‹ Les Mémoires d'un VeufChapitre 26 sur 33 · L'AUTRE UX PEU · texte numérisé non relu

L'AUTRE UX PEU

Décidément Napoléon 1 er est l'homme qu'il faut. Je n'entends pas parler du général incontestable, non plus que de l'administrateur, du législateur improvisés qui feront l'étonnement des générations les plus lointaines. C'est sur le seul et pur homme privé, si amusant, que je veux laisser bavarder un peu, légèrement, et comme en rêve, ma plume d'inquiet et de vagabond.

Et d'abord, oui, j'aime ce petit homme à cent projets, bohème de l'épaulette, habitué j'imagine un peu écœuré mais convaincu des clubs et des bouchons révolutionnaires ; j'adore le sombre gamin du 10 Août 1792 et son « coglione » à l'adresse du piteux Louis XVI. Et son audacieux mariage avec Joséphine, la femme entretenue dont lui,.ce concentré à froid devint fou, et qui sut lui tenir la dragée assez haute, à ce

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déjà torriblo happeur do toute chose. Et le déjeuner do porcelaine brisé on mille miettes chez le diplomate autrichien. Et la comique réminiscence de Prienne à la tribune des Cinq-dents : a Je suis lo Dieu Mars!» dont le rusé Corse a dû bien rire après en s'assurant que ce n'était pas si bête que ça, au fond, et que la vérité prend partout ses droits, moine dans la rhétorique.

L'Empire ne me gâte pas mon Ponaparte au moins. Tenez, précisément, le Sacre à Notre- Dame de Paris... par le Pape! N'ètes-vous pas comme transportés d'on ne sait quel assentiment à l'acte brutal et, tout autre part, de tout autre homme, inqualifiable, de retirer la couronne(de Charlemagne !) (rentre les mains du pontife pour la-poser, lui, rien traditionnellement, sur la tète de sa qui'ole écrie.

« Je ne suis pas le Roi de France », regrettait-il, et toute sa vie témoigne do cotte respectueuse ot désillusionné » ambition. (Vêtait surtout Louis XIV qu'il entourait d'un culte, presque d'un fanatisme qui ne pont que faire honneur à la hauteur de son esprit. Il avait conscience de sa mauvaise éducation, de sa piètre

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ascendance. Fils etpetit-fils de petits robins locaux, lâché dès l'adolescence dans des guerres de clochers puis dans le gâchis sanglant de Paris, il avait, môme avant les camps, dû contracter ce débraillé moral, cette tenue tout juste, ce langage et ce geste cassants qui le suivirent jusqu'au tombeau.

Ses démêlés avec le pape, l'enlèvement cynique et l'espèce d'emprisonnement de ce dernier à Fontainebleau me sont odieux mais militent encore pour ma thèse. Catholique non pratiquant, mais très sincère, comme sa belle et simple mort l'a prouvé, il croyait avoir tout l'ait pour l'Eglise en restaurant le culte en France. Le pouvoir temporel n'apparaissait à ses yeux de Jacobin mal repenti que comme un abus, que dis-je, un sacrilège : « Mon royaume n'est pas de ce monde, etc.. » Et ce fin politique ne sentait pas que pour que le royaume des cieux soit prêché urbi et orbi, le prédicateur suprême doit ne pas avoir les mains liées et la bouche cousue. Subsidiairement le royaume des cieux, c'est, à parler politique alors, la domination morale de quelque homme de paix et de concorde, sauvegarde des mœurs, arbitre du droit

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des gens! Non, Napoléon ne comprit et ne pouvait comprendre ça, lui soldat de Tan II, que la poudre et la Marseillaise avaient assourdi dès les premières heures à un tas de bonnes raisons du temps passé — et futur! Mais que curieuses ces conversations patelino-menarantes entre ces Italiens, l'un un génie, l'autre un saint ! Et jamais l'amitié ne cessa entre ces hommes. Le Mémorial de Sainte-Hélène (quel livre ! le livre dit siècle, me disait un ami qui a raison) regorge, déborde des sentiments les plus filiaux, les plus touchants envers Pie VU, tandis que l'admirable accueil décerné à Home après Waterloo, à madame Mère et à la famille impériale fait éclater dans l'ancien captif de Bonaparte toute une paternité sublime indiciblement.

Ah, le Mémorial, ce qu'on y trouve! Hein?

la lutte avec Hudson Lowe, la lutte terrible à torréfier le foie, à« flétrir le cœur » comme «lisait Saint-.! ust, fou sympathique î La fierté ! l'orgueil clair et coupant, la riposte fulgurante et l'attaque irrésistible! D'aucuns sentimentaux regrettent de ne pas voir dans ce suprême testament, le moindre repentir au sujet du duc d'Enghiem Mais le jacobin, insensés! le quasi jaca-

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bin resté latent, qu'en faites-vous ? Et puis Bonaparte, s'il admirait nos grands rois, n'avait et ne pouvait avoir que haine et mépris pour les polichinelles fleurdelysés, princes du sang ou non, qui avaient laissé massacrer sans être à leur tête les géants de la Vendée et du Bocage.

Dans ce livre aussi l'homme est bien notre homme, le Français dirait-on, non d'aujourd'hui, mais du temps de nos grands-pères plutôt encore que de nos pères. Sobriété, tleur d'orange, eau de Cologne, comptes de ménage (ù savoir compter!) Et cette tabatière ancien régime ouverte, comme sa bibliothèque toute militaire, aux officiers anglais de la garnison de Sainte-Hélène, émus et fiers!

Et encore et enfin, quel veuf, lui ! Sa petite Louise qu'il embrassa si rondement lors de leur première entrevue officielle, la bonne grosse boulotte qui séait à son tempérament actuel, la mère de son fils le divin blondin, — plus rien d'elle ni de lui, que deux fades portraits! Ni vent ni nouvelle. Tout intercepté. L'emmurement vivant, lui aussi.

Pitié pour ces veufs-là, grands et autres.

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