GROUSSET
et qui mourut faute d'acheteurs. Grousset se rattrapa sur VOfficiel, où quelques notes perfides lui valurent, de la part de Rochefort, l'épithète de coiffeur.
On sait comment il fut aux relations extérieures et la jolie plaisanterie que lui joua un farceur décidé à rire, même sous la Commune. Grousset, chargé des relations extérieures et n'ayant de relation avec personne, mettait du linge blanc en pure perte, quand un ambassadeur venu de la république de l'Equateur, s'il vous plaît, vint troubler la solitude de son ministère, et lui annoncer que son gouvernement reconnaissait la Commune. Une note annonçait cette bonne fortune dans V Officiel du lendemain, et les communeux n'étaient pas encore revenus de leur étonnement qu'une lettre de M. de Bustamente, vice- consul du pays en question, déclara qu'il n'existait en Europe aucun ambassadeur de l'Equateur.
Grousset prit souvent la parole aux séances de la Commune. Il demanda qu'il ne fût pas tenu compte des abstentions aux élections du 16 avril; annonça fréquemment qu'on appréciait en Europe le mouvement communal à sa juste valeur; réclama le secret des séances; attaqua violemment la minorité dissidente, et, étant
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questionné sur Fopportunité d'une protestation à l'Europe entière contre les prétendues violations du droit des gens commises par Versailles, il eut assez d'esprit pour faire entendre à la Commune que, la chose étant une querelle de Français, il ne fallait point en faire juge l'étranger.
Le 17 mai, après un long discours qui réchauffa considérablement, il s'écria dans un moment d'enthousiasme : « Je resterai jusqu'à la victoire ou la mort au poste de combat que le peuple nous a conlié. »
Amere dérision ! Le mignon , quoique point lâche, ne parut point dans la bataille et fut trouvé caché dans des habits de femme. On eut dû laisser cette Excellence-là dans ses jupons.
ELLM-LA vécut en crapule et finit en bandit. C'est un des personnages les plus typiques de la bande véreuse qui se vautra sur les fauteuils de l'Hôtel de ville. D'abord simple placier en fleurs, il resta toujours un commis voyageur accompli : poseur
J OHANNARD.
par état, vaniteux par nature, faisant de mauvais mots quand même et cyniquement débauché. Ses lettres étaient encore des prospectus et ses discours des boniments.
Entre une partie de billard et une ruelle, notre Gaudissart songeait à TafFranchissement des travailleurs. Mais le rêve favori, longtemps caressé, de ce régénérateur du monde était d'avoir un uniforme avec lequel il pût parader devant ses conquêtes éblouies. Platitudes, mensonges et promesses, rien ne lui coûta pour posséder le bienheureux galon. Garde national au loo*' bataillon, il en brigua le commandement et fit à ses camarades un superbe discours qui commençait ainsi : « Citoyens, il n'est pas besoin d'avoir jamais touché un fusil pour être commandant ou général ; les hommes de guerre se révèlent sur le champ de bataille; vous me verrez à l'œuvre. » Et c'est cet arlequin-là qui, six mois plus tard, donnait des lois à Paris!
L'éloquence de Johannard fut vaine : Taupinard fut nommé, et lorateur fut trop heureux d'attraper le grade de lieutenant d'armement, dont l'uniforme ne le quitta plus, uniforme chamarré du grand Jules, traîné dans bien des bouges et dont bien des catins doivent garder le souvenir.
Johannard fut un des premiers internationaux parisiens et parut au procès de 1870, où il fut considéré comme un des chefs et fondateurs de l'association. C'est lui, en effet, qui organisa la section du faubourg Saint-Denis, et qui en fut secrétaire jusqu à ce qu'il eût été nommé secrétaire général pour l'Italie. C'est en cette dernière qualité qu'il signa les nombreuses cartes d'adhésion dont il fut question dans le procès.
La haute cour de Blois le condamna à un an de prison et à 100 francs d'amende, pour délit de société secrète. Johannard,qui avait été relâché sous caution , devait rentrer à Mazas le 6 septembre, quand éclata la révolution qui annula la condamnation.
Pendant les premiers mois du siège, il parla assidûment au club de la cour des Miracles, où il plaignit non moins assidûment « les pauvres déshéritées de la civilisation impériale » : plaintes exhalées en vue de l'auditoire féminin du club, qui lui en savait gré, l'acclamait à outrance et faisait quelquefois à la porte de petites ovations au beau Johannard. Au 31 octobre, il se trouva mêlé à la compagnie des francs- tireurs de Germain Casse, qui envahit l'Hôtel de ville. Son obscurité l'empêcha d'être
poursuivi. Un accès tout bénin de petite vérole qui lui survint alors, fort à propos, le retint au lit, loin de la bataille qui aurait pu lui gâter le visage.
Le vaniteux commis voyageur ne manqua pas de briguer la députation aux élections pour l'Assemblée. On sait qu'a cette époque des listes furent envoyées de Londres et distribuées à tous les membres de l'Internationale, avec injonction de voter pour les candidats désignés. Deux internationaux furent nommés ; les autres eurent à peu peu près le même nombre de voix, étant portés sur les mêmes listes. Johannard en obtint
Il assista, place de la Corderie, aux séances du Comité central, mais il n'en signa point les aftiches, bien qu'il ait présidé une séance tenue à THôtel de ville le 19 mars.
Il échoua aux premières élections pour la Commune, mais fut, aux élections complémentaires, élu dans le deuxième arrondissement par 2^6^^ voix. L'Hôtel de ville, auquel le roide Delescluze, le vieux Beslay et quelques sectaires assombris donnèrent un vernis de puritanisme et de sévérité, était peu fait pour plaire au galant Johannard, qui n'y joua qu'un bien mince rôle et se tint de préférence dans sa mairie.
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Abandonnant les socialistes, il se rangea du côté de Delescluze, lorsqu'il vit celui-ci émerger au milieu du désarroi des premières défaites. Il obtint alors du parodiste de 93 le commissariat civil auprès du général La Cécilia,
Alors s'écoulèrent les trois ou quatre jours les plus heureux peut-être de la vie de Johannard. Il put se mettre des galons sur toutes les coutures et des' palmes dorées sur tous les revers. Mais il fallut partir, la situation devenait de plus en plus critique; la première quinzaine de mai s'achevait; les chefs devaient payer de leur personne, et Johannard se rendit aux avant-postes.
Quand il en revint , il était complètement changé. Sa bonasse amabilité lui avait tourné sur le cœur; le bruit de la bataille lui avait fait peur; la peur avait amené des réflexions, et les réflexions de sombres pressentiments. Il sentit la Commune chancelante, cernée, perdue, et fut pris de ce vertige de la mort qui, dans cette horrible crise, semble avoir affolé jusqu'à la férocité plusieurs de ses confrères jusqu'alors d'un caractère assez honnête et assez doux.
C'est Johannard qui , entrant dans la salle des séances, dit froidement : a Je viens de faire fusiller un messager de seize ans qui portait des dépê-
ches aux Versaillais. » Ceci fut dit à soixante hommes assemblés. Le fanatisme et la perversité, graduellement accrus avec l'imminence du danger, n'y trouvèrent rien à blâmer.
Le 23 mai, Johannard et La Cécilia, chassés du Trocadéro par les soldats, s'enfuirent d'un seul coup jusqu'au Père-Lachaise, le premier non sans semer sa route de nouveaux assassinats. Fusillade d'ambulancières, fusillade de soldats prisonniers, le bandit ordonna tout et parfois exécuta de sa propre main. Farouche, isolé, Johannard, passant au galop de son cheval, criait à ses hommes : « Repliez-vous, mais tuez et brûlez en vous repliant. »
Du Père-Lachaise, il passa au fort de Vincennes, où on le trouva caché dans une crypte de la chapelle. On fit à l'assassin, à l'incendiaire l'honneur de le fusiller.
Johannard était assez spirituel pour amuser qua'tre ivrognes autour d'une table, et assez nul pour se complaire dans ses débauches. Il était blond, d'une figure mâle, et avait toute la désinvolture voulue pour être dit « un beau garçon. » Il avait un œil de verre, chose cachée avec grand soin et qui le faisait loucher un peu. Il était sans défense devant les flatteries , et le galant oublia toujours le membre de la Com-
mune dans les affaires que des femmes vinrent traiter avec lui. Il avait vingt-neuf ans. Son logis habituel était dans la rue d'Aboukir, oii on le rencontrait souvent, jouant au billard.
JOURDE
N moment codélégué aux finances avec Varlin, Jourde y resta seul après la retraite de son ami. Ces deux hommes, voués aux mêmes charges, partagent également la même réputation. Tous deux passent pour intelligents et tous deux pour honnêtes — comparativement à leurs collègues.
Jourde est né, dit-on, à Montauban, en 1843. Il vint de bonne heure à Paris, à la suite de ses parents, qui ouvrirent un magasin de bric-à-brac dans la rue Saint-Placide. Jourde £t ses études dans la pension Hortus et suivit les cours du collège Turgot. Il fut successivement clerc de notaire, employé dans une grande maison de banque en qualité de comptable, puis commerçant à son propre compte. Jourde vendait de la cotonnade et, entre-temps, s'occupait des ques-
JOURDE
tions économiques et des mathématiques pour lesquelles il avait un goût prononcé.
Les chiffres lui donnèrent cette allure méthodique qui caractérisa son passage à la Commune. A ce goût des affaires il joignait une astucieuse lînesse qui ne contribuait pas peu à en faire presque un véritable homme d'Etat. Ses années de jeunesse furent marquées de débauches répétées. Spirituel et gouailleur, il se plaisait dans les brasseries et les bals du quartier Latin, où il parvenait à se créer un public sinon capable de l'apprécier, du moins assez disposé à l'entendre.
La révolution du 4 septembre l'impressionna vivement en lui donnant un grain d'ambition. Il s'affilia pendant le siège à l'Internationale et en est, comme on voit, un ouvrier de la dernière heure et non un membre influent, comme on l'a répété. Puis, poursui\i par son rêve de grandeur, il lit partie du Comité central. Riant volontiers de ses épais camarades, quelque peu infatué de sa personne et se sachant nécessaire, Jourde se lit peu aimer au Comité central, non plus qu'à la Commune. Son ami le plus sincère fut Varlin, qui voulait la réussite de l'insurrection, s'entourait d'hommes sérieux et appréciait Jourde.
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Nommé membre de la commission des finances par le Comité central, le 19 mars, la nomination de Jourde fut confirmée par la Commune, le 28 du même mois. 11 ne cessa d'en faire partie que lorsque les commissions furent dissoutes. Comme nous l'avons dit, il remplaça Varlin qu'il avait aidé dans ses travaux, et ne fut guère plus heureux que lui. L'argent, ce dieu de Vallès, ce désir de tous, l'argent manquait et manqua toujours à la Commune.
Jourde fit partie de cette minorité qui avait une ligne tracée, un but, et qui ne se laissait point aller au gré d'une fantaisie de révolution ou d'une férocité de commande. Il présenta un projet de loi sur les échéances qui fut accepté, un projet de loi sur le mont-de-piété accepté également. Il vota pour la validation des élections complémentaires. C est le seul vote, du reste, ou il ait fait preuve de peu de sens politique.
Il fut un adversaire acharné du Comité de salut public, qui voulut s'en venger en essayant de casser Jourde de ses fonctions, mais il ne se trouva dans la Commune personne qui put le remplacer. C'est chez Jourde que se réunissait la minorité dissidente. Pyat, qui se croyait personnellement attaqué^ faisait des sorties furi-
JOURDE
bondes contre le délégué aux finances, qui ■ — ironiquement sans doute — offrit plusieurs fois sa démission.
Chassé de son ministère par l'incendie et les troupes, le 23 mai, Jourde se réfugia d'abord à l'Hôtel de ville, puis à la mairie du n^ arrondissement, puis à Belleville. Caché d'abord dans la rue du Chemin- Vert, il vint ensuite chez un de ses amis, dans le quartier Latin. C'est près de la demeure de cet ami qu'il fut pris le 31 mai.
Jourde est d'une haute taille, mince et élégante. Son regard pétille d'intelligence et sa figure adoucie par une épaisse barbe blonde a une expression vraiment remarquable; seulement la débauche y a apposé son sceau indélébile : une large dartre défigure ce visage intelligent.
Jourde avait été nommé dans le 5'' arrondissement par 7,310 voix.