DELIGNY, MATHILDE, DUMONTEL
Au lever du rideau, ils sont tous trois à table.
DUMONTEL. Allons donc , mon cher Deligny, encore une tasse de thé.
DELIGNY. Merci!
DUMONTEL. Comment merci 1 mais tu sais hien que depuis huit jours j'ai toutes les
peines du monde à te reconnaître. Quand je t'ai rencontré venant à Rouen pour ce procès en séparation, que tu dois plaider, j'ai retrouvé sur ton visage cet air de gaieté , de joyeuse humeur qui ne te quittait jamais autrefois ; et maintenant, lu es triste, silencieux , tu lèves les yeux au ciel, tu pousses des soupirs, cela devient très-inquiétant.
MATHILDE. Monsieur s'ennuie peut-être ici. Le séjour de notre ville a quelque chose
MAGASIN THEATRAL
de si monotone pour une personne liabituée aux distractions de Paris |
DUMONTEL. AllonsdoucI Roueu, uue viUe monotone! Rouen, la patrie de Géricault, de Boïeldieu et des deux Corneille I... voilà pour l'illustration... et pour les plaisirs, tous les jours, l'arrivée du chemin de fer ; on s'assemble au débarcadère, on calcule les minutes d'avance ou de retard de chaque convoi...
DELIGNY. C'est palpitant d'intérêt.
DDMONTEL. Et puis, tous les soirs , à sept heures, les théâtre?, le spectacle, où nous applaudissons à outrance quand nos affaires sont en hausse, et où l'on siffle quand on se trouve compromis dans quelque faillite... manière certaine d'intéresser les acteurs à la prospérité de notre commerce.
DELIGNY. Certainement, c'est un pays délicieux , et je vous assure , madame , que si vous ne me voyez pas cet enjouement, cette amabilité dont il serait de bon goût de payer votre gracieuse hospitalité , cela tient à des chagrins, à des peines de cœur.. . [Soupirant en regardant Mathilde.) Ah!
DUMONTEL. Tu devrais au moins me conlier cela.
DELIGNY. A toi! {A part.) Par exemple!
DUMONTEL. Sans doute ; je me rappelle qu'autrefois j'étais ton confident, ton Pylade.
DELIGNY. Oui, mais aujourd'hui tu ne me comprendrais pas. . . {A part.) Ou plutôt, il me comprendrait trop, le malheureux !
DUMONTEL. Bah! je te devine peut-être!
Il tire un^édaillon de sa poche, qu'il regarde à part.
DELIGNY. Que veux-tu dire?
DUMONTEL, à part. Je suis certain que pe portrait d'une belle inconnue... {Haut.) Enfin, libre à toi de nous cacher tes secrets; mais, je suis ton hôle, mon devoir est de te divertir, et c'est à cet effetquej'ai tout disposé pour une partie de pêche en batelet.
DELIGNY, avec sentiment. La pêche n'est pas ce que j'aime ; mais, n'importe, j'accepte avec plaisir, et si madame consent...
MATHILDE, à son mari. Vous nous accompagnerez, mon ami?
Ils se lèvent *.
DUMONTEL. Nou. .. j'ai des lettres à écrire à mon banquier, à mon agent de change ; au premier, pour lui dire de prendre des renseignements sur le second ; au second, pour (ju'il s'informe de l'état des affaires du premier, et à mon notaire enfin, pour qu'il les surveille tous les deux.
MATHILDE. Cependant, mon ami...
DUMONTEL. Et puis, j'ai mon abonnement au Siècle à faire renouveler; de la musique
* Deligny, Dumontel, Mathilde.
que j'ai demandée pour vous, chère amie ; il faut que tous ces ordres partent par le courrier de midi.
DELIGNY. Alors , tu n'as pas de temps h perdre ; ne te gêne pas, mon ami, ne te gêne jamais... nous pécherons sans toi.
MATHILDE. Mais, monsieur...
DUMONTEL. Eh ! mou Dieu î vous prendrez en passant le voisin Pastolol , le doyen des pêcheurs... il vous indiquera les bons endroits; et d'ailleurs, Deligny n'est-il pas mon bon, mon meilleur ami?
DELIGNY, lui prenant la main. Confiance qui m'honore... (à part) et dont j'aimerais à abuser.
DUMONTEL. Ainsi donc, c'est arrêté, c'est convenu.
DELIGNY, à part. Seul avec elle... honnête homme de mari!
DUMONTEL. En attendant , je vais initier Deligny aux mystères de la pêche ; tu verras, j'ai un assortiment de lignes, de filets, d'hameçons... tu choisiras; viens mon ami... Ma chère Mathilde, faites vos préparatifs.
Air : Que vois-je ? mon parrain !
Pour prendre des poissons , Songe à bien suivre mes leçons ;
Guerre à mort aux goujons, Aux ablettes, aux barbillons!
ENSEMBLE
Pour prendre des poissons, etc.
DELIGNY
Pour prendre des poissons, Oui, je veux suivre tes leçons ;
Guerre à mort aux goujons, Aux ablettes, aux barbillons!
MA1HILDE
Oui, nous obéirons...
Son ami suivra ses leçons ;
Mais n'est-ce qu'aux poissons Qu'il veut jeter ses hameçons ?
Deligny et Dumontel sortent par le fond.
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