Les mémoires de Henningus Frommeling 16011614
Les longues guerres du XVI" et du commencement du XVII* siècle remplirent les divers pays de l'Europe d'une foule d'aventuriers qui s'en allaient d'armée en armée, guerroyant pour le plus offrant, combattant pour toutes les causes, et n'ayant de fait ni patrie, ni foi, ni loi. Les rois de France avaient leurs retires et leurs lansquenets recrutés en Allemagne, les princes allemands et les rois d'Espagne avaient des bandes de condottieri italiens; les États de l'Italie estimaient les hallebardiers suisses ; un champ de bataille quelconque était une mêlée de vingt nationalités différentes.
Ces soudards, on le pense bien, ne se recrutaient point dans les classes élevées ou moyennes de la société. C'étaient, pour la plupart, des individus que la soif des aventures, l'espoir du pillage, l'amour d'une vie vagabonde, quelquefois aussi la misère, poussaient hors du pays natal. On les estimait pour leur intrépidité; on les craignait pour leur indiscipline. S'il s'en est trouvé, dans le nombre, doués d'autres qualités que de celles du soldat, on peut les tenir pour de rares exceptions.
On conçoit que ces gens-là ne laissaient pas les Mémoires de leur vie à la postérité. Que de choses pourtant ils auraient pu nous apprendre! Quels détails précieux pour l'histoire des hommes et des choses! Leurs récits de batailles, de sacs de villes, de tueries eussent été un peu prolixes peut-être, mais pleins de choses intéressantes. Ils faisaient beaucoup de chemin en leur vie, ces soudards, quand ils avaient le bonheur d'échapper aux mousquets des combats, aux poignards des rixes, à la peste des camps, aux suites de leurs excès. Ils auraient pu en conter long sur la v ie des grands capitaines, sur l'esprit public des pays où ils passaient, sur les souffrances des peuples. L'histoire de la civilisation tirerait bien son protit d'une série de révélations semblables.
Nous avons eu la chance de rencontrer les Mémoires d'un de ces av enturiers du commencement du XVII 0 siècle, les Mémoires d'un soudard lettré, écrivant en bon latin, sachant parfaitement ses auteurs classiques, et doué des meilleures qualités. C'est l'histoire d'un fort-en-
thème qui, fraîchement sorti du gymnase, s'est trouvé face à face avec les réalités de la vie et n'ayant ni sou ni maille pour attendre l'avenir, a été obligé de manger le dur pain de la servitude, et de livrer, au hasard, le soin de son existence. Après avoir souffert des ennuis de la domesticité, il se livre, nous dit-il, à la passion des voyages, mais poussé par la nécessité cruelle, il se voit forcé d'endosser la casaque du soldat. Pendant quelques années, il fait la guerre en Belgique, au service du roi d'Espagne, puis il reprend ses pérégrinations, vivant au jour le jour, faisant comme Gil Blas, tous les métiers, se raccrochant à tous les hasards, s'enrôlant tantôt sous les drapeaux de la république de Venise, tantôt sous ceux du roi de Suède, ou d'autres souverains. Il visite l'Italie en mendiant, l'Allemagne en compagnie de bohèmes comme lui, presque toujours dans le dénûment le plus complet, il souffre de la faim, de la soif, souvent il ne sauve sa vie qu'en s'adressant à quelque racoleur. En un mot, cette existence si accidentée est une véritable odyssée d'aventurier.
Malheureusement, les Mémoires qu'il nous a laissés n'offrent pas, nous devons l'avouer, tout l'intérêt qu'ils auraient pu avoir. Au lieu do nous fournir des détails sur lui-même, de nous raconter quelquesunes des innombrables aventures qui doivent lui être arrivées pendant vingt ans de courses vagabondes et de campagnes pénibles, il s'évertue à nous décrire sommairement les pays et les villes qu'il traverse, à relater brièvement les affaires de guerre auxquelles il assiste. En maints endroits, on prendrait ses Mémoires pour un traité de géographie.
Cependant, ils renfennent des parties intéressantes, et nous avons cru pouvoir en présenter une analyse. Nous laisserons parler quelquefois i'auteur lui-môme : nous avons reproduit textuellement tout ce qui regarde son séjour en Belgique. On n'y apprendra pas, il est vrai, grand'chose de neuf sur lus événements, mais la manière même dont il expose certains faits peut avoir une petite importance historique La relation de ses aventures personnelles est d'ailleurs une curieuse page de la vie militaire dans les Pays-Bas, à l'époque de nos longues luttes du XVI« et du XVII» siècles.
Le manuscrit dont nous extrayons cet article se compose d'un volume in-4o, de 534 pages, sans la table, d'une belle écriture : c'est l'autographe même de l'auteur. Nous l'avons acquis pour le compte de la Bibliothèque royale de Bruxelles, à la vente des livres de M. de Pélichy Van Huerne, à Bruges, pour la somme, plus que modeste, de 77 centimes, frais de vente compris. Il valait bien quelque chose de plus. Mal indiqué au catalogue, nous avons eu la chance de le voir échapper à l'œil nvestigateur des nombreux bibliophiles qui assistaient à cette vente.
Un mot encore. Ces Mémoires sont-ils inédits?
En présence de l'immense multitude de livres que l'imprimerie a produits depuis son origine jusqu'à nos jours, il est quelquefois bien dange-
reux d'oser affirmer catégoriquement que tel manuscrit n'a jamais été publié. L'histoire littéraire compte déjà quelques déceptions de ce genre. Nous nous bornons donc à déclarer qu'après avoir l'ait toutes les recherches que l'on peut raisonnablement exiger d'un bibliographe, nous n'avons trouvé nulle part la moindre trace du nom de Henningus Frommeling et de ses Mémoires. M. Fréd.-Laur. Hoffmann, l'un des plus savants bibliographes de notre époque, a bien voulu faire des recherches de son côté; comme les nôtres, elles ont été négatives. Nous croyons donc pouvoir admettre qu'ils sont inédits.
Nulle part, dans son livre, l'auteur ne donne des renseignements précis sur sa famille, le lieu de sa naissance, etc. Cependant il résulte de quelques passages qu'il doit être né vers l'année 1574 dans les environs d'Halberstadt et du village de Flechting, que ses parents n'étaient pas riches, enfin qu'il avait reçu une certaine éducation. Il avait 27 ans, à l'époque où commencent ses Mémoires.
Voici d'abord la dédicace et l'avis au lecteur.
» Au très-vaillant et très-noble seigneur Bouchard de Vellhcim, seigneur héréditaire de Harpke. et d'Osterau, etc.
» Une excellente coutume inconnue jusqu'aujourd'hui s'est introduite parmi les princes, les comtes, les barons et les nobles de toute l'Allemagne : celle d'envoyer leurs fils voyager en diverses contrées alîn d'étudier les langues, d'observer les mœurs des autres nations et d'acquérir par là un trésor de qualités et de savoir. Je sais qu'il y a plus de vingt ans, après la mort de votre père très-aimé, vous avez, avec le consentement de noble dame Marguerite de Saldern, parcouru la France et d'autres contrées, et que vous avez tiré de ces voyages le plus grand fruit quant à l'étude des langues et des autres sciences. Moi aussi, votre plus humble client et serviteur, poussé en partie par la nécessité et en partie aussi par le désir insatiable de voir du pays, j'ai parcouru ces mêmes pays, au prix de grandes fatigues et de dures souffrances et j'essaie aujourd'hui de publier le récit de mes pérégrinations. Je m'empresse de le dédier à votre seigneurie. Un doute cependant m'est venu : celui de savoir si mon œuvre est bien digne de paraître sous voire patronage : mais votre bonté et votre libéralité très-connues me décident. C'est pourquoi, je prie votre seigneurie de vouloir bien agréer mon livre comme témoignage de mon respect.
Cologne, 7 janvier 1624.
Henningus Frommeling.
Manu propria.
Au lecteur bénévole.
* J entreprends d'écrire le récit des voyages que j'ai faits pendant plus de vingt ans, voyages exécutés au prix d'immenses fatigues, de privations, de
souffrances ekle dangers. Je nie propose de décrire brièvement les régions, les provinces et les villes que j'ai parcourues, leur fertilité^ leurs .fleuves, les mœurs de leurs habitants, etc. Je n'ai pas l'intention de publier une nouvelle cosmographie, et je ne me vante pas d'une connaissance profonde des pays ; mais j'ai voulu me donner moi-même comme un exemple du triste sort du genre humain, montrer les misères auxquelles l'homme est sujet depuis le berceau jusqu'à la décrépitude ; m'offrir comme un type de pauvreté, dépeindre enfin, sous leurs sombres couleurs, les calamités dont ma vie fut remplie. Mais qui pourrait épuiser ce récit? Injures du temps, mauvais traitements, chaleurs, froidure, maladies, batailles, soucis et malheurs de toute espèce, la fortune marâtre a déversé tout sur moi. Comme un navire , au milieu de l'Océan est exposé à tous les périls avant d'arriver au port, l'homme doit, pendant sa vie, être livré aux misères et à l'adversité avant d'atteindre au but que Dieu lui destine. Je commence donc mon récit.
» Depuis longtemps s'est introduite partout, et particulièrement en Saxe, la manie d'écrire. Des hommes de la plus infime condition, sachant à peine joindre une lettre à l'autre, ambitionnent le titre d'écrivain, espérant par là (je ne sais à quel titre) arriver en peu de temps à de grands honneurs et à de grandes richesses. Brûlant du môme désir d'atteindre à la fortune, et poussé par mon père, je lis tous mes efforts pour parvenir. Donc, après avoir rapidement tâté des études élémentaires comme un chien de l'eau du Nil, après avoir appris tant bien que mal l'arithmétique et l'écriture, je fus recommandé à un noble, nommé Ludolphe de Bokenau, au diocèse d'Halberstadt. Je fus pendant quatre ans au service de cet homme, et je n'y eus pas la vie facile, à cause de son caractère fâcheux. Mais, étant sans doute moins habile que les autres secrétaires, je me laissai traiter avec trop de parcimonie et je ne pus entrevoir ni fortune ni avancement. Comme récompense de mon zèle et de mes loyaux services, j'obtins cependant la confiance et l'amitié de ce maître; cette faveur me fut peut-être plus nuisible qu'utile. Ne voulant pas végéter toujours, je cherchai secrètement une condition meilleure. Ludolphe s'en aperçut, et il n'épargna ni paroles, ni promesses pour me détourner de mon dessein et me retenir; mais voulant parvenir à tout prix, je n'écoutai rien et lis condition avec un autre seigneur.
» Mais je ne fus pas longtemps à m'en repentir, car au lieu d'un maître humain, j'avais rencontré un despote méchant et cruel, un homme qui accablait ses gens, non-seulement d'injures, mais même de coups ; c'était un vrai forcené, qui tout le long du jour rugissait comme un lion, et fulminait des paroles de colère. Notant pas accoutumé à une excessive sévérité, je supportai pendant quelque temps celte vie quoique avec beaucoup de peine, mais à la fin, ma patience et ma longanimité se lassèrent. Un jour, pour une cause des plus futiles, mon maître voulut me l'aire fustiger. Indigné d'un pareil attentat contre ma dignité d'homme et poussé par la colère, j'en vins aux mams avec lui et le chargeai d'une volée de coups de poing. Mais songeant ensuite au
•langer dont j'étais menacé chez an homme qui maniait lemousquel et l'épée, je pris la fuite et quittai ces lieux, quoiqu'il m'eût été facile d'y trouver un autre service et même de retourner chez mon ancien maître. J'abandonnai même, à mon grand regret, mon seul bien, mes vêtements.
» Ce n'est pas tout. Par un coup de jeunesse, et frappé d'une sorte de folie ; j'écrivis des lettres comminatoires que j'allais afficher la nuit, et au péril de ma vie, aux portes du château de mon ancien tyran. Cet acte d'audace devait le pousse;* à bout. Pour sauver ma vie, je me réfugiai dans des lieux retirés et me cachai clans les cavernes, fuyant tout commerce avec les hommes; quant à lui, s'adressant aux seigneurs voisins et même, à ce que j'ai appris, au duc de Brunswick, Henri-Jules, il fit de grandes démarches pour s'emparer de moi, mais, averti par un ami fidèle et dévoué, je me résolus à quitter ma patrie et à me rendre en exil. Je revins pendant la nuit à la maison paternelle et ayant recueilli une petite somme et quelques bardes, tout ce qu'on avait pu me donner par ce temps malheureux, je fis mes adieux à ma mère, à mes frères, à mes amis qui pleuraient à chaudes larmes sur mon malheureux sort, et le 15 mai 1601, je partis par des chemins détournés, ne sachant où j'allais porter mes pas. Le lendemain, j'arrivais à travers mille dangers au village deFleehting, où je rencontrai, à l'auberge, un certain Bartholomé Faber (Schmidt?) du duché de Juliers, qui se rendait en Prusse. Cet homme me fit une description merveilleuse de la richesse, de la population et des ressources de ce pays, il ajoutait en outre que l'on y estimait beaucoup les écrivains et les pédagogues. Séduit par ses manières engageantes, je lui proposai d'être son compagnon de voyage, ce qu'il accepta sans difficulté, et nous voilà tous deux en route. Nous arrivâmes d'abord à Garleben et ensuite à Parchim.
» Il y avait à cette époque, en Europe, et surtout en Allemagne, en Flandre, en Livonie et en Hongrie, de grandes agitations et la guerre y était allumée, Partout on enrôlait des troupes, partout on faisait des préparatifs militaires, partout on entendait résonner les armes. Le roi de Pologne, Sigismond, allait combattre son oncle, Charles, duc de Sudermanie, qui, sans aucun droit, s'était emparé de la couronne et du royaume de son neveu.
» Le duc de Brunswick, continuellement en discussion avec la capitale de son duché, comme son grand-père et son aïeul, avait rassemblé une grande armée et se flattait de réduire cette ville par la force. Mais les citoyens, pour conserver et défendre leurs antiques libertés, avaient pris les armes et s'étaient défendus avec tant de courage qu'ils avaient forcé leur ennemi à lever le siège après lui avoir fait essuyer de grandes pertes.
» En Flandre, la guerre qui régnait depuis plusieurs années entre le roi d'Espagne et les Etals de Hollande s'était rallumée avec fureur. Les Hollandais avaient en cette année battu les Espagnols dans une sanglante bataille (1); cinq mille hommes, dit-on, restèrent sur le carreau, sans compter la perle en prisonniers, parmi lesquels on comptait le grand amiral, le général
(1) La bntaille .te Niôuport, 2 juillet 4000.
en chef et d'autres personnages de marque; mais, après cette défaite, les Espagnols, loin de se laisser abattre, réunirent toutes leurs forces et investirent la ville d'Ostende, la plus forte citadelle de la Flandre, et poussèrent le siège avec la plus grande vigueur.
» En Hongrie, les Turcs, avec une armée formidable, avaient envahi l'empire.
» Au milieu de ce fracas des armes, je quittai ma patrie avec mon nouveau compagnon, et, comme je l'ai dit, je parvins avec lui à Garleben et ensuite à Parchim. •
Ce fut la première étape du pauvre exilé, et c'est là que commence l'histoire de ses longues pérégrinations. Il visite et décrit le Mecklembourg, la Poméranie et arrive au bord de la mer Baltique.
« Je n'avais jamais vu la mer, dit-il ; à son aspect, je restai muet d'étonnement et ne pus satisfaire mon admiration devant ce mouvement perpétuel des vagues; ravi de la beauté de ce spectacle, nous longeâmes, mon compagnon et moi, \o rivage pendant l'espace de plusieurs milles, en nous entretenant de chose et d'autre. Nous rencontrâmes une réunion de pêcheurs qui, jetant leurs filets dans la haute mer, se divisaient en deux groupes séparés par un long intervalle, et ramenaient ensuite, l'un vers l'autre, leurs filets jusqu'au bord. Nous prîmes grand plaisir à suivre ces opérations et à admirer la multitude de poissons qu'ils jetaient sur le sable, et entre autres des harengs qui, après une ou deux convulsions, mouraient là à nos pieds. Ces bons pécheurs, après avoir rempli leurs paniers , nous firent cadeau d'une quinzaine de poissons que nous acceptâmes avec reconnaissance. »
Les deux amis se remettent en route et arrivent 5 Colberg, port de mer sur la Baltique. En entrant en ville , ils font la rencontre d'un capitaine nommé Paul Canzeler, de Hambourg, qui vint, sans façon, leur offrir de les enrôler comme soldats dans l'armée de Charles duc des Ostrogoths (i). Ce racoleur s'y prit si bien, soit par lui-même, soit par ses collègues, que les deux voyageurs se laissèrent entraîner, et re\ôtirent, bon gré mal gré, la casaque du soudard.
Les voilà donc enrôlés : mais ils doivent encore arriver à leur destination. Deux vaisseaux bien armés se trouvaient dans le port de Colberg pour recueillir toutes les recrues et les transporter en Livonie. Par ordre du général, et du porte-enseigne nommé Félix Manteuffel, noble de Poméranie, il fut prescrit à tous les nouveaux soldats de se réunir à Colberg, au jour de la Saint-Jean. Ils étaient 300, sans compter les goujats et les femmes, et on les força de monter tous à bord des deux navires qui, à beaucoup près, ne pouvaient contenir un aussi grand nombre d'hommes.
(1) Plus tard Charles IX, roi de Suéde.
Les passagers étaient étroitement serrés et mal abrités. Dans ces
conditions, la traversée fut un vrai supplice, les injures et les coups pleuvaient sur ces hommes entassés. Pour comble de malheur, une horrible tempête les surprit ; les navires furent plusieurs fois sur le point de sombrer. Enfin, après quatre jours de souffrances et de dangers, Us abordèrent à Pernau en Livonie.
C'était là le lieu de rendez-vous général de l'armée du duc de Suède. Ce prince y passa en revue les cohortes qui lui arrivaient de toutes parts. Quand le tour de celle dont notre héros faisait partie fut venu, il voulut en exiger le serment militaire ; mais tous les soldats s'y refusèrent en demandant préalablement le salaire qu'on leur avait promis lors de leur enrôlement en Allemagne, et qui devait être payé endéans les trois mois. Mais pour les conquérants de ce temps-là, des soldats n'étaient que des mercenaires que l'on payait quand il y avait de l'argent dans les coffres, et que l'on battait quand la caisse était vide. C'est ce qui arriva à nos jeunes conscrits : en entendant leur protestation, le duc se mit dans une violente colère, les fit enfermer dans la citadelle, et là, les obligea, avec les plus terribles injures, à lui prêter serment de fidélité, les menaçant,en cas de refus, de les faire passer par les armes. Bon gré, mal gré, les pauvres diables jurèrent tout ce qu'on voulut. Après cette belle cérémonie, ils furent, pendant quinze jours, rompus aux exercices militaires, sous le commandement du comte Jean de Nassau ou de son lieutenant, Jacques HiU, Anglais d'origine.
Après quinze jours de fatigues et d'instructions, les enrôlés reçurent, au lieu du trimestre promis, un mois de solde, en monnaie de billon.
Cette paie, quelque ridicule qu'elle fût, devint pour eux une source de souffrances nouvelles. Jusque-là, on les avait nourris d'une manière passable, on leur avait donné du biscuit, des harengs, du lard et de la bière; mais dès qu'ils eurent reçu une solde, ils furent obligés de pourvoir eux-mêmes à leur subsistance. Or, on peut juger de la bonne chère qu'ils faisaient.
1/ armée, forte de 40,000 hommes, se mit en marche pour la conquête de la Livonie, et bientôt après, eut lieu la première rencontre de notre nouveau soldat avec l'ennemi. Il décrit longuement les misères, les souffrances de cette triste expédition, il fait un tableau navrant de ces marches forcées dans un pays humide, sous un ciel inclément, et décrit les privations de toute nature qu'il eut à essuyer. Cette campagne, dont le but était de s'emparer de la ville de Riga, ne réussit point et l'armée suédoise fit une retraite des plus désastreuses. Malade, mourant de faim, Frommeling et son compagnon obtinrent un jour de s'en aller ù la maraude pour essayer de pourvoir à leur subsistance. A travers mille dangers, ils passèrent en Courlande. Mais là encore, tout avait été dévasté; et après une journée entière de recherches, nos infortunés ne réussirent pointa trouver une miette de pain. Ils découvrirent pour-
tant enfin une maison habitée par un Hollandais qui eut pitié d'eux et leur fit donner à manger. Là, il arriva un incident qui jeta Frommeling dans une autre carrière.
Chez le Hollandais se trouvaient déjà cinq soldats suédois qui avaient pris possession du logis et s'y conduisaient en maîtres. Le lendemain de leur arrivée, ces soudards se disposaient à partir pour rentrer au camp : à cet effet, ils avaient pillé tous les vivres de leur hôte et en avaient formé une charge plus que suffisante pour eux, trop forte môme pour être transportée par eux seuls au camp. Frommeling et son compagnon prétendirent avoir leur part de ce butin et sommèrent les Suédois de consentir à un partage équitable. Ceux-ci s'y refusèrent. Alors, aidés du Hollandais qui se mit avec eux, nos héros prirent par force ce qu'on ne voulait pas leur donner de bon gré, et se rendirent avec leur hôte dans une demeure isolée, de l'autre côté du fleuve.
Ils y furent très-bien reçus par le maître qui était un Allemand, né à Lubeck. Il mit à leur disposition d'excellente bière, du miel et du pain, et de tout cela nos affamés confectionnèrent une soupe tellement délicieuse qu'ils en tâtèrent outre-mesure. Leur estomac, affaibli par un long jeûne, ne put supporter cet excès de bonne chère ; ils furent bientôt en proie à des douleurs intolérables et gonflèrent comme des tonneaux. Il n'y avait pas moyen de retourner au camp ce jour-là. Ils montèrent au grenier, se jetèrent sur le foin et finirent par s'endormir.
Mais l'hôtesse, qui probablement leur avait gardé rancune de cette gloutonnerie, était allée les trahir au camp du duc de Courlande, feudataire du roi de Pologne, en disant que deux espions suédois, ivres de bière, étaient dans sa demeure. Cinq ou six cavaliers y furent donc dépêchés de suite et arrivèrent au milieu de la nuit.
Ils envoyèrent un paysan, muni d'une torche, explorer le grenier où dormaient les maraudeurs. Ce pauvre diable, marchant sur la pointe du pied, fit une inspection minutieuse et arriva enfin au coin où ils étaient couchés. Mais Frommeling l'avait entendu et se hâta de réveiller son compagnon, soupçonnant qu'ils étaient victimes de quelque trahison. Il se leva, prit son épée et força le paysan à reculer plutôt qu'à descendre de l'échelle conduisant au grenier; son compagnon prit une grenade qu'il jeta et qui fit explosion. Tous deux se préparaient à faire une défense vigoureuse, quand ils aperçurent les cinq soldats qui les engagèrent à se rendre s'ils ne voulaient pas être brûlés tout vifs avec le foin du grenier. Les deux malheureux se voyaient entre le marteau et l'enclume. S'ils se rendaient, ils avaient en perspective le glaive ou le gibet; s'ils résistaient, ils avaient à craindre une mort horrible, car le grenier était déjà cerné par les paysans accourus des chaumières voisines.
11 se décidèrent instinctivement pour le premier parti, et après une capitulation honorable qui leur donnait la vie sauve, ils déposèrent les
armes et se rendirent. On les mit sur une charrette et on les conduisit incontinent au camp du duc où ils furent amenés en présence d'Henri Butteler, chancelier, et de ses lieutenants; là, on les interrogea minutieusement sur l'armée et les forces de Charles, sur ses projets et sur une foule d'autres choses; puis on les envoya à Candau sous l'escorte de quelques soldats. Ils y furent tenus en captivité pendant tout un mois, mais de manière cependant à pouvoir circuler librement à l'intérieur de la forteresse. Le commandant, nommé Jean Butteler, aimait beaucoup les allemands et traita très-bien ses prisonniers qui, en peu de temps, rétablirent tout à fait leur santé délabrée par les privations antérieures.
Quelque temps après, cependant, ils sentirent en eux un vif désir de liberté ; une circonstance favorable leur ménagea l'accomplissement de ce désir. Le secrétaire du duc, un allemand originaire de Brunswick, s "était rendu à Candau. Les prisonniers s'adressent à lui et le supplient de demander leur liberté au duc ; la demande fut accueillie et les démarches du secrétaire réussirent complètement. Le duc mit les deux captifs en liberté, leur fit donner des vivres et une attestation de leur capture.
Frommeling et son ami, comblés de joie, se remirent en route et se rendirent d'abord à Zobel, de là à Golding et enfin à Groben.
A un mille de cette dernière localité, ils firent la rencontre d'un seigneur, nommé Gérard a Raden, avec lequel ils lièrent conversation. Ayant appris que Frommeling avait une belle écriture, il lui offrit de le prendre pendant quelques mois à son service pour l'aider dans les nombreuses occupations que lui créait en ce moment le prochain mariage de sa sœur. La proposition fut acceptée avec joie et les deux amis, devant se séparer, se firent les adieux les plus touchants.
Frommeling resta donc quelques mois dans la maison de ce seigneur, faisant des écritures et dirigeant les affaires domestiques. Il sut s'y rendre tellement utile, que son maître lui fit toutes les offres imaginables pour le retenir à son service.
Mais Frommeling avait peu de sympathie pour les habitants de cette contrée, il n'aimait ni leur langage, ni leurs manières un peu barbares, le climat lui parut froid ; pour une foule de motifs, enfin, il demanda son congé, et le 4 mars 1602, il quitta Groben, se remit en route et arriva à Libau, une ville charmante, où les Hollandais et d'autres étrangers possédaient de somptueux comptoirs. Après trois jours de marche, il atteignit les frontières de la Prusse.
Il traverse Memel, visite Kœnigsberg où des racoleurs lui offrent de nouveau des primes pour l'enrôler dans les troupes du roi de Pologne; mais il venait d'échapper à trop de dangers pour avoir grande envie de se remettre à guerroyer dans ce triste pays d'où il avait eu la chance de revenir. Cependant, il ne voulait point renoncer à l'état mili-
taire; il avait au contraire le désir de le reprendre bientôt. Mais il voulait essayer ailleurs; et, après mûre délibération, il résolut d'aller dans les Pays-Bas, combattre sous les drapeaux du roi d'Espagne. C'était une excellente occasion d'apprendre une langue nouvelle et de se perfectionner dans le métier des armes.
Pour accomplir ce dessein, il reprend le bâton de voyageur, traverse la Prusse, la Westphalie, le duché de Juliers, et arrive enfin dans le Brai>ant. Nous allons maintenant lui laisser la parole.
« Le Brabant, dit-il, est une grande contrée portant le titre de duché et renfermant plusieurs villes très-antiques et très-puissantes. Il avait autrefois son souverain particulier; le dernier a été Charles, duc de Bourgogne, qui périt à la bataille de Nancy, en Lorraine, en laissant une fille unique qui épousa plus lard Maximilien 1er, empereur. C'est de cette manière que la maison de Bourgogne passa dans celle d'Autriche.
»Le Brabant est en ce moment sous la domination du roi d'Espagne. C'est un pays admirablement cultivé, couvert de beaux pâturages nourrissant un bétail suffisant non-seulement aux besoins de la contrée, mais pouvant encore servir à alimenter les contrées voisines. Les habitants sont avides de gain, subtils et ingénieux, affables et de bonnes mœurs; acceptant la fortune avec calme et supportant l'adversité avec patience; très-belliqueux et très-experts dans l'art militaire. Cette province, en effet, entre toutes les provinces de la Cermanie inférieure, a été pendant quarante ans le théâtre d'une guerre continue, et a subi des pertes immenses par les saccagements et les exactions.
» Maastricht est une ville très-forte du Brabant et que la Meuse divise en deux parties, dont l'une s'appelle Tricht, et l'autre Maes. Tricht est soumise à l'évéque de Liège, et Maes au roi d'Espagne. Les habitants en sont industrieux et adonnés au commerce qui est florissant à cause de la situation favorable de la ville sur un beau fleuve.
» De Maestricht, je me rendis à Tongres et de là à Saint-Trond.
» Tongres est une petite ville, mais c'est, dit-on, la plus ancienne de tout le Brabant. Elle fut bâtie par les Tungri, peuple barbare qui, selon les historiens, fut converti à la foi chrétienne par saint Materne. Cet apôtre y fixa son siège épiscopal, qui depuis fut transporté à Maastricht et enfin à Liège.
» Saint-Trond, ville forte et populeuse, est, ainsi que Tongres, soumise à l'évéque de Liège. De Saint-Trond, je parvins à Diest, forte et jolie ville, ancienne résidence des princes d'Orange qui y possèdent un bel hôtel, presque détruit aujourd'hui par les injures du temps. Un parc entouré de murs y est contingu : on y voit encore de profondes cavernes dans lesquelles le prince nourrissait des bêles féroces, des lions et des ours. La ville est agréable, on y jouit d'un air excellent. La rivière qui la traverse s'appelle l'Emer (Denier).
De Diest, je fus à Herenthals, ville du Brabant assez forte. Elle avait alors
pour gouverneur le comte Frédéric de Bergh, qui commandait, outre une partie de cavalerie espagnole, six compagnies de fantassins.
» J'arrivai en cet endroit , harassé de fatigue après ce long et pénible voyage, mes habits tombaient en lambeaux : je n'avais d'autre ressource que de m'engager au service de quelque nouveau prince. Je nourrissais cette pensée en m'acheminant vers les murs de la ville, lorsque tout à coup je rencontrai un vieillard vénérable, à la barbe déjà blanchissante, qui vint à moi, me questionna sur ma personne et mon voyage. Ce vieillard était l'official de la première compagnie du comte Frédéric. Je lui donnai tous les renseignements qu'il désirait avoir, lui fis pari de mon désir et m'arrangeai avec lui séance tenante. Je reçus pour arrhes un écu d'argent, j'allai revêtir mon uniforme, et me voilà soldat du roi d'Espagne.
» Quinze jours après la Pentecôte, deux déserteurs vinrent avertir le comte Frédéric que Bréda, — importante forteresse du Brabant dont les Hollandais s'étaient emparés par stratagème il y a quelques années, — n'avait en ce moment qu'une faible garnison, et qu'elle pouvait facilement être réduite sous l'obéissance du Roi. Le comte se hâta de rassembler toutes les troupes des localités voisines et nous marchâmes vers, cette ville. Mais nous arrivâmes trop tard, l'entreprise échoua et la petite armée dut rentrer au camp.
» Enfin, vers la Saint-Jean, l'ennemi fit mouvoir des troupes, les drapeaux se déployèrent, la trompette guerrière retentit : nos cohortes se rassemblèrent de toutes parts, nous allions prendre position près deTermonde. Là, un camp fut tracé ; on retourna les sillons, au grand désespoir des laboureurs, on creusa des fossés et l'on éleva des parapets.
» Dans le camp, vinrent nous rejoindre deux légions d'Italiens, recrutées en Italie par le marquis Ambroise Spinola, une légion d'Allemands commandée par le duc de Luxembourg et deux compagnies de Suisses. Tous ces mercenaires étaient des soldats d'élite, bien exercés et prêts à combattre à toute heure.
» L'ennemi tenta un coup décisif. Il se lança audacieusement dans le Brabant avec toutes ses forces, dans le but de nous forcer à accepter la bataille. Mais voyant qu'il ne pouvait nous y contraindre et qu'il était impossible de nous assiéger dans notre camp, il plia bagage, sortit du Brabant, alla en C.ueldre bloquer la ville de Graftiem, et se mit à faire le siège de cette forteresse avec beaucoup de vigueur.
» L'amiral, général en chef, qui l'année précédente avait été fait prisonnier de guerre venait d'être rendu à la liberté moyennant une forte somme d'argent. Mais à son retour, il devint suspect ; on disait, qu'en traitant de sa rançon, il avait été gagné par le prince Maurice. En effet, s'il l'avait voulu, il eût facilement délivré la ville et entravé le siège, mais il ne fit aucun mouvement. Enfin, après beaucoup de retard, notre corps d'armée arriva en vue du camp ennemi et fut reçu par une grêle de boulets. Nous eûmes à subir des attaques continuelles, la nuit et le jour, mais toutes ces escarmouches se faisaient en pure perte, car on ne tenta aucun effort sérieux pour la levée du
siège. La garnison, cependant, accomplissait dos actes de vaillance et battit plusieurs fois l'ennemi ; notre inexplicable inaction semblait, en quoique sorte, lui avoir donné le courage du désespoir.
» Dans une de ces attaques, je fus fait prisonnier, mais je m'esquivai miraculeusement. Voici comment :
» N'ayant pas un sou pour acheter des vivres, je m'étais éloigné à une petite distance du camp et j'arrachais des racines dans un jardin, quand cinq Français, du parti ennemi, fondirent sur moi à l'improviste. J'étais sans armes, il fallut me rendro immédiatement.
» Ils me firent traverser une grande plaine au pas de course, afin de no. pas être vu des nôtres, nous rejoignîmes une troupe de leurs compagnons et d'autres prisonniers dans un endroit caché où se trouvait le riche butin qu'ils avaient recueilli. Nous atteignîmes ensuite tous ensemble une rivière de profondeur médiocre, sur laquelle ils jetèrent des poutres. Les uns se mirent à conduire les chevaux à l'autre rive, par un endroit guéable ; les autres passaient la rivière, un à un, par le pont improvisé,
Remarquant qu'ils s'occupaient bien plus de leurs chevaux que de leurs captifs, j'épiai leurs actions, et j'attendis qu'ils fussent tous passés, à l'exception d'un seul. Quand le dernier de tous se fut aventuré sur la poutre, je le suivis de près, et en un clin d'œil je le précipitai dans la rivière; puis, retirant vivement Ja poutre, je m'enfuis de toute la vitesse de mes jambes, et, après plusieurs détours, je rejoignis les nôtres.
» Vers ce temps-là, les vétérans de notre armée commencèrent à se soulever, à cause du manque de subsistances et d'un injuste retranchement de solde ; et, comme il n'y avait aucun moyen de les satisfaire, un grand nombre d'entre eux firent défection ouverte, se révoltèrent en plein camp, et, tournant la bride, ils s'apprêtèrent à aller ailleurs porter les armes contre nous. Les Italiens, qui dans leur pays n'avaient pas été accoutumés à cette vie de privations et à cette rude discipline militaire, tombaient comme des fleurs atteintes par le froid; diverses maladies se mirent parmi eux, et ils succombaient de la manière la plus triste; une partie de ceux qui restèrent valides passa chez l'ennemi, une autre prit la fuite et retourna en Italie en passant par l'Allemagne. De sorte qu'en six semaines ces magnifiques légions, rassemblées au prix de tant do sacrifices, furent détruites et dispersées.
» Voyant l'armée ennemie s'accroître de jour en jour aux dépens de la uôtre, l'amiral abandonna les assiégés à leur sort et quitta ses positions. En ce moment-là, le camp reçut la visite de l'archiduc Albert. Il passa à cheval la revue de l'armée et, parlant lui-même à chacune des légions, il leur promit de payer dans un bref délai la solde arriérée. Mais l'événement ne suivit pas la parole.
» Fatigués de toutes ces vaines promesses, nos soldats passaient aux rebelles par compagnies entières. Il en résulta que nous dûmes prendre la fuite devant un ennemi que, peu de temps auparavant, nous eussions pu nous-mêmes réduire facilement à une semblable extrémité. Ce n'était plus un seul ennemi
•juc nous avions à craindre maintenant; nous en avions deux, et «les plus terribles, à combattre; car le nombre tics mutinés s'était accru à tel point qu'ils n'hésitaient plus à attaquer notre armée entière. Ces coquins (nebu- Urnes) usaient envers nous de la plus grande cruauté ; si quelqu'un des nôtres tombait en leur pouvoir et se refusait de se joindre à leur parti, on lui coupait impitoyablement les oreilles, le nez et les bras.
» Vers la Saint-.Michel, le général en chef s'apercevant que les mutinés nous assaillaient autant que l'ennemi lui-même, que les vétérans avaient déserté le drapeau, que de nouvelles maladies décimaient ce qui lui restait de troupes, que l'armée enfin se fondait à vue d'œil , nous permit de rentrer dans nosquartiers 'd'hiver. Pour ma part , je ine rendis à Erkelens avec quelques compagnies de cavalerie sous le commandement de Henri de Bergh.
» l'eu de temps après, on apprit que Maurice avait pris la ville de Grave, et que la ville d'Oslende était rigoureusement assiégée ; mais que tous les efforts des assaillants se brisaient contre le courage des défenseurs.
» Pendant l'hiver, les Hollandais, ayant réuni leurs forces à celles des mutinés, se jetèrent sur le duché de Luxembourg qu'ils dévastèrent complètetement. La garnison d'Hoochstraeten se rendit spontanément aux rebelles qui occupèrent cette place après avoir chassé le commandant et sa famille. Ils s'emparèrent encore du château de Karpcn.
» L'an 1G03, après le carnaval (posi bacchanalia), un ordre de départ arriva à Erkelens ; notre corps se mit en route, traversa le Hrabant jusqu'à Maestricht et de là jusqu'à Diest," où il resta quelques mois pour attendre la jonction des nouvelles troupes, après quoi on alla faire le siège de la ville d'Hoochstraeten. En effet, avant d'oser rien entreprendre contre l'ennemi , il fallait commencer par réduire les rebelles à l'obéissance ou en finir avec eux.
i L'amiral, général en chef de l'année, se démit de ses fonctions, \ers celle époque. C'était un homme déjà courbé par la vieillesse et qui d'ailleurs, pendant ses quelques années de service, n'avait guère obtenu de succès. 11 se retira en Espagne. Ou le romplaça par Frédéric, comte de Bergh, oncle du comte Maurice, parenté qui le rendait suspect à tout le monde.
» Les forces ayant été rassemblées, les légions, infanterie et cavalerie, se réunirent à Hoochstraeten. Le baron de Meskirch y conduisit un régiment tout entier recruté en Allemagne. .Notre armée pouvait s'élever au chiffre de 10,000 hommes. Le siège fut vivement pressé, mais les assiégés, qui étaient au nombre de C00, tous vétérans et rompus à la discipline, résistèrent avec vigueur et nous causèrent de grandes perles. Le jour et la nuit, ils ne cessaient de nous envoyer des bombes et de nous harceler.
» La place de Hoochstraeten est située dans une plaine et si bien entourée de fossés et de remparts que l'on aperçoit à peine les toits de la ville. Chaque angle est muni d'une tour très-élevée, d'où les rebelles tiraient à l'aise et faisaient un grand carnage des nôtres. Autour de la ville régne une belle plaine qui offrait encore aux assiégés du grands avantages pour la défense.
» Le siège fut continué pendant un mois et quelques jours. Durant cet intervalle, pour faciliter l'attaque, nous travaillâmes â détourner une rivière qui passe par la ville ; mais tous nos efforts furent inutiles. Telle était la fureur et l'audace de ces hommes, qu'ils se jetaient sur nous comme des chiens en ragés, tuaient ou blessaient tout autour d'eux, à tel point que le camp fut bientôt rempli de blessés, dont la plupart périrent misérablement; car les chirurgiens, insuffisants en nombre, ne pouvaient aller de l'un à l'autre soldat pour lui donner les secours immédiats; c'était un spectacle désolant que de voir les plus robustes gens, atteints souvent d'une blessure légère, mourir la tristement, faute de secours, et dans les plus intolérables souffrances.
» Après un mois de siège, les rebelles, voyant enfin qu'ils ne pouvaient plus tenir, envoyèrent secrètement une députation à Maurice et le sollicitèrent, avec les prières les plus instantes, de leur envoyer du secours, sinon qu'ils seraient obligés de se rendre bientôt à discrétion. Maurice les écouta favorablement, rassembla un corps d'armée, marcha vers notre camp et envoya un trompette pour nous annoncer son arrivée et nous sommer de lever le siège.
» A cette menace, notre général fut effrayé, et, malgré les réclamations des troupes, il leva honteusement le siège, abandonnant dans le camp un grand nombre de soldats, à moitié mourants, nu mutilés, tous ceux enfin qui ne pouvaient se tenir sur pied ; car les moyens de transport étaient tout à fait insuffisants.
• Les rebelles, s' étant aperçus que nous quittions notre campement, firent une sortie et se ruèrent sur nous avec impétuosité. Il tuèrent entre autres un certain baron qui servait dans la cavalerie ; mais, repoussés par les nôtres, ils se retirèrent dans la place, emportant le cadavre de ce baron, et ne le rendirent que moyennant une forte rançon.
» Se jetant ensuite sur notre camp abandonné, ils transportèrent tous nos blessés dans un endroit et se préparaeint â les tuer jusqu'au dernier, quand Maurice, ayant appris leur dessein, empêcha cet acte de barbarie. Il envoya des troupes pour protéger les malheureux blessés, puis, ayant fait arriver des voitures, il les fit tous transporter â l'hôpital de Breda, où ils furent pansés et soignés. Ceux qui guérirent reçurent de lui des vêtements et des secours et purent aller à leur gré. Cette bonne action attira au prince l'amour des sol- . dats et il s'est acquis par là des louanges éternelles.
» La place de Hoochstraeten ayant été délivrée, Maurice tourna ses regards vers la ville de Bois-le-Duc, dont les habitants, après avoir chassé la garnison qui s'était mutinée, faisaient eux-mêmes la garde de leurs remparts. Cette circonstance augmentait l'espoir de Maurice et le détermina â tenter immédiatement d'en faire le siège. Il se rendit donc, à marches forcées, de Hoochstraeten à Bois-le-Duc.
» Mais Frédéric de Bergh avait appris ce projet; à l'heure même il lève le camp et marche vers Bois-le-Duc, où amis et ennemis arrivèrent en même temps. Maurice, à son tour, voyant venir aux assiégés les troupes auxiliaires, pressa le siège, fit élever des batteries et élever des circonvallations.
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» Bois-le-Duc est une ville très-forte, située en plaine, entourée de vastes marais, qui forment un grand obstacle aux assiégeants et une forte défense pour la ville. Elle est si bien défendue, par ses fossés pleins d'eau, et ses remparts, qu'elle peut braver l'ennemi le plus puissant. Pendant la saison d'hiver, les inondations, qui la ceignent de toutes parts, la font ressembler à une presqu'île. A cette puissante défense, ajoutez l'union régnant entre les habitants, union plus puissante encore que toutes les défe'nses. C'est par cette union que les bourgeois de la ville surent, pendant toute la durée de la guerre, préserver leur ville de toute surprise et de toute attaque.
» Depuis plusieurs années, le prince Maurice convoitait ardemment la possession de cette ville ; il ne doutait point qu'après l'avoir prise tout le Brabant tomberait en son pouvoir : il entreprit donc sur elle un violent coup de main, et se mit à la canonner avec une forte artillerie ; mais les nôtres, par des attaques continuelles, paralysèrent tous ses efforts et mirent tout en œuvre pour faire lever le siège. Vivement désappointé, Maurice redoubla sa canonnade et causa de grands dommages aux édifices : il arriva même un fait assez extraordinaire. Un boulet de canon vint abattre le gibet qui se trouve au milieu de la place et tua en même temps un charpentier et une vieille femme.
» Nous avions avec l'ennemi des escarmouches continuelles et des perles réciproques. Mais ce qui était pour nous un grand désavantage, c'est que l'on ne permettait qu'à un très-petit nombre de soldats de pénétrer en ville pour se rendre à leurs postes, et pour en revenir ils devaient faire le tour des remparts. Les bourgeois se fournissaient eux-mêmes de vivres, mais ils ne voulaient ni accepter de garnison, ni même permettre à des soldats de traverser la ville, avant l'arrivée de l'archiduc.
» Ayant appris cela, l'archiduc, qui n'ignorait pas que la possession de cette ville était le salut du Brabant tout entier, se mit à l'instant en route, se rendit à Helmont et delà à notre camp, où il fut reçu aux acclamations de toute l'armée. L'ennemi, à qui les salves d'artillerie apprenaient la présence du prince, exécuta de son côté une bordée générale, déchargeant ainsi sa colère sur la ville et sur le camp.
» Le lendemain, l'archiduc, ayant convoqué auprès de lui les magistrats de la ville, leur reprocha avec, beaucoup de véhémence d'avoir repoussé une garnison, et de refuser le passage de la ville à ses soldats. Il alla jusqu'à les traiter de rebelles. Mais les uiagistrats se disculpèrent parfaitement : prétendant n'avoir agi ainsi que pour éviter de plus grands dangers. Ils n'avaient, disaient-ils, jamais refusé de recevoir garnison, pas plus qu'ils ne le refuseraient à l'avenir, si l'on voulait bien leur concéder des défenseurs qui prissent en considération et les intérêts du Koi et le salut de la ville.
» L'archiduc écouta les excuses des magistrats et ne les désapprouva point. Cependant, il fut loin d'avoir pleine confiance, et il s'étudia en secret à trouver le moyen de donner une garnison à la ville. Pour détourner les soupçons, il l'essaya sous prétexte de faire l'attaque d'un ouvrage avancé des
ennemis. Il exposa dune aux magistrats sou dessein et leur demanda le passage pour quelques troupes et quelques canons; la permission lui en fut accordée.
■ Vers le milieu de la nuit, un détachement de soldats, élus par le sort et bien disposés au combat , firent leur entrée en ville et dirigèrent des canons vers le retranchement dans lequel, croyaient-ils, s'étaient logés nos mutinés. Nous nous mîmes à le canonner si vivement, que ses défenseurs perdirent courage, et, allumant un grand feu, demandèrent du secours. Pendant ce temps, les nôtres attaquèrent d'un autre côté encore le camp des ennemis. Mais les soldats de Maurice ne se laissaient pas surprendre ; ils coururent au secours de leurs compagnons et défendirent vigoureusement leurs retranchements.
» Le combat dura depuis minuit jusqu'au milieu du jour; des deux côtés, l'artillerie fit un vacarme épouvantable. L'archiduc Albert voyait tout du haut remparts, et sa présence ne contribua pas peu à donner du courage et de l'ardeur au soldat.
i) A notre grand avantage, le retranchement attaqué par nous était dépourvu d'artillerie, mais, tout à coup, l'ennemi réussit à y apporter de son camp deux pièces du plus fort calibre. Pointés avec adresse, ces canons causèrent inopinément de grands ravages dans nos rangs. L'archiduc Albert, voyant qu'il perdait ainsi beaucoup de monde, sans résultat aucun, fit sonner la retraite. La pluie, qui n'avait pas cessé un instant de toute la journée, nous avait, d'ailleurs, singulièrement contrecarrés dans notre entreprise, et il parait que l'ennemi avait perdu un plus grand nombre d'hommes que nous.
» Après avoir eu un peu à manger dans la ville même, nous dômes retourner, harasses et mouillés, dans notre campement ; car l'archiduc ne voulait pas que les habitants s'aperçussent qu'il avait des soupçons sur leur constance et leur fidélité. Mais, quelques jours après, il prétendit de nouveau qu'il était besoin de fortifier un point menacé, il introduisit des troupes dans la ville, et, cette fois, elles y restèrent.
d Maurice s'aperçut bientôt que la ville avait accepté une garnison, et que son espoir était détruit. Il plia bagage, incendia son camp et partit.
> Il serait impossible de décrire l'explosion de noire joie, à la vue du départ des ennemis. Notre camp, en effet, par suite des pluies continuelles, était rempli de malades, et, après tant de fatigues et de veilles, nous soupirions ardemment à rentrer dans un quartier d'hiver. On nous gratifia chacun d'un mois de solde, et nous nous retirâmes dans nos cantonnements respectifs.
» En cette année, et, si je ne me trompe, vers le mois de mai, nos mutinés, s 'étant audacieusement emparés de trois ou quatre canons, pénétrèrent jusqu'à Cologne, et, s'étant portés de ce côté du Hhin, près de Deutz, ils se mirent à attaquer celte ville avec impétuosité. Mais les bourgeois, exaspérés parcelle inqualifiable agression, tournèrent quelques canons du côté de Deutz,
et dirigeaient leurs coups vers une maison où, disait-on, les chefs des rebelles étaient en train de boire. Ils pointèrent avec un bonheur tel que leurs boulets fracassèrent les pots sur les tables, tuant du même coup quelques-uns des buveurs. En même temps, les magistrats firent sortir de la tille des troupes qui, traversant le Rhin, les forcèrent à prendre la fuite. Le coup de main, tenté par ces coquins, était certainement d'une audace telle qu'il n'eût pu être exécuté que par un général à la tète d'une puissante armée.
» Le siège d'Ostcnde se poursuivait toujours avec de grandes pertes de part et d'autre. Les Espagnols avaient essayé de bloquer complètement la ville et d'empêcher l'arrivée des subsistances et de secours en hommes, mais ils n'y avaient pas réussi.
» L'an 1004, le G de janvier, on apprit de la Gueldre, que le prince Maurice avait concentré des troupes auprès de Wachtendonck, dans le but de tenter quelque stratagème surStralen, ville voisine. Pour prévenir ce dessein, nous fûmes envoyés au secours de cette place, au nombre de cent hommes, pris dans mon bataillon. Nous partons, la nuit, par un froid rigoureux, et nous arrivons le premier jour à Wertheim, et le lendemain à Rurcmonde. De là, un bateau nous conduit à Venloo d'où nous partons, par une nuit affreuse, pour nous rendre à Slralen.
» Wertheim est une ville médiocre, mais bien défendue par des remparts et des fossés. La plupart des habitante sont des tisserands et confectionnent une toile très-estiméc.
» Ruremonde, la capitale de la Gueldre, est une ville assez grande et assez belle, située sur la Meuse et munie de murs et do remparts. Elle possède de très-beaux édifices, mais elle a bien souffert pendant la guerre, et surtout de la part des rebelles, qui pendant quelque temps y ont tenu garnison.
» Venloo est une très-jolie ville, située sur la Meuse, et quoique petite, elle est bien peuplée. Elle est la résidence habituelle du comte Herman de Bergh, gouverneur pro tempore de la Gueldre.
» Stralen, après Erkelcns, la plus petite ville de toute la Gueldre, est située au milieu des champs et ceinte de murs et de remparts. On dit que pendant toute la durée de la guerre elle est restée constamment fidèle au parti du Roi.
» En ce temps, un cavalier hollandais arriva à Stralen comme pour y accomplir un acte de grande importance. S'adressant à l'officier du corps de garde, il lit semblant de lui présenter une lettre, mais saisissant tout à coup un pistolet, il lui tira une balle à bout portant et s'enfuit.
» Après un mois d'attente en ce lieu, voyant que Maurice n'exécutait aucun des desseins qu'on lui prêtait , nous retournâmes à nos quartiers d'hiver, par la même voie que nous étions venus.
» Vers le mois d'avril, l'ennemi introduisit en Flandre de nombreux corps d'armée et investit avec une grande rapidité Ysendyck, place très-forte qu'il assaillit avec tant de vigueur qu'elle tomba bientôt en son pouvoir. Craignant que la prise de cette forteresse ne donnât à l'ennemi l'idée de tenter de plus hautes enlrepiises, craignant surtout qu'il ne mît le siège devant le port de
l'Écluse, les royalistes se hâtèrent d'envoyer en cette ville quelques centaines de chariots chargés de vivres et d'en augmenter la garnison. Mais Maurice s'était également hâté : il investit la ville et lui envoya un trompette pour lui faire sdhimation de se rendre.
» Après s'être acquitté de son message, en sonnant du clairon, selon la coutume, le parlementaire attendait la réponse, lorsque tout à coup il tomba frappé d'une balle. Indigné de cet odieux attentat au droit de la guerre, Maurice se fit livrer le meurtrier qui fut immédiatement pendu â Une potence élevée sur le lieu même du crime. Après cela, le prince fit de nouveau proposer, dans toutes les formalités, la reddition de la place. Mais elle refusa de se rendre. Alors le siège reprit son cours et la ville fut vivement attaquée.
» Nos rebelles déployèrent une grande activité pendant celte expédition , et nous donnèrent beaucoup de besogne. Après avoir coopéré autant que de besoin au siège delà ville, ils se joignirent aux troupes hollandaises et, quittant la Flandre, ils entrèrent dans le Brabant, dévastant et brûlant tout sur leur passage. Enfin, ils parvinrent â Termonde, ne doutant point de s'en rendre les maîtres.
» Termonde est une ville d'un grand circuit, mais faiblement peuplée et paraissant inhabitée. Au centre, elle est traversée d'un long mur qui la divise en deux parties. Dans la première, on compte trois couvents de religieuses, la seconde est habitée et compte quelques toeaux édifices.
» Il y avait en ce moment-là à Termonde, outre une foule de paysans qui s'y étaient réfugiés pour échapper aux cruautés des rebelles, trois ou quatre compagnies d'infanterie sous les ordres du comte Frédéric de Bergh. Cette petite garnison sufiisait à peine pour défendre la Ville et résister aux attaques des rebelles.
» Le comte ayant remarqué, une nuit, que les rebelles méditaient une tentative, soit un assaut, soit quelque chose de semblable, nous fit abandonner une partie de la ville et nous réunit dans la partie défendue par les murs, ordonna de renforcer les portes par des fascines et de la terre, et de construire des remparts avec des arbres coupés, autant qu'on put le faire en si peu de temps, et nous attendîmes ainsi de pied ferme l'arrivée des assaillants.
» En effet, vers le milieu de la nuit, les rebelles, passant au-dessus des remparts, envahirent à grands cris une partie de la ville que nous avions évacuée, et se crurent maîtres de la ville entière. Ils arrivent jusqu'au mur, où, selon les ordres du comte, nous nous tenions dans un profond silence ; quand ils sont à une portée de pierre de notre retranchement, un signal se donne, ils reçoivent à bout portant une décharge de mousqueterie, une grêle de pavés et de tout autre projectile, ce qui nous tombe sous la main. Ceux qui ont osé escalader le retranchement sont repoussés, tués ou mis en fuite. Ùn grand nombre de rebelles reçurent là leur solde définitive et ne molestèrent plus l'archiduc.
» Cet échec mit les assaillants dans un véritable transport de rage, et
ramenant leurs canons à travers les retranchements, ils se mirent à canonner furieusement les portes et les murs. Mais voyant l'inutilité de leurs efforts, ils entrèrent dans un monastère*près de la porte, nommé Zu dem Weisses, et se mirent à tirer delà sur les places de la ville avec une telle vigueur, que l'on courait le plus grand danger en osant 3*y aventurer. Cependant nous repoussâmes toutes les tentatives.
» Le combat dura depuis le milieu de la nuit jusqu'au lendemain trois heures après-midi, et pendant tout ce temps on se battit vigoureusement de part et d'autre. Enfin nos ennemis furent convaincus qu'ils perdaient leur temps et leurs peines à assiéger la ville*, ils mirent le feu au couvent et tournant sur leurs talons, ils déguerpirent et se jetèrent sur les villages environnants. Ils incendiaient les églises, les tours, les maisons et même des châteaux et des villages tout entiers. Ils s'en allèrent du côté de Bruxelles, et tout proche des faubourgs, ils eurent l'audace de mettre le feu à une brasserie ; nuit et jour ils infestaient la ville.
A la vue des irréparables dommages soufferts par le pays, et ému de pitié par les plaintes et les prières de ses sujets, Albert composa avec les rebelles, quoique jusque-là on n'eût pu l'amener à traiter avec eux.
» C'était en effet une chose déplorable que de voir ce prince puissant descendre jusqu'à pardonner et payer une rançon à des brigands qui venaient de dévaster tant de provinces, dépouiller de leurs biens et de leur vie une foule de pauvres paysans, et qui avaient commis des sacrilèges, des homicides et des forfaits de toute nature. Quelques-uns disent même que si on rassemblait en une somme le total des exactions et des vols commis en deux années sur les habitants des campagnes, par ces brigands, cette somme eût sutli à entretenir toute une armée. C'est là le motif pour lequel les royalistes ont, pendant un si grand nombre d'années, combattu avec si peu de succès et perdu tant de villes.
» Après avoir reçu des ôtages (acceptis obsidibus), les rebelles s'en allèrent vers Kuremonde. Entretemps on apprit que le comte Maurice venait de prendre la ville de l'Ecluse.
» En ce moment les royalistes se trouvaient dans une grande perplexité. Leur année tout entière s'élevait à peine à 40,000 hommes dont la plus grande partie était occupée au siège d'Ostende. Or, pendant ce temps, l'ennemi parcourait sans résistance les diverses parties du pays et portait partout la dévastation. Mais cet état de choses changea tout à coup, lorsque le marquis Ambroise de Spinola fut nommé général en chef : attaquant l'ennemi avec la plus grande vigueur, il le mit bientôt hors d'état de nuire.
» Vers ce temps, Henri de Bergh, aidé d'un petit nombre de soldats, tenta un coup de main sur le fort de Wachtendonck et s'en rendit maître. Le commandant de la place et la garnison furent amenés prisonniers à Bruxelles ; la ville elle-même était sûr le point de se rendre. Mais par suite de l'indiscipline de ses troupes et du défaut de renforts, il fut obligé d'abandonner la partie.
» A cette époque, Maurice, landgrave de Hesse, qui avait des vues sur l'évèché de Padcrborn, essayait de s'emparer de ia ville de ce nom. Le bourgmestre, par ses opinions religieuses, appartenait au parti de Maurice et favorisait en secret les desseins de ce prince : il avait été gagné au point de promettre de lui donner les clefs de la ville; mais l'évêque, instruit de ces sourdes menées, vola à Paderborn avec les quelques soldats qu'il avait autour de lui, s'empara du bourgmestre et appela les habitants aux armes. A la nouvelle «le cet événement, Maurice, tout désappointé, retourna dans la Hesse. Le bourgmestre reçut le châtiment qu'il avait mérité : il fut écartelé et ses restes suspendus à quatre gibets autour de la ville.
» En ce temps, les troupes cantonnées en Brabant commencèrent à se plaindre de l'insuffisance de la solde. Celles qui se trouvaient dans les camps recevaient à peine le tiers de la paie mensuelle, et celles qui tenaient garnison ne recevaient autre chose que du pain nommé commis brot. De nouvelles agitations et des mutineries se tramaient dans l'ombre. Une douzaine de soldats de ma compagnie formèrent une conspiration et menacèrent hautement de se livrer à quelque tentative si on ne se hâtait de leur donner de l'argent. Ils essayèrent, mais en vain, de m'attircr dans leur parti.
» Fatigué de cette longue servitude militaire et voyant que les meilleures années de ma jeunesse se consumaient sans fruit pour moi-même, sachant de plus que le temps perdu ne se récupère point, je demandai mon congé, avec l'idée d'aller parcourir d'autres contrées.
» J'avais un camarade nommé Jean Runck qui, tout comme moi, aspirait à la liberté ; nous fîmes ensemble les instances nécessaires pour obtenir un bon témoignage et la permission de partir; l'un et l'autre nous furent accordés. Un beau jour, donc, nous nous mettons en route, la joie au cœur comme si nous venions d'être délivrés d'une longue captivité. De Diest nous allâmes à Namur.
» Namur est une petite ville située sur la Meuse, qui la divise en deux ; la citadelle est très-forte et toujours gardée par une bonne garnison. A cause de la forteresse, la ville n'a jamais, dit-on, manqué à sa fidélité.
» En quittant Namur, nous traversons d'abord quelques bourgs et ensuite une vaste forêt nommée la forêt des Ardennes, qui sépare les Wallons des Luxembourgeois. Nous entrons dans le duché de Luxembourg et nous arrivons à Saint-Vith.
» Le duché de Luxembourg est une contrée assez grande et assez riche (opulenta), pourvue d'un sol qui ne manque pas de fertilité. Il appartient au roi d'Espagne et a beaucoup souffert des maux de la guerre depuis plusieurs années, car toutes les troupes qui arrivaient d'Italie, d'Espagne ou d'autre part pour grossir l'armée espagnole, passaient nécessairement par là. L'ennemi a coutume de s'abattre sur ce pays et il n'en sort jamais qu'avec un riche butin. Les habitants sont des hommes rompus au travail, ils se servent de la langue allemande, excepté dans la partie qui avoisine la Lorraine, où l'on parle le français.
» Saint-Vith est une petite ville de campagne, ayant pourtant des édifices remarquables. Quelques escadrons de cavalerie y tenaient garnison à cette époque. Après avoir traversé plusieurs villes, nous franchissons les frontières du duché de Luxembourg, nous entrons dans le Palatinat et nous allons à Spire. •
Telle est l'histoire du premier séjour que Henningus Frommcling fit en Belgique. Alors il commence une odyssée nouvelle non moins féconde que la première en incidents dramatiques et en aventures périlleuses. Sans nous dire quelles étaient ses ressources, il se met en route. Après avoir passé quelques jours à Rheinzabern, il part pour la Suisse, traverse BAIe, Schwytz, le Saint-Gothard et arrive en Italie.
Comme ses Mémoires sont écrits après coup ou rédigés d'après des notes, il commence toujours par décrire le pays ou la ville où il vient d'entrer. Voici quelques lignes du portrait qu'il trace des Italiens : « Les habitants de ce pays ont un grand jugement (sunl tnagnijvdicii), beaucoup d'activité et un bon caractère, mais par suite de l'abondance de toutes choses et de la liberté dont ils jouissent, ils mènent souvent une vie déréglée, surtout les jeunes gens. Il est triste de devoir le dire, grand nombre de jeunes gens, qui, par leur innocence, leur beauté, leurs vertus, eussent pu lutter avec les anges; lorsqu'ils arrivent dans leur adolescence à ce point où, comme Hercule, ils doivent se choisir la route de la vie, refusent de prendre le sentier de la vertu et deviennent bientôt pires que les démons eux-mêmes. »
L'aspect de la belle contrée où Frommeling allait porter ses pas le frappe d'admiration. Cependant, il ne s'était pas procuré les ressources indispensables pour se lancer dans un pays inconnu. « A peine étais-je entré sur la terre des Grisons, dit-il, que je commençai à souffrir de deux grands maux : d'abord le défaut absolu de ressources pécuniaires, ensuite l'ignorance de la langue. J'étais obligé de converser par signes; mais je m'en tirai pourtant à force de patience. Après avoir voyagé pendant l'espace de quelques jours et traversé plusieurs villes, j'arrivai au lac Majeur, le plus grand de toute l'Italie. J'avais devant moi, à gauche, des montagnes abruptes et à peine praticables ; à droite, le lac développait sa vaste étendue. Des bateaux étaient là, mais comme je n'avais pas un sou vaillant, je n'obtins point de ceux qui les montaient — - la race la plus désagréable du monde, — la permission de m'embarquer avec eux. Je fus donc forcé de faire à pied une route très-difficile. Pendant deux jours, je marchai affaibli par la faim et par l'abstinence, harassé de fatigue, les pieds meurtris, car je n'avais pas même de souliers. Cette route affreuse eut enfin un terme, et j'arrivai dans les belles plaines de la Lombardie. »
Notre voyageur visite Côme, Milan, Pavie et arrive à Gênes, où il s'engage dans les troupes de la république. Il y resta deux ans, et se lassa enfin de la vie monotone et dure du soldat. Il obtint son congé et se
remit do nouveau en route. Il parcourt la Toscane, s'extasie devant les merveilles de Florence, traverse Sienne et Viterbe et demeure quelque temps à Borne. Poursuivant ensuite son voyage, il arrive à Naples, dont il décrit avec enthousiasme le délicieux séjour. Mais de nouveaux déboires l'attendaient dans la splendide Parthénope.
« Pendant mon voyage de Rome à Naples, dit-il, je souffris de la faim, comme jadis les assiégés de Sagonte , à cause de mon dénûment complet et de mon ignorance de la langue. Fatigué outre mesure de cette longue route et à bout de souffrances, je n'eus plus qu'une penséo : celle de me trouver une condition, quelque infime qu'elle fût. Étant arrivé très-tard aux portes de Naples et n'ayant pas un sou pour payer un logement, je passai une première nuit dans cette ville sous le porche d'une église. Le lendemain ayant appris qu'il existait un marché, nommé il piazzo di S, Lorenzo où se rassemblent les hommes qui cherchent une condition, je m'y rendis et offris mes services à tout venant. Il y avait là un grand nombre de jeunes gens assez bien mis, qui, dès qu'ils se présentaient au marché, trouvaient des maîtres qui les emmenaient. Mais, paraissant trop misérable sans doute avec mes vêtements délabrés, ou peut-cire aussi le mauvais sort ne cessant de me poursuivre, personne ne fit attention à moi, et ne me fit la moindre offre.
» Furieux de tant de malheur, je m'éloignai de ce lieu. Heureusement, je vins à rencontrer un certain Alexandre, qui avait été mon camarade de chambrée à Gènes; il me conduisit â son auberge et me régala splendidement. Quand je lui eus appris que je cherchais un moyen de subsister, il m'invita à passer avec lui en Sicile, où il y avait, disait-il, toujours des occasions de se placer. Ce que j'acceptai avec reconnaissance dans la triste position où je me trouvais. »
Les deux compagnons se mettent en chemin. Ils traversent la Calabre sans s'inquiéter des bandits qui y foisonnent. Notre héros y courut cependant un danger d'une autre nature. Un jour qu'ils étaient arrivés, par une chaleur tropicale, à l'embouchure de l'Agitola, il prit fantaisie à Frommeling de se baigner dans l'onde fraîche et rapide de cette rivièro. Mais s'étant aventuré trop loin dans la mer, il lui fut impossible de remonter le courant dont la force le rejetait sans cesse au large. A bout d'efforts, et voyant qu'il luttait en vain, il allait perdre tout espoir, lorsque son compagnon s'aperçut de sa position et de sa détresse. Alexandre grimpa au sommet d'un monticule pour appeler au secours, mais il ne vit arriver personne. Par un bonheur inespéré, de la hauteur où il se trouvait, il remarqua la cause de fa position périlleuse où se trouvait son ami. Faisant donc de grands signes, il l'avertit de nager vers la droite afin de sortir du courant qui l'entraînait invinciblement vers l'abîme. Le malheureux comprit ce signal, et ramassant ses forces, il parvint, grâce à des efforts désespérés, à s'approcher du rivage, où
il arriva enfin, complètement épuisé. Son ami le conduisit ou plutôt lo porta dans une cabane de pêcheurs, où il trouva du repos et du pain. Le lendemain, il était de nouveau en marche. A S. Stefano al Bosco, riche couvent de Chartreux, situé au milieu des forêts, près de Monte- Jeone, il trouva un moine de sa nation, un nommé David Molitor (Miiller?) de Berlin, Ce religieux était un habile sculpteur qui exécutait non-seulement des statues en marbre et en bois, mais qui composait encore de vrais chefs-d'œuvre de marqueterie, des tableaux au moyen de bois différents ajusté* en mosaïque.
Il traverse le détroit et passe en Sicile, dont il visite les principales localités. A Palerme, il fut réduit à s'engager comme valet d'écurie au service du protonotaire, et exerça pendant deux mois cet emploi un peu humble pour un homme qui savait écrire purement en latin. Ayant quitté celte position et ramassé quelque argent, il se laissa escroquer par un de ses«compatriotes et s'en alla à Messine. Là, il retrouva parmi les marins des trirèmes génoises, un ami nommé Matthieu Lotheringeshausen, qui pendant trois jours le combla d'attentions et lui fournit de quoi restaurer ses forces. Ce Mathlas était de Cologne et appartenait à une famille opulente, mais aveuglé par la ridicule passion de l'alchimie, il avait dilapidé tout son patrimoine et menait une vie malheureuse. Quelques jours après sa rencontre avec notre voyageur, il mourait misérablement devant la porte d'un hôpital où on ne l'avait pas admis parce qu'il n'avait su exhiber aucun certificat de religion et de bonnes mœurs.
En ce temps-là, il y eut en Sicile et dans toute l'Italie une grande cherté de vivres. Frommeling avait repassé le détroit et était revenu à Naples, où il eut de la misère plus encore que pendant son premier séjour en cette ville. Son dénûment était absolu ; il souffrait de la faim, de la soif, de la chaleur; ses vêtements tombaient en lambeaux, il n'avait pas de chaussures. Tous les maux s'amassaient sur lui. C'est ainsi qu'il se rendit à Rome.
Là, son sort s'améliora un peu. Il y lit la rencontre d'un Français qu'il avait connu en Belgique et qui était en ce moment au service du cardinal de Joyeuse, archevêque de Rouen. Par son entremise, il obtint de ce prélat des vêtements et un secours en argent. Tous ses malheurs sont oubliés, la fortune lui sourit , il ne peut s'empêcher de s'écrier avec le poëte :
Post nebulas Phœbus, post tristia fata triumphus.
Après s'être reposé quelque temps à Rome, il se remit en route à la suite du cardinal Giustiniani qui s'en allait prendre possession de la légation de Bologne.
A Padoue, il se laissa de nouveau racoler pour le service militaire.
Un capitaine vénitien y recrutait des troupes pour la guerre que la république allait devoir soutenir contre le Pape. Frommeling, qui se laisse duper sans cesse, crut aux splendides promesses que lui faisait le racoleur vénitien, et s'engagea. Heureusement, au bout de six mois, la paix se fit et les troupes mercenaires furent licenciées. Il avait hâte, d'ailleurs, de quitter le service très-dur et très-mal payé de ces Pantalons, comme il les appelle.
11 se résolut à regagner l'Allemagne, mais il fut dissuadé de ce dessein par un certain Jean Bonaspero, un Moscovite, qui l'entraîna avec lui à Bologne et à Ferrare. Ce compagnon nouveau était un jeune homme de 18 ans, d'un bon naturel, robuste, généreux et de trèsbonne maison. Il avait étudié quelque temps à l'Université de Leyde, d'où il s'était enfui pour aller à Padoue, avec l'idée de s'y instruire dans l'art de la magie ou de la nécromancie, et dans l'espoir d'y apprendre la manière d'évoquer le diable en toute occasion. 11 «oraptait pouvoir subjuguer un jour, au moyen de cette science, la Moscovie tout entière, dont il se prétendait du reste l'héritier légitime et immédiat. Mais en attendant, il se permit d'escroquer, par un misérable subterfuge, le manteau de son compagnon de voyage et de prendre la fuite sans payer son hôte.
Réduit de nouveau à la dernière misère, — car son manteau était, hélas ! à peu près tout son bien, — Frommeling, quitte cette ville fatale et se rend à Pistoie et de là à Livourne, où, malgré toutes ses déceptions, il essaya de s'engager de nouveau, comme soldat, au service du duc de Toscane. C'était en l'année 1007. Mais les régiments du grandduc étaient au complet, et le pauvre voyageur fut obligé de revenir sur ses pas. Il parcourt, sans nous dire au moyen de quelles ressources, la Toscane, la Lombardie, le Tyrol, la Bavière.
Arrivé à Augsbourg, il eut un moment l'idée d'aller saluer le pays natal , mais se voyant dépourvu de vêtements présentables et pour d'autres- considérations encore, il renonce à son projet et se résout à passer en Autriche, où il y a toujours moyen de trouver une condition. En route, il fait cette fois l'heureuse rencontre de deux jeunes gens instruits, dont l'un était allemand d'Obernheim, en Alsace, et s'appelait Jean Sigelius, l'autre un Français de Bel en Bourgogne, nommé Jean a Calce (Talon? Delchaux?) Ces deux jeunes gens se rendaient en Autriche. Ils étaient lettrés et musiciens. Notre héros qui, outre le latin, savait aussi quelque peu de musique, s'insinua dans leur faveur et se fit leur compagnon de voyage. Il se lia si bien avec eux qu'il refusa divers postes de pédagogues qui lui furent offerts.
Il parcourut avec eux la Bavière, la Bohême, la Silésie, l'Autriche et de là, au commencement de l'année 1608, ils pénétrèrent en Italie. L'entrée de ce pays était devenue difficile à cause de la peste qui régnait à Venise et des mesures de précaution que l'on prenait aux fron-
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tières. Cependant les trois voyageurs réussirent à s'introduire clandestinement par les vallées du Tyrol, et d'étape en étape , ils traversent le pays dans toute sa longueur, non sans qu'il leur arrive quelques aventures.
A Ceparano, les deux compagnons de notre héros, ayant un peu immodérément tâté du vin du pays, furent atteints de la fièvre, au point d'en avoir les membres paralysés. L'un des deux cependant, qui était moins frappé que l'autre, voulait obstinément continuer sa route. Frommeling se trouva dans un cruel embarras : d'un côté, sa conscience le pressait de donner ses soins au malade, de l'autre côté, il ne voulait pas abandonner son autre compagnon. La question fut décidée enfin : le plus malade, Jean Sigelius, fut confié à l'hôpital de l'endroit et Frommeling se remit en chemin avec l'autre.
Ils traversent Ponte-Corvo et se rendent au mont Cassin,où ils furent bien traités. Mais le pauvre fiévreux ayant trop présumé de ses forces, eut une rechute; Frommeling lit de vives instances auprès des religieux afin de faire admettre pour quelques jours au moins le malade dans leur infirmerie, mais il n'obtint point cette faveur , et il fut obligé de traîner son compagnon à travers des rochers abrupts jusqu'à Saint- Germain, où il le déposa à l'hôpital.
Ce devoir rempli, il retourna à la hâte à Ceparano afin d'avoir des nouvellès de Jean Sigelius. Celui-ci s'étant trouvé mieux avait quitté l'hôpital et repris la route de Naples. Frommeling revient à Saint-Germain, et quand son compagnon eut repris quelques forces, ils partent ensemble, passent par Venafro et arrivent à Naples. Fort inquiets du sort de Jean Sigelius, ils se mettent incontinent à parcourir soigneusement les hospices et les hôpitaux, ils se livrent aux plus minutieuses recherches. Mais toutes leurs démarches sont vaines : ils ont décidément perdu toute trace de leur compagnon. Ils se résignent à reprendre le grand chemin ; quand tout à coup, sur une place publique, ils aperçoivent leur ami, appuyé sur un bâton , arpentant le sol en long et en large. On pense quelle dut être leur joie. Ils passent encore quelques jours ensemble à Naples, et se dirigent ensuite vers la Sicile.
Mais ils étaient voués au malheur. Entre Rotunda et Morano, ils tombent entre les mains d'une bande de voleurs qui les dépouillent, les accablent de mauvais traitements et leur laissent à peine la vie sauve. Dieu sait en quel piteux état ils continuèrent leur voyage ! Cependant ils traversent le phare et débarquent dans l'île. A Syracuse, ils se joignent à un pèlerin allemand, nommé Christian Ulzener, qui, comme eux, avait été détroussé et maltraité par des brigands. Ils eussent bien voulu, tous ensemble, faire une excursion dans l'île de Malte; mais la traversée offrait trop de danger à cause des pirates turcs qui croisent sans cesse dans cette partie de la Méditerranée. Force leur fut de rester dans l'île, qu'ils parcoururent dans tous les sens. Christian Ulzener
cependant se décida à tenter le ynynge de Malte; quant aux deux autres, ils repassèrent le détroit et revinrent en Calabre.
A Reggio, ils rencontrent un Belge, un Anversois qui était là l'économe de l'évêque. C'était un vieillard presque octogénaire qui, en sou~ venir de la patrie (ralione patriœ), les traita somptueusement, pendant deux jours, dans le palais épiscopal et les combla de toutes sortes de bienfaits. Us quittèrent, à regret, cet excellent vieillard.
Ils traversent de nouveau, et sans trop d'aventures cette fois, toutes les contrées italiennes, le Tyrol, la Suisse, et arrivent en Alsace. A Belfort, l'un des trois compagnons rentra chez ses parents, à Obérabeim, Jean Sigelius fit de môme.
Voilà notro héros de nouveau seul. Il se remet en route par le Palatinat et descend le Rhin jusqu'à Bonn.
Aux environs de cette dernière ville, il fait une nouvelle rencontre. C'est toujours le hasard qui est son seul guide sur les grands chemins de ce monde. En vrai bohème, il s'attache au premier v enu, pourvu que ce premier venu veuille bien l'accompagner dans quelques lointains pays. Quelles sont ses ressources pour entreprendre ces longs itinéraires? Il ne le dit guère , mais de l'ensemble de ses Mémoires on peut, ce semble, conjecturer avec raison, qu'il comptait beaucoup sur le pain qui tombe du ciel, sur l'eau du torrent et sur sa bonne mine.
Entre Bonn et Coblence, il rencontre un Français qui s'en allait en Espagne, et qui persuada si bien à notre homme de l'accompagner dans ce long voyage, que celui-ci, toujours poussé par le démon de la grande route, ne se le fit pas proposer doux fois. Il accepta sur-lechamp.
Les deux compagnons se rendent à Cologne où ils passent trois jours à se donner des forces. Us quittent cette ville sous les auspices les plus favorables, passent en Gueldre, traversent Maestricht et arrivent à Liège. Le voilà de nouveau sur notre sol. Pendant ce court passage, nous laisserons la parole à l'auteur des Mémoires :
« Liiîge, en allemand Lûttich, est une ville très-célèbre et très-populeuse, métropole du diocèse qui porte son nom. La Meuse la divise en deux parties. Plusieurs villes et forteresses sont soumises à l'archevêque, qui, pour le présen|, est Ernest de flavière.
» De beaux édifices publics et de belles maisons décorent celte ville. On dit qu'elle possède autant d'églises, qu'il y a de jours dans l'année. On y trouve de riches négociants qui, par le moyen du fleuve, sont en relations avec divers pays. Les habitants parlent la langue française qu'ils appellent la langue wallonne, à cause de quelques petites différences qu'il y a entre le français et le wallon. Us sont intelligents, intéressés et excellents soldats (sunt fiomines sagaces, quœstuosi et disciplina mUiiari penti). Autour de la ville se trouvent «les mines, dont on extrait en grande quantité des charbons
de pierre, comme ils les appellent (exquibus carbones lapidei, ut vocant...) x et dont ils se servent au lieu de bois pour faire du feu. Us en exportent abondamment en France, en Brabant, en Hollande, en Allemagne, et dans presque toute l'Europe.
» De Liège, nous traversons quelques bourgs, poyr arriver à Dicst, et de là à Louvain.
» Cette ville antique et célèbre renferme des places spacieuses, des champs et de magnifiques édifices. Elle est située dans une plaine ; seulement du côté de la route de Malines, elle est ceinte d'une charmanto colline, qui lui sert de rempart. Cette ville est illustre par son Université ; et les études y fleurissent à tel point que l'on pourrait l'appeler le port des arts libéraux (liberalium artium emporium). Aussi, est-elle fréquentée par des gens de toutes les nations. Les habitants sont affables et intelligents; outre leur langue maternelle, ils se servent encore de la langue française. Le périmètre de la ville est très-étendu , et pour la grandeur elle ne le cède pas aux plus grandes villes de la province ; mais elle renferme de vastes •haïups, des prairies et autres espaces inhabités. Sa population n'est aucunement en rapport avec son étendue : mais quant aux édifices, je le répèle, ils sont magnifiques. Parmi les plus dignes d'être vus, je citerai en première ligne, l'IhUel de Ville ; c'est un monument qui , sous le rapport de la richesse, de l'élégance et de l'art, peut être comparé à n'importe quel autre, fût-il le plus célèbre,
» De Louvain, nous sommes allés à Malines.
• » C'est une ville célèbre et très-belle, ornée de beaux édifices publics et privés; le principal monument est la cathédrale, qui est le siège d'un archevêché. Celte ville possède encore le conseil royal que l'on nommo vulgairement le, Parlement. Elle est assez peuplée et abonde en denrées de toutes espèces,
» De Malines, nous partîmes pour Anvers.
» C'est la métropole du Brabant, un port considérable, une cité très-forte, connue par toute la terre. Quoique ma plume inhabile et rude ne soit pas à la hauteur du sujet, elle s'efforcera pourtant do raconter brièvement tout ce que ma mémoire me rappelle, et de décrire la splendeur, la puissance, l'heureuse situation, l'affluence de monde et les richesses de la ville d'Anvers.
» Cette ville est baignée par l'Escaut, fleuve très-considérable, qui, formant le port d'un côlé, et alimenlanl les fossés de l'autre, la rend presque inexpur gnable. Au dehors, se trouve une citadelle qui est pour ainsi dire imprenable et qui a été élevée par le duc d'Albe, qui était alors gouverneur général des Pays-Bas, pour le roi d'Espagne. Elle est gardée en tout temps par une forte garnison espagnole. Les fossés, remparts et autres ouvrages sont vraiment formidables, les portes renforcées de barres de fer, et elle esl si bien garnie de canons et d'autres instruments de défense, qu'elle peut délier tous les efforts des ennemis.
» Quant aux rues, aux places, aux monuments, c'est à peine si l'on pourrail trouver des mots pour dépeindre leur nombre, leurs dimensions, leur
beauté. Les rues sont régulières, et à peu près tirées au cordeau, elles sont pavées avec soin et d'une largeur telle que trois ou quatre carrosses y peuvent, sans difficulté, circuler de front. La ville renferme plusieurs places, ou marchés, que l'on tient, ainsi que les rues, avec tant de propreté, que, nulle part, on n'y trouverait la moindre immondice.
» Dans toutes les parties de la ville s'offrent, à l'admiration du voyageur, des édifices publics et des maisons magnifiques ; mais ce qui surpasse tout, c'est l'église de Notre-Dame. Sous le rapport de l'architecture, de la splendeur, des ornements et des richesses, celte église peut entrer en comparaison avec les plus célèbres monuments, non-seulement de l'Europe, mais de toute la terre. Je paraîtrais prolixe s'il me fallait décrire la multitude des autels richement sculptés et ornés de très-belles peintures. A l'église est annexée une tour construite en pierres de taille, découpée avec art et qui s'élève à une telle hauteur qu'elle semble toucher aux nuages : sous tous les rapports, elle ressemble assez à la tour de Strasbourg.
» On dit que cette ville était si florissante autrefois, qu'elle pouvait passer pour la cité la plus puissante, et le port le plus commerçant, non-seulement du Brabant et de l'Allemagne, mais de toute l'Europe. En ce temps-ci, quoiqu'elle soit encore glorieuse et puissante, elle n'a plus que l'ombre de sa majesté et de son opulence premières. Les guerres longues et acharnées, dont ces contrées ont été le théiltre, les malheurs dont elle a été affligée, tant par ses amis que par ses ennemis, les discordes des citoyens, l'ont réduite à cet état affligeant.
» Les habitants de cette ville sont de tous les mortels ceux qui s'entendent le mieux aux affaires de commerce. Ils savent plusieurs langues; car outre leur langue maternelle, ils parlent le français, l'italien et l'aspagnol, non pas par une prédisposition naturelle, mais par la fréquentation habituelle de gens de toutes les nations. On brasse à Anvers la meilleure bière de tout le Brabant ; cette bière s'exporte en diverses contrées.
f En traversant l'Escaut, nous sommes en Flandre.
> La Flandre est une province très-considérable et très-peuplée. Quoiqu'elle ne porte que le titre de comté, elle peut être comparée au plus puissant duché. Outre un grand nombre de villes, elle contient, à ce que je liens des habitants eux-mêmes, 1,154 villages. La plupart des villes sont assises au bord de la mer, et forment de beaux ports, bien fortifiés. C'est un pays très-riant et très-fertile, renfermant des bois et des forêts, qui sont d'un bon rapport et dans lesquels on fait d'agréables parties de chasse et où l'on prend beaucoup de gibier et d'oiseaux. La Flandre ne produit pas de vin, mais elle abonde en produits de toute nature. A certaines époques de l'année, on se livre à la pêche du hareng et d'autres poissons qui se vendent alors à trèsbon marché.
> Les habitants du pays sont très-actifs. Dès le berceau, ils parlent les deux langues, le français et le llamand ; dans quelques parties, on ne se sert que du français seul. Il y a, en Flandre, un grand nombre de tisserands qui confeclion-
nent diverses qualités de toile très-fine, et surtout en fil d'ortie (chanvre?). Celte toile, a tout à fait l'aspect d'une étoffe soyeuse, ou môme de la toile pure. (Reperiunlur inhacprovincia lextoresque plurimi, varios eosque sublilissimos confidentes pannos prœcipue ex corticibus urticœ, qui aspeclu pannos sericos et holoserkos referunt.) Les tisserands, ainsi que je l'aiapprisdcs habitants, ont le droit de suffrage, quand il s'agit de l'élection du comte ; personne ne peut être comte avant d'avoir donné quelque preuve dans l'art du tissage ; de telle sorte, qu'avant d'être inauguré comme souverain absolu du pays, l'élu est obligé de passer trois fois la navette dans la chaîne, et d'y ajouter trois trames. Les Belges, loin d'abolir cet usage, veulent qu'ils soit observé rigoureusement.
» Gand, métropole de la Flandre, est une cité très-vaste et très-ancienne ; elle est traversée par l'Escaut et par deux autres rivières qui la divisent en vingt îles habitées, et réunies par un grand nombre de ponts. Cette ville est si grande qu'un jour, dans une discussion avec le roi de France sur la grandeur de leurs capitales respectives, Charles-Quint n'hésita pas à déclarer qu'elle surpassait Paris.
J'ay un gant, Paris serait dedans.
» La ville est ceinte de murs et de remparts épais, bien garnis d'artillerie et où l'on remarque de nombreuses guérites pour les sentinelles. On y comptait aussi jadis quelques centaines de moulins à vent, mais la plus grande partie en a été détruite par le temps ou par suite des guerres. Le tour de la ville mesure trois heures entières de marche.
» C'est à Gand que naquit et fut élevé le puissant et invincible empereur Charles-Quint, dont le monde entier a admiré les hautes qualités, la grandeur d'âme et la constance dans le malheur.
» Celte ville est ornée de beaux édifices : on remarque entre autres le vaste palais royal où Charles-Quint reçut le jour, et la magnifique galerie où il fut porté au baptême.
» L'abondance règne dans cette ville, et son territoire est d'une grande fertilité.
» De Gand, nous arrivâmes à Courtrai, après avoir traversé quelques bourgs.
» Courtrai est une forteresse, et une assez belle ville, située sur la Lys, au milieu d'une contrée fertile, et très-riche. Elle a un évèquc; mais qui n'a de juridiction, que sur le clergé, (habet suiim episcopum qui tamen non nisi clero est prœfectus.)
» De Courtrai, en traversant quelques villes, nous nous rendons à Valenciennes et ensuite à Cambrai.
» Le Hainaut est une des dix-sept provinces des Pays-Bas; elle n'est pas des plus grandes, mais elle est des plus riches, et renferme des villes trèsfortes, entre autres Mons et Valenciennes. Le sol est des plus fertiles, et offre l'aspect d'une vaste et belle plaine. Les habitants du pays sont fort intelligents et très-adonnés aux affaires. Ils parlent cette branche de la langue
française que les Français nomment le wallon. C'est de là que les Allemands appellent cette province, Welshbrabant.
» Valenciennes est une ville assez grande et très-forte, située dans une charmante plaine. Elle est baignée par l'Escaut, qui commence là à porter des bateaux. On y trouve de riches négociants, qui trafiquent avec divers pays. Elle a des édifices somptueux, et son armement militaire défie tous les assauts de l'ennemi.
» Cambrai est également presque inexpugnable. Une forte garnison espagnole y réside sans cesse, elle a un évéque qui n'a de juridiction que sur le elergé. On y fabrique une toile très-line, qui se vend par toute l'Europe.
» M'étant aperçu, dans cette ville, que mon compagnon méritait peu ma confiance, et qu'il n'observait point nos conventions de voyage, je me repentis de mon projet, et pris congé de lui, en peu de mots. Je revins sur mes pas par la même route, à Valenciennes, et de là à Mons.
» C'est une ville célèbre et très-forte. Elle est la capitale du Hainaut, et paraît tirer son nom de sa situation. En effet, elle est assise en pyramide sur une montagne couverte de beaux édifices, comme d'un riche manteau. Au point culminant se dresse la magnifique église de Notre-Dame, du haut de cette église la vue domine la ville entière. Autour du temple, s'élèvent un grand nombre de très-beaux bâtiments habités par des filles nobles qui y vivent en religieuses. Quelques-unes ont, comme les chanoines, leur maison particulière et se rendent chaque jour deux ou trois fois à l'église pour y accomplir quelque Jonction.
» A certaines époques de l'année, on célèbre dans cette ville de très-belles foires.
» Les habitants sont très-actifs, et font un grand commerce ; aussi la plupart sont fort riches. La ville est traversée par la Trouille et ses remparts la mettent à l'abri de touto attaque de l'ennemi.
» De Mons, je me dirige vers les frontières du Hainaut, je traverse la ville de Hal, et arrive à Bruxelles.
» Cette grande et belle ville est l'antique séjour des ducs de Brabant.
» Leur résidence habituelle est un palais superbe, que l'on appelle vulgairement Hof van Brabant, la cour de Brabant. Par suite du séjour des souverains, cette ville est peuplée d'un grand nombre d'étrangers, tels que d'Allemands, de Français, d'Italiens, d'Espagnols, etc, qui y forment la cour d'Albert archiduc d'Autriche. Un canal de dix lieues de long unit celte ville à la ville d'Anvers. Ce canal, dans lequel les eaux sont amenées de différents endroits, a été exécuté d'une manière très-ingénieuse, et avec beaucoup de soin. Tous les jours, une foule de bateaux chargés de monde et de marchandises vont à Anvers et en reviennent et les deux villes en retirent un immense avantage.
» Bruxelles renferme de beaux édifices publics et de belles maisons. Parmi les premiers, il faut placer au premier rang le vaste palais du souverain.
» Les habitants sont intelligents, actifs, et connaissent diverses langues ;
ainsi, outre la langue maternelle, ils parlent le français, l'italien et l'espagnol, avec les gens de la Cour et les nombreux étrangers résidant en leur ville.
» Vers ce temps, on faisait de grands èffortâ, tant en Brabant qu'en Hollande, pour amener la conclusion de la trêve de douze ans , entre le roi d'Espagne et les Hollandais. >
Ërt janvier 1609, notre voyageuf éprouve le besoin de revoir sa patrie. Il quitte le Brabant, traverse la Gueldre, Cologne, la Westphalie et arrive à Munster et puis à Wolfenbuttel. Mais, dans cette ville, aux frontières de son pays natal, tout-à-coup il hésite. Sans vêtements présentables, dénué de toute ressource , osera-t-il se montrer aux siens*, après une aussi longue absence ? Non ; le sort le force à se remettre do nouveau en voyage.
Par des cheminé détournés, il se rend à Ilalberstadt. Pendant sa route, il s'adresse à plusieurs seigneurs qu'il avait connus antérieurement, et entre autres, au chanoine Christophe de Veltheim, et les supplie instamment de le gratifier de quelques vieux vêtements. Mais chei tous il n'essuie que des refus, partout on le congédie en peu de mots» Le cœur ulcéré, Frommeling quitte la ville de Halberstadt, délibérant en lui-môme en quel lieu il porterait ses pas. Il rêve à des voyage* nouveaux; car il aime mieux errer pauvre et malheureux dans n'importe quelles parties du monde que de vivre méprisé dans sa patrie.
Plongé dans ces pensées, il atteint le village de Neuenhagen. Là le hasard, l'éternel î)eu$ ex machina de ses infortunes, lui fait faire la rencontre de trois hommes de qualité, les frères de Marenholtz, qui revenaient, l'un de France, les deux autres de l'Italie. Il leur expose, en français, son profond état de misère, mais il leur cacha soigneusement de quelle contrée il était originaire.
Ces opulents seigneurs avaient beaucoup voyagé et étaient instruits en diverses langues. Ils interrogent notre pauvre héros avec une vive curiosité, et s'intéressent au récit de ses aventures et de ses malheurs. Touchés de compassion, ils lui donnent des habits et l'hébergent pendant huit jours. Puis, ils le congédient, en lui remplissant l'escarcelle avec une gracieuse libéralité. Étonné et ravi de ce secours inattendu, notre voyageur se confond en expressions de reconnaissance et ne craint plus de se rendre dans son pays natal, où il resta deux mois.
Mais voyant qu'il n'y avait là pour lui aucune ressource, il reprend le bâton du voyageur et se résout à passer en France.
D'étape en étape, il arrive à Paris. Là, il fit les plus grands efforts pour obtenir une position quelconque : niais ce fut en vain. Tous ceux à qui il offrait ses services lui demandaient un répondant ; or, comme il était sans amis et sans ressources, il fut éconduit partout. Aussi ne
resta-t-il que pou de temps dans la grande ville. 11 songe à revenir en Allemagne, et heureusement pour lui, il rencontre à l'auberge de la Croix de Fer, où il était logé, trois Allemands qui lui fournissent les moyens de se remettre en chemin.
Traversant la Picardie, le Hainaut, Bruxelles, il se rend à Cologne, où il essaie de nouveau de se créer une position; mais en vain. Alors il se reprend à errer en Allemagne. 11 visite la Westphalie, la Prusse et arrive en Pologne, où il eut beaucoup à souffrir de la faim, et où il dut se faire passer pour Italien afin d'échapper aux injures dont les habitants du pays poursuivent les Allemands.
Parcourant la Lusace, la Saxe, la Thuringe et la Franconie , il vient à Munich où il passe quelques beaux jours. Malade et, comme toujours, dans la plus profonde détresse, il eut la bonne chance de trouver un protecteur dans la personne du seigneur Haselinger, supremm capitaneus du duc de Bavière. Ce digne homme se fit conter les voyages et les aventures de Frommeling et, en témoignage de reconnaissance, il voulut bien le recommander à l'aumônier du duc. Par la protection de ce personnage, il put entrer à l'hôpital de Saint-Roch et il y resta un mois, jusqu'à son rétablissement. A la sortie de l'hôpital, il obtint en outre, du duc, un vêtement complet et quelque argent pour continuer son voyage.
En possession d'un habit et de quelques écus, notre héros crut pouvoir entreprendre un nouveau tour de l'Europe. 11 traverse de nouveau la Suisse, le Tyrol , la Lombardie , les États du Pape et se repose à Naples, ville pour laquelle il paraît avoir eu une prédilection toute particulière. A force de démarches, il a le bonheur de s'y créer une position : il obtint l'emploi de palefrenier chez un certain Paolo Dantese. Malheureusement, il était tombé entre lés mains d'un maître qui ne le payait point et dont les débauches le scandalisaient beaucoup.
Après cinq mois d'une vie intolérable, il offre ses services à un Romain, nommé Ottavio Muti, un digne vieillard qui le charge de conduire trois chevaux à Rome. Il s'acquitta de cette commission à la satisfaction de son maître qui le recommanda à Vincentio Muti, son fils, au service duquel il resta un an et quelques mois.
Mais le souvenir de Naples et les conseils d'un de ses compagnons lui mirent de nouveau le bâton du voyageur en main. Il quitta son bon service et retourna à Naples, où il comptait entrer dans la garde du vice-roi. Malheureusement, il ne réussit point dans ses démarches et après quelque temps de séjour, il part, en compagnie des deux Allemands dont il avait fait récemment la connaissance.
Retraversant l'Italie, il arrive jusqu'à Venise, où il dépense son dernier écu. Alors, en mendiant sans doute de ville en ville, il poursuit jusqu'à Vienne. De grandes fêtes allaient se célébrer dans celte capitale, à l'occasion du mariage de Matthias, frère de l'empereur Rodolphe,
avec Marie, fille de l'archiduc Ferdinand. Notre voyageur eût bien voulu y assister, mais il n'avait pas de quoi se payer un gîte et ses vêtements ne plaidaient pas pour lui. Il Ait réduit à demander, au village voisin, l'hospitalité à un pauvre paysan qui lui permit de passer la nuit dans sa cabane. Le lendemain, Frommeling s'éloigna tristement de la cité splendide et recommença son rôle de juif-errant.
Il se rend en Pologne. Le 6 janvier 1612, il quitte Varsovie.
Ce nouveau séjour dans ce pays est une des plus tristes pages de ses Mémoires. « Je dois noter, dit-il, de mon encre la plus noire, les misères, les fatigues, la faim, le froid ét toutes les autres calamités que j'endurai en Pologne. Qui pourrait dire ce que je souffris des intempéries de l'air et de l'inclémence du climat? Sans argent, sans vêtements, ignorant la langue du pays, dépourvu de tout secours humain, je fus abandonné, pour ainsi dire, du ciel môme.
La plus cruelle souffrance de ce voyage, ce fut le froid excessif de cette année. J'eus les jambes et les pieds gelés, et je crus un instant que je Unirais là ma triste existence. Sans les libéralités de quelques nobles de Pologne et, en premier lieu, de la Heine, je ne serais jamais revenu de ce pays. »
Il en sortit cependant; mais arrivé à Kœnîgsbcrg, il dut s'arrêter : ses pieds malades lui refusent tout service.
Il se rappelle cependant qu'il avait en cette ville un ancien ami, un nommé Simon Hinz, qui avait été son compagnon à Gênes, à Naples, et enfin à Rome, et qui lui était encore redevable de quelques écus. Cet ancien ami allait le recevoir à bras ouverts, le secourir comme autrelois il avait été secouru. Il se rend donc en pleine confiance chez cet excellent camarade qu'il avait jadis tiré d'un très-mauvais pas où il s'était jeté à la suite d'un duel.
Hélas ! le feu éprouve l'or, et l'adversité les amis. Simon Hinz ne mit pas tout à fait son ami à la porte, il le reçut même assez bien d'abord, mais peu à peu il se refroidit à l'égard du malheureux voyageur. Au bout de huit jours, celui-ci n'y tint plus. Il quitte la demeure de son hôte ingrat. Il transige avec lui pour la somme prêtée, se contente de la moitié et se rend à l'hôpital où il resta jusqu'à ce que ses pieds fussent capables de reprendre leurs fonctions.
Dès qu'il peut se remettre en marche, il quitte Kœnigsberg et parvint clopin-clopant jusques à Lingen dans la Frise orientale. Cette ville avait manqué d'être détruite entièrement un an auparavant, par l'explosion d'un magasin à poudre. Le prince Maurice de Nassau l'avait possédée pendant longtemps, mais, ayant été prise par Ambroise Spinola, elle appartenait en ce moment au roi d'Espagne qui la faisait . garder par une forte garnison toute composée de soldats italiens. Car, depuis la trêve et, pour certaines raisons, on avait démissionné tous
les Allemands et on n'employait plus à la garde des villes que des Italiens et des Espagnols.
Frommeling envia le sort de ces mercenaires italiens qui recevaient tous les mois une solde magnifique. Ayant vu lïmpossibilité de se créer une position en Allemagne, il brigua l'honneur de faire partie de cette heureuse garnison. Il s'adresse au commandant, et lui expose son désir. Celui-ci le reçoit avec bienveillance, et lui livre tout d'abord son fils pour le faire instruire dans la langue allemande; mais ne pouvant pas, de son propre chef, l'admettre dans son régiment, il l'engage à se rendre auprès des commissaires de guerre résidant à Bruxelles et lui donne des lettres de recommandation auprès d'eux. Pour un routier tel que Frommeling, le voyage de Lingen à Bruxelles c'était moins que rien. D'ailleurs c'était une excellente occasion de voir quelques pays nouveaux.
Donc il traverse l'Yssel, se rend à Amsterdam dont il admire la splendeur naissante, et après avoir visité Gouda, Dordrecht , Anvers, il débarque à Bruxelles. Les commissaires le reçoivent bien, mais, malgré eux, ne peuvent admettre sa demande, à cause de la stipulation relative aux soldats allemands. Frustré de nouveau dans ses espérances, l'infortuné bohème se remet en route, traverse Namur, la forêt des Ardennes, Luxembourg, et, par la Westphalie, se rend dans son pays, où il resta quelque temps à se chercher, mais en vain, comme toujours, une position quelconque.
Après un court séjour, il se résout à partir encore pour l'Italie. Au monastère d'Arnolstein , il fit une heureuse rencontre. L'abbé Emeric Molitor, l'ayant interrogé sur ses voyages , sur sa connaissance des langues, lui proposa de l'accompagner en qualité d'interprète, en Italie, où il devait se rendre avec l'évôque de Bamberg, envoyé à Rome par l'empereur Mathias. Frommeling accepta avec joie cette offre magnifique.
Le voilà donc en route avec l'abbé. Jls arrivent à Venise, où l'évêque devait les rejoindre. Mais il n'arriva point et ne donna pas de ses nouvelles. L'abbé était dans une grande perplexité, il ne savait s'il continuerait à attendre le prélat, ou s'il retournerait à son couvent. Enfin, il se décida pour ce dernier parti.
Frommeling en fut enchanté, car, s'il faut en croire ses Mémoires, il avait encore une fois trouvé un maître pétri de défauts, dont le plus triste était d'être avare, car pour prix de ses services, il n'en reçut pas une obole.
Il se rend donc seul à Rome, où il réussit à devenir intendant de bonne maison, et où, plus heureusement encore, il fait la connaissance d'un certain George-Philippe Killianstein.de Dillingen. avec lequel il se lie d'amitié. En 1613, il retourne en Allemagne avec son nouvel ami, dans l'espoir d'entrer au service de l'archevêque de Cologne. Mais, mal-
gré les lettres pressantes du cardinal Borghèse , l'archevêque ne put procurer la moindre position à l'infatigable voyageur.
Frustré, — comme toujours — dans ses plus vives espérances, Frommeling dit de nouveau adieu à son pays et part pour l'Italie. A Milan, après de nouvelles démarches infructueuses pour trouver un emploi, il se résout brusquement à aller explorer l'Espagne.
Mais comme les distances ne lui coûtent guère à franchir, il ne prend pas le chemin le plus court. Désirant avant tout faire ses adieux à son ami Killianstein, il va de Milan à Dillingen, y séjourne quelques jours et se remet en route muni d'une bonne libéralité ( egregio viatico ) de son ami. .
Un peu avant d'arriver en Bavière, il avait rencontré quelque part sur le grand chemin, un Français, un Breton qui s'en allait en Hongrie et qui persuada à Frommeling de l'accompagner en ce pays, lui promettant, en retour, d'être son compagnon de vo\ âge en Espagne. Cette proposition parut très-agréable à notre héros ; il vit dans le jeune Français un homme instruit, modeste, honnête ; il accepta. Ils partent donc résolument, arrivent au eœur de la Hongrie, mais à cause de la peste qui y règne, ils reviennent sur leurs pas, traversent l'Autriche, la Silésie, la Saxe, où Frommeling dit un rapide adieu aux siens, — la Westphalie et enfin à Cologne, où ils se séparent, ses Mémoires ne disent pas pour quelle cause : « Casu comitem meum Brittaneum amisi. »
Frommeling continue donc tout seul son voyage. Il passe par la Gueldre, le Brabant, la Flandre et traverse toute la France. A Bordeaux, il est réduit à son dernier sou et souffre de vives douleurs à ses pieds jadis gelés en Pologne. Dès qu'il est un peu rétabli, il reprend son bâton de pèlerin, passe les Pyrénées et arrive à Tolède où il fait l'agréable rencontre d'un Brandebourgeois, nommé Pascasius Volpius, résidant depuis longtemps en Espagne et qui lui apprend le grand art de la gueuserie. Frommeling ayant pressenti sans doute le nouvel état qu'il venait d'embrasser, depuis longtemps avait laissé croître ses cheveux au point qu'ils lui tombaient sur les épaules. Il se met en route avec cet étrange compagnon et tout en mendiant et en gagnant beaucoup, comme il l'avoue lui-même, il arrive à Almaden, où les deux chevaliers de la besace se séparent.
Continuant seul son voyage, il visite le Portugal, traverse le midi de la France, rentre en Italie jusqu'à Milan et de là se dirige sur Dillingen.
Là, enfin, il trouve un asile. Son dernier voyage l'avait tout à fait exténué.
En Provence, pendant des semaines entières, il avait passé les nuits à la belle étoile, souffert du froid, de la chaleur, de la faim, de la soif et de la fièvre. Malade encore, il supplie son ami Killianstein de ne pas l'abandonner. Ce brave homme le reçoit à bras ouverts, lui donne des vêtements, et lui offre son toit et sa table pendant dix mois.
pendant lesquels il se charge de trouver une bonne position pour le malheureux voyageur.
Pour la première fois de sa vie, il trouve le repos. Et pour ne pas perdre inutilement le temps, Frommeling, d'après le conseil de son protecteur, se remet à l'étude et, quoique déjà âgé de quarante ans, il s'en va résolument à 1 école avec les enfants.
D'abord, cela lui parut assez dur. Mais à force de travail, il fit de remarquables progrès et la bonne latinité de ses Mémoires nous prouve qu'il se livra avec fruit aux études classiques.
Entretemps, son ami lui procura une excellente position. Les fils du baron Truchsess de Walpurg venaient d'achever leurs études et le père leur cherchait un serviteur instruit , parlant diverses langues et connaissant divers pays. Personne ne réunissait mieux ces qualités que notre voyageur. Par l'influence de Killianstein, il fut agréé et attaché à la personne de ces jeunes seigneurs.
C'était en 161 4, Frommeling avait parcouru l'Europe pendant treize années consécutives. Plus tard, il lit encore d'autres voyages, mais dans des conditions meilleures, en compagnie de ses maîtres. Il en fait une relation séparée, à la suite de ses propres Mémoires, et d'une manière beaucoup plus sommaire. Cette nouvelle période de sa vie offre peu d'intérêt : ce sont de simples notes prises pour la plus grande gloire des nobles barons dont il est le serviteur.
t J'ai bien souffert, dit-il, dans la conclusion de ses Mémoires, pendant ces voyages lointains, entrepris sans la moindre ressource. Cependant, comme il est certain que nous devons tous avoir nos déboires ici-bas, je puis affirmer que toutes mes infortunes, toutes mes misères doivent être considérées comme des délices si on les compare aux souffrances et aux tortures de ceux qui gémissent dans l'esclavage chez les infidèles, ou qui se consument lentement sous les étreintes de cruelles maladies, ou de ceux encore qui ont le cœur rongé par des soucis et des chagrins perpétuels. Dans toutes les calamités de la vie, tâchons d'acquérir la seule vertu qui rend tout supportable et facile, la patience. j>
C'est par cette réflexion consolante adressée in petto à tous les bohèmes présents et futurs, que notre infatigable routier termine la longue histoire de sa vie errante et agitée.
Nous terminons également la longue et sèche analyse de ses Mémoires qui auraient pu être des plus intéressants, comme nous l'avons déjà fait observer, si, au lieu d'être écrits en bon latin classique, et de se borner à peu près à de froides descriptions de pays et de villes, ils eussent raconté, en vulgaire allemand, les aventures personnelles du malheureux juif-errant, relaté ses observations sur les hommes et les choses, reproduit, en un mot, des impressions de voyage.
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