris. Il avait fait une longue catilinaire contre les membres du gouvernement : il la répétait chaque jour et il lui arriva souvent de la redire quatre fois dans la même soirée dans quatre clubs différents.

Il signa l'affiche rouge de décembre, fut arrêté et acquitté le 6 janvier. Le 2p janvier il prit part à la tentative d'émeute de Piazza et Brunel, mais ne fut pas inquiété.

Il fut nommé membre de la Commune le 2G mars par 8,730 électeurs du 3^ arrondissement et lit partie de la commission de l'enseignement et de la commission chargée de veiller aux objets enlevés chez M. Thiers. Il vint rarement à la Commune et y parla plus rarement encore.

On ignore ce qu'il est devenu.

DEREURE,

EREURE s'appelait Simon de son prénom ; il était cordonnier de son état.

Quel joli cordonnier cet homme faisait ou devait faire, car il faudrait remonter bien haut pour savoir quand il a fait son dernier soulier; mais quel vilain politique! Ce n'est pas parce qu'on a fait des bottes qu'on peut faire un discours, ce n'est pas parce qu'on a conspiré qu'on peut administrer, ce n'est pas parce qu'on a lu un livre qu'on l'a digéré : Dereure en est une preuve, une forte preuve, le pauvre homme !

C'était une bonne figure de cordonnier, mais

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d'orateur, point. Une grande ligure, un peu osseuse et ne voulant rien dire, des yeux ternes, une bouche à contorsions mélancoliques. Les cheveux grisonnaient peut-être, mais notre Simon les faisait teindre. Il avait des mains, de vraies mains démocratiques, des battoirs. L'habitude du tire-pied le faisait quelque peu loucher d'une jambe. Il n'acceptait point sans une visible répugnance les conséquences de sa basse extraction. Il avait du linge lin, se mettait soigneusement et devait faire plaisir à saint Crépin, si difficile qu'il fût. Il s'était composé une certaine roideur assez digne, mais trop affectée. Il faisait de l'éloquence même pour demander ses pantoufles, et en dépit de ses efforts restait ainsi toujours cordonnier.

Dereure a vieilli dans le champ politique. Sa première condamnation remonte à l'année 1854; il fut alors impliqué dans l'affaire dite de la Marianne lyonnaise et condamné à quelques mois de prison. Il tira toujours grande vanité de cet emprisonnement, et dans les réunions publiques où ce Démosthène s'essayait, il ne manquait jamais de poser en martyr et de dire : u Moi, citoyens, qui ai vieilli dans les cachots. » Ce à quoi, Rochat — un communeux futur également — ne manquait point de

DEREURE. 8i

répondre en sa langue : u Faut pas nous la faire, ma vieille. »

Dereure est un des premiers internationaux parisiens; aux élections de 1869, il fut délégué à Bruxelles par un comité d'électeurs auprès de Rochefort pour connaître les intentions du pamphlétaire de la Lanterne. De cette entrevue naquit la sympathie qui rapprocha les deux hommes et valut à Dereure la gérance de la Marseillaise lorsque Rochefort fonda ce journal.

Du reste cet emploi n'était pas précisément agréable et valut à Dereure, qui ne put jamais faire un article, bien des condamnations qui finirent par le persuader de son talent de journaliste. Il fut impliqué dans le second procès de Blois et condamné à trois ans de prison.

Dereure fut chef de bataillon pendant le siège, mais fut cassé après le 31 octobre. Le 6 novembre il fut élu adjoint au maire du 18^ arrondissement. Clemenceau et Jaclard ayant donné leur démission au 18 mars, il resta seul chargé dudit arrondissement et prit de suite nettement parti pour la Commune.

Cette franche conduite lui fit donner 14,661 voix dans cet arrondissement le 26 mars. Le génie de la guerre surgit tout à coup dans

la tête de Dereure : il reprit l'uniforme de commandant, ne vint que peu à l'Hôtel de ville et passa son temps aux avant-postes.

Fanatisé par son ignorance et par la petitesse de ses conceptions, il vota pour les mesures violentes, pour la validation des élections complémentaires, pour le Comité de salut public et proposa le 27 avril les deux décrets suivants : (( Seront rayés des listes électorales tous individus de vingt à quarante ans qui auront quitté Paris depuis le 18 mars, et de quarante à soixante qui auront refusé de faire partie de la garde nationale. — Seront frappés d'une amende proportionnelle de 5 à 50 francs les mêmes individus. » Voilà qui peut donner une idée des libertés que nous réservait le cordonnier Dereure.

Il fut nommé d'abord membre de la commission des subsistances, puis, le 21 avril, membre de la commission de justice. Le 24 du même mois, il iit partie de la commission chargée de statuer sur les jugements rendus par la cour martiale. Enfin, à sa grande joie, la Commune nomma Dereure commissaire civil auprès du général Dombrowski. Dereure passa dès lors tout son temps sur le front des lignes; il iit partie de la commission chargée de vérifier V assassinat de

DESCAMPS. Si

quatre gardes nationaux au Moulin-Saquet et siégea au tribunal qui rit fusiller aux Hautes- Bruyères un nommé Thiébaut accusé de trahison.

Fait prisonnier le 24 ou le 25 mai et confondu dans une bande de fédérés, Dereure se rit reconnaître et demanda — toujours coquet — à être traité selon sa qualité. On le sépara, en effet, de ses camarades, mais ce fut pour le fusiller.

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