JEUX D'ENFANTS
Je me promenais rêveur à travers les champs pelés et blafards de l'extrême banlieue parisienne, lorsque mon attention fut attirée par des voix d'enfants chantant un air autrefois entendu, me semblait-il, et qui me remplit soudain de tristesse, d'inquiétude et presque d'angoisse. Je marchai dans la direction des voix, et ce que je vis, je ne veux pas le dire avant d'avoir prévenu le lecteur que je ne fais pas assez de cas de la vérité pour jamais me donner la fatigue de l'altérer ou même de l'inventer. Mes amis et mes connaissances peuvent au besoin me rendre ce témoignage.
Or, c'étaient des enfants de cinq à dix ans qui
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jouaient à « l'enterrement », un jeu comme un autre, après tout. L'un représentant le mort, couché par terre, la tête recouverte d*un mouchoir, ses bras en croix sur sa poitrine, sesjambes allongées et ses pieds joints, le tout remuant le moins possible, ne parodiait pas trop mal un petit cadavre. Autour bambins et bambines, qui mangeant une interminable tartine, qui se grattant la tête, qui renfonçant le pan de sa chemise à l'endroit sur lequel on est coutumier de s'asseoir, psalmodiaient de leur timbre frais et faux un De profanais puéril, tandis qu'un autre, assisté de deux autres, tous trois emmitoufflés de vieux châles octroyés par maman, ofliciait sur une pierre kilométrique.
Ce spectacle lit faire à mes lèvres un mouvement auquel mes pensées ne les ont guère habituées; et vous saurez de quelle nature fut mon sourire, quand je vous aurai appris que mon sentiment à l'égard de « cet âge » est exactement celui professé par le fabuliste Jean de Lafontaine.
JEUX d'enfants
Pourquoi le Poète, qui n'est qu'un enfant en somme, un peu moins consciemment pervers que les autres peut-être, pourquoi le Poète, lui aussi, ne jouerait-il pas à « l'enterrement»? Ou, si vous aimez mieux, pourquoi ne se distrairait-il pas à manier les choses funèbres de ses innocentes mains sacrilèges? Pourquoi, en un mot, ne fut-ce qu'à ces lins de se conformer à l'esprit d'un siècle qui paraît avoir à jamais répudié la mélancolie, et ne songe plus qu'à rujolcr (pour faire un emprunt au plantureux vocabulaire de Rabelais et de Gavroche), pourquoi ne prendrait-il pas des familiarités avec cette grande pince-sans-rire qu'on appelle l'Horreur, au risque d'évoquer, lui aussi, derrière lui, dans la Contingence, vers l'Inconnu, quelque méprisant rictus?
MÉMOIRES D'UN VfcUl
CORBILLARD AU GALOP
CORBILLARD AU GALOP
J'étais dans le haut de la rue Notre-Dame-de- Lorette, que je descendais la tète basse et fumant un cigare, sans penser à rien, ainsi qu'il m'arrive les trois-quarts du temps. Dix heures du matin sonnaient partout. Il faisait un de ces soleils mouillés du dernier été. L'air, tiède et lourd, disposait à l'ennui. Les passants, assez nombreux, allaient d'un pas lourd, tandis que la voix des marchands ambulants montait, lente et grêle, parmi la fumée oncteuse des cheminées et la puanteur molle des ruisseaux, vers le ciel bas.
Un bruit soudain de voiture brûlant le pavé me fit lever les yeux, et j'aperçus un corbillard de dernière classe, un de ces étroits corbillards dits « des pauvres j> avec un toit demi
cylindrique et un sablier de cuivre incrusté entre
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quatre étoiles pour tout ornement (1). Dans ce corbillard, il y avait un cercueil recouvert d'un drap noir, sans broderies, ni croix, ni couronnes ni rien ; un cercueil avec un drap noir dessus et derrière, personne.
Personne derrière. Autour quatre porteurs au pas de course. Et le corbillard allait au trot, comme un fiacre payé à la course. Ce spectacle, si commun d'ailleurs à Paris, et qui ne m'eût pas frappédans tout autre moment, m'impressionnatrèsfort. énervé sans doute que j'étais par l'atmosphère plus haut spécifiée, ou encore bien par cela même que je ne pensais à rien.
Et d'abord, je me représentais le mort dans sa bière de cent sous.bouche ouverte, poings crispés, crispés? — entortillé à la diable d'un linceul trop étroit laissant passer les pieds maigres, et les cahots du corbillard le secouantterriblement, ses dents s'entre-choquant, sa tète bat les ruliycs de çà de là; ses cheveux gris s'emmêlent sur son Iront jaune et de sa poitrine s'échappe une manière de gémissement sourd.
(1) Détail qui indique qu'on Arrivait ces efioses il y a longtemps. Même observation pour quelques autres passages de ces « Mémoires ».
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— « Qu'est-ce que ce mort sans ami ni parent » pour suivre son convoi, sans un prêtre pour » souhaiter bon voyage à son âme ? — Un vieux » criminel ? — Est-ce que ces gens-là n'ont pas » toujours des complices, des maîtresses, des » enfants adoptifs, légitimes au besoin ! — Un » suicidé, alors? — Peut-être bien. — Un misé- » rable ? — A coup sûr ; mais de quelle nature ? » — Un mendiant, un escroc, un ouvrier, un » bohème, un poëte ?... »
Un poëte ! — Et comme les temps où nous vivons ne sont pas propices aux personnes qui s'occupent un peu sérieusement de versification, est-ce que tout à coup je ne me vis point, moi. vieilli, dans une bière de cent sous, bouche ouverte, poings crispés, — crispés ? — entortillé à la diable d'un linceul trop étroit laissant passer les pieds maigres, et, les cahots du corbillard me secouant terriblement, mes dents s'entrechoquant, ma tête bat les voliges de çà de là, mes cheveux gris s'emmêlent sur mon front jaune et de ma poitrine s'échappe une manière de gémissement sourd. Et personne derrière le corbillard. Et quelque passant surpris se demande. « Qu'est-ce-que ce mort...?»
HO
Tel vaquait mon esprit, quand machinalement je me retournai pour voir une fois dernière le corbillard, qui était maintenant au milieu de la rue Fontaine, allant toujours son train d'enfer et toujours sans personne derrière. Sur son passage, les femmes et les enfants se signaient au galop aussi.
Les hommes se découvraient
Je me souviens seulement alors que, soit par suite de mon trouble inaccoutumé, soit par l'incorrigible et naïf mépris de la pauvreté qui m'est particulier, j'avais complètement négligé de saluer ce corbillard qui m'avait suggéré des réflexions si mélancoliques, si pittoresques, et si prophétiques probable ment.