Les mémoires d'un roi
 quelques lieues de Riga, par une pâle nuit d'automne, un homme, enveloppé d'un caftan brun, le front couvert d'un chapeau rond de forme basse, suivait, monté sur un maigre cheval au poil long et dur, le chemin bizarrement accidenté qui mène de Livonie en Courlande.
Il était environ six heures du soir; le soleil avait disparu depuis quelque temps derrière les montagnes qui ferment l'horizon, et l'on n'entendait h intervalles
MÉMOIRES d'un ROI, T. 1 . 1
rapprochés que les frémissements harmonieux du venl sur les (alaises lointaines.
Le tableau otïriiit en soi un cachet particulier de poétique grandeur.
A droite, une plaine immense, coupée ça et là de quelques lacs où se reflétaient en passant les nuages sombres qui couraient dans le ciel; de tempsen temps l'œil découvrait dans ce désert de chétifs arbustes rabougris, mourant de froid et de soif sous un climat désolé; à gauche, d'autres plaines encore, mais moins monotones que les premières, et présentant au regard des bouquets et des bouleaux dont les branches vertes et touffues semblaient défier le vent brûlant qui venait de la côte et narguer un soleil qui leur refusait ses rayons; enfin, au fond, de petites montagnes détachaient leurs silhouettes grises sur la riche tenture du ciel, que l'astre-roi teignait d'un dernier reflet de pourpre...
Il faisait une de ces nuits que Dieu semble avoir faites exprès pour la Mélancolie et l'Amour! Nuits charmantes où la tremblante lueur des étoiles, où les clartés vaporeuses de la lune donnent aux objets des formes indécises et flottantes dont la vue trompe le regard et fait rêver; nuits harmonieuses où la brise embaumée, effleurant les arbres de ses ailes et la terre de ses pieds, passe, en chantant les célestes cantiques des joies éternelles... Le paysage monotone
sous le ciel nébuleux du jour, se revêlait peu à peu de cette majesté triste et imposante qui fait le charme des grandes sollitudes.
A travers lombre transparente qui envahissait le sol, la plaine et la montagne avaient pris des proportions toutes différentes; c'est à peine si l'on distinguait de loin en loin quelques lignes vagues qui dessinaient les bouquets de bouleaux de la gauche ou le miroitement des eaux dormantes qui désignait les lacs de la droite...
Rien ne saurait donner l'idée de la grandeur d'un pareil tableau.
De temps en temps un cri s'élevait au milieu du silence plaintif de la nuit, et l'on voyait passer rapidement, comme un point noir sur le bord du chemin, quelque animal sauvage emporté par l'élan de sa course; d'autres fois, c'était un chant slave entonné par la voix mâle et sonore de quelque serf attaché à la glèbe, qui berçait à sa manière les ennuis de sa servitude; et Ion entendait peu après le souffle puissant des bêtes de somme qu'il poussait devant lui vers retable prochaine...
Malgré la beauté solennelle du paysage, l'homme au caftan brun poursuivait son chemin sans paraître éprouver la moindre émotion ni prendre un intérêt quelconque aux charmes poétiques de la roule. Ce n'était pas la première fois qu'il allait de Livonie en
Courlar;de, et le chemin qu'il suivait lui était vraisemblablement connu depuis longtemps. Seulement, comme la bise fraîchissait et que le ciel se couvrait depuis quelques instants de nuages d'un gris sombre, il avait enfoncé davantage encore son feutre sur ses yeux et ramené son manteau sur sa poitrine. Cela fait, il piqua légèrement des éperons les flancs de sa monture, et l'intelligent animal s'élança en avant avec une nouvelle ardeur.
Le cavalier et le cheval firent ainsi une lieue environ; après quoi, le second s'arrêta pour laisser au premier le loisir de mettre pied à terre.
Le lieu où ils venaient de s'arrêter présentait limage régulière d'un demi-cercle parfait; 'a l'endroit où la route de Riga finissait, commençaient deux autres routes qui conduisaient l'une vers iMittau, l'autre vers Goldingen.
Le cavalier hésita un instant sur le parti ou sur le chemin qu'il devait prendre, et après cet instant d hésitation, il serra la bride avec énergie et envoya vivement les éperons dans les flancs de son cheval.
L'animal se roidit sous cette directe interpellation et franchit d un seul bond le fossé qui séparait la route de la plaine voisine.
Une fois là, le chevalier promena de tous côtés un regard interrogateur, comme pour demander à la plaine un gtle pour la nuit; et quand il eut ainsi bien
exploré les environs, il donna un nouvel élan à son cheval, qui repartit au trot.
A un quart de lieue à peu près, il venait d'apercevoir une misérable hutte à moitié cachétj dans les plis de la plaine. C'est vers cette hutte qu'il dirigea sa course.
— Par tous les comtes de Bergalasse, mes aïeux, s'écria le cavalier en aiguillonnant sa monture, j'ai cru que je ne trouverais pas un gîte où reposer cette nuit... Décidément, c'est un triste empire que la Russie et une abominable contrée que la Courlande!... Holà! holà! Huck, ajoula-t-il en s'adressant à son cheval, modérez votre ardeur, mon ami, nous voici arrivés...
La tête du cheval touchait, en effet, à la fenêtre du premier étage de la masure sur laquelle cavalier et cheval étaient arrivés sans presque s'en apercevoir.
Le comte de Bergalasse examina l'habitation devant laquelle il venait de s'arrêter, et quand cet examen fut achevé, il fouetta l'air de sa cravache par un mouvement plein d'impatience et de mauvaise humeur :
— Voilà cependant où ils nichent! s'écria-t-il en haussant les épaules. ..un étage et un rez-de-chaussée î Huck, mon bon ami, je crains bien que vous ne soyez obligé de passer la nuit à la belle étoile.
En parlant ainsi, le comte frappa légèrement de la pomme de sa cravache à la fenêtre du premier étage, dont les contrevents s'ouvrirent presque aussitôt.
Une tête coiffée d'un bonnet fourré se présenta.
La tète était horrible avoir, raaisBergalasse n'était pas homme à s'effrayer de si peu; d'ailleurs depuis son arrivée en Russie, il avait eu le temps et l'occasion de s'habituer à de pareils spectacles.
— Qui va là? demanda l'homme au bonnet fourré. — Un homme et un cheval qui cherchent un gîte, répondit Bergalas>e.; l'homme est fatigué et le cheval«e faim.
Son interlocuteur referma un des contrevents.
— Ma maison n'est point une auberge, monsieur, répondit-il, vous en trouverez à Riga. -.-N'en déplaise à VotreSeigneurie, objectaBergalasse, qui abandonnait rarement le ton ironique, je viens de Riga, et n'ai point le temps d'y retourner. — Mais alors, reprit l'homme en fermant peu à peu le second contrevent, je vous conseille de pousser jusqu'à Mittau. .
Et comme il prononçait le dernier mot, il ferma le second contrevent, de sorte que Bergalasse n'en put entendre davantage.
— Parlez-moi de l'hospitalité russe, murmura-til avec dédain; ces gens-là ne connaissent que la Sibérie ou le knout; il faudra bien employer le dernier
moyen si les autres ne réussissent pas!... Nous verrons!...
Il recommença alors avec un de ses pistolets le même exercice auquel il s'était déjà livré avec sa cravache, cette fois seulement d'une main plus ferme et avec une allure plus décidée.
Les contrevents se rouvrirent.
— Le diable vous emporte! grommela le bonnet fourré en reparaissant à la fenêtre... Avez-vous donc l'intention de m'empêcher de prendre du repos? — Je t'empêcherai de dormir, si je le veux, répondit Bergalasse; et si je le veux, je le ferai, et si je le fais, c'est que j'en ai le droit... Et n'oublie pas, misérable esclave, que si tu hésites k m'obéir, je saurai te faire administrer une bonne correction dont tes épaules garderont un salutaire souvenir. — Tiens, ajouta-til en lui jetant sa bourse, prends ceci, ouvre-moi la porte, donne-moi un lit et tais-toi.
L'homme prit la bourse, mais il ferma la fenêtre.
Cependant comme le langage du comte lui avait paru fort intelligible, il descendit rapidement l'escalier qui conduisait au rez-de-chaussée, et alla ouvrir la porte. Bergalasse ne s'attendait pas à un résultat si prompt.
— Si monseigneur veut se donner la peine d'entrer, fit l'homme en ôtant son bonnet etens'inclinant, j'aurai l'honneur de le conduire moi-même à sa
chambre à coucher. — Ah! ah! se dit Bergalasse, que ce changement surprit, voilà mon homme qui me donne du monseigneur... Allons! allons! cela me réconcilie un peu avec les nationaux.
Il descendit de cheval, prit ses pistolets, qu'il passa dans sa ceinture, et suivit son hôte, vivement désireux de prendre un repos dont il sentait qu'il avait le plus grand besoin.
L'homme alluma une lampe fumeuse, ronduisit Bergalasse à un grand galetas dans lequel se trouvait un lit, et l'ayant salué avec toutes les marques du plus profond respect, il disparut.
Dès qu'il se trouva seul, le comte de Bergalasse ôta avec empressement ses vêlements souillés de poussière, et se jeta sur le lit :
— Je n'ai pas été heureux aujourd'hui, se dit-il en soufflant sur la lampe, demain j'espère bien prendre ma revanche.
L'obscurité la plus profonde planait sur la chambre, aucun bruit ne venait troubler le silence qui y régnait; il bâilla deux ou trois foi:? et s'endormit...
Au théâtre, lorsque la toile tombe sur un" tableau pareil à celui que nous venons de tracer, l'orchestre exécute d'habitude quelque douce symphonie pour faire supporter au spectateur les ennuis de l'entracte. Une chose analogue se produisit dans cette histoire.
A peine, en effet, le comte de Bergalasse avait-il
fermé les yeux et goûtait-il les douceurs d'un sommeil réparateur, qu'une délicieuse mélodie se fit entendre, et qu'une voix de femme s'éleva au milieu de la nuit...
Le comte de Bergalasse se redressa vivement sur son séant et écouta.
La voix était vibrante et pure; le chant grave et doux... c'était à la fois une menace et une plainte, c'était plutôt, si l'on veut, l'expression étrange, vive, solennelle, d'unedouleur poussée jusqu'au désespoir.
— Aurais-je trouvé ici ce que je cherchais si loin, murmura Bergalasse en se glissant doucement hors du lit.
D'abord ses regards, chargés de sommeil, ne distinguèrent absolument rien dans l'appartement, mais peu à peu ses yeux s'habituèrent à l'obscurité; il vit un faible rayon de lumière filtrer mystérieusement à travers une fente de la cloison. — Il marcha aussitôt vers cette cloison et colla son visage sur la fente.
— J'avais toujours pensé, se dit-il aprèsun examen de quelques secondes, que les Russes étaient nés imbéciles; maintenant je suis persuadé qu'au bout d'un certain temps ils deviennent fous!...
Il se remit aussitôt à son poste d'observation, et ne le quitta plus. Toutes les choses qu'il vit absorbèrent puissamment son esprit.
Cette vive attention de la part du comte était d'ailleurs parfaitement justifiée par l'étrangeté du spectacle qu'il avait sous les yeux. Il avait assurément vu bien des choses dans sa vie, mais jamais une pareille succession de scènes bizarres ne s'était offerte à lui.
De l'endroit où i! se trouvait, ses regards plongeaient dans une salle immense, éclairée, pour le moment, par une seule lampe. Au milieu de cette salle était placé une sorte de clavecin, devant lequel une jeune fille venait de s'asseoir.
Bergalasse fut comme ébloui de cette apparition.
C'était une enfant sans doute, à en juger par la naïveté de son beau regard, la pureté de son front, la pudeurvirginalede son maintien; c'était une femme peut-être, à voir les contours arrondis de ses épaules nues, les formes développées de son sein, la souplesse élégante et forte de sa taille élancée.
Elle avait toute la candeur de la première, alliée à toute la grâce de la seconde, et l'on doutait, en la voyant resplendir de cette beauté idéale, si elle appartenait bien à notre pauvre monde déshérité, ou si elle n'était pas plutôt un de ces beaux anges de Dieu oubliés sur notre terre, et à qui il ne manque que des ailes pour retourner vers leur patrie perdue...
Bergalasse n'était certainement pas enthousiaste :
plongé depuis la tête jusqu'au cœur dans cette philosophie égoïste ef railleuse qui a survécu au dix-huitième siècle, il n'était pas homme a aimer beaucoup autre chose que lui-même, nia rechercher d'autres satisfactions que celles dont la brutalité de ses sens pouvait lui inspirer le désir; et cependant, une émotion souveraine, une sorte de fascination inconnue jusqu'alors s'empara de son être tout entier, et son regard ardemment allumé se suspendit avec avidité au regard rêveur delà blanche jeune Glle!
Tout à coup la scène changea. Jeune fille et clavecin disparurent comme par enchantement, et la salle sortit des ténèbres resplendissante de lumière et de grandeur. Éclairée ainsi, elle prit des proportions gigantesques. A droite et à gauche, des colonnes d'ordre corinthien se dressaient jusqu'à la voûte d'où pendaient des lustres de cristaux qui répandaient à profusion leurs flots étincelants de lumière...
Au fond s'élevait un trône magnifique, auquel on n'arrivait qu'après avoir monté une douzaine de marches, et qui dominait majestueusement toute ia scène. De chaque côté du trône s'ouvrait une large porte à deux battants; enfin, comme complément indispensable aux ornements bizarres de cette salle, se dressait à gauche le spectre hideux et repoussant d'une guillotine!...
A cet aspect, une lueur sanglante traversa rapide-
ment l'esprit de Bergalasse et il eut froid au cœur. Depuis son départ de France, il avait presque oublié réchafaud. Les souvenirs révolutionnaires revenaient en foule dans son imagination troublée, et y jetèrent répouvante; il sentit ses cheveux se dresser sur sa tête, et une sueur glacée couler doucement le long de fes tempes... Il se rappela quelles terribles passions avait servies l'instrument fatal; il revit en un instant tous les drames horribles de la Révolution française, et son esprit frappé évoqua le plus épouvantable de tous... la mort de Louis XM...
Toutefois, il n'eut pas le temps de s'appesantir longuement sur ce souvenir, car une des portes s'ouvrit à droite du trône, et des hommes bizarrement accoutrés entrèrent processionnellement dans la salle.
Bergalasse les vit arriver un à un, et se placer à droite, précisément en face de l'échafaud; là, des sièges avaient éié disposés pour les recevoir. Ils étaient tous vêtus indistinctement d'une robe noire, sur le devant de laquelle était dessinée une croix blanche. Chacun portait un masque; nul ne proféra une parole, tous prirent place en silence; un seul pourtant n'avait ni masque ni robe.
Celui-lk portait simplement le costume des esclaves russes; il alla se placer à part sur un escabeau, à deux pas de la cloison derrière laquelle se tenait Bergalasse.
— Dimilri! s'écria ce dernier en le reconnaissant, l'esclave au baron!... Qu'est-ce que cela signifie?
Et comme si la vue de cet homme avait redoublé sa curiosité, il appliqua son visage contre la cloison avec une nouvelle ardeur.
Il était temps du reste qu'il reprit son poste, car la porte de gauche venait de s'ouvrir à son tour, et il comprit qu'une scène plus imposante encore que les précédentes allait se passer.
Deux hommes entrèrent d'abord. De ces deux hommes, le premier était un bourreau, le second, un prêtre... Le bourreau monta sur l'échafaud, le prêtre attendit au bas de l'échelle. Quand l'un et l'autre eurent pris leur place, celui qui occupait le trône fit un signe, et trois esclaves parurent sur le seuil, traînant un vieillard, les mains liées derrière le dos, la tête couverte d'un voile noir...
Un violent murmure parcourut alors l'assemblée, et l'on vit plus d'une main s'armer du poignard.
Cependant le vieillard s'était avancé vers l'échafaud d'un pas ferme, il s'inclina profondément devant le prêtre et monta les degrés la tête haute et sans chanceler.
Quand il fut au haut de l'échelle, le bourreau lui mil la main droite sur l'épaule, et, de la gauche, il lui arracha le voile qui cachait ses traits.
Jusque-là, malgré l'horreur qil'il éprouvait, Berga-
lasse avait conservé assez de sang-froid pour suivre atteulivement ce qui se passait de l'autre côté de la cloison; mais lorsque la main du bourreau eut arraché le voile qui couvrait les traits de la victime, et que Bergalasse vit se dresser sur l'échafaud l'image frappante, bien que pâle et décolorée, du dernier roi de France, il se crut le jouet de quelque rêve affreux et chercha, de toutes ses forces, k briser la cloison qui le séparait de cette scène atroce.
Heureusement pour lui, un bruit extraordinaire s'était élevé. 11 entendit le couteau fatal tomber en grinçant dans les rainures; des cris de mort et de vengeance ébranlèrent la voûte, puis enfin le silence elles ténèbres remplacèrent ce bruit et cet éclat...
Il voulut alors jeter un dernier regard sur la salle, mais les lumières avaient disparu, et il ne lui fut plus possible de rien voir. Toutefois, il prêta l'oreille, car il venait d'entendre prononcer contre la cloison lenom deDimitri. — Dimitri, disait-on, eslnre toi? — Oui, maître, répondit celui à qui s'adressait la question. — As-tu un pistolet? — Le justicier m'en a remis deux. — Bien! tu as juré de te rendre au carrefour de Riga? — Oui, maître. — Tes frères peuvent donc coippter sur toi? — Dans une heure, ma balle sortira de ce pistolet... que Dieu la conduise où il veut qu'elle aille.
Bergalasse comprit qu'il sortait du domaine de la
fantaisie et du symbole pour retomber dans celui de la réalité. Il s'habilla à la hâte, prit ses pistolets et appela son hôte.
Celui-ci se hâta d'accourir.
— Maître esclave, lui dit Bergalasse à voix basse et rapide, vous êtes un misérable de permettre à vos frères de se réunir chez vous pour se livrer à des scènes semblables à celle dont je viens d'être témoin. J'ai bien envie de vous dénoncer à la police russe...
— Monseigneur, balbutia l'hôte. — Ne m'interromps pas. ..poursuivit Bergalasse. et surtout réponds exactement et sans détour à toutes mes questions : je t'avertis que si je découvre le moindre mensonge dans tes réponses, je te ferai couper le nez et les oreilles. — Monseigneur!... — J'y ferai ajouter la langue, si tu ne te lais pas.
L'hôtel s'inclina sans dire un seul mot déplus. — Voyons, continua Bergalasse satisfait du résultat qu'obtenait son aplomb, prends cette lumière et conduis-moi à 1 endroit par lequel ils vont sortir... je veux voir si je ne reconnaîtrai pas Dimilri... — N'en déplaise à monseigneur, objecta l'hôte encore tout tremblant, Dimitri ne sortira pas par la même porte...
— Eh bien! conduis-moi alors à celle par laquelle il sortira.
L'hôte se mit en devoir d'obéir; il prit une lumière et ouvrit la porte. Mais au moment d'en franchir le
seuil, il se sentit retenu par le comte. — Un instant, fit ce dernier, avant de sortir, dis-moi quelle est la jeune fille que j'ai entendue chanter. — La jeune fille, répondit l'aubergiste avec un petit clignement d'oeil significatif, c'est la fille a Mattieux. — Qu'est-ce que Mattieux? — L'aubergiste de Mittau... — Et comment appelles-tu sa fille? — La petite Georgéle.
Après ce rapide colloque, Bergalasse et son hôte allèrent se poster près de la porte par laquelle Dimitri devait sortir. Une fois là, Bergalasse glissa quelques pièces d'or dans la main de son compagnon, lui recommanda d'avoir soin de Huck, son cheval, et l'engagea à se retirer. Lhôte ne se le fit pas répéter, et il rentra au moment même où Dimilri sortait.
Ce dernier regarda avec précaution autour de lui pour s'assurer que personne ne l'épiait, puis il s'élança dans la plaine avec toute l'agilité d'un chat sauvage; en moins de cinq minutes, il eut franchi la distance qui le séparait de ce qu'on appelait le carrefour de Riga. Là, il se retourna encore, regarda de tous côtés, et après s'être convaincu qu'on n'avait pu le suivre, il arma ses pistolets et attendit.
Bergalasse était à dix pas de lui : il avait également armé ses pistolets et attendait aussi.
Les événements marchaient avec rapidité.
Dix secondes à peine s'étaient écoulées, lorsque,
de la route de Riga, déboucha un jeune cavalier, qui, se laissant aller au pas tranquille de sa monture, arriva jusquà l'endroit où les deux routes de Mittau se présentèrent à lui. Le jeune cavalier s'arrêta tout court et parut se consulter sur le chemin qu'il devait prendre.
La lune éclairait en ce moment le carrefour et détachait vivement sur le fond gris du ciel la silhouette élancée du jeune homme. Il pouvait avoir dix-sept ou dix-huit ans environ; peut-être plus, peut-être moins; il eût été bien difficile de le dire dune manière certaine. Son costume, sans.être précisément élégant, avait cependant une coupe gracieuse qui dessinait heureusement ses formes frêles, tout en conservant à sa taille sa souplesse charmante. Ses cheveux qui s'échappaient abondamment de sa casquette de velours, encadraient son vis;ige aux lignes correctes, et sa petite main, qui jouait avec une cravache de soie noire, offrait toute la délicatesse et la blancheur d'une main de femme. Une petite moustache brune, dont lesextrémilés retombaient de chaque côté de ses lèvres, ressortait vivement sur les tons pâles de ses joués, et ses regards tantôt vifs et hardis, tantôt tristes et mélancoliques, exerçaient une fascination impérieuse et douce à la fois, dont il était pour ainsi dire inutile de chercher à se défendre.
MÉ.nOIRES D't'N ROI, T. 1. 2
L'hésitation qu'il venait de montrer en face des deux roules témoignait suffisamment du peu de connaissance qu'il avait des lieux. Il se retourna à plusieurs reprises, dans tous les sens, pour chercher si quelque voyageur attardé comme lui ne viendrait pas lui indiquer la route qu'il devait prendre; mais, ne distinguant pas la moindre silhouette humaine à l'horizon etn'entendantpas le moindre bruit, il poussa son cheval en avant et se dirigea résolument vers Mittau.
Dimitri, caché derrière les broussailles qui bordaient le chemin, n'avait point encore osé lâcher la détente de son arme. Pâle, le cœur violemment agité, l'esprit en délire, il tourmentait avec une muette énergie la poignée de son pistolet sans pouvoir se résoudre k en finir. Mais lorsqu'il vit que le cavalier se remettait en marche, qu'il allait disparaître par la route de Mittau, cédant aux pressentiments impérieux qui le sollicitaient dans tous les sens, il étendit le bras et lâcha la détente.
Deux coups partirent à la fois: le premier tiré par Dimitri sur le cavalier; le second, tiré par Bergalasse sur Dimitri.
L'esclave s'affaissa sur lui-même, en prononçant un jurement effroyable. — Bergalasse remit son pistolet dans sa ceinture et s'éloigna.
Cependant Dimitri n'était pas mort... un quart
d'heure après environ, il roidit ses membres, passa plusieurs fois sa main sur son front, et lorsqu'il rouvrit les yeux, il aperçut à ses côtés, attentif, inquiet, haletant, le jeune homme sur lequel il venait de tirer un instant auparavant...
où le comte de Bergalasse se dessine.
Bergalasse était le plus adroit tireur de Paris, et pourtant il n'avait fait que blesser légèrement Dimitri à l'épaule droite; il est évident que le comte n'avait pas eu l'intenlion de le tuer, et qu'il savait fort bien ce qu'il faisait en se contentant de le blesser.
Quand il ouvrit les yeux, Dimitri se crut le jouet d'une hallucination, eu revoyant près de lui le jeune cavalier qu'il croyait avoir vu fuir ou tomber.
Le sang qu'il venait de perdre l'avait considérablement affaibli, et il ne se rendait pas encore bien compte de ce qui s'était passé. Il promena à plusieurs reprises ses mains dans ses cheveux et sur son front, et quand il ne lui fut plus possible de douter de la réalité de la présence du jeune homme, quand il vit ce dernier agenouillé à ses côtés, et qu'il sentit .^es deux mains amies étancher soigneusement le sang
qui coulait abondamment de sa blessure, le souvenir de la scène qui avait eu lieu lui revint tout à coup à la mémoire, et il ne put réprimer un mouvement de défiance et de soupçon :
— Ne bougez pas! fil l'inconnu en lui posant doucement la main sur l'épaule, dans un instant j'aurai pansé votre blessure qui, Dieu merci, nest pas grave, et alors, mais alors seulement, je vous permettrai de remuer.
Le jeune homme avait déchiré son propre linge pour serrer l'épaule du blessé, et il paraissait apporter, dans les soins qu'il lui rendait, toute l'attention délicate d'un médecin, tout le dévouement d'un frère.
Dimitri le regardait faire avec stupéfaction.
— Vous! vous! s'écria-t-il enfin, en cherchant à le repousser par un reste de défiance, comment êtesvousici... pourquoi me rendez-vous ces soins... que vous ai-je fait... que me voulez-vous... suis-je votre ami... nous ne nous sommes jamais assis à la même table... nous n'avons jamais partagé les même Iravaux., qui êtes-vous donc?...
Puis essayant de se soulever sur le bras que la balle n'avait pas atteint :
— Oh! poursuivit-il avec découragement en s'apercevant de sa faiblesse, je suis maudit... car me voilà à la merci de mon plus cruel ennemi...
— 2o — L'inconnu le regarda avec élonnement.
— Mon ami, lui dit-il, votre esprit s'égare certainement, et je ne puis attribuer l'amertume de vos paroles qu'à l'état de fièvre dans lequel vous vous trouvez... Voyons, regardez-moi, ai-je l'air d'un ennemi... n'ai-je pas laissé mes pistolelsdans les fontes de ma selle?... pourquoi serais-je venu à votre secours si j'avais eu les intentions que vous me supposez?... n'était-il pas plus simple au contraire de vous laisser sur le bord de la route?
Dimitri s'était levé sur son séant, et son regard dans lequel brillait encore un dernier reflet de haine s'arrêta sur son interlocuteur avec une étrange fixité :
— Dieu ne l'a pas voulu, murmura-til d'un ton presque solennel; il a étendu sa main sur vous, et a détourné de votre cœur la balle qui vous était destinée. . . que sa volonté soit faite.
Et comme si ce retour à des pensées plus saines avait ramené le calme dans son esprit :
— Écoutez, ajouta Dimitri, voilà que vous êtes nouvellement arrivé dans un pays que vous ne connaissez pas encore, et déjà les haines s'allument sur vos pas, et la vengeance vous suit dans l'ombre ; prenez garde, jeune homme, c'est Dimitri, l'esclave, qui vous le dit... quelque part que vous alliez, regardez bien autour de vous,., quelque parole que
vous prononciez, prononcez-la si bas, qu'aucune oreille humaine ne puisse l'entendre, qu'aucune bouche ne puisse la répéter... ayez toujours le cœur fermé!
L'inconnu sourit et se leva :
— Je vois, maître Dimilri, dit- il avec légèreté, que vous avez encore l'esprit frappé de ce qui vient d'arriver... mais soyez tranquille, je crois que j'ai encore bien des jours à vivre; et au surplus, la vie désenchantée que je mène ne vaudrait certainement pas la peine que je prendrais pour la prolonger d'un jour...
Dimitri imita l'exemple de l'inconnu, il se leva :
— Vous failes trop bon marché des dangers qui vous menacent, répondit-il, la vie s'ouvre à peine pour vous, et l'avenir qui se prépare est grand et mystérieux. Il y a deux choses qui peuvent d'ailleurs cbangerd'un jour à l'autre: les destinées du monde... — Lesquelles? fit l'inconnu, étonnéd'entendre un pareil langage dans la bouche d'un esclave. — Le courage de l'homme et la bonté de Dieu.'... répondit celui-ci en levant un doigt prophétique vers le ciel avec une certaine solennité.
Après ces paroles, l'inconnu et Dimitri se séparèrent : le second pour suivre un chemin détourné, à travers la plaine; le premier pour remonter à cheval et reprendre la route de Goldingen.
A vrai dire l'inconnu était profondément ému. La scène h laquelle il venait d'assister empruntait au site et à l'heure où elle s'était passée un caractère tout à fait particulier : c'était peut-être la première fois que le jeune cavalier s'était trouvé dans une position semblable; et s'il était vrai qu'il eût quelquefois assisté à de pareils spectacles, jamais, à coup sûr, il n'en avait retiré une impression plus sentie, ni gardé un souveninplus vif. C'est donc avec une sorte de tristesse vague et sans but qu'il se remit en route; et sa main nonchalante laissa flotter les guides sur le cou desa monture, sans chercher à lui imprimer une direction quelconque.
La route qu'il suivait n'était cependant pas sans charme; à mesure qu'il avançait, la végétation devenait plus rare, le sol plus sablonneux, et le vent qui gémissait naguère comme une voix plaintive et lointaine, soufflait maintenant avec une violence âpre et désordonnée. Le regard pouvait distinguer déjà au loin, mais bien loin encore, le bout des lames qui venaient déferler sur la grève à la clarté de la lune; et l'oreille démêlait de temps à autre ce majestueux grondement que l'on prendrait volontiers pour la respiration puissante de la haute mer!
Mais qu'importait ce spectacle au jeune voyageur? Il y avait si longtemps qu'il n'avait replié sa pensée sur lui-même, qu'il s'oubliait complaisamment à re-
venir 'ur son passé, et à reconstruire peu à peu I éditice écroulé des souvenirs de son enfance! Il trouvaitdansce retour inopinédesjoursqu'il avait presque complètement oubliés, une saveur étrange qui enivrait sa pensée et berçait doucement les ennuis de son cœur. Il revoyait, dans ce passé, l'image tendrement aimée de sa mère, image imparfaite et confuse dans la réalité, mais éternellement vivante au fond de son âme. Il ne l'avait jamais connue, et cependant, à de certains jours, à de certaines heures surtout, il croyait avoir le souvenir de ses caresses, et sentir encore l'empreinte ineffable de ses baisers sur son front...
Ce n'est pas que son cœur n'eût jamais été disposé à se laisser aller aux plaisirs faciles qui lui étaient offerts, qu'il n'eût quelquefois volontiers cédé aux peifides entraînements de la vie; sa pensée au contraire se reportait avec complaisance sur les joies secrètes de l'amitié; sa lèvre avide, mais non impatiente, avait sollicité bien souvent les enivrants baisers de l'amourjson regard voluptueux, maischasle, avait recherché plus d'une fois le regard brûlant et mélancolique des femmes; seulement, son ardeur, un instant éveillée, s'étaitbieniôt voilée, et lecalme était rentré dans son esprit!...
Il y avait en lui tout un monde de sentiments qui ne demandaient qu"a prendre leur essor, un riche
irésor de jeunesse, de force et de grandeur dont rien n'avait encore défloré la virginité; il était pur et chaste, et il avait dix-huit ans à peine!
Mille hésitations l'avaient prisau sortir de l'enfance, les illusions couronnées de fleurs l'avaient reçu à son entrée dans la vie, et les concerts harmonieux des folles espérances de la jeunesse avaient accompagné ses premiers pas dans la route. Beau, riche et généreux, les regards se faisaient bienveillants pour l'accueillir à son passage, et son orgueil caressé n'avait entendu que des paroles de sympathie et d'amour. S'il ne se fût point arrêté dans cette voie qui s'ouvrait devant lui, et vers laquelle il marchait le front radieux et les lèvres souriantes, la vie n'eût été pour lui qu'un long enchantement et qu'une longue extase! Mais un jour, il s'était aperçu que plus il avançait, plus le vide se faisait dans son cœur; le doute se glissait peu à peu dans son esprit, et il souff"rait chaque jour davantage de cette sorte de mal sans cause, qui mine sourdement le cœur, et conduit tout droit au suicide. Cette époijue avait été la plus douloureuse de sa vie; elle influa d'une manière décisive sur son caractère: de joyeux et insouciant qu'il était, il devint tout à coup sombre et rêveur; ce rayonnement de souveraine extase qui couronnait son front s'éteignit, il voila son regard et ferma son cœur!...
Cependant il avançait toujours, et déjà le vent de
la mer passait, âpre et froid, sur ses lèvres; il entendait plus distinctement le bruit monotone des vagues sur les brisants de la côte, et de quelque côté quil tournât son regard, il ne distinguait aucune habitation humaine.
A'ors seulement il s'aperçut qu'il s'était trompé.
Mais isolé comme il l'était, perdu dans cette vaste plaine qui s'étendait devant lui, il ne savait à quel parti se résoudre, ni s'il devait retourner sur ses pas, ou continuer de marcher en avant.
Évidemment iMitlau était derrière lui,ef ce n'était pas un moyen sûr de l'atteindre que de courir l'amble en lui tournant le dos. Toutefois il se dit qu'il vaudrait peut-être mieux pousser jusqu'à Goldingen qui ne devait plus être loin, que de se mettre en route pour Mittau qui l'était davantage, et où il avait d'ailleurs tout le tempsdarriver.Heureusement pour lui, qu'au moment où il se livrait à ces réflexions, il vit poindre à l'horizon, précisément au bout du chemin dans lequel il se trouvait engagé, trois cavaliers qui venaient à lui. Il pressa les flancs de son cheval et le remit en route. Un quart d'heure après, il avait rejoint les trois cavaliers...
— Pardon, monsieur, dit-il alors, en s'adressant, en mauvais russe, à celui qui se trouvait le plus rapproché de lui, pourriez-vousme dire si ce chemin mène à 31itlau? — C'est suivant le sens dans lequel
on le prend, répondit soninterlocuteurd'unlon légèrement railleur : pour le moment, vous allez à Goldingen. — Je vous remercie mille fois de votre obligeance, poursuivit le jeune homme sans paraître prendre garde au ton dont la réponse avait été faite, et en saluant courtoisement son interlocuteur, elle m'enhardit k vous prier de me faire savoir s il n'y a pas ici près une auberge où je pourrais passer la nuit, — Toutdroit, répondit celui à quicette question était adressée, la première maison en entrant dans Goldingen; dans trois heures vous y serez.
Et le cavalier allait poursuivre son chemin, quand le mouvement qu'il 6t pour serrer les guides de sa monture, ayant ouvert son manteau, le jeune homme s'aperçut qu'il portait un uniforme français.
A cette vue, il ne put retenir un cri de joie et courut vers le cavalier.
— Le hasard me sert au delà de tous mes souhaits, lui dit-il aussitôt, celte fois en bon français, et je n'ai plus qu'une chose à désirer désormais : c'est que cette rencontre vous soit aussi agréable qu'elle me l'est à moi-même.
Le jeune homme avait h peine prononcé les premières paroles que nous venons de dire, qu'un changement s'opéra dans les dispositions des trois cavaliers.
— Un Français!... s'écrièrent-ils à la fois, et ayant
arrêté leurs montures, ils entourèrent à l'envi le jeune voyageur. — Pardon, monsieur, dit alors celui qui avait déjà porté la parole, j'aurais dû me douter de cela k la manière dont vous parlez le russe; pardon mille fois, je vous prie, de navoir pas été plus courtois dans mes réponses; mais dans ce diable de pays, on ne sait jamais si l'on a affaire à des hommes.
Après quelques paroles de politesse rapidement échangées, les quatre jeunes gens se mirent à causer de la chose qui les occupait tous: de la patrie commune.
— Et vous venez de France? demanda le premier.
— Presque directement, répoqdit 1 inconnu. — Et y a-t-il longtemps que vous l'avez quittée? ajouta le second. — Trois mois environ... — Et depuis trois mois, vous voyagez? — Sans m'être arrêté un seul jour. — Mais, reprit le premier, le séjour de Mittau n'est pas chose fort agréable; sans doute ce n'est pas par plaisir que vous y venez. — Mon Dieu, je n'ai cependant pas d'autre but que celui de me distraire.
— Encore, êtes-vous recommandé à quelqu'un?
— Oui, vraiment. — Et cette personne a ici une intluence suffisante pour vous donner accès dans la société française? — De cela, je doute fort, repartit lejeune homme, avec un rire triste, car la personne qui doit m'accréditer auprès de la société française...
— C'est peut-être un Russe! interrompit son interlocuteuravec uneexclamation. — Précisément,
— oo —
Depuis qu'ils causaient ainsi, les jeunes gens avaient repris ensemble la route de Mittau. Sur la réponse de l'inconnu, ils s'arrêtèrent tous.
— Monsieur, dit aussitôt l'officier, il ne sera pas dit qu'un Français sera venu à Millau, et que nous ne lui aurons pas fait les honneurs de noire lieu d'exil. Puisque Dieu nous a placés aujourd hui sur votre route, ce n'est pas assurément pour que nous nous séparions comme des étrangers.
Ici l'officier fit une pause, après laquelle il reprit avec une certaine solennité grave qui allait assez bien à la circonstance.
— Monsieur, dit-il à l'inconnu, ému de tant d'abandon amical, voici près de moi, à ma gauche, le comte de Sivry, premier gentilhomme du comte de Mittau; à ma droite, le marquis de Louvain, secrétaire de Monsieur; tous les deux, je m'en porte le garant, se feront un devoir, un plaisir de se mettre à votre disposition; quant à moi, ajouta l'officier, en tendant sa main à l'inconnu par un mouvement k la fois touchant et gracieux, si après m'avoir quitté aujourd'hui, vous désirez, une fois arrivé à Mittau, resserrer davantage les liens de notre connaissance, vous n'aurez qu'à demander le vicomte de Chadeuil, et vous trouverez en lui un ami solide et dévoué.
L'inconnu serra avec effusion la main que le vicomte de Chadeuil lui fendait.
— Je ne sais, répondit-il d'une voix pleine de larmes, je ne sais, messieurs, s'il est dans ma destinée de me lier avec vous plus que je ne le fais en ce moment; mais quoi qu'il arrive, et de quelque côté que le sort me jette, croyez bien que je garderai dans mon coeur le souvenir de cette rencontre, pour vous bénir éternellement du bienveillant accueil que vous me faites!...
C'étaient quatre ûls de France, tous les quatre jetés par l'exil sur une terre lointaine et réunis par un hasard providentiel à six cents lieues de leur patrie commune. Les troisgentilshommes ne se demandèrent pas si l'homme qu'ils accueillaient ainsi était leur égal par la naissance, il leur suffisait, en ce moment, qu'il le fût par l'intelligence; le vicomte de Chadeuil ne chercha même pas si cet inconnu était digne de son amitié, il lui suffit qu'il lui eût offert la sienne, dans une langue connue et aimée! Cet homme eût-il été d'un parti opposé au leur, qu'ils l'eussent accueilli avec le même abandon, car, ainsi que l'a dit un orateur de notre temps, le malheur réconcilie aisément.
L'inconnu, de son côté, ne put se défendre d'une secrète sympathie qui l'entraînait impérieusement vers le vicomte de Chadeuil. Il y avait tant de courtoisie et d'amabilité dans les paroles engageantes du jeune gentilhomme, tant de franchise et de loyauté
sur sa physionomie ouverte, qu'il s'éprit d'une amitié vive pour cette nature chevaleresque, et se complut dans l'idée qu'il pourrait un jour faire un ami de cet homme. Pour lui qui avait vécu jusqu'alors isolé et perdu dans la vie, c'était une bonne fortune qu'une pareille rencontre, et il se promit bien de faire tout ce qui lui serait possible pour qu'elle eût les résultats qu'il désirait.
Cependant les quatre cavaliers s'étaient remis en marche; le vicomte, qui conduisait la petite troupe, prit alors un chemin de traverse, afin d'éviter les longueurs monotones de la grande route.
Ils s'enfoncèrent donc dans un chemin creux, sur les côtés duquel poussaient des arbustes rabougris et sans feuilles, et disparurent bientôt tout à fait.
Au bout d'unedemi-heure, ilsatleignirentune sorte d'endroit découvert, où ils s'arrêtèrent.
— Ceci, dit le vicomte de Chadeuil, en désignant à l'inconnu une propriété magnifique qui s'étendait à leur gauche, ceci est Ihabilalionde I homme qui a le don d'égayer un peu la société française qui réside à Mittau. Je vous présenterai dans cette demeure, et vous pourrez vous assurer par vous-même qu'il ne lui manque rien de ce qui peut rendre la vie heureuse. — Ce château a l'air en effet d'une habitation princière, objecta l'inconnu. — Oh! les Russes entendent à merveille le confortable de la vie. — C'est donc
— seuil Russe? Dt le jeune homme. — Sans doute. — El comment l'appelez-vous? — Le prince Hartzoff. — Harlzoff!... — Le connaissez-vous? — Beaucoup. — C'esi peut-être laque vous êtes adressé?... — En effet... — De mieux en mieux, mon gentilhomme, poursuivit le vicomte de Chadeuil, le prince Hartzoff est à même de vous rendre la vie agréable, et ou surplus, vous trouverez chez lui une personne qui contribuera, j'en suis sûr, k vous distraire de toutes vos préoccupations... — Qui donc? — Sa fille. — Le prince Hartzoff a une fille? — La plus charmante créature qui soit sortie des mains de Dieu, mon gentilhomme; tous les gardes du corps en raffolent, et moimôme, je ne vous le cacherai pas, j'ai donné et reçu plus d'un coup d'épée en son honneur. — C'est une manière toute française de lui prouver votre amour, fit l'inconnu en souriant, mais cette manière ne me séduirait pas... — Et pourquoi donc? dit le vicomte étonné. — Parce qu'à chaque coup d'épée que l'on donne, on risque fort de perdre un ami... — Bah! fit le vicomte, ces sortes d'affaires ne sont pas dangereuses; on frappe la poitrine, on ne touche jamais le cœur.
Et en parlant ainsi, il allait remettre son cheval au trot, lorsqu'il s'arrêta tout à coup comme frappé d'une idée subite.
— Pardieu! secria-t-il, j'y pense maintenant, le prince Hartzoff n'est pas à Millau; il a dû venir à son
liabitalion le jour même de notre départ pour Goldingen. Il est donc inutile que vous alliez plus loin. — Croyez-vous ? 6t l'inconnu. — Je vous engage, dit le vicomte, à descendre ici. Le prince sera enchanté devons voir, car il aime à faire les honneurs de sa demeure, et vous aurez tout le temps de faire connaissance avant d'arriver k Mittau. — Je crois que le conseil est bon, d'autant plus que je suis très-fatigué de ma journée. — Allons, voilà qui est dit; prenez ce petit sentier, allez tout droit devant vous, et dans un quart d'heure, vous frapperez à la porte de l'habita lion.
A vrai dire, le jeune homme n'était pas très-fâcIié de quitter, ne fût-ce que pour quelques instants, ses compagnons de roule. D abord, il craignait de finir par leur être importun; ensuite, il avait réellement besoin de se recueillir et d'être seul pour repasser et coordonner dans sa mémoire tous les événements de la journée.
Après avoir salué ses nouveaux amis et leur avoir de nouveau promis de les visiter à Mittau, il serra la main du vicomte de Chadeuil, et s'enfonça dans lo petit sentier que ce dernier lui avait désigné.
Il marcha ainsi quelque temps, écoutant de temps à autre le Irot des chevaux qui s'éloignaient, et no tarda pas d'arriver, ainsi que le vicomte le lui avait dit, à la porte de l'habilalion du prince Ilartzoff.
MÉMOIRES d'i;?( roi, T. i. Ô
A ce moment, et comme il allait soulever le lourd marteau qui pendait contre la porte, il crut entendre les feuilles des arbres qui l'entouraient frissonner au contact d'un corps étranger, et il vit, à la clarté incertaine de la lune, une ombre insaisissable grimper lentement le long du mur qui ceignait le parc de l'habitation.
Il s'arrêta.
L'homme qui escaladait ainsi les murailles portait le costume d'un esclave russe : un bonnet fourré couvrait son front et, enfoncé jusqu'aux yeux, dérobait presque entièrement ses traits. Malheureusement, comme il atteignait le haut de la muraille, un faux nwuvement le fit trébucher, et le bonnet tomba en dehors, pendant que l'homme tombait en dedans du mur.
Ce mouvement suffit à l'inconnu pour reconnaître dans l'homme qui venait de disparaître, l'esclave Dimitri.
Sans savoir pourquoi, il sentit une sueur glacée se coller à son front; il se demanda avec terreur quel rôle remplissait dans ce pays l'esclave qu'il venait d'arracher à la mort, et s'effraya de l'énergie (le cet homme qui, à peine remis d'une blessure presque mortelle, se souciait assez peu de la vie pour tenter une escalade aussi périlleuse que celle à laquelle il venait de se livrer.
Toutefois, cet homme avait dû se briser quelque membre en tombant de la muraille. Le jeune homme n'écouta que le sentiment de profonde pitié qur seleva à ce moment de .son cœur, et sans calculer qu'il pouvait perdre l'esclave en voulant le sauver, il se hâta d'aller à son secours.
II frappa avec vivacité k la porte.
Alors, il entendit des pas rapides venir à lui, et presque aussitôt la porte s'ouvrit lentement, et un homme parut sur le seuil.
Cet homme était Dimitri lui-m^me!...
E'ne siuj^ulière hospitalité.
En voyant l'esclave le saluer d'un air à la fois doux et naïf, le jeune homme se sentit pris d'une ténébreuse épouvante. Il se demanda avec terreur quel était cet homme qui pouvait avec une si dangereuse facilité accepter et jouer tous les rôles, et la pitié qui s'était élevée de son cœur disparut tout d'un coup pour faire place à la déBance et au soupçon.
Il recula de deux pas et porta instinctivement la main k sa ceinture, où pendaient deux pistolets chargés.
Mais l'esclave ne parut pas prendre garde à ce mouvement; il salua de nouveau et invita du geste l'inconnu à entrer. Ce dernier regarda soupçonneusement autour de lui, écoula s'il n'entendait venir personne, et comme s'il eût eu honte de tant d'hésitations et qu'il eût surpris une résolution suprême, il franchit le seuil de la porte et pénétra dans le parc.
— Le prince Hartzoff? demanda-t-il dès qu'il fut entré. — Le prince Hartzoff est au château, monsieur, répondit l'esclave; si vous voulez bien me suivre, je vais vous conduire dans un lieu où vous pourrez l'attendre.
L'inconnu descendit de cheval, remit la bride h Dimitri et marcha à ses côtés.
Le parc dans lequel il venait d'entrer n'avait rien de bien précisément remarquable; d'ailleurs, l'inconnu était trop vivement ému et avait l'esprit trop préoccupé pour songer à autre chose qu'a cette succession de scènes bizarres auxquelles il assistait depuis quelques heures. Ces événements l'avaient pris au dépourvu; a chaque instant il se sentait tressaillir malgré lui, le moindre frôlement de vent dans les arbres, le plus petit cri d'oiseau, le murmure des cours d'eau sur leur lit caillouteux, tout contribuait "a l'enlrelenirdans celte sorte d'inquiétude vague qu'il eût vainement cherché 'a endormir.
Quelquefois il croyait voir glisser silencieusement entre les arbres quelques longs fantômes blancs; plus souvent, il s'imaginait entendre à ses côlés ou derrière lui quelques paroles échangées mystérieusement dans l'ombre, et alors ses cheveux se dressaient d'horreur sur son front, sa main serrait énergiqueraent la poignée de ses pistolets, et son regard subitement allumé s'attachait à deviner ce qui se passait dans le cœur de l'esclave. Riais' quand il s'apercevait que les fantômes n'existaient que dans son imagination surexcitée, que les paroles mystérieuses s'envolaient avec le vent qui courbait doucement la cime des arbres, quand enfln la figure de Dimitri se •présentait à son regard, calme, douce et reposée, alors il était prêt à rire de ses propres terreurs, repoussait vivement la poigrée de ses pistolets et reprenait sa marche avec une nouvelle ardeur.
Cependant Dimitri ne perdait aucun des mouvements de l'inconnu. Lorsque ce dernier s'arrêtait tout à coup, comme frappé d'une glaciale terreur, Dimitri K'arrêfaitégalement;lorsquerinconnu portait la main à sa ceinture et tourmentait la poignée de ses pistolets, l'esclave imitait brusquement ce mouvement, en plongeant la main sous ses vêtements comme pour y chercher une arme cachée; enfin, lorsque le jeune homme se remettait en route, tremblant encore d'un reste d'émotion, un sourire fauve passait sur les le-
vres de son silencieux compagnon, qui haussait inipercepliblement les épaules et reprenait son chemin. Jusqu'à ce moment, ils avaient marché l'un à côté de l'autre sans échanger une parole, l'inconnu profondément troublé par ces alternatives de terreur et de défiance, Dimilri prêtant l'oreille et ouvrant l'œil. Le premier se lassa de ce silence qui le gênait, il crut d'ailleurs qu'une conversation avec son singulier guide tromperait ses craintes et lui ferait oublier toutes ses appréhensions.
— Vous êtes attaché à la maison du prince Hartzoff, dit-il à Dimilri en examinant ses traits que la lune éclairait en ce moment, et vous connaissez bien son habitation, puisque vous ne craignez pas d'en escalader les murs à une pareille heure de nuit.
Cette question directe parut contrarier visiblement Dimitri; il baissa les yeux et répondit d'une voix sombre :
— Je suis esclave du prince Hartzoff, monsieur. — ■ Le prince vous laisse alors une grande liberté, poursuivit l'inconnu, et l'on trouverait, je crois, peu de maîtres disposés à autoriser de semblables excursions nocturnes. — Le prince ne les autorise pas, objecta Dimilri. S'il les connaissait, il les défendrait sévèrement. — Ne craignez-vous pas qu'il les connaisse? — Je crains qu'il les défende : voilà tout!...
Il y avait chez Dimitri une certaine brusquerie
sauvage qui donnait à ses paroles un air particulier de franchise audacieuse et fière. L'inconnu prenait un singulier plaisir à écouter ce langage aux formes rudes qui ne déguisait rien de la pensée de celui qui le tenait.
Cette sombre énergie lui plaisait : c'était comme un âpre parfum de douleurs mal comprimées qui montait à son cerveau et l'enivrait presque malgré lui; il se sentait pris d'une profonde et sympathique pitié pour le désespoir qui respirait dans l'attitude de cet homme; il aimait sa 6erté, son audace et jusqu'à cette sorte de répulsion qu'il semblait lui inspirer.
— Vous avez dû bien souffrir, dit-il enfin après quelques moments de silence causé par l'étonnement qu'avaient jeté en lui les dernières paroles de l'esclave; je comprends tout ce que votre cœur doit contenir d'amertume et de fiel. La position des esclaves de ce pays est déplorable; mais chaque jour la civilisation fait un pas de ce côté, et avant qu'il soit longtemps votre sort sera amélioré.
Le sourire qui, un instant auparavant, avait effleuré les lèvres de Dimitri, reparut.
— Nous sommes très-sceptiques à l'endroit des améliorations que Ton nous promet, répondit-il, et nous avons le droit de l'être; nous avons été souvent trompés, car nous n'avons jamais trouvé chez les
riches que haine et mépris. — Cependant, ils ne sonl pas tous de même. — Tous. — Vous pourriez vous tromper et être injuste. — Nous ne le serons jamais autant qu'ils le sont envers nous...
L'inconnu s'arrêta.
Et h mesure qu'il avançait dans cette conversation, il s'effrayait de plus en plus de la profondeur avec laquelle le désespoir avait creusé dans cette âme brisée.
Dimitri n'était certainement pas un homme ordinaire; il avait fallu sansdoute des circonstances toutes particulières pour qu'il se trouvât ainsi dans une position pour laquelle la nature ne l'avait pas formé. Notre jeune homme le regarda un moment avec une curiosité mêlée d'inquiétude, et quand il vit ce front ouvert, cet œil intelligent, toute celte physionomie qui respirait 'a un haut degré lafranchise et la loyauté farouches du sauvage, il se demanda avec épouvante pourquoi Dieu avait créé de semblables anomalies dans la nature, et pour l'expiation de quel crime cet homme était si cruellement traité. Pour lui, jeune et encore sous l'influence des premières impressions naïves de la vie, il y avait là une énigme à deviner, et son cœur ardemment avide en cherchait péniblement le mot. Toutefois, il ne voulut pas paraître donner raison à la haine que Dimitri disait avoir vouée aux riches, et après avoir laissé peu à peu
s'éleindre ce sentiment de douce pitié qui avait un instant ébranlé son cœur, il reprit d'un ton grave, qui témoignait évidemment d'une sagesse et d'une prudence bien au-dessus de son âge :
— Ce que vous dites, Dimitri, n'est ni juste ni généreux; je comprends que les hommes vous aient cruellement froissé dans vos plus nobles sentiments, je comprends jusqu'à un certain point qne le désir d'une vengeance terrible ait profondémentpris racine dans votre cœur et que la mort seule puisse l'en arràchôr; mais si Dieu vous a donné les douleurs de l'intelligence, si en vous refusant le plus précieux des dons qu'il ait fait à l'homme, la liberté, il a mis sur votre front le sceau ineffaçable de sa main divine, l'intelligence, pour qu'un jour nul ne vous repousse, quand vous irez réclamer votre part des biens de ce monde, il y aurait k vous plus que de l'ingratitude, il y aurait de la méchanceté à conserver au fond de votre âme ce levain de haine que l'isolement y fait fermenter. La résignation est noble et courageuse chez ceux qui souffrent; la colère et le désespoir ne servent qu'à vous aveugler et vous rendre indigne d'un meilleur sort. D'ailleurs, je vous l'ai dit, tous les hommes ne sont pas semblables à ceux que vous connaissez; plus d'un se prendra de pitié pour votre condition misérable, et si, moi-même, j'espérais rencontrer chez vous plus de réellegrandeur et une plus
vive sympathie pour la race humaine qui vous a jusqu'ici repoussé de son sein, quoique je ne sois pas riche, je n'hésiterais pas à vous racheter de votre servitude et à vous appeler à un sort plus doux. Si vous voulez, Dimitri, vous n'aurez qu'à dire un mot, et le prince de llartzoff, sur ma demande, consentira, j'en suis sûr, à vous donner votre liberté!
Dimitri qui jusqu'alors avait écouté avec une sombre amertume les paroles de l'inconnu, sentit tout à coup la haine s'apaiser dans son cœur et la sérénité reparaître sur son front. Une étrange satisfaction brilla dans ses yeux; il promena son regard effaré autour de lui, avec une hésitation toute craintive, et posant la main sur son cœur, comme pour en comprimer les battements :
— Votre offre est celle d'un homme généreux, répondil-il d'uniî voix que l'émotion faisait trembler, et je la reçois avec reconnaissance. Dieu dispose de nous à son gré, et mon heure n'est pas venue; mais si les circonstances m'obligent aujourd'hui à vous refuser, je n'en conserverai pas moins éternellement le souvenir de la sympathie que vous m'avez témoignée, et quoi que vous ayez dit, je ne serai ni ingrat ni méchant. Vous êtes dans un pays que vous ne connaissez pas, et ce pays est tourmenté par des passions terribles; prenez-y garde, jeune homme... En échange du service que vous m'avez rendu, et
avant que nous nous séparions pour toujours, je vais vous répéter encore une fois ce que je vous ai dit lors de notre première rencontre... Quelque part que vous alliez, regardez bien autour de vous... quelque parole que vous prononciez, prononcez-la si bas qu'aucune oreille humaine ne puisse l'entendre, qu'aucune bouche ne puisse la redire... Ayez toujours les yeux ouverts et le cœur fermé!...
Et comme en parlant amsi, ils étaient arrivés à la porte d'un kiosque élégant situé au milieu du parc qu'ils venaient de parcourir, Dimitri ajouta en le lui désignant :
— J'aurais voulu vou^ offrir pour cette nuit un autre gîte que celui-ci, mais à l'heure qu'il est, et après le chemin que nous avons fait, cela me serait impossible. Cependant n'oubliez pas, en posant le pied sur le seuil de cettedemeure, que vous allez y courir de grands dangers, et qu'une imprudence pourrait compromettre vos jours; si nous nous retrouvons jamais sous un ciel plus doux et dans des conditions meilleures, Dieu veuille qu'il me soit permis alors de vous serrer la main et de reconnaître d'une façon plus efficace le service que vous m'avez rendu.
Dimitri attacha alors le cheval k un arbre du parc, et ayant serré affectueusement la main que l'inconnu lui tendait, il s'éloigna rapidement, reprenant le chemin qu'ils avaient suivi pour arriver.
Resté seul, rinconiiu se dtmauda s'il frapperait à cette demeure dans laquelle, selon les paroles de l'esclave, de graves dangers l'attendaient; mais comme rien ne lui donnait lieu de croire que Dimilri eût dit vrai, et qu'en outre il se trouvait très-fatigué de la journée et commençait à désirer vivement prendre un peu de repos, il souleva sans hésiter le lourd marteau de fer.
La réponse ne se fit pas longtemps attendre, et la porte s'ouvrit presque immédiatement.
La porte ouverte, linconnu entra. Personne n'était là pour le recevoir, mais il n'en poursuivit pas moins son chemin avec assurance, et arriva ainsi, toujours seul et sans introducteur, dans un charmant petit salon, où un feu ardent pétillait dans la cheminée. Une table abondamment servie avait été dressée près de la cheminée.
L'inconnu ne savait que penser de la solitude qui régnait dans le kiosque, non plus que de ces apprêts de souper qui semblaient annoncer une hospitalité généreuse; mais il était si fatigué, la faim commençait à se faire si vivement sentir, il était d'ailleurs si jeune, qu'il ne put résister à cette invitation muette et se hâta d'en profiter avec tout l'abandon et Tinsouciance d'un cavalier aventureux.
Il jeta donc son manteau et son feutre sur le sopha du salon, secoua avec sa petite cravache la poussière
qui souillait ses bottes molles, et se dirigea avec une satisfaction éclatgnte vers la table qu'il roula encore plus prés du feu. Cependant, commAialgré sa jeunesse et son insouciance native, il avait un fonds de prudence que sa vie aventureuse n'avait fait que développer, el que le silence mystérieux de cette demeure lui avait remis en mémoire les recommandations de Dimitri, il crut devoir, avant de se mettre à table, faire l'inspection des lieux et examiner jusqu'à quel point il était vraisemblable qu'il eût quelque danger à courir.
Il prit donc un flambeau, tira dramatiquement son épée du fourreau et se mit à faire le tour du salon. 11 ouvrit ainsi plusieurs armoires dans lesquelles il ne trouva que des objets sans signification, sonda plusieurs bibliothèques cachées dans la muraille et s'arrêta enfin devant une porte d'une physionomie suspecte et dont il lui fut impossible de découvrir la serrure. C'était là sans doute que devait être ledan- 'ger, s'il y en avait; et il se promit bien de ne pas la perdre de vue, puisqu'il lui était impossible d'approfondir davantage le mystère qu'elle semblait cacher.
Après tout, pensa-t-il en regagnant la table servie, placée près de la cheminée, voici un genre de mort auquel mes hôtes n'ont pas songé, et j'avoue que dans ce moment c'est celui qui m'eût été le plus désagréable.
11 s'assit auprès du feu, plaça son épée en travers sur la table, s'installa de son mieux pour avoir toujours lœil sur4a porte secrète et commença son souper.
Il faut le dire cependant, pour rester dans la vérité, ce ne fut qu'avec une certaine appréhension qu'il goûia des premiers mets qu'il se servit. Mais le vin était si généreux, les mets si délicats, qu'il oublia dès le premier verre toutes ses craintes puériles et aborda franchement le souper. Au bout de cinq minutes la porte secrète ne lui donnait plus que quelques légères distractions; au bout d'un quart d'heure, il l'avait complètement oubliée!...
Le repas une fois pris dans ces conditions d'insouciance et de sécurité, linconnu le prolongea le plus qu'il put, et quand il eut fini, et que par hasard il leva les yeux autour de l'appartement, il remarqua avec satisfaction qu'aucun fantôme ne s'était dressé tout à coup le long de la muraille et que la porte n'avait pas bougé. Il haussa les épaules en souriant, comme s'il eût répondu à quelque reste de frayeur oubliée, rejeta loin de lui son épée nue, roula la table jusqu'au milieu de la chambre, ranima le feu qui s'était insensiblement éteint, et ayant posé ses deux pieds sur les chenets de la cheminée, il s'apprêta à faire une sieste. Il avait bien dîné, il ne lui restait qu'à bien dormir. Le sommeil ne lui fit pas plus dé-
faut que le dîner, ei après quelques instants d'hésitation, dus sans doute à ce sentiment qui l'avait arrêté au moment de se mettre à table, sa tête pencha sur son épaule, ses membres se détendirent et il ferma les yeux.
Il y avaità peine quelques secondes qu'il était dans celte attitude que la porte secrète s'ouvrit et qu'une femme en franchit silencieusement le seuil.
Cette femme portait un petit loup de velours noir qui lui cachait une partie du visage; elle parut d'abord examiner avec attention l'appartement dans lequel elle venait d'entrer; puis, ayant fermé la porte qui lui avait livré passage, elle marcha doucement vers la cheminée et vint s'asseoir auprès du jeune voyageur.
Le fauteuil sur lequel ce dernier était assisse trouvait placé de manière qu'elle ne pouvait voir son visage; elle se recueiilitun instant, prit un livre oublié sur le marbre de la cheminée et le feuilleta d'un doigt impatient. Mais sans doute cette distraction ne la satisfit que médiocrement, car elle se leva bientôt, toujours ave(?les mêmes précautions silencieuses, et marcha vers la fenêtre.
Le jour commençait à dorer l'horizon de ses premiers feux.
Elle parut contrariée, jeta un regard discret sur la montagne, et vaincue peut-être à son insu par une
secrète curiosité, elle revint presque aussitôt à la place qu'elle avait quittée près de notre inconnu. Ce dernier n'avait rien entendu : il dormait.
lia Mascherata.
Lorsque, pour la seconde fois, la jeune femme se retrouva auprès de la cheminée, dans un fauteuil dont le bras touchait presque celui du fauteuil sur lequel reposait l'inconnu, son regard se tourna lentement vers ce dernier et alla se poser avec une sorte de joie fauve sur son front si blanc et si pur.
Elle resta longtemps ainsi.
Alors, soit qu'elle eût deviné sur ce front dont aucune ride n'avait encore altéré la noble sincérité, une candeur qui la louchât; soit que l'étrange sentiment auquel elle avait obéi en entrant dans ce salon eût fait place à un autre sentiment plus calme et plus reposé; soit enfin que les traits de l'inconnu l'eussent arrachée à la préoccupati(^ pénible qui vennii de l'absorber, son regard sembla s'imprégner tout à coup d'une tristesse indéfinissable; son sein se souleva 'a plusieurs reprises, et un soupir qu'elle ne songea pas à retenir vint expirer sur ses lèvres.
Elle ôta lentement son masque, et l'ayant posé
sur la cheminée, elle laissa doucement tomber son fiont dans ses mains et se prit à rêver...
Cette femme était radieuscment belle!...
Son cou élancé avait toute la majestueuse souplesse de celui du cygne; ses épaules, aux lignes correctes et vivement arrêtées, se détachaient avec la blancheur dun beau marbre aux veines bleues, sur les tons mats de sa robe de velours noir. Sa luxurieuse chevelure, d'un reflet blond, se mariait admirablement à la pûleur inquiète de sa peau, et jamais regard de reine n'avait eu plus d'éclat et plus de majesté réelle que le sien. — A la voir ainsi, le front reposé dans sa main élégante et blanche, on l'eût prise volontiers pour une statue de la rêverie!
Pourquoi rêvait-elle ainsi, accoudée sur le bras de son fauteuil; pourquoi son regard s'arrêtait-il parfois chargé d'une molle langueur sur le visage légèrement animé de l'inconnu? Dieu seul eût pu le dire. A de certains moments, son front se plissait tout à coup, et un éclair fauve semblait jaillir de sa noire prunelle; puis cette impression fugitive disparaissait bientôt, pour ne laisser sur son visage calme que l'empreinte d'une sérénité parfaite.
Rien ue saurait rendre l'effet de cette singulière mobilité de ses traits. Parfois une muette tristesse courbait doucement son front sous le poids d'une pensée inconnue, et alors une larme brillait sous
MÉMOIRES d'ïPï ROI. T. ^. 4
sa brune paupière. Parfois sa lèvre vivement colorée
frémissait sous la pression passionnée de ses dents, et alors, par un mouvement brusque et hautain, elle relevait la léte, et sa main impatiente et crispée froissait l'étoSe frissonnante de sa robe. — Enfin, son regard plus doux et plus humain s'arrêta une dernière fois sur l'inconnu et ne s'en détourna plus...
Une heure à peu près s'était écoulée pendant toutes ces indécisions; le jour se levait peu à peu h riiorizon, lédat de la lampe pâlissait sensiblement; cependant on n entendait encore que le bruit monotone de la pendule et les éclats plus vifs du feu qui pétillait dans la cheminée.
De temps en temps l'inconnu faisait un mouvement dû "a l'agitation de son sommeil; une fois même, il avait ouvert les yeux, et son regard avait rencontré celui de la jeune femme. Mais soit que le sommeil eût engourdi sa raison, soit que cette apparition lui eût semblé une création fantastique de ses rêves, il referma doucement les yeux, et après avoir posé la main sur son cœur, il reprit son sommeil interrompu...
La jeune femme soupira, et un sourire d'une mélancolie indéfinissable passa rapidement sur ses lèvres.
Cependant celte scène muet le ne pouvait se prolonger indéfiniment. Déj'a les réverbérations dos prc-
miers feux du jour teignaient de pourpre les vitres de la fenêtre : un certain mouvement commençait à s'établir au dehors; la lampe qui éclairait le salon vacilla quelques instants encore et s'éteignit, et le battant sonore de hi pendule annonça six heures.
L'inconnu fit alors un léger mouvement;ilroidit ses membres et les présenta à la chaleur mourante du foyer; il passa à plusieurs reprises sa main sur son front et dans ses cheveux, et enfin il ouvrit les yeux.
La jeune femme avait précipitamment remis son masque et le regardait.
Ce fut comme un coup de théâtre!
Lorsque, k peine remis des dernières agitations de son sommeil, l'inconnu aperçut auprès de lui une femme aux blanches épaules, à la taille jeune et souple, aux lèvres si pures, il se crut le jouet de quelque hallucination fébrile, et chercha dans sa mémoire affaiblie, à travers quelle vapeur transparente il avait déjà entrevu cette blanche apparition; il l'avait déjà vue quelque part, dans son sommeil, dans ses rêves : c'était quelque création de son imagination surexcitée par le désir et que le rêve lui présentait encore une fois. Il passa la main sur ses yeux, sur son front, sur son cœur, et quand il ne lui fut plus possible de douter, quand il lui fut démontré jusqu'à l'évidence qu'il ne dormait plus, que tout cecin'Otail point un rêve, et que la femme qu'il voyait
n'était point une création de son imagination en délire, alors une étrange émotion s'éleva de son cœur ému, et il se rappela avec une sorte de frayeur superstitieuse la dernière parole de Dimitri.
Il jeta un regard vif et prompt sur la porte secrète, elle était fermée; il le ramena ensuite vers son épée, elle était fort loin de lui; enfin il le fixa sur la jeune femme, et un sourire plein d'insou'îiance joyeuse rayonna aussitôt sur son visage.
— Les hôtes de celte demeure, pensa-t-il, m'ont d'abord offert un dîner splendide dont le souvenir seul suffit à rappeler ma bonnehumeur... Voici qu'après le souper, ils m'envoient, une femme qui, d'après tout ce que j'en vois, doit être singulièrement belle... Certes, ce sont là des dangers que l'on serait heureux de courir souvent...
Et se retournant en même temps vers la jeune femme :
— Pardon, madame, lui dit-il d'un ton galant et empressé, pardon si j'ai tardé quelque temps à vous adresser la parole, mais ce qui m'arriveestsi étrange, qu'en vérité je ne sais pas bien encore si je veille ou si je rêve. — Monsieur le duc est parfaitement éveillé, répondit la jeune femme d'une voix calme et douce. — Monsieur le duc, interrompit l'inconnu avec une sorte de stupéfaction; vous connaissez mon titre... — Mieux que cela... — Mon nom. — Et votre
patrie... — Mais qui vous a dit? — Il y a trois mois, vous étiez en France, lorsque le gouvernement vous intima Tordre de partir sur-le-champ... Vous allâtes k Vienne; là, un ami du prince Hartzoff vous engagea à visiter la Russie, où se trouvaient le comte de Provence et sa cour; naturellement aventurier, vous n'avez pas voulu laisser échapper une occasion de voir un pays que la France connaît si peu et apprécie si mal.
Le jeune duc sourit; le nom du prince Hartzoff, jeté dans la conversation, l'avait remis sur la voie de la réalité, de laquelle il allait s'éloigner.., il reprit avec enjouement :
— Je suis un franc étourdi, mademoiselle, dit-il, et je nesais pourquoi mon esprit s'égarait tout à l'heure dans des suppositions absurdes. Si je n'avais pas oublié que j'étais l'hôte du prince Hartzoff, j'aurais deviné de suite que j'avais l'honneur de parler... — A une femme qui vous est complètement inconnue, interrompit à son tour son interlocutrice au grand étonnement du jeune duc, à une femme que le prince Hartzoff voudrait bien lui-même connaître. Sans doute, reprit-elle après un repos de quelques secondes, la fille du ministre de la police russe a sur votre compte des renseignements très-positifs, elle connaît, dans toutes ses particularités secrètes, votre existence extérieure, et pourra, si vous le désirez,
vous raconter avec uneexaclilude rigoureuse les événements qui vous ont accueilli dans le monde... mais ce que la fille du prince Harlzoff ignore, et ce que je puis vous dire, moi, c'ef-t l'histoire de votre pensée, jour par jour, depuis l'instant où vous vous êtes fait homme, depuis l'heure où vous avez pris rengagement de travailler au bien-être de vos frères, depuis la minute où vous avez noblement rompu avec le passé cruel de ceux qui s'appelaient vos amis!
Le jeune duc marchait de surprise en surprise : il savait que la police russe est active, puissante, infatigable, et rien ne l'eût moins étonné, que la connaissance qu'aurait pu avoir la fille du prince Hartzoff des diverses particularités secrètes de sa vie; mais sa curiosité n'eut plus de bornes du moment où il apprit que la femme qui luiparlait était aussi inconnue au prince qu'elle le lui était à lui-même : son esprit vivement intrigué ne voulut pas s'avouer vaincu après le premier engagement, et il chercha aussitôt . 'a mettre à l'épreuve cette science que l'inconnue déclarait posséder. Son enjouement ne l'avait cependant pas abandonné, et ce fut la gaieté dans les yeux, qu'il reprit un instant après :
— Ce que vous dites me surprend au dernier point, dit-il en plongeant son regard dans celui de son interlocutrice, et je suis ravi, croyez-le bien d'être si intimement connu d'une aussi charmante
personne... Cependant, s'il faut que je dise ici toute ma pensée, et puisque vous la connaissez, je n'y vois pas d'inconvénients, je vous avouerai... — Que vous ne croyez pas à la réalité de la science que j'annonce. — Précisément. — Et vous en désirez des preuves... — Si ce n'est pas trop demander. — Alors vous n'ajoutez pas foi à mes paroles. — Je n'ai pas dit cela. — Vous pensez que je veux vous tromper. — Je pense, madame, qu'il y a dans ma vie certaines actions que Dieu et moi devons seuls connaître, et comme je ne crois pas à la magie ni aux sortilèges, je resterai convaincu, jusqu'à preuve du contraire, ou que vous me prenez pour un autre, ou tout au plus que vous avez voulu éveiller ma curiosité par l'appât de révélations piquantes. — Vous êtes défiant. . . — Et comment voulez-vous, madame, qu'il en soit iiutrement? Je suisici sans défense, je vous présente à nu mon visage et mon cœur, sans craindre pour l'un ou pour l'autre votre regard investigateur; vous, au contraire, madame, j'ignore à quel sentiment vous obéissez, et vous paraissez vouloir me dérober sous ce masque jaloux un visage dont la beauté, j'en suis sûr, rappellerait la confiance dans mon cœur et la sérénité sur mon front.
La jeune femme ne répondit pas, mais elle porta la main à son visage, et enlevant son masque par un mouvement plein de grâce, elle sembla interroger le jeune duc, de son regard franc et loyal.
— GO - — Et maintenant, monsieur, lui dit-elle, refuserezvous de croire à la sincérité de mes paroles ? — Oh! vous êtes belle, fit le jeune duc ému de tant de charnies et d'abandon naïf, en joignant les mains, et en reposani sur cette pure et angélique vision son regard ébloui. Puis, par un brusque retour surlui-même, se rappelant à regret la défiance qu'il lui avait témoignée, son enjouement disparut tout d'un coup, pour faire place à une tristesse douce et silencieuse ; sa gaîté s'éteignit sur ses lèvres, l'incarnat vif et animé de ses joues disparut, et il tendit à la femme une main émue et suppliante. — Pardonnez-moi, dit-il avecl'accent d'un cœur brisé, pardonnez-moi, madame; il y a eu plus que de l'étourderie et de la légèreté dans ma conduite, et j'en porte la peine en cet instant : vous avez noblement répondu à ma défiance, et il n'y a plus à celte heure, dans mon cœur, que le regret de vous avoir méconnue, et en vous méconnaissant, de vous avoir offensée; pardonnez-moi, madame... mais j'ai vécu jusqu'aujourd'hui si isolé, j'ai eu cependant si souvent àlulter, j'ai tant souffert déjà dans ce monde où j'entre à peine, que j'ai appris malgré moi à me défier de l'intérêt que l'on me porte, et que parfois même je suis tenté de repousser l'amitié que l'on me témoigne... C'est une triste et douloureuse existence que celle-là, madame, et je vous le dis, j'ai déjà eu, quoique jeune encore, bien
des nuits cruelles... Croyez-lel... — Je le sais, répondit la jeune femme, qui parut touchée des paroles du jeune duc et de l'accent avec lequel elles étaient prononcées. — Vous le savez, fit le jeune duc avec un cri plein d'amertume, vous savez quelle douleur immense je porte en moi, quel secret terrible je porte dans mon cœur, quel souvenir amer pèse sur mon âme... Vous savez, madame, que seul dans la vie, je n'ai pour guide et pour soutien que les dernières paroles d'un père que je me rappelle à peine, et les derniers baisers d'une mère dont l'image est toujours gravée dans les plis les plus profonds de mon cœur... ah! si vous savez cela, qui doncêtesvous? car ce secret, je l'ai caché à tous les regards; ce souvenir, je l'ai presque oublié moi-même; cette douleur enfin, je n'en ai parlé qu'à Dieu!... oh! ditesmoi, madame, dites-moi ; ce serait mon premier bonheur, et ce premier bonheur, j'aurais la joie de vous le devoir à vous, à vous, mon Dieu, que j'aime déjà comme une mère, comme une sœur... comme un doux ange que le ciel m'aurait envoyé pour peupler et réjouir ma solitude!...
Et en parlant ainsi, il prit les deux mains de la jeune femme et les baisa avec un transport presque fou.
Cette dernière ne songeait pas à retirer ses mains, et Von eût pu croire même qu'elle prenait une secrète
— G2 salisfaclion à écouter le jeune duc lui parler de bonheur et d'amour.
— Oui, monsieur le duc, dit-elle en dégageant ses mains de l'étreinte passionnée dans laquelle il les retenait, oui, je sais toutes vos luttes, toutes vos douleurs et tous vos secrets... Il y a longtemps que je vous suis dans le monde, et dès les premiers jours de ma vie, l'on m'a appris à vous connaître et l'on m'a ordonné de vous haïr... — De me haïr! — Vous avez vos secrets, j'ai aussi les miens... ma vie comme la vôtre est suspendue à une crainte éternelle, et il fallait que je fusse bien sûre de la jeunesse de votre cœur et de la loyauté de votre caractère pour que je vinsse à vous, comme je l'ai fait... Que celle rencontre reste donc un mystère entre nous, monsieur le duc; vous me voyez aujourd'hui pour la première fois, nous allons dans un instant nous séparer, et je doute que Dieu m'offre une seconde fois l'occasion de \ous revoir et de vous parler... Mais dans quelque position que le hasard vous place jamais, quelque destin que nous ayons à accomplir l'un et l'autre, n'oubliez pas que vous avez laissé sur cette terre ingrate et ennemie une femme qui gardera longtemps votre souvenir et qui saura veiller sur vos jours et les protéger, si elle en a le pouvoir, comme elle en a la ferme volonté... — Vous me quittez!... — Il le faut. — Sitôt! — Peut-être suis-je restée déjà trop
longtemps... — Et voilà que je vais rentrer dans la réalité froide de la vie. — Ayez courage et bon espoir. — Et qui me soutiendra maintenant? — Le souvenir de votre mère. — Qui m'aidera à porter mon fardeau? — Dieu.
Il y eut un instant de silence; la jeune femmo s'était levée, elle avait repris son masque dune main, €lle tendit l'autre au jeune duc.
— Non! s'écria celui-ci, non, ne me quittez pas, ne me quittez pas ainsi... ou du moins laissez-moi en partant un nom que je puisse invoquer à mes heures de doute et de désespoir, un nom qui restera sur mes lèvres comme votre souvenir restera profondément gravé dans mon cœur. — On m'appelle Georgèle. — Eh bienl Georgèle, Georgèle, soyez bénie à jamais, car à partir de ce moment une nouvelle vie va commencer pour moi, car désormais mon existence aura un but; je ne serai plus déshérité des joies de ce monde, et en quelque endroit que j'aille, j'aurai un souvenir vivant que je pourrai chérir, un doux nom que je pourrai aimer... Adieu! adieu! et que le ciel vous rende un jour tout le bonheur que vous laissez en partant.
11 serra dans ses mains les deux mains de Georgèle et les baisa avec des larmes de joie et do regret.
— Adieu, dit encore une fois Georgèle. — Adieu, adieu! répéta le jeune duc.
La jeune femme s'éloigna lentement, poussa un des ressorts de la porte secrète et disparut aux yeux du duc, non sans s'être retournée une dernière fois et lui avoir adressé un geste amical de la main.
Au moment où Georgèle disparaissait, la porte opposée s'ouvrit lentement, et le comte de Bergalasse qui entra aussitôt poussa un long éclat de rire.
Lejeuneducse retourna pâle de surprise et décolère.
— Bergalasse! s'écria-t-il en apercevant le comte qui s était arrêté sur le seuil de la porte, dans une altitude grotesque. — Moi-môme, répondit Bergalasse d'un air goguenard et en avançant jusqu'au milieu de la chambre.
Le jeuneduclui tourna brusquementledoset sejeta dansun fauteuil, en haussant les épaules avec dépit...
Bergalasse ne prit pas garde à ce mouvement; il roula un fauteuil près de la cheminée, se débarrassa de son manteau et de son é['ée,el vint prendre place au foyeravec autant de calme ques'il se fût agi de la chose la plus naturelle du monde.
lia mission de Bergalasse.
Pendant un quart d'heure environ, le silence le plus profond régna dans la chambre.
Bergalasse, accroupi auprès{]ufeu,s'amusaità tourmenter les lisons embrasés, et apportait à cet exercice une attention toute délicate, dont son compagnon ne paraissait lui tenir aucun compte. Ce dernier, rejeté en arrière sur son fauteuil, le regard attaché au plafond, en admirait scrupuleusement les arabesques, sans se soucier du feu qui lançait de pétillantes étincelles, non plus que du comte qui en prenait soin. De temps en temps seulement, Bergalasse s'arrêtait tout à coup, tournait la tête du côté du jeune duc, et le retrouvait toujours dans son altitude obstinément rêveuse; il haussait imperceptiblement les épaules, et se remettait philosophiquement à sa besogne.
Cependant, après quelques minutes accordées à l'hésitation, lorsque, le feu établi sur de nouvelles bases, la Damme se mit à grimper claire et vive au fond du foyer, et qu il vit que, néanmoins, le jeune duc ne faisait aucun mouvement hospitalier qui permît à la conversation de s'engager naturellement et sans effort, il crut de son devoir de faire les premières avances et d'éviter par là à son partner les embarras inséparables d'une entrée en matière.
Il posa en conséquence les pincettes dans un coin de la cheminée, se rejeta lui-même dans son fauteuil, croisa ses jambes et joignit les mains.
Après ce préambule muet, il prit la parole à peu près en ces termes :
— Depuis le jour où nous nous sommes rencontrés pour la première fois, monsieur le duc, vous m'avez témoigné une aversion que le temps na fait qu'accroître, et qui aujourd'hui, si je ne me trompe, a atteint la dernière phase de son développement; et cependant, si je n'ai pas perdu le souvenir, la première fois que j'ai eu l'honneur de vous adresser la parole, je le fis dans l'intention de vous être utile, et le premier acte de ma sympathie pour vous fut de vous rendre un service dont alors vous m'avez remercié avec effusion.
Le jeune duc avait, dès les premières paroles de Bergalasse, baissé doucement les yeux; de sorte que lorsque ce dernier acheva la phrase, il l'approuva de la main et du regard, et lui répondit avec autant de dignité que de calme :
— Ce que vous dites est vrai, nwnseigneur. — Parfaitement, poursuivit Bergalasse, sans quitter l'attitude nonchalante qu'il avait prise, parfaitement; vous étiez inon obligé, vous me remerciâtes; le remerclment valait le service rendu, nous ne nous devions plus rien, nous étions quittes l'un envers l'autre. — Je n'accepte pas cette raison, interrompit le jeune duc, le souvenir du service que vous m'avez rendu ne m'a pas quille, et s'il est jamais en mon
pouvoir de le reconnaître plus efficacement que je ne l'ai fait,croyez, monsieur, que je m'empresserai... — Je n'en doute pas, mon Dieu, jo n'en doute pas; seulement, à partir du jour où le hasard vous avait placé sur la même roule, vous vous êtes fait un devoir de vous éloigner de moi, vous m'avez laissé comprendre que ma compagnie vous était désagréable, et vous avez mis tous vos soins à m'éviter. — Pourquoi me suiviez-vous avec tant d'insistance? objecta le duc. — Vous usiez de votre droit en me fuyant; j'usais du mien en recherchant toutes les occasions de vous rencontrer... D'ailleurs, j'avais, à vous chercher, un intérêt que vous n'aviez certainement pas à me fuir. — Ah! — Un intérêt très-grand. — Et peuton le connaître? — Je n'y vois pas d'inconvénients.
— Donc, vous m'obsédiez? — Dans le seul but d'éloigner de vous toute personne suspecte et d'empêcher qu'une révélation maladroite ne vînt vous éclairer sur votre position, eu vous apportant l'explication de la réalité. — Je ne vous comprends pas.
— Tant pis, monsieur le duc; car je ne puis en dire davantage. Le mystère qui vous entoure est nécessaire pour le repos des personnes que je sers, et aussi pour la sécurité de votre existence. — C'est la première fois que vous me parlez ainsi. — C'est la première fois que vous m'en fournissez l'occasion.
— Ah! si vous m'aviez fait entendre alors un sembla-
ble langage. — Cela eûl tout gâté, monseigneur. Dieu fait bien ce qu'il fait, et c'est à l'aversion ouverte que vous avez bien voulu me témoigner que j'ai dû de conserver le poste que j'occupe près de vous, — — Vous remplissez donc une mission? — Vous l'avez dit... — Et cette mission consiste? — A vous suivre, à surveiller vos démarches et à rendre un compte fidèle de toutes vos actions... — Voilà un triste rôle... fit le jeune duc avec un geste de dégoût.
— Peuh! fit légèrement Bergalasse, il n'y a pas de triste rôle pour les bons acteurs, monsieur le duc; si vous aviez pris la peine de chercher à me connaître, vous auriez de celui que je remplis une meilleure opinion; car, je le dis avec orgueil, j'ai été plus souvent votre sauveur que votre espion. — Je n'ai aucune raison de le croire. — 11 y a cependant quelques heures que vous n'existeriez plus, si je n'avais pas veillé sur vous aujourd'hui! — Que voutez-vous dire?
— L'esclave Dimitri, monseigneur, est réputé le plus habile tireur de toutes les Hussies, et au moment où je lui ai administré presque à bout portant un coup de pistolet qui lui a fracturé l'épaule... —Quoi, c'est vous? interrompit vivement le duc. — Moi-même, monseigneur, pour le mettre dans l'impossibilité de vous assassiner. — Comment? — Oh! ce n'est pas la bonne volonté qui lui a manqué, je vous le jure...
— Quel intérêt?... — Ah! voilà... tliat is the question,
comme disent les Anglais, si vous saviez le motif de la liaine de Dimitri, vous connaîtriez celui de l'intérêt que je vous porte, et il est bon que vous ignoriez encore, du moiçs pour quelque temps, l'un et l'autre. — Mais enfin, expliquez-vous, demanda le duc impatienté, car je marche au milieu de mystères impénétrables, dont je cherche en vain le sens, et chaque instant augmente davantage mon anxiété^ j'allais presque dire ma terreur!...
Bergalasse se redressa sur son séant, et fixant sur son interlocuteur deux regards où se peignaient une satisfaction non équivoque et une pénétration attentive qui ne loi était pas habituelle :
— Monsieur le duc, répondit-il d'une voix presque basse et qui avait certainement des prétentions au mystère, permettez-moi de vous dire que si, à votre âge, je m'étais trouvé jeté dans le monde comme vous y êtes, dans les circonstances qui vous y ont accueilli, si j'avais vu autour de moi tant de sympathies d'une part, de l'autre tant de haines, à travers les illusions menteuses de l'adolescence, j'aurais cherché et j'aurais trouvé la signification de tout ce qui aurait pu me sembler étrange ou incompréhensible... Perdu et isolé dans le monde, j'aurais su, à force de patience, de courage et de volonté, par quelle porte j'y étais entré et quel rang Dieu ou le hasard m'y avait désigné d'avance. Le soin que l'on
MÉMOIRES n'iN ROr, T. 1 . îi
prend de vous suivre, de vous épier, de compter vos pas et de peser vos actions m'aurait déjà, à voire place, ouvert les yeux sur moi-même, et je n'aurais pas attendu qu'une révélation qui peut ne pas venir m'indiquât le but vers lequel j'aurais dû marcher. Le jeune duc écoutait Bergalasse sans presque le comprendre; toutefois, bien qu'il cherchât vainement à démêler le sens mystérieux de ses paroles, il sentait peu i peu une vague curiosité s'emparer de son esprit,et quand soncompagnon cessa de parler, son cœur vibraitencore d'uneémolion inconnue qu'ellesavaient éveillée en lui. — Voyons, poursuivit Bergalasse qui s'aperçut de l'effet qu'il produisait, voyons, vous avez dix-huit ans, n'est-ce pas... — Dix-sept, je crois... répondit le duc. — Dix-sept, soit; vous n'en êtes pas sûr, ni moi non plus... Vous êtes riche? — Comme un prince... — C'est-à-dire que vous ne connaissez pas votre fortune. — C'est cela. — Tous les ans, vers la fin de décembre, vous recevez par voie inconnue et dont vous n'avez pas encore pu découvrir la source, une somme sufiBsante pour mener un train royal — Sans doute, mais doù le savez-vous? — La dernière fois seulement, la somme s'est fait un peu attendre, et au lieu de vous parvenir à la fin de décembre, c est à la fin de janvier qu'elle vous a été remise. — C'est vrai, mais qui vous a si bien instruit... — Oh! je l'ai appris d'une façon on ne peut
plus simple... Celle fois, c'est moi qui me suis trouvé chargé de vous remettre cette somme, et comme vous vous êtes échappé de Vienne, sans laisser votre adresse, j'ai mis quelque retard à vous la faire parvenir. — Mais vous connaissez donc les personnes qui s'intéressent à mon sort? — Ne vous i'ai-je pas dit? — Vous les voyez quelquefois? — Souvent. — Des amis? — Je ne dis pas non. — Mon père, peutêtre... — Oh! pour cela, c'est impossible. — Comment? — Votre père veille peut-être sur vous, mais c'estd'unemanièreéloignée... — Exilé?... — Mort!...
Il y eut un silence. — Le jeune duc baissa la tête, et lorsqu'il la releva, Bergalasse put voir une larme rouler le long de ses joues.
— Ah! n'importe, reprit-il un instant après, n'importe; vous l'avez connu, vous savez son nom... Dieu merci, j'ai encore assez d'amour et de vénération, pour chérir et respecter sa mémoire. Son nom? — Impossible. — Comment cela? — Impossible, monseigneur.— Cependant, vous le connaissez... — Sans doute. — Et vous refusez? — Je ne demanderais pas mieux que de vous satisfaire, mais c'est un secret que pour le moment je dois encore vous taire... — Vous me le direz cependant... — Plus lard. — Bientôt? — Je ne sais. — Oh! vous êtes cruel! — Je ne suis que prudent. ..
Le jeune homme se tut de nouveau., puis comme
si une idée attendue avait tout à coup jailli de son cerveau, il se releva avec vivacité, et jeta un cri plein d'espoir et de joie éclatante...
— Bien! c'est bien! eécria-t-il; je ne vous demande plus rien... Ce secret est à vous, gardez-le... Je n'en ai que faire... je sais une personne qui me le dira...
— Qui cela? — Que vous importe? — Serait-ce la fomme avec laquelle je vous ai trouvé en tête à tête?
— Peut-être. — Georgèle! — Vous la connaissez aussi?... — Je connais tout le monde. — Eh bien! quand ce serait elle, fit le jeune duc d'un air de défi. — Je ne vous en ferais pas mon compliment, répondit assez brutalement Bergalasse en faisant une grimace grotesque; la mascherata est belle, mais elle est perfide; et si vous lui parlez de nouveau, je vous conseille de vous mettre en garde contre les enchantements de cette nouvelle Armide. — Qui vous donne le droit de penser ainsi de cette femme? — Oh! ceci et cel», tout et rien... J'ai mon opinion et je la crois bonne... La Georgèle a des allures qui me sont suspectes... et d'ailleurs, j'ai aussi mission de la surveiller. — Vous! — Moi-même... et quand je saurai au juste à quoi m'en tenir sur son compte, je vous la ferai connaître. . — Grand merci! — A votre service...
Bergalasse fit une inclination comique de tête, pendant que le jeune duc se rejetait dans son fauteuil, l'esprit irrésolu et le cœur plein de dépit.
— Je conçois, poursuivit Bergalasse, que lorsquud a passé quelques heures avec une femme charmanU-, on arrive difficilement à se persuader que cette femme n'est qu'une adroite coquette, et que ses charmes ne cachent pas même l'apparence d'un cœur. — Qui vous autorise à faire de semblables suppositions? interrompit vivement le duc» arraché à son silence par les paroles de Bergalasse. — Ce que je sais de Georgèle, monseigneur, repartit ce dernier, et vous pouvez croire que j'en sais long. — Des calomnies... — Oh! oh! ce n'estpasqu'ellessoientgrosses,etqu'elles puissent après tout compromettre bien gravement la réputation d'une femme; mais telles qu'elles sont, elles ont leur valeur... et d ailleurs, j'ai mon opinion et je la crois bonne!...
Bergalasse croisa ses jambes, prit nonchalammeiit un fruit sur la table, et se laissa glisser complaisamment dans le fauteuil.
— Voyez-vous, mon cher ami, dit-il, avec un laisser-aller qui no manquait pas d'une certaine grâce, il faut, au début, avoir lecourage dedépouiller la vie de toutes les illusions menteuses dont notre imaginai ion se plaît à la parer; j'ai plus d'âge, et p;ir conséquent plus d'expérience que vous des choses de ce monde, et malgré la répulsion très-explicable que je vous inspire, jo vous engage à ne p;is négliger les avis que je puis vous donner. L'Europe
est en ce moment en travail d'amélioration de toutes sortes; vous pouvez remplir dans le grand drame qui va s y jouer un rôle d'une haute importance, et exercer sur les événements qui vont s'accomplir une influence salutaire; vous avez votre avenir dans vos mains, ne l'ouvrez jamais, fût-ce même pour le reposer une seconde dans les mains d'un ami, encore moins dans celles d'une maîtresse douteuse. Croyez-moi, monsieur le duc, n'escomptez pas votre avenir pour les promesses agréables mais futiles d'un amour problématique... et songez que l'Europe, que le monde peut-être, attend de vous un emploi plus digne de votre pensée, de votre existence!... — Mon père! mon père! murmura le jeune duc, dont mille rêves se disputaient l'esprit irrésolu. — Ce n'est plus de votre père qu'il s'agit maintenant, répondit Bergalasse, c'est de vous, de vos frères, de la France, de l'Europe, du mondeenlier; éveillez-vous à une vie nouvelle, et n'attendez pas pour vous lever et marcher, les conseils d'hommes, qui n'auraient pas toujours comme moi le temps ni la volonté de vous en donner.
En parlant ainsi, Bergalasse s'était levé; il alla reprendre son feutre, son épée et son manteau, et revenant aussitôt vers le jeune duc, qui n'avait pas quitté sa position :
— Je pars, monsieur le duc, lui dit-il dune voix
tout k fait calme et grave, voulez-vous que nous nous éloignions ensemble? — Où allez- vous? — A Miltau... — Je reste ici. — Vous avez tort. — Je tiens à saluer le prince HarlzofF, et à le remercier de la gracieuse hospitalité qu'il m'a accordée cette nuit. — N'en déplaise à monseigneur, ce n'est point le prince que vous devrez remercier de cette hospitalité, mais bien l'esclave Dimitri et la fée Georgèle. — Georgèle! Dimitri!... — Sans doute; le prince est parti hier soir de sa résidence pour retourner à Mittau avec sa fille. C'est ce qui explique comment Georgèle a pu vous faire les honneurs de ce charmant petit pavillon. — Vous croyez? — J'en suis sûr. — Vous savez bien des choses, monsieur de Bergalasse. — Je sais toutes les choses qui peuvent être utiles à moi et à mes amis. — Et vous me faites l'honneur de mecompler parmi vos amis... — Sivous n'êtes pas le mien, je suis le vôtre, répondit Bergalasse en sinclinant.
Lejeuneducne put s'empêcherde sourire; il se leva.
— Vous venez donc, s'écria Bergalasse à ce mouvement. — Il le faut bien. — Nous ferons route ensemble — Si voulez bien me le permettre, fit le duc en s'inclinanl 'a son tour, comme pour rendre à Bergalasse sa politesse.
Ce dernier fouetta l'air de sa cravache et fit un tour sur lui-môme.
— A la bonne heure, dit-il avec gaieté; voilà une détermination que j'aime, bien quelle vous ait été inspirée beaucoup moins par le désir de voyager avec moi, que par l'impossibilité où vous vous seriez trouvé de reconnaître \otre chemin.
Le jeune duc rougit de se voir ainsi deviné; il se hâta donc de jeter son manteau sur ses épaules, de ceindre son épée, et s'étant armé de sa petite cravache, il dit à Beigalasse en lui désignant la porte :
— Monsieur de Bergalasse, quand vous voudrez. Bergalasse se précipita vers la porte qu'il ouvrit, et
ils sortirent.
Quelques minutes après ils chevauchaient sur la route de Mittau.
lia flile dn prince Hartzoff.
Une quinzaine de jours s'étaient passés depuis les événements racontés aux chapitres précédents.
Dans un des appartements de l'hôtel du prince Hartzotî, à Mittau, une jeune fille était assise auprès du prince lui-même, et paraissait écouter avec une attention profonde le langage que le prince lui tenait.
Le prince Hartzoff, ministre de la police impériale, était un homme d'nne cinquantaine d'années environ,
présentant dans toute sa personne le type le plus complet du Russe le plus authentique; il était petit, un peu trapu, d'une physionomie rude et presque lepoussante. Son crâne lisse et nu s'était depuis peu dépouillé des cheveux abondants qui avaient fait naguère un de ses plus beaux ornements; ses lèvres épaisses témoignaient d'un penchant évident à une luxure grossière, dont l'ampleur replète de son cou eût été au besoin un indice déjà suffisant. Une chose pourtant remarquable dans la physionomie de cet homme, c'était à coup sûr la vivacité extraordinaire-^ ment mobile de ses yeux, dont le pinceau le plus habile n'aurait pu rendre l'expression. Son regard avait quelque chose de la soupçonneuse astuce du chat, et de la froide méchanceté du serpent... c'était eu même temps la fixité cruelle du vautour, et la caressante ardeur du tigre... Il régnait autour de cetio singulière individualité unecerlaine atmosphère qui finissait toujours par glacer.
Le prince Hartzoff était du reste un homme incomparablement habile; il était parvenu au poste difficile qu'il occupait à force de souplesse, et s'y était maintenu à force d'habileté. Au moment où nous le mettons en scène, il était si solidement établi dans sa position, que nul n'eût osé la lui disputer.
Le prince était debout près de sa fille, le coude appuyé sur la cheminée, et le regard attaché au la-
pisqui recouvrait le parquet. Son atlitudeavait un air particulier de roideur, son regard était dur et sévère.
— Voilà ce que j'avais à vous dire, Laïs, dit-il enfin, en accompagnant ses paroles d'un geste sec et bref; je serais désolé que vous ne comprissiez pas toute la portée de mon langage, et que l'insufiSsance de mes prières m'obligeât à vous adresser des ordres, auxquels il vous faudrait bien obéir.
La jeune fille qui jouait nonchalamment avec une petite cassolette qui pendait à son riche bracelet, haussa les épaules, frappa à plusieurs reprises le tapis du bout de sa panlouDe verte, et répondit avec calme, sans même se donner la peine de lever les yeux :
— Je vous ai dit, monsieur, ce que je pensais de vos prières et de la moralité de vos intentions; j'ai la volonté ferme de ne pas me départir de la conduite que j'ai tenue jusqu'ici, et vous me connaissez assez pour savoir que je fais d'habitude ce que je dis... — C'est votre dernier mot? — C'est mon dernier mot. — Alors je n'ai plus rien à vous dire. — Comme moi je n'ai plus rien à vous répondre.
Le prince réprima un violent mouvement de colère, se mordit les lèvres, fit quelques pas au milieu de la chambre, et enfin, après quelques instants d'hésitation, il ouvrit vivement la porte, et sortit sans avoir prononcé une parole.
La jeune fille n'avait pas fait le moindre mouvoinenl; seulement, quand elle entendit le bruit de la porte qui se refermait, elle tourna lentement la tête du côté par lequel son père avait disparu, sourit imperceptiblement, haussa les épaules, et ayant agité doucement le cordon de sonnette qui pendait à l'un des côtés de la clieminée, elle se laissa retomber mollement dans son fauteuil.
La fille du prince Hartzoff était un type de grâce et de gentillesse; elle avait alors dix-huit ans. Sans être précisément jolie, elle possédait cependant tout cequi, chez la femme, attire invinciblement le regard et charme le cœur; elle était petite, d'une taille souple et flexible; ses yeux vifs, quoique d'une douceur inexprimable, semblaient, à de certains moments, illuminer son joli visage; quand elle riait, ses deux lèvres roses s'entr'ouvraient d'une façon charmante, pour laisser entrevoir une double rangée de dents éblouissantes; enfin (out, jusqu'à la coupe vive et mutine de son nez, donnait à sa physionomie un air de finesse alerte et spirituelle.
Laïs avait vécu jusqu'alors à la cour de Russie; jeune encore, ayant perdu sa mère depuis longtemps, elle s'était fait elle-même sa propre éducation; elle avait grandi loin de son père, que les affaires absorbaient entièrement, et les personnes dont son enfance s'était trouvée entourée, ne possédaient aucune des
qualités nécessaires pour veiller sur elle, diriger ses premiers pas, et corriger les premières impressions qu'elle recevait. Laïs avait donc dû se suffire à ellemême, et cette position avait développé de bonne heure chez elle les heureux instincts d'intelligence, de finesse, d'énergie dont la nature l'avait douée, ('n l'avait vue enfant, on la revit tout à coup jeune femme, possédant déjà cet art exquis, qui n'est d'ordinaire que le résultat d'une longue expérience de la vie du monde, maniant avec une habileté, une élégance, une rectitude égale, le langage, le geste, le jugement de cette société qu'elle n'avait jamais vue qu'à travers ses rêves d'enfant! Dès les premiers pas qu'elle fit dans ce monde, que le rang de son père, que le nom de sa mère lui ouvrirent, on devina de suite une nature d'élite, une de ces organisations faites pour la domination, et chacun, les femmes mômes, s'inclinèrent devant cette reine qui prenait si impérieusement possession de son empire. Cette puissance que La'is conquit d'abord par les charmes extérieurs, dont le hasard l'avait dotée, elle sut la conserver par les allures nettes et franches qu'élit; revêtit; elle alla audacieusement au but, sans chercherdedéiour,elles'atîranchithardiment des entraves que le monde lui imposait, et (juand elle s'aperçut qu'elle avait secoué le joug de servitude que la femme reçoiten naissant, elle regardasans pâlir autour d'elle,
et examina sans crainte l'etîet que sa conduite avait produit... La société tout entière l'avait suivie sur le terrain conquis, et elle ne vit de tous côtés que regards reconnaissants, et n'entendit qu'applaudissements frénétiques.
C'est à partir de ce jour seulement, qu'elle fut réellemenl la reine de ce monde qui l'entourait en l'admirant!... Toutefois, sa conduite ne tarda pas à faire du bruit, et peut-être un peu de scandale. Les femmes qui. restées en arrière, s'étaient trouvées isolées, par l'effet de ce mouvement, qui avait entraîné à la suite de la jeune fille toute la foule des salons de Pétersbourg et de Moscou; ces femmes, disonsnous, n'acceptèrent pas sans dépit la nouvelle position qu'on leur faisait, etelles s'en vengèrent enéveillant la susceptibilité de celles qu'un reste de pudeur avait retenues, et qui ne s'étaient point mêlées à l'entraînement général.
Deux sociétés se formèrent; deux camps, deux armées... séparées par une grande question de vanité et d'amour-propre, et qu'un combat acharné pouvait seul désormais rapprocher.
Telle était la situation, lorsque le prince Hartzoff avait cru devoir adresser quelques remontrances àsa , fille au sujetde ces discussions dont la cour impériale s'était émue. Par le bout de convei'sation qui commence le chapitre, le lecteur a pu voir quel effet
les remontrances du père avaient produit sur la fille.
A peine la sonnette agitée par Laïs avait-elle retenti dans l'antichambre, que le bruit de plusieurs portes successivement ouvertes et fermées se fit entendre, et qu'une jeune camériste parut sur le seuil de la porte où se tenait Laïs.
Celte camériste que l'émigration avait importée en Russie, était un prodoit français. Elle avait vingt-quatre ans à peu près, la mine effrontée, l'œil mutin, l'allure accorte; elle possédait en un mot toutes les qualités extérieures exigées pour les soubrettes des comédies de l'ancien répertoire.
A peine parut-elle sur le sepil que son regard parcourut rapidement l'appartement. Quand elle se lut assurée que sa maîtresse s'y trouvait seule, et que l'on n'avait point à craindre d'auditeurs indiscrets, elle entra, ferma la porte avec vivacité, et courut, plutôt qu'elle ne marcha, vers sa jeune maltresse.
— Mademoiselle a sonné, fit-elle, en venant se poser 'a quelques pas devant cette dernière; je pensais que monseigneur était à côté de mademoiselle, sans cela, mademoiselle peut être persuadée que je ne l'eusse point laissée seule. — Mon père vient de sortir, répondit Laïs, nous sommes seules, ainsi lu peux quitter ce ton révérencieux, et me parler
comme j« veux que tu me parles d'habitude. D'ailleurs, je suis ennuyée aujourd'hui, et j'ai besoin de distractions... — Monseigneur a donc été sévère?... — Il a essayé de l'être. — Et sans doute il a laissé sa fille soumise et repentante? — Il l'a laissée fort ennuyée... — Voyons, voyons, mademoiselle, il ne faut pas se laisser préoccuper pour si peu de chose!... Un père qui fait de la morale... fi donc!... Vous êtes trop bonne, en vérité... Laissez-moi faire, et n'y pensez plus... songez plutôt à cette fêle de ce soir, dont tout le monde parle, et où l'on dit que l'aristocratie française se trouvera réunie... — Que m'importe! — Mon Dieu, je sais bien que l'aristocratie française est fort peu intéressante en masse, mais en détail... c'est différent. - Tu crois? — Ne le savez-vous pas vous-même?... — Et comment veux-tu que je le sache? — Dame... le détail de l'aristocratie... c'est le marquis de Louvain. — Un étourdi!... — Le comte de Sivry. — Un fatl... — Le vicomte de Chadeuil. — Un pourfendeur!... — Peste! comme vous y allez, mademoiselle... mais ne vous en déplaise, je ne partage pas votre goût... Les étourdis ont bien leur charme, les fats sont souvent de fort beaux cavaliers, les pourfendeurs ne sont pas à dédaigner, surtout quand ils veulent bien pourfendre en votre honneur... — Ceux que tu as nommés n'ont pas mes sympathies. — Il y en a
d'autres. — Je les connais. — Pas tous. — Je les ai vus du moins. — Peut-être. — Faut-il que je m'occupe de ceux que mon père ne reçoit pas... — Pourquoi non... — Des hobereaux de province. — Fi donc! — Cependant... — Cependant, il en est un, mademoiselle, un gracieux, charmant et délicieux cavalier, que vous n'avez jamais vu, que vous avez fort envie de connaître, et qui se trouvera ce soir à la fête de M. le prince Hartzoff. — Tu piques ma curiosité... — J'en étais sûre... — Comment appelles-tu ton beau cavalier mystérieux? — Le duc...
— 11 est k Mittau? — Depuis quinze jours. — Et tu l'as vu? — Souvent. — Il est bien? — Charmant. — El tu crois qu'il viendra ee soir? — A n'en pas douter. — Qui te l'a dit? — Le comte de Bergalasse.
Laïs regarda sa camériste avec étonnement. C'était la première fois que ce nom de Bergalasse effleurait son oreille.
— Un nouvel émigré? demanda-t-elle avec vivacité.
— Je ne sais... — D'où le connais-tu? — Il m'honore de ses bontés. — Que veux-tu dire? — Je veux dire que le comte de Bergalasse a besoin dans la maison du prince HartzofT, de quelqu'un qui lui donne de bons renseignements sur ce qui s'y passe, et qu'il ma choisie pour cet oflBce. — Et tu as accepté une pareille mission?... — Il paye bien. — Tu trahis ta maîtresse pour l'or d'un étranger... — Je ne trahis
personne, et je sers tout le monde. — Cependant...
— Cependant... Je suis trop grande fille, pour ne pas avoir appris longtemps que lorsqu'on ouvre une main, il n est pas absolument nécessaire de fermer l'autre, et si je puis, tout en satisfaisant le comte de Bergalasse, servir encore ma maîtresse, je crois que personne n'y perd, et je trouve que j'y gagne... — Explique-toi. — C'est facile à comprendre: le comte de Bergalasse avait besoin d'un espion. Avec l'or qu'il répand à profusion, il aurait trouvé sans peine un traître dans la domesticité du château; j'ai cru plus prudent de me charger de Taffaire. Nous avons, de cette façon, un traître de moins et un ami de plus dans la personne du comte... —Tu es une fille habile.
— Je croyais en avoir donné déjà quelques preuves à mademoiselle. — Sans doute... sans doute... mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit; voyons, tu as dit que le duc était à Mittau? — Depuis quinze jours. — Pourquoi n'est-il pas venu voir mon père? — Il y est venu. — Le prince ne m'en a rien dit. — Il avait peut-être ses raisons pour cela. — Ah! n'importe! je le verrai, il faut que je le voie, dans son intérêt, dans le mien; il y a si longtemps déjà que j'attends l'instant de le voir! — Il viendra ce soir, à ce que l'on dit... — Qui dit cela? — Le vicomte de Chadenil.
— Il le connaît? — Us sont très-liés. — Ah! et que dit-on encore de lui? — Dame! beaucoup de choses.
MÉîiornts n'rrt roi, t. 1 . G
— Parlel parle! — On dit que le jeune duc doit s'établir k Mitlau. — Pourquoi*»* — Parce qu'il est amoureux. — De qui? — D'une femme qu'il n'a vue qu'un instant, mais dont il garde, dit-on, un brûlant souvenir. — Et cette femme t.. . demanda Laïs avec impatience. — Il ne l'a vue que masquée... — La Mascheratal... — Elle-même.
La jeune fille et la camériste se turent. C'était
comme un silence dépouvante Laïs avait baissé
les yeux et pâli; la camériste partit tout à coup d'un joyeux éclat de rire qui fit frissonner sa maîtresse...
— De quoi ris-tu? demanda celte dernière en sentant un frisson courir sur ses .épaules. — Je ris, mademoiselle, répondit la suivante, de vous, de moi et de la Wascherala. — De moi et de toi, tu peux rire, ma fille, mais il ne faut jamais traiter de la sorte la Mascherata... C'est une méchante femme, et elle possède une redoutable puissance. — Bah! — Tu n'y crois pas. — Je m'en moque! — Tais-toi! — Je dis plus, si j'étais la fille du ministre de la police russe, il y a longtemps que je me serais débarrassée d'une rivale aussi dangereuse. — Une rivale! — Sans doute... n'est-ce pas elle qui, depuis quelques mois, occupe tous les esprits de Mittau; tout le monde en parle, chacun désire la voir, et nul n'ose aller la faire prendre . — El comment? - Par la maréchaussée.
— Mais où? — Partout. — C'est là le difficile; car
la Mascherala a reçu de son art diabolique le don de se rendre invisible. — Voilà des idées sur lesquelles, je vous le jure, la police française vous obligerait bien à revenir...
Lisette achevait ces mots que quelques coups frappés à une porte du salon vinrent détourner leur attention.
Lisette courut aussitôt sur un signe de sa maîtresse; mais à peine eut-elle ouvert la porte, qu'elle rentra épouvantée et en poussant un cri de frayeur.
— La Mascherala! s'écria Laïs, qui venait de se retourner au cri poussé par Lisette.
Et elle demeura glacée, immobile, muette, les mains jointes, pétrifiée par cette singulière et inexplicable apparition.
Cependant la Mascherala fît quelques pas au milieu de la chambre, s'approcha lentement de Laïs, et, posant sa main de marbre sur son épaule frissonnante :
— Laïs, lui dit-elle d'une voix vibrante et claire,
le duc sera ce soir à la fête du prince Dans votre
intérêt, je vous engage b ne pas lui parler!...
fjn Incident.
Le prince Hartzoff occupait à Mittau uti palais dont l'extérieur n'avait rien que de fort modeste, mais dont il avait su rendre l'intérieur splendide et d'une magnificence royale. Les salons y étaient vastes et d'un style dont la sévérité le disputait à l'élégance somptueuse. De riches bahuts en bois sculpté, de grands vases en porphyre ou en malachite, des antiques d'un prix excessif, des tableaux des meilleurs peintres flamands, tout ce qui enfin constitue le luxe confortable et prodigue. Le goût de Laïs avait présidé à l'ornementation des chambres plus particulièrement habitées; et là encore, toute son individualité charmante et gracieuse s'était reproduite. La chambre à coucher de la jeune fille était un modèle dans le genre.
Une lourde tenture de velours grenat faisait le tour de la chambre, étoilée 'a chaque pli dun riche tableau en émail précieux, représentant quelques scènes de la vie des saints du calendrier russe. Une pendule d'une forme bizarre reposait sur la cheminée de marbre blanc, flanquée de deux vases étrusques, dans lesquels Lisette entretenait des fleurs toujours fraîches. Un épais tapis assourdissait le bruit des
pas, eD même temps que les doubles rideaux de velours et de mousseline interceptaient les rayons d'un soleil trop vif aux jours d'été; la nuit, une lampe de marbre, suspendue par une longue chaîne d'or, répandait dans ce délicieux réduit une clarté voluptueuse qui allait mourir sur les draperies flottantes du lit. Les salons du ministre Hartzoff étaient d'ailleurs fréquentés par l'aristocratie française que l'exil avait jetée sur celte terre lointaine, et par tous les membres de l'aristocratie russe, que l'influence des événements poussait vers le prince, ou qu'une admiration platonique attirait près de sa fille. Deux jours par semaine, la maison du prince exilé encombrait les salons du ministre, el là, au milieu de jeunes femmes parées et rieuses, déjeunes hommes légers et spirituels, se traitaient les grandes destinées de la France révolutionnaire et les affaires non moins graves de l'émigration aux abois. L'aristocratie russe n'était pas fâchée de voir de près cette noblesse française dont on parlait tant dans le monde, et la noblesse française était heureuse, sur cette terre ingrate, et qui lui avait été souvent inhospitalière, d'oublier un instant, au milieu do fêtes et de plaisirs qui lui rappelaient un passé regretté, les sombres préoccupations de l'avenir. Beaucoup de ces jeunes gens qui composaient la maison du prince exilé, élevés 'a l'école du malheur, et ayant grandi sur la terre d'exil, s'étaient
souvent surpris à pleurer la pairie absente et à dé?^irer ardemment le retour vers le pays natal; ils eussent fait volontiers à la Révolution française le sacrifice gratuit des espérances dont on avait bercé leur enfance et de l'avenir qu'ils s'étaient promis; ils n'étaient pas éloignés de croire que le peuple avait raison, et quelques-uns du moins n'eussent jamais consenti à demander à l'étranger le secours d'une sanglante intervention... Étaient-ils bien coupables ceux qui, en quittant la France, avaient suivi leur père, leur prince, et la haine des partis ne doit-elle pas s'arrêter devant ceux qui nes'éloignent queparamour filial ou fidélité religieuse!...
Ce soir-là, le prince Hartzoff put contempler avec un certain orgueil la foule qui inondait les salons. Jamais coup d'oeil plus éblouissant ne s'était offert au regard d'un hôte charmé... C'étaient de toutes parts les plus gracieux visages, les plus resplendissantes toilettes, les noms les plus illustres, les titres les plus éclatants: nulle contrainte dans les regards, nul souci sur les fronts; le sourire sur toutes les lèvres, la gaieté sur tous les visages; vieillards et jeunes filles, jeunes gens et vieilles femmes , tous s'étaient réunis dans un môme sentiment, et le regret du passé s'était éteint dans leurs cœurs...
Ce qu'il y avait de particulièrement remarquable dans la noblesse française à l'étranger, c'est que.
malgré la réalité des événements accomplis par les hommes de la République, nul cependant n'eût osé contester aux exilés la valeur de leurs titres et l'autorité de leurs rangs... Chacun mettait, au contraire, à rendre les honneurs qui leur étaient dus, un empressement plein de noblesse et de dignité : le respect dû au malheur est une religion profondément sentie dans tous les cœurs!...
Le vicomte de Cbadeuil, le marquis de Louvain, le comte de Sivry étaient arrivés, et les trois jeunes fous entouraient déjà la jeune Laïs, qu'ils amusaient de leurs étourdissantes saillies.
En devenant rivaux, les trois gentilshommes n'en étaient pas moins demeurés bons et fidèles amis, et à part quelques coups d'épée qu'ils setaient administrés réciproquement, au début de leurs amours, leur liaison n'avait point été altérée par l'espèce d'hostilité permanente dans laquelle la présence de La'is les entretenait.
Le comte de Bergalasse avait déjà, lui aussi, fait son apparition dans les salons, et dès son entrée, grâce à une jovialité naturelle bien remarquable, il avait su conquérir la faveur de toute l'assemblée.
Le comte était vraiment habile à jouer tous les rôles, il avait une excellente opinion de lui-môme, qui ne l'abandonnait jamais au milieu des circonstances les plus difficiles; el dans les tavernes du plus
bas étage, comme dans les demeures les plus aristocratiques, il savait toujours admirablement prendre le costume et l'allure de la situation. Dn reste, le prince Hartzoff l'avait reçu avec une grâce toute particulière, el il s'était donné la peine de le présenter lui-même aux personnages les pins illustres de la cour de Miftau.
Le comte de Bergalasse avait donc passé, en véritable triomphateur, à travers les salons emcombrés : il arriva, l'air radieux, dans le boudoir retiré où se tenaient Laïs et sa petite cour. Il ne l'avait point encore saluée, et désirait, autant par curiosité simple que par motif secret d'intérêt personnel, approcher de la jeune fille dont Lisette lui avait fait un portrait séduisant. Ce n'est pas que le comte fût amoureux de la beauté, sous quelque forme qu'elle se présentât, mais depuis sou arrivée à Mittau, il avait vainement cherché une occasion de rencontrer Laïs, et cette occasion s'offrant à lui pour la première fois, il ne voulait pas la laisser échapper. D'ailleurs, il était peut-être poussé à cette rencontre par une autre raison mystérieuse dont Laïs seule possédait avec lui le secret. Quoi qu'il en soit, toujours est-il que Laïs ne l'eut pas plutôt vu poindre à Ihorizon, que, le reconnaissant au portrait tracé par Lisette, elle confia à chacun de ses adorateurs une mission particulière, qui exigeait leur absence momentanée, et lors-
que le comte entra dansie boudoir, il trouva la jeune fille seule.
Lecomie comprit de suite qu'il était «nttendu, et avec sa présomption naturelle, il pensa qu'il était désiré.
Plein de cette idée qui ajouta encore à son aplomb habituel, il alla s'incliner k deux pas de Laîs, qui lui rendit son salut d'un petit air protecteur.
— Pardon, mademoiselle, dit le comte en se relevant, si j'ai tant tardé à venir déposer mes hommages à vos pieds, mais l'encombrement des salons, et l'amabilité vraiment touchante du prince... — Prenez donc la peine de vous asseoir, interrompit machinalement Laïs, en indiquant de son éventail un siège placé à deux pas du sien. — Mille grâces, fit Bergalasse en s'asseyant : il y a longtemps, mademoiselle, que je désirais approcher de vous; Millau retentit de tous côtés de votre réputation, et je dois dire que... — Y a-t-il longtemps que vous êtes arrivé, monsieur le comte? dit tout à coup Laïs, sans prendre garde à ce que disait Bergalasse. — Quinze jours, mademoiselle, répondit ce dernier, un peu piqué du peu d'attention qu'on lui prétait, mais sans perdre néanmoins rien de son assurance... Ah! j'ai déjà vu bien des choses depuis mon arrivée... Millau est un séjour enchanté, grâce à la chevaleresque hospitalité du prince HartzofT, et la cour exilée doit se réjouir
d'avoir trouvé.... — Et devez-vous rester encore longtemps dans notre ville? demanda la jeune fille.
— C'est selon... dit Bergalasse: on sait quand on arrive, l'on ne sait jamais quand on part. —Pourquoi cela? — Eh! mon Dien, la vie est semée d'accidents... on ne peut jamais compter sur l'avenir... Ce sont les événements qui poussent les hommes... — Il paraît que la Révolution française vous a poussé, vous, du moins, monsieur le comte, fit La'is avec une certaine intonation douteuse. — Comment l'entendez-vous? demanda Bergalasse un peu inquiet... — Mon Dieu, monsieur le comte, tenez... dit Laïs, nous sommes ici au milieu d'une fête charmante, exposés à chaque instant à être interrompus; nous avons cependant besoin de nous parler et... — J'ai besoin de vous dire, interrompit à son tour Bergalasse, que jamais encore je n'avais rencontré tant d'esprit et de grâce...
— Je ne dis pas non, monsieur le comte; vos compliments sont agréables, et dans tout autre moment j'aurais peut-être le loisir de vous dire ce que j'en pense... mais pourlheure les événements nous poussent, j'emploie vos expressions, etjetrouve que nous ferons bien de nous entendre avant quela foule nous ait mis dans l'impossibilité de le faire... — Je chercheà comprendre, dit Bergalasse, pourquoi vous vous obstinez à vouloir donner k notre conversation un ton sérieux; je vous assure que, pour ma part, je
n'en saisis pas encore la nécessité. — Cela viendra, fit Laïs d'un ton sec, qui surprit Bergalasse et arrêta un sourire de complaisance qui naissait sur ses lèvres, cela viendra, n'en doutez pas... et j'ai asseï bonne opinion de votre habileté et de votre intelligence pour être persuadée que quelques mots suffiront à vous mettre sur la voie. — Voyons donc, fit Bergalasse d'un ton railleur. — Voyons! répéta Laïs; et d'abord, monsieur le comte, vous n'ignorez pas que je suis la fille du prince Hartzoff. — Heureux père! murmura Bergalasse sur le même ton. — Soit! heureux père, si vous le voulez : vous savez également que le prince Hartzoff est ministre de la police russe, et vous avez dû quelquefois vous demander si la fille ne devait pas avoir surpris quelques-uns des secrets qui sont le privilège de son père.. — Je vous crois l'esprit assez subtil. — Tunt mieux... monsieur le comte; cette persuasion ne vous sera pas inutile; il est bon de connaître les personnes auxquelles on peut avoir affaire. — Mais, jusqu'à présent, nos relations... — Nos relations, monsieur le comte, commencent k présent et finiront dans quelques minutes... Seulement, avant que nous nous séparions, j'éprouve le besoin de vous dire que je vous connais parfaitement... — Singulier hasard!... — Que je sais qui vous étes,etque j'ai appris le chiffre des sommes que vous dépensez pour connaître ce qui se passe
chez moi. — En vérilél — C'est comme je vous le dis... — Mais jilors... — Alors je vous engage k essayer d'un autre moyen et à chercher un autre espion. — Ce sera facile. — Je vous le souhaite, — Ainsi nos relations sont finies?... fit Bergalasse avec un accent de comique désespérance. — Pas encore, mpnsieur le comte. — Ah!... ce n'est pas tout? — Il me reste à vous demander un service. — Un service! à moi!... — Un service, à vous, et j'ai l'intime conviction que vous ne me le refuserez pas. — Vous pourriez vous tromper. — Je ne le pense pas... — Et de quelle nature serait le service que vous réclamez de moi? — Il est fort simple Il y a à Mittau, dans ce moment, une personne dont la présence me gêne et que je voudrais voir s'en aller au plus lot... — Le ministre pourrait... — Il n'y peut rien; la personne est fort bien avec le ministre. — Diable, mais je ne vois pas alors comment, moi... — Vous connaissez parfaitement la personne dont il s'agit. — Ah! — Et je suis persuadée qu'elle n'aura pas sur l'opportunité de son départ d'autre avis que le vôtre. — Donc cette personne?... — C'est le comte de Hergalasse. — Moi! — Vous-même!
Le comte de Bergalasse réfléchit un moment sans rien perdre de son assurance. Il calcula vraisemblablement les chances qu'une lutte pourrait lui offrir, et pesa avec intérêt la valeur des paroles de Laïs.
Mais cette dernière n'avait ni le temps, ni la patience d'attendre le résultat de ces réflexions.
— J'aperçois d'ici le vicomte de Chadeuil, dit-elle tout à coup avec vivacité; si vous tardiez longtemps à prendre une décision quelconque, je me verrais, monsieur le comte, dans la cruelle nécessité de lui
demander aide et protection Qu'avez-vous ré
solu?... — J'ai résolu de partir, répondit Bergala&se mais il me faut un prétexte. — Je vous le fournirai
— Bientôt? — Dans une heure. — Je vous reverrai donc? — Sans doute; et j'ajouterai que, si vous voulez me servir, au lieu de devenir mon ennemi, vous n'aurez pas à vous plaindre de moi. — Je vois qu'il y a tout bénéfice à vous obéir... — Et vous obéirez?... — Avec enthousiasme. — Je ne crois pas au vôtre.., — Avec discernement. — Vous avez appris ce mot-lkquelquepart... — Avec intérêt alors...
— J'aime mieux cela.
Bergalasse se leva.
— Ainsi, dans une heure, dit-il en saluant pour prendre congé. — Dans une heure. — Et que faudra-t-il faire? — Suivre la personne que je vous désignerai. — Et cette personne, c'est... — La Mascherata.
Bergalasse sourit, s'inclina de nouveau et s'éloigna, laissant la place au vicomte de Chadeuil et au marquis de Louvain qui arrivaient.
Mais ce n'étaient pas eux que Laïs eût voulu voir; c'était bien plutôt le jeune duc dont Lisette lui avait annoncé la venue et dont rien encore n'annonçait la présence.
Le jeune duc était fort éloigné pour le moment de penser à la fille du prince Hartzoff.
Invité à la soirée du ministre, il s'y était laissé entraîner par le vicomte de Chadeuil. Dès son arrivée, il avait été frappé de la molle atmosphère qui régnait dans les salons, et déjà fatigué après avoir salué le prince, il s'était empresséde se retirerdansune pièce solitaire, où le bruit des conversations et la chaleur étouffante des ?alons n'avaient point encore pénétré. Là, il s'était jeté sur un sofa, et seul, la tête reposée dans sa main, les jambes paresseusement croisées lune sur l'autre, il s'abandonnait à ces milles rêves d'enfant, qui d'ordinaire peuplaient sa solitude.
De temps en temps une fraîche jeune fille venait à traverser le boudoir,en poussant un petit cri à moitié effrayé, à moitié provocateur, et son cœur s'éveillait, il rouvrait lesyeux,etsuivaitlongtempsdu regard cette gracieuse apparition, qui allait bientôt se perdre et disparaître dans ces flots d'hommes et de femmes qui murmuraient dans les salons.
Mais il retombait presque aussitôt dans sa rêverie, et alors c'était une autre image, plus grave et non moins belle, plus sévère et non moins séduisante, qui
traversait comme un rayon de lumière la nuit factice qu'il créait autour de lui!
II sentait son cœur s'épanouir et chanter sous l'induence d'un bonheur inconnu. Jamais depuis qu'il avait la conscience de son existence, jamais il n'avait ressenti une pareille impression : tout ce qu'il avait aimé dans la vie, tout ce qu'il regrettait, souvenirs d'enfant, souvenirs déjeune homme, tout repassait devant ses yeux charmés, et ces gracieux fantômes le saluaient en passant d'un salut amical. Peu à peu, les bruits de la fête s'éteignirent au loin; les salons se vidèrent, et quand il se réveilla de sa longue rêverie, il s'aperçut, k son grand étonnement, que les salles voisines étaient presque déiertes et que les lampes épuisées ne jetaient plus autour de lui qu'une lueur mourante.
Il se leva.
Cette longue méditation, ce long rêve heureux lavait énervé et fatigué... il passa sa main crispée dans ses cheveux et sur son front, reprit son feutre oublié loin de lui sur le sofa, et fit quelques pas pour s'éloigner.
Alors, et comme il allait franchir le seuil du boudoir dans lequel il s'était tenu pendant toute la soirée, il entendit venir à lui le murmure d'une conversation lointaine, dans laquelle il crut démêler son nom prononcé à plusieurs reprises.
Cet incident suspendit son départ de l'hôtel du prince; il prêta l'oreille et écouta.
Mais déjà la conversation avait cessé, et l'on n'entendait plus que quelques rires isolés qui s'éloignaient.
Toutefois il ne se tint pas pour battu, et marcha dans la direction des voix dont le bruit était venu jusqu'à lui.
Tout à coup il s'arrêta et pâlit.
C'était bien de lui qu'il s'agissait. Il reconnut la voix du prince llartzoff, celle d'un haut personnage de l'éniigralion auquel il avait été présenté, puis celle plus connue, plus aimée surtout, du vicomte de Cbadeuil.
D'abord le jeune duc crut s'être trompé. Les paroles qui avaient été dites étaient trop insultantes pour son honneur; il ne pouvait croire que le prince Hartzoff eût osé les prononcer; mais à la chaleur avec laquelle le vicomte de Chadeuil le défendait, il reconnut qu'il avait bien entendu.
Néanmoins il continua d'écouter.
Après avoir laissé parler le vicomte, le prince Hartzoff reprit; il parla longtemps, fit valoir de graves considérations, présenta quelques appréciations qui Grent monter le rouge de la colère au front du jeune duc, puis enfin il termina en disant :
— Croyez-moi, mon cher vicomte, vous êtes
jeune, méfiez-vous de votre enthousiasme; vous trouverez dans le monde plus de gens disposés à vous tromper qu'à vous servir... Quant au duc dont nous parlons, je ne puis que répéter ce que je vous ai dit, ce que tout le monde disait ce soir, c'est un espion!
En entendant ce dernier mot, le jeune duc poussa un cri; le sang lui monta au visage, ses tempes battirent, une indignation vigoureuse le mordit au cœur, et il allait s'élancer vers le prince Hartzoff, lorsqu'il se sentit retenir par une main qui vint s'emparer de la sienne.
Il se retourna vivement et aperçut une femme.
Cette femme, c'était Laïs.
Positlou délicate.
D'abord le duc ne comprit pas quel sentiment poussait cette femme à le retenir au moment où il allait provoquer de la part du prince Hartzoff une explication nette et franche : tout entier au sentiment d'altière indignation qui s'était emparé de lui, il repoussa vivement la main qui avait pris la sienne, et faisant un pas pour s'éloigner :
— Laissez-moi! laissez-moi! s'écria-t-il avec un accent douloureux, je suis déjà resté trop longtemps
MÉMOIRES h'lN ROI, T. 1 . 7
ici, puisque là-bas on doute de mon honneur... laissez-moi. — Où allez-vous? demanda Laïs. — Trouver le prince dont j'ai reconnu la voix, dont les paroles m'ont fait rougir de honte. — Arrêtez!... — Laissezmoi!... — Un instant)... — C'est impossible!... — Et si cependant j'avais à vous éclairer sur votre position et à calmer votre colère, si je venais vers vous pour vous rendre service, ne regret leriez-vous pas de m'avoir repoussée, d'avoir refusé de m'entendre?
Le duc s'arrêta et regarda Laï:;; il fut surpris de l'expression vive et animée de son visage, de la mobilité singulière de ses yeux, et hésita un moment sur le parti qu'il devait prendre.
— Mais enfin, dit-il, que me voulez-vous... vous ne me connaissez pas, je vous suis étranger; vous aussi, peut-être, vous avez de moi l'opinion que le prince... — Détrompez-vous, monsieur le duc, je vous connais, je sais qui vous êtes, et j'ai de vous une opinion qui prend sa source dans un sentiment de bienveillance non équivoque... — Mais le prince pense autrement, et son opinion... — Le prince pense comme sa fille, monsieur le duc, seulement il a ses raisons pour dire le contraire de ce qu'il pense. — Comment, vous seriez... — La.filledu prince Hartzoff. — Et vous me connaissez?... — Beaucoup... — Mais ce bruit dont parlait le prince, et qui m'a désigné aux soupçons de toute la réunion... — Ce bruit, je Tigno"
rais, monsieur le duc., mais j'avais quelque raison de croire que mon père tenait à le faire circuler. — Ahl c'est horrible à penser... — Si j'avais pu vous rencontrer cette nuit je vous aurais prévenu. — Quoi! vous auriez songé... — Vous êtes arrivé bien tard, monsieur le duc. — Ah! c'est que j'étais perdu, perdu au milieu de cette foule où je ne rencontrais aucun regard ami, où je n'apercevais que des visages inconnus. . . j'ai passé une partie de la nuit dans ce boudoir. — C'est un tort. — Un tort qui va me mettre dans la nécessité de quitter Mittau dès demain... — Et vous tiendriez à rester à Mittau? — Maintenant plus que jamais. — Et pourquoi donc? — Parce que maintenant j'emporterai le regret de vous avoir vue, sans le bonheur de vous avoir connue... — Est-ce donc un bonheur? — J'aurais pu en douter il y a quelques instants. — Vous êtes galant... — Je suis jeune, mademoiselle, et j'ai dans le cœur une source inépuisable d'amour et d'adoration. — De sorte que vous tenez h placer votre amour et votre adoration, fit Lais avec un sourire railleur. — Moi, s'écria le jeune duc, et qui peut vous faire supposer?... — Ce que l'on m'a dit de vous. — Et que vous a-t-on dit? — Que vous étiez amoureux.
Cette interpellation fort directe étonna lejeune duc, mais sans l'embarrasser.
— Depuis que je suis à Mittau, répondit-il, vous
— lOi —
êtes la première femme à laquelle j'aie adressé la parole. — Aussi n'est-ce point à Mittau que vous avez conna la femme dont je parle. — A Vienne? — Non, vraiment. — En France? — Pas davantage. — Je ne vois pas d'autre pays... — C'est que vous y mettez delà mauvaise volonté. — Je vous jure... — Oh! ne jurez pas, monsieur le duc, car les renseignements que je possède sont on ne peut plus positifs, et il me serait trop facile de vous convaincre d'erreur volontaire; d'ailleurs, je vous ferai remarquer que si vous avez été galant envers moi, vous le seriez fort peu envers cette femme, si vous vous obstiniez à nier davantage; un aveu franc et sincère serait de meilleur goût, et je vous engage à vous y résoudre. — Mais... — Encore des rélicences.
Tout en parlant, Lais s'était lentement dirigée vers le sofa, sur lequel elle avait pris place. Le jeune duc l'y avait machinalement suivie; l'un et l'autre tournaient le dos à la porte d'entrée, de sorte qu'ils ne pouvaient s'apercevoir quedepuis un instant la Mascherata se tenait immobilesur leseuil. Cette dernière, la main droite appuyée contre la portière de velours, la main gauche pendant le long du corps, fixait son regard ardent sur le jeune couple.
— La Mascherata, monsieur le duc, poursuivit Laïs, n'est point une femme qu'un homme comme vous puisse aimer... elle s'est acquis une triste célébrité,
je doute qu'elle la soutienne longtemps. Ces allures mystérieuses peuvent bien, pendant quelques jours, piquer la curiosité publique, mais on se lasse à la fin, et on s'inquiète. Je sais que déjà la police russe s'est émue du rôle inexplicable quejoue cette femme, et mon père songe à la faire surveiller; tôt ou tard, elle sera découverte, et si la police s'en empare, ce serait, il faut en convenir, un triste dénoûment à ses amours...
Le duc était assez embarrassé; il ne voulait pas jjfécisément nier qu'il connût la Mascherata, puisqueen réalité il la connaissait, mais il eût désiré trouver des paroles qui convainquissent Laïs du peu d'intérêt qu'il lui portait, bien qu'au fonddeson cœur il ne se sentît pas tout à fait aussi dégagé de toute sympathie qu'il l'eût voulu affirmer.
— J'admire, dit-il enfin, avec quelle grâce charmante vous me raillez, mademoiselle; si j'étais amoureux de la Mascherata, je doute que vos conseils me trouvassent docile, car l'amour est un sentiment impérieux qui ne se laisse pas facilement conduire; mais soyez sans inquiétude sur le dénoûment de mes amours, et ne redoutez pour moi aucune catastrophe fâcheuse... Toutefois, si j'étais certain d'être écouté, puisque la conversation nous amène sur ce sujet, je vous adresserais une prière. ■ — Ah! fit La'is vivement, cette prière a sans doute la Mascherata pour
— lOG ~
objet. — Précisément! — Et vous croyez que je m'emploierais... — Je n'en doute pas. — Elle est simple, poursuivit le jeune duc, mais celte fois d'un accent triste et avec une certaine pointe de mélancolie: vous venez de me parler de dangers, vous m'avez dit que la police russe s'était émue du rôle que jouait cette femme; eh bien, si vous avez quelque crédit sur l'esprit du prince, et si vous voulez bien employer ce crédit pour moi, vous ferez en sorte qu'on n'inquiète pas la Mascherata, et en faisant cela, vous m'aurez rendu un service que je noublienâ jamais. — Voilà ce que j'appelle de l'amour. — Appelez cela de la reconnaissance et vous direz vrai... — Ah! vous avezbeau vous défendre, vous l'aimez!.. . — Non, mais cette femme m'a témoigné (juelque intérêt, j'ai cru lire dans son regard une douleur cachée, sur son front un sombre désespoir, et je ne vous lo cèlerai pas, j'ai été ému... Celte femme m'a parlé de mon passé, de tout ce que j'ai aimé, de tout ce que je regrette encore, et ses paroles sont tombées sur mon cœur comme une rosée rafraîchissante. Ah! si vous saviez, mademoiselle, ce que c'est que de vivre seul, sans amis, sans famille... de marcher seul dans la vie, de penser seul, d'aimer seul. Je n'allais pas k elle, elle est venue à moi; quand elle est arrivée, j'étais triste; quand elle est partie, il me semblait que j'étais consolé!... Oh! ce n'est pas de l'amour, cela,
mademoiselle, c'est de l'amiiié... c'est la sympathie de ceux qui souffrent pour ceux qui pleurent!...
Laïs se mordit les lèvres avec dépit, et ne répondit pas. Eût-elle eu d'ailleurs le désir de répondre, qu'elle n'en aurait pas eu le temps, car la Mascherata venait de s'avancer jusqu'au duc, et lui toucha le bras du bout du doigt.
Ce dernier se leva et tressaillit.
— Monsieur le duc, dit la Mascherata, vous oubliez ici que vous avez votre honneur à défendre, et peut-être à venger; il serait temps cependant d'y songer, si vous ne voulez attendre pour vous décider qu'il soit trop lard.
Puis elle ajouta à voix basse :
— Je viens d'entendre quelques-unes des paroles que vous avez prononcées; le ciel exaucera vos prières, monsieur, car elles sont celles d'un noble et généreux jeune homme!... Allez, et que Dieu veille sur vos jours... Vous trouverez chez vous l'esclave Dimitri, ayez confiance en lui, et employez-le comme vous l'entendrez.
Pendant ce rapide colloque, Laïs s'était levée, et droite, immobile, le visage pâle, les yeux fixes, elle semblait dévorer la Mascherala de son regard ardent.
Quand le duc, que les paroles de celte dernière avaient arraché à la sorte de rêverie dans laquelle il s'était oublié, fil un pas pour sortir, elle ne songea
môme pas à le retenir, et un singulier frisson d'épouvante courut sur sa peau, sans qu'elle eût pu dire au juste quelle crainte était descenduedans son cœur.
Cependant le duc franchit vivement le seuil de la porte, et comme s'il eût lui-môme obéi à quelque mouvement surnaturel, qu'il ne pouvait maîtriser, il traversa rapidement le salon où flottait encore un reste de cette vapeur chaude et embaumée du bal, et arriva dans la rue sans s'être rendu bien compte des impressions qui l'avaient frappé.
Une fois là, cependant, la fraîcheur de l'air, en frappant son visage, rafraîchit son cœur, et sa position se présenta à lui dans toute son affreuse réalité.
Un espion! avait dit le prince Hartzoff.
Et cette accusation, prononcée avec toute l'autorilé que son rang donnait à celui qui la formulait, avait circulé dans le bal, avait trouvé mille échos complaisants, et était venue le frapper au cœur, lui, pauvre jeune homme inconnu, qui n'avait pour défenseur dans cette société défiante qu'un ami d'un jour, le vicomte de Chadeuil, qu'une amie de passage, la Mascherata!...
Que lui importait l'intérêt inexplicable que semblait lui témoigner Laïs : il la connaissait à peine; ce caractère de femme lui causait une secrète répulsion, il n'avait pour elle aucune sympathie... Dans le premier moment, il s'était laissé prendre, comme un
homme coufiant, et le cœur plein d'amour, à ces mille grâces extérieures qui séduisent l'esprit bien plutôt qu'elles ne captivent le cœur; mais maintenant qu'il se rappelait de sang-froid et lesprit reposé, l'attitude, le langage et les regards de Laîs, sa candeur et sa naïveté se révoltaient, et il s'en voulait d'avoif oublié si longtemps l'injure du père pour le sourire de la fille.
Un espion, murmurait-il... et ce mot bruissait à son oreille comme une terrible accusation; il le voyait flamboyer en lettres de feu sur toutes les murailles comme une menace... il y avait à ses côtés des passants qui le criaient tout haut, des démons familiers qui grimpant sur son épaule le lui disaient tout bas...
Il se mil à courir jusqu à son hôtel.
Il y arriva essoufflé, hors d'haleine, et monta avec rapiditélesJegrésquiconduisaientàson appartement.
Il espérait parfois que tout ce qui venait de lui arriver n'était qu'un rêve affreux, qu'il lui serait encore permis de sourire au réveil; mais lorsque, en entrant dans la chambre, il aperçut la figure impassible de Dimilri, qu'à la première parole qu'il prononça, il vit s'incliner et répondre par le nom de Georgèle, alors, le doute ne lui fut plus possible, il s'arma de courage, rappela tout son sang-froid et réfléchit.
Il n'y avait pas deux partis à prendre; l'insulte avait
été publique; il fallait que la réparation le fût également; on l'avait accusé de lâcheté et d'infàoiie, il fallait qu'il fit preuve de noblesse et de courage. La questionétait nettement posée, il fallait que la réponse fût aussi claire, aussi précise et qu'elle allât droit au but. — Dimitril fit-il tout à coup en s'arrélant au milieu de la chambre qu'il parcourait à grands pas.
— Monseigneur, reprit l'esclave en s'inclinant. — Ta maîtresse, poursuivit le duc, t'a envoyé vers moi pour me servir? — Oui, monseigneur. — Tu aimes ta maîtresse? — Plus que Dieu... — Bien! lu connais le vicomte de Chadeuil? — Oui, monseigneur. — Et le marquis de Louvain? — Oui. — Et le comte de Sivry? — Oui. — Il faut que ces trois gentilshom^ mes soient ici dans une heure au plus tard. — Cela sera fait comme vous le désirez. — Tu me le promets?
— La Mascherata m'a ordonné de vous servir comme je la servirais elle-même, monseigneur sera content de moi. — Et comment feras-tu pour les trouver dans un si court espace de temps?
L'esclave sourit. — Le vicomte de Chadeuil aime les femmes, répondit-il, j'irai chez sa maîtresse; le ' marquis de Louvain aime le jeu, j'irai au tripot; le comte de Sivry aime le vin,*j'irai au cabaret.
En parlant ainsi, l'esclave salua et sortit.
Une heure après, Chadeuil, Louvain et Sivry entraient chez le duc.
Ueiix coups de pistolet.
Décidément, Dimilri était un serviteur d'une activité sans seconde.
Il avait trouvé le vicomte de Chadeuil auprès de sa maîtresse, il lui avait raconté qu'il s'agissait d'un duel sérieux; le vicomte de Chadeuil avait pris son épée, et quitté sa maîtresse.
Il avait trouvé le marquis de Louvain assis à une table de passe-dix, et lui avait dit que le duc l'attendait à une table de lansquenet redoutable; le marquis s'était empressé de courir auprès du duc.
Quant au comte de Sivry, la bouteille de vin du Rhin n'avait pu soutenir une seconde la lutte contre une bouteille de vin de Champagne, et il no s'était môme pas donné le plaisir de vider la première avant de s'élancer vers la seconde.
Le vicomte arriva l'air effaré, le marquis, la physionomie éveillée, le comte, le regard mélancolique.
Cependant le duc avait fait de singuliers préparatifs depuis la sortie de Dimitri.
Aussitôt après le départ de l'esclave, il s'était élancé vers son secrétaire qu'il avait ouvert.
Il en avait extrait une boîte, l'avait ouverte, et en avait retiré deux pistolets.
Il y avait dans son secrétaire de la poudre et des balles.
Il examina avec un soin minutieux si la poudre était suffisamment sèche, si les balles étaient de calibre, et cet examen l'avait satisfait.
Alors il avait chargé les deux pistolets.
Dans le premier, il avait mis de la poudre seulement; dans le second, il avait introduit une balle.
Celte opération terminée, il replaça les deux pistolets dans la boite, posa la boite sur la cheminée et attendit.
Tout cela avait été fait avec un sang-froidj une ré* gularité, une précision qui ne manquait pas d'ua certain cachet sinistre.
Quand il se fut assis, le jeune duc croisa ses bras et ses jambes, et, en attendant les personnes que Dimitri était allé chercher, il réfléchit.
Son cœur était violemment ému, mais son esprit conservait tout son calme et toute sa sérénité.
Il pensait que la question qui se présentait était pour lui une question de vie ou de mort; que c'était une épreuve redoutable pour son honneur, et qu'il fallait, à tout prix, qu'il en sortît sans tache; que, s'il restait indécis dans cette occasion, toute son existence en demeurerait éternellement entachée, et qu'il valait mieux une mort honorable qu'une vie suspendue a un soupçon d'infamie!
Il se dit qu'après tout il était seul au monde, qu'il ne laisserait après lui aucun regret amer et qu'aucune douleur ne viendrait s'agenouiller sur sa pierre funèbre. Que lui importait à lui de vivre ou de mourir! sa vie avait été si triste jusqu'alors, il avait été déjà si près du suicide, ce n'était pas pour son esprit une image étrangère que celle de la mort... il l'avait déjà entrevue souvent, à travers les voiles flottants de ses rêves... dans les jours niauvais du doute, du désespoir... et son doigt alors lui montrait le ciel comme un refuge assuré, comme un abri protecteur...
Pourtant, depuis qu'il était à 3Iittau, c'était la première fois qu'il s'arrêtait sur le seuil de la vie, prêt à sélancer dans l'éternité. Sa vie avait été fort occupée; le vicomte de Chadeuil d'une part, la Mascherata de l'autre, avaient tenu son esprit et son cœur en éveil... — Chadeuil, Georgèle! murmura-t-il en se laissant glisser dans son fauteuil et en fermant doucement les yeux.
Chadeuil! c'était le premier homme qui lui eût été aussi franchement sympathique... C'était le premier ami dans les mains duquel il eût aussi volontiers reposé sa main! Chadeuil était plus âgé que lui d'une dizaine d'années, mais il s'était conservé au
moins aussi jeune que lui C'était un vrai type de
gentilhomme, comme l'histoire du moyen âge nous en a légué quelques-uns... il était beau, vif, spirituel,
élégant; sa figure avait uu air particulier de noblesse et de sincérité; il allait hardiment à travers la vie, offrant sa poitrine nue à toute épée loyale, son cœur à tout sentiment généreux... il aurait sacrifié vingt maîtresses pour un ami, il se serait fait tuer vingt fois pour son roi!... le jeune duc l'aimait de toutes les affections de son cœur, et bien qu'il ne le connût que depuis deux semaines environ, cependant il lui avait voué une amitié qui avait poussé de vives et profondes racines...
La Mascherata! c'était la première femme sur le front de laquelle il eût Oublié son regard rêveur... Elle était belle, admirablement faite dans toutes ses proportions; la candeur et la naïveté éclataient sur son beau visage pâle; un air d'ineffable bonté respirait dans son triste sourire.
On eût rencontré bien des femmes d'une beauté plus piquante, on n'en eût pas trouvé uûe qui offrît dans l'ensemble de sa physionomie tant de charmes doucement voilés ... Georgèle possédait à Ha fois et la noble élégance de l'aristocratie et la bienveillance touchante de la bourgeoisie... Rien n'était plus imposant que son regard, rien n'était plus séduisant
que son sourire Le jeune duc l'aimait autant
pour sa noblesse que pour sa bonté, et il aurait eu pour elle également ou la calme amitié d'un frère ou la tendresse inquiète d'un amant.
— Georgèle! Cbadeuil! murmura-t-il...
Et comme si, au moment de partir pour les mondes inconnus, le regret avait pour la première fois touché son cœur, quelques larmes tombèrent doucement de ses yeux et vinrent sécher sur ses joues brûlantes.
C'est à ce moment que les gentilshommes amenés par Dimitri entrèrent dans la chambre.
Le vicomte de Ghadeuil se précipita vers le duc, et, oubliant les soupçons injurieux du prince Hartzoff, il lui lendit les mains avec une généreuse cordialité.
Le jeune duc le reçut avec une affection froide et digne, serra silencieusement la main qu'il lui tendait, et lui désignant de l'autre un siège qu'il venait de pousser vers le foyer, il l'invita 'a s'y asseoir.
Il alla ensuite vers le comte de Sivry, puis vers le marquis de Louvain, et, ayant répété le même geste, il alla fermer la porte et revint s'adosser à la cheminée.
Les trois gentilshommes formaient ainsi un cercle étroit devant lui.
Chadeuil était demeuré stupéfait de la réception réservée du duc; Louvain paraissait mécontent, et Sivry, qui commençait à se dégriser, jetait de temps en temps un regard oblique sur l'esclave Dimitri.
Tous ces préliminaires s'étaient passés en beaucoup moins de temps qu'il n'en faut pour les raconter au lecteur; quand chacun eut pris place et qu'un silence solennel se fut établi, le duc commença en ces termes :
— Messieurs, dit-il, d'une voix grave, en se tournant vers le comte et le marquis, je dois le plaisir de votre connaissance, et le bonheur de votre amitié, ajouta-til, en s'adressant directement au vicomte, à une circonstance fortuite, à un hasard providentiel, qui nous a réunis, à une heure donnée, sur un même point de la route qui mène de Mittau à Goidingen; vous m'avez accueilli comme un compatriote, vous m'avez aimé comme un frère, sans me demander ni mon nom, ni mon rang, ni si je venais vers vous comme un ami, ni si le hasard des révolutions ne m'avait pas fait votre ennemi... Pour cet accueil véritablement chevaleresque, je vous conserverai dans mon cœur une reconnaissance éternelle...
Cependant, enm'accueillant avec autant de franchise, en me faisant admettre dans les valons de l'émigration française, vous vous êtes engagés à me protéger et à me défendre des injures dune hospitalité soupçonneuse, de même que moi, messieurs, je me suis engagé vis-à-vis de vous à ne souffrir aucune injure sans la repousser, et à présenter ma poitrine
loyale, à toute calomnie perfide. Les devoirs réciproques que nous nous sommes imposés en nous rapprochant,étant ainsi nettement déterminés j'aborde de front l'affaire très-fâcheuse pour laquelle je vous ai fait prier de venir.
— Un duel? fit le vicomte. — On vous a insulté? demanda Louvain. — Vous vous battez? murmura Sivry. — Un duel! je ne le craindrais pas, répondit le jeune duc, si l'on m'avait insulté directement et en face; je ne chargerais que moi-même du soin de venger l'insulte, en punissant rinsulteur;enfin,si je devais me battre, je vous demanderais de me servir de second, et tout serait dit-.. Non, messieurs, l'affaire est plusgrave et demandeuntoutauiredénoûment... — Qu'y a-t-il donc? demanda Louvain avec inquiétude. — Il y a, messieurs, poursuivit le duc, que cette nuit, chez le prince Hartzoff, un bruit offensant pour vous qui m'avez patroné, pour moi qui vous suis inconnu, a circulé dans les salons encombrés, et qu'à l'heure qu'il est, Ihomme qui vous parle est aux trois quarts déshonoré... — Déshonoré! dirent en même temps le comte de Louvain et le marquis de Sivry. — Déshonoré! répéta le duc, en relevant noblement le front, pendant qu'une légère rougeur venait colorer ses joues; déshonoré!.. le vicomte de Ghadeuil, mon ami, a entendu l'injure, et il a eu la bonté de me défendre... c'est un courage que j'ap-
MÉHOIRES U'i'N ROT, T. 1 . 8
précie, et qui vous acquiert tout mon dévouement; mais ni les généreuses paioles que vous avez dites, ni l'indignation que vous avez montrée ne suffisent désormais... Car vous-mêmes, messieurs, vous ne savez pas plus que le prince Harlzoff si l'homme que vous avez accueilli aussi légèrement n'est point un espion!... — Un espion!... s'écria Louvain en se levant à demi. — Un espion, répéta le duc dont les lèvres devinrent pâles, et dont le front se rida. — C'est impossible! fit Sivry. — On l'a dit. — Qui cela?... — Dans cet instant, tous les échos de Mittau le répètent, et vous-mêmes, messieurs, vous vous demandez s'il vous faut me croire ou me craindre!...
Un silence significatif succéda à ces paroles. Le duc sourit amèrement et promena sur les trois gentilshommes un regard à la fois digne et réservé.
Le vicomte de Chadeuil fut le premier à rompre le silence :
— Mais enfin, s'écria-t-il avec une certaine animalion, qu'importece bruit infamant, s'il n'est pas vrai... Demain, ceux qui nous verront ensemble oseront-ils encore soupçonner que vous êtes venu à Mittau pour y jouer un rôle infâme... Nous vous avons accueilli avec franchise, nous vous protégerons avec courage... J'en appelle à ces messieurs qui m'entendent, et je ne doute pas...
Le vicomte de Chadeuil s'arrêta tout à coup et
n'osa pas aller plus loin; il comprit à l'allitade du comte et du marquis, qu'il avait été trop loin, et se lut.
Le duc sourit de nouveau, serra la main du vicomte, et s'étant derechef accoudé à la cheminée, il reprit avec le môme visage calme et la môme voix grave :
— Merci, monsieur de Chadeuil, dil-il, merci de l'assurance que vous me donnez pour ce qui vous concerne; malheureusement, monsieur le comte de Louvain et monsieur le marquis de Sivry ne portent pas si haut la foi en ma loyauté, et je veux les convaincre, quoi qu'il doive m'en coûter, que je ne sois ni un ennemi, ni un espion... — Cela ne peut pas être, interrompit Chadeuil. — Cela pourrait être, repartit le duc, et cette possibilité suffit pour absoudre le comte et le marquis de la défiance qu'ils me témoignent. Dans les temps difficiles où nous vivons, je comprends parfaitement une semblable hésitation, et je ne leur en voudrai jamais de mavoir réduit à un»i justification qui, bien que faite dans ces conditions, ne laisse pas que de porter avec soi son humiliation.
Le duc se tut un instant, puis il reprit : — Il faut avoir vécu comme j'ai vécu, avoir souffert comme j'ai souffert, monsieur de Louvain, pour ne pas craindro d'offrir à tout regard humain sa propre existence.
pour laisser lire à découvert dans son propre cœur. Si la fortune m'avait pris, comme vous, monsieur de Sivry, au début de la vie, je n'aurais jamais éprouvé cette humiliation de raconter à des cœurs défiants les douleurs qui m'ont accueilli sur la route, les misères qui m'ont accompagné, depuis que la force et le courage me sont venus... Croyez-moi bien, messieurs, l'âme rudement éprouvée se voile instinctivement, et c'est avec une certaine pudeur mêlée pourtant de fierté, qu'elle laisse le regard indifférent sonder ses plaies et compter ses blessures... Cette narration, ce récit détaillé de mon existence, j'espère bien avoir le temps de vous le faire un jour; dans ce moment, les circonstances nous pressent trop vivement pour s'y arrêter, et je comprends que vous ayez hâte d'en finir avec ce soupçon d'infamie, qui vous a compromis en même temps qu'il ma déshonoré.
Le duc se retourna vers la cheminée, prit la boîte de pistoletsqui s'y trouvait, l'ouvrit silencieusement, et la présenta d'une main ferme au comte de Louvain.
— Monsieur le comte, dit-il alors, veuillez, je vous prie, prendre un des deux pistolets qui se trouvent dans cette boite.
Le comte de Louvain ne comprit pas d'abord ce dont il s'agissait; il examina avec attention les deux pistolets, remarqua qu'ils étaient d'un grand prix et en prit un.
Le duc prit celui qui restait et ferma la boîte, qu'il reposa sur la cheminée, sans rien perdre de son sangfroid. Seulement, son visage s'était couvert d'une subite pâleur, et la sérénité de son beau regard s'était voilée; il fit quelques pas pour sortir du cercle tracé par les trois gentilshommes, mais en passant près du vicomte, il sentit une main s'emparer de celle qu'il avait de libre.
—Je comprends ce que vous allez faire, lui dit rapidement et à voix basse le vicomte, c'est noble et grand. Si vous succombez , je vous vengerai, si vous vivez, je vous aimerai! Adieul adieu!...
Le duc serra la main du vicomle, le remercia ardemment du regard, et s'avança jusqu'au milieu de l'appartement.
Cependant, soit que le comte et le marquis eussent eu soudainement l'inslinct de ce qui allait se passer, soit que la manière grande et noble dont le duc menait celte scène leur eût imposé, soit enfin par une cause ou par une autre, les deux gentilshommes se levèrent spontanément, et l'œil ouvert, l'oreille tendue, ils regardèrent et écoutèrent.
Le duc venait d'armer le pistolet que le comte de Louvain avait laissé dans la boîte; il se tourna vers les deux gentilshommes, et la voix toujours ferme, le regard toujours assuré :
— Messieurs, leur dit-il, je vous invite à raconter
demain ci la société de Mittau comment le duc Louis de Naundorf répond à un soupçon d'infamie et de lâcheté.
Et posant aussitôt la gueule froide du pistolet sur sa poitrine découverte, il lâcha la détente, et un coup de feu partit.
Deux cris répondirent en même temps : l'un poussé par le vicomte de Chadeuil, le second par l'esclave Dimitri.
Dans le premier moment, la fumée épaisse de la poudre enveloppa tellement le duc, qu'il fut impossible aux assistants de deviner le résultat du coup de feu; mais après quelques instants, toute anxiété cessa, et le duc se dégagea pâle, immobile, les sourcils froncés, du nuage de poudre qui le cachait.
Chadeuil et Dimitri s'élancèrent en même temps vers lui et lui pressèrent les mains.
Mais ce dernier les repoussa doucement et marcha vers le comte. 11 n'avait encore rempli que la moitié de sa tâche.
— Monsieur de Louvain, dit-il au comte, il pourrait rester quelque doute dans votre esprit, et vous pourriez penser, ainsi que monsieur de Sivry, que tout ceci n'est qu'une mauvaise comédie... rendezmoi, je vous en prie, le service d'armer votre pistolet et de le décharger dans cette glace.
Le comte de Louvain obéit; il arma le second pistolet, tendit le bras, et lâcha la détente.
La glace vola aussitôt en mille éclats.
Celte dernière épreuve était décisive; le comte et le marquis se regardèrent et tendirenten même temps la main au duc.
— C'est répondre noblement aux injures que l'on vous a adressés, dit le comte. — Et dès ce moment, ajouta le marquis, croyez-moi bien, mon très-cher, votre tout dévoué... — Je suis charmé de vous avoir convaincus, répondit froidement lejeune Naundorf; ce qui vient de se passer n'avait pas d'autre but... malheureusement, cela ne suffira pas pour convaincre les personnes intéressées à faire courir des bruits infamants dont mon honneur a eu à souffrir... il faut que je réclame de vous un dernier service. — Parlez! parlez, dirent à la fois Louvain et Sivry. — Ce dernier service est aussi simple qu'il est indispensable, fit le duc. — Et de quoi s'agit-il?... — D'un duel. — Avec l'un de nous? — Avec vous deux. — Mais quel motif, objecta Louvain. — Sous quel prétexte, ajouta Sivry, — Par le seul motif que cela m'est utile, messieurs, car nul de ceux qui m'accusent n'osera supposer que le comte deLouvain et le marquis de Sivry puissent jamais consentir à croiser leur épée contre celle d'un espion... quant au motif, vous en trouverez unfacilement; je l'espère d'autant plus vivement, que si, d'aventure, vous n'en trouviez ni l'un ni l'autre, j e me verrais forcé de faire naître une de ces cir-
constances qui ne laissent pas deux alternatives h un homme de cœur...
Ces derniers mots furent prononcés avec une telle énergie qu'instinctivement le comte de Louvain et le marquis de Sivry portèrent en mêmetemps la main à leur épée.
— Soit!... dirent-ils, nous ne cherchions point cette affaire, que Dieu vous rende responsable du sang qui sera répandu... à demain, monsieur de Naundorf. — A demain, messieurs... répondit le duc en les reconduisant jusqu'à la porte...
Aventures du comte de Bergalasse*
Le comte de Bergalasse se trouvait dans une position fort embarrassante.
Il ne pouvait douter que la fille du prince Hartzoff ne fût au courant de son existence diplomatique; le langage qu'elle lui avait tenu, la nuit du bal, était on ne peut plus explicite. Il ne restait au comte quedeux partis à prendre : il lui fallait ou obéir à l'impérieuse Laïs, et se soumettre sans répliquer à ses inconcevables caprices; ou renoncer à habiter plus longtemps" Mittau, et quitter sans délai une terre inhospitalière.
Il n'hésita pas.
Sans doute il maugréa bien un peu contre le sort ennemi qui avait placé sur sa route une petite enfant gâtée, dont une seule parole imprudente aurait pu compromettre le succès de sa mission, et qui paraissait toute disposée à prononcer cette parole imprudente, à la moindre hésitation de 6ergalasse;il invoqua à plusieurs reprises le nom des comtes de Bergalasse ses ancêtres, et demanda, in petto, au ciel la satisfaction d'une petite vengeance; mais il n'en comprit pas moins avec une précision remarquable de jugement, que son avenir diplomatique, son existence même peut-être, étaient en ce moment entre les mains de la charmante Laïs. Il se révolta contre cette nécessité, mais il l'accepta avec courage et résignation.
Aussi, quand la fête fut terminée, lorsque les salons se furent vidés de la foule heureuse de cette nuit, le comte de Bergalasse qui n'avait pas laissé que de profiter adroitement de sa position pour observer ce qui se passait au sein de la société française, s'empressa, dès que le jour fut venu, de se se conformer ponctuellement aux ordres que Lais lui avait donnés.
Après tout, servir Laïs, c'était encore servir les intérêts de la République française; il ne s'agissait que de prendre la chose dans un certain sens pour en tirer tout le profit désirable.
Toutefois, le comte ne voulut pas s'éloigner de Mit-
tau sans avoir entretenu quelques instants la jeune personne qui l'avait jeté dans ce guêpier.
Lisette avait autant de désir de voir Bergalasse que Bergalasse pouvait en avoir d'entretenir Lisette.
Comme ils se cherchaient mutuellement, ils ne tardèrent pas à se rencontrer.
— Lisette! fit Bergalasse en trouvant la jeune soubrette qui s'était oubliée à dessein dans un boudoir retiré, je te cherchais, — Vous voyez, répondit Lisette avec un regard moqueur, que je ne vous fuyais pas.
— J'ai à te parler. — Et moi aussi. — Cela se trouve à merveille. Je commence. — Je vous écoute. — J'ai vu ta maîtresse. — Fort bien. — J'ai appris, par elle, que tu lui avais parlé, et qu'elle me connaissait aussi bien, pour ne pas dire mieux, que la police française he me connaît. — C'est un service que je vous ai rendu. — Merci, je me suis cru perdu un instant. — Vous n'êtes pas habile, monsieur le comte.
— Ma réputation est bonne, cependant. — Alors elle vaut mieux que vous... — Soit... mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit, je ne te garde pas rancune pour le mauvais tour que tu m'as joué, et je te veux toujours le même bien. — Il paraît que vous avez besoin de moi. — Comme tu le dis. — Et de quoi s'agit-ilî
— D'une chose fort simple, que je payerai fort cher.
— Je vous écoute de toutes mes oreilles... — Ta maîtresse m'a ordonné de surveiller les actions de la
Wascherata,etj'ai promis d'obéir, à la condition qu'elle se tairait. — C'est prudent. — Mais la Mascherata est dangereuse. — Et vous avez peur. . . — Peut-être — D'elle? — Non... de ceux qui l'entourent. — Eh bien! que voulez-vous que j'y fasse? — Rien. — Alors, que demandez-vous? — Ceci.... La Mascherata que j'ai entrevue tout à l'heure dans le bal va dans un instant se retirer et regagner sa demeure; Je la suivrai où elle ira, j'entrerai où elle entrera, et je saurai enfin si c'est un secret que cette femme cache, ou si c'est une comédie qu'elle joue... — Voilà qui est louable, monsieur le comte, fit Lisette avec un petit ton persiffleur, et si ma maîtresse ne vous en récompense pas, la police russe vous en saura un gré infini. — Ce n'est ni la police russe ni ta maîtresse que je veux servir, repartit Bergalasse, un peu piqué de voir ses intentions devinées, c'est moi-même... J'avoue que ma curiosité était un peu éveillée à l'endroit de cette Mascherata, dont tout le monde parle, dont chacun a peur et que personne n'ose chercher à deviner... et je ne serais pas fâché... — De voir les choses par vous-même, interrompit Lisette avec un sourire malin. — Précisément, répondit Bergalasse. — Eh bien! poursuivit Lisette, j'en suis pour ce que j'ai dit : c'est fort adroit de votre part, d'autant que la Mascherata sait pour le moins autant de secrets que ma mai-
tresse, et que parmi ceux qu elle cache, le vôt''e pourrait bien se trouver compris. — Voilà de la pénétration. — Je connais un peu le cœur humain...
— Je le vois... et je ne veux pas essayer davantage de me montrer plus fin que toi... J'obéis à ta maltresse, mais je sers en même temps les intérêts de la République française; c'est convenu, nous n'en parlerons plus. Seulement, comme ce petit voyage que je projette à travers l'inconnu, pour parvenir k découvrir la retraite de la Mascherata, peut avoir pour moi de graves dangers, il faut que d'avance je prévoie toutes les chances. — A la bonne heure! — Je vais suivre la Mascherata, mais je veux que quelqu'un me suive jusqu'au moment où je disparaîtrai dans la grotle qui sert de demeure à cette fée malfaisante. — Fort bien! — Et si enfin, un jour après ma disparition, je ne suis pas de retour des diverses aventures démon pèlerinage, je veux que l'on vienne avec des forces suffisantes m'arracherauxiieux inhospitaliers où mon dévouement et mon zèle m'auront poussé. — Est-ce tout? — C'est tout. — Cela sera tait comme vous le désirez. — Tu le promets?— Foi de Lisette! — On ne peut mieux! Et maintenant que j'ai fini, à ton tour... parle... que me voulais-tu dire?...
— Oh! une chose fort simple mais que certains
payeraient fort cher. — Voyons! faut-il la payer?...
- Non, je la donnerai. — C'est beau! — De ma
part? — C'est ce que je voulais dire; poursuis... de quoi s'agit-il? — De ma maîtresse. — Gageons que je devinel — Je ne dis pas non. — Elle est amoureuse? — Oui. — De mon petit duc? — Précisément. — Depuis longtemps? — Depuis ce soir. — Et elle veut l'épouser? — Si c'est possible. — Elle le connaît donc? — Cela va sans dire.
Bergalasse réfléchit; puis il reprit :
— Je ne crois pas la chose facile, dit-il avec une grimace comique. — Pourquoi ? — Le duc hait la prince Hartzoff. — Ce n'est pas une raison. — Non, mais il aime la Mascherata. — Ceci en serait une; mais est-il bien vrai qu'il l'aime?... — Je le crois. — Il faut s'en assurer. — Comment? — En le demandant.
— A lui? — Non! à la Mascherata. — Es-tu folle?
— Pas le moins du monde. — Explique-toi. — Si le duc est amoureux, monsieur le comte, dit Lisette, il le cachera avec tout le soin, toute la discrétion, toute la pudeur que l'on met à cacher un premier amour... Si la Mascherata, au contraire, a deviné l'amour du duc, et la femme devine vite ces sortes de secrets, la joie qu'elle en éprouvera, éclatera dans ses yeux, dans ses gestes, dans toute sa physionomie, et jusque dans ses paroles même... Rien ne vous sera donc plus facile, si vous la voyez bientôt, de vous assurer par vous-même delà réalité de l'amour du duc... Qu'en pensez-vous? — Cela est fort juste. — Vous voyez
donc que j'ai raison. — Tu as raison toujours, Lisette; et je proclame trois fois heureux celui ou celle qui te possède pour son conseiller intime. — Alors vous n'avez pas besoin d'instructions? — Celles-ci me suffisent. — A bientôt donc. — A bientôt.
Lisette et le comte se séparèrent sur ces paroles; Lisette alla rejoindre sa maîtresse; le comte regagna son hôtel.
L'entreprise qu'il projetait une fois assurée dans ces conditions, il ne lui restait plus qu'à connaître la demeure de la Mascherala, et ce n'était pas le plus facile.
On parlait beaucoup de la Mascherata dans Wittau, mais nul n'eût pu dire cependant quels lieux elle habitait. Le comte était assez aventureux de caractère; la vie qu'il avait menée jusqu'alors avait développé chez lui d'éminentes qualités d'intrigue; le courage ne lui manquait pas; mais il lui fallait encore un point de départ, une certaine base d'opérations, pour commencer avec quelque assurance la recherche dangereuse qu'il méditait. La Mascherata était partout, mais en réalité elle n'était nulle part. Tout en regagnant son hôtel, le comte chercha dans ses souvenirs quelque fait quipût le guider, et il n'en trouva aucun. Son imagination subitement exaltée se refusait à croire à l'impossibilité du succès, et cependant cette impossibilité était presque évidente.
Il monta à son appartement, et fit tout en réfléchissant quelques préparatifs qui avaient bien leur signification.
Il chargea ses deux pistolets et les glissa dans sa ceinture.
Son poignard était sur la cheminée, il le remit dans sa gaine et le fit disparaître dans la poche de son habit.
Enfin il ceignit son épée et jeta son manteau sur ses épaules.
Tous ces préparatifs avaient pris du temps, six heures sonnaient à la pendule quand il eut achevé.
Le comte de Bergalasse jeta un regard distrait sur tous les objets qu'il laissait dans la chambre, et marchant d'un pas ferme et résolu vers la porte, il l'ouvrit.
Il avait pris une résolution décisive et rien ne semblait devoir l'arrêter.
Cependant au moment où il ouvrit la porte, il réprima un mouvement de surprise et presque de joie, et rentra vivement dans la chambre.
Il venait d'entendre Dimitri, en compagnie d'un esclavequil reconnut aussitôt pour Matliéus. Il laissa la porte entrebâillée et écouta.
— Le justicier sort d'ici, disait Mathéus à voix basse, il t'ordonne de te rendre sans délai aux lieux de nos réunions ordinaires. — Qu'est-il arrivé? demanda Dimitri. — Le grand-maltre veut te parler.
— A moi! — Le grand-maître t'avait chargé d'une commission que tu n'as pas remplie. — Il a dit cela?
— 11 l'a dit. — Alors c'est un châtiment que l'on veut m'iufliger? — C'est possible. — Et les frères sont réunis? — C'est probable. — Mais Georgèle sera là du moins? — Je le crois. — Ah! elle me sauvera, elle... — N'espère pas trop, Dimitri, tu as abusé étrangement de la confiance que nos frères avaient mise en toi; leur colère sera terrible. — C'est vrai.
— Pourquoi as-tu hésité? — Il est si jeune. — Tu avais juré cependant... — Il est si généreux. — Ton bras a tremblé. — Non, c'est mon cœur. — Tudevais fermer ton cœur comme une tombe et ne l'ouvrir que pour y ensevelir tout sentiment humain. — Qui a dit cela? — 'Le justicier. — Leur vengeance est cruelle quelquefois. — Elle est redoutable toujours.
— C'est l'exil souvent. — C'est la mort en certains moments. — Ils ont banni Alexis. — Ils ont tué Yvan.