‹ Les mémoires du Diable (volume 2)Chapitre 16 sur 22 · TOME n. J · texte numérisé non relu

TOME n. J

Et, par un monvenient rapide, il ajasta Jacquei ; mais, pendant qae le chouan s'approcbait de la porte da malade, le petit Mathieu s*étittl glissé derrière son père et lai avait remis son fusil caché dans nn coin de la chambre. Dans le même instant, Jacques avait de son côté couché en joue son ennemi , tandis que Fenfant, se précipitant sur Bertrand, avait abaissé le canon de son arme. Tout cela fut l'affaire d'un éclair, et Jacques cria d'une voix retentissante:

— Au premier -qui bouge ou qui fait un pas dans lachsunbre, Bertrand tombe mort !

Jl y eut un terrible moment de silence, pendant lequel on entendit gémir les sourdes rafales du vent et de la pluie fouetter la pierre du seuil ; puis un coup de feu partit, et le fusil de Jacques tomba de son épaule fracassée par une balle. C'était un des hommes de Bertrand qui, caché dans l'ombriC de la cour, avait glissé le canon de son fasil entre les deux sentinelles et avait ajusté le paysan à son aise.

— * Qui a tiré? s'écria le père Bruno. -^ C'est un chouan, dit Jacques.

Presque aassitôt les cris de Marianne et ceux du petit Mathieu avertirent le vieillard aveugle que c'était son fils qui avait été frappé , et il s'ensuivit une scène de tumulte inexprimable et de terreur étrange. Le vieillard aveugle, arofié d'un grand couteau, se jeta du côté où il croyait qu'était le chef des chouans :

— Bertrand 1 Bertrand I cria-t-il.

Mais celui-ci l'évita, et le vieillard se mit à parcourir la chambre le couteau levé , et criant avec fureur :

— Bertrand! Bertrand! où es-tu? tueur! assassin! où es-tu? Ah ! tu recommences ?

Il alla ainsi à travers cette grande salle, se heurtant aux meubles, brandissant son arme et criant toujours : Bertrand! où es-tu ? tandis que tous ceux qui étaient sur son passage s'échappaient en lui disant leur nom avec terreur. Il arriva ainsi jusqu'à son fils qu'il saisit par le bras et lui dit d'un ton rauque et furieux :

— Qui es-tu ? — C'est moi , mon père. Tenez-vous tranquille , vous allez nous faire tous tuer, -r- Ils t'ont blessé ? — Ils m'ont cassé un bras ! c'est celui que vous tenez ; vous me faites mal.

L'aveugle recula en poussant un cri , laissa échapper le bras de

son fils , et le couteau tomba de ses mains.

Bertrand repoussa l'arme du pied, et reprit tranquillement :

*— Tu l'as voulu, Jacques, -r. Assassin et voleur! cria le vieil

av»ngle. — Ni l'un ni l'autre, dit Bertrand ; mais je veux ce que

je veux, il me semble que tu devrais le savoir. Si Jacques n'avait

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pas pris son fusiJ, il ne lui serait rien arrivé. U ^ yoplu parler, on lui a répondu. — Ton tour viendra, reprit Bruno, -n: Quand il plaira au cieL -- Osez-vous l'invoquer après un pareil crime? dit Angélique. — Oui , ma sœ^^^ reprit Bertrand ; car je pe i^uis pas comme quelques-uns d'entre nous, je n^ fais, pas le mâl-^urle mal , et je ne tue que ceux qui m'attaquent. -^ Mais tu dévalises ceax que tu ne tues pas, dit le père Bruno, pour qui peut-être un vol était UQ plus gr$nâ crime qu'un meurtre, parce qu'il n'avait pas Texcuse politique que les chouans donnaient à leur révolte.

- Tu m'y faîç penser,, dit Bertrand, et voilà sans doute, ajouta- t-il en montrant Luizzi, le voyageur qui s'est plaint d'avoir été arrêté ? Eb bien f je vous juce que si. ce sont quelques-uns de3 Titres qui ont fait cette action, ils seront sévèrement punis, et <}ne cet étranger n'ira pas dire que nous sommes des voleurs de grande route.

Cependant Marianne et la sœur de charité avaient coupé la veste de Jacques et mis à nu sa blessure. Pendant qu'elles la lavaient , Bertrand reprit sa place sur sa chaise. Le feu s'était à peu près éteint faute d'aliment, et la flamme de la lampe, agitée par le vent qui s'engouffrait dans la chambre, éclairait d'une lueur triste et mourante cette scène de désolation. Bertrand prit la parole, et, s'adressant à Luizzi :

— En quel endroit avez-vous été arrêté ? lui dit-il. — Je ne puis trop vous le dire, repartit le baron qui avait senti son coulage l'abandonner en* présence de dangers* si nouveaux et si iioconnus poar lui. — Mais enfin , reprit Bertrand , à quelle distance étiezvous de Vitré ? — Je dormais dans ma voiture , repartit le baron , et je ne puis savoir... — Ne tremblez pas ainsi, répliqua le chouan, nous n'avons rien à vous reprocher, personne ne vous en veut ici. Répondez : que vous a-t-on pris? — Mais, répondit le baron en balbutiant tout à fait, mes papiers , mon argent... — Quels étaient ces papiers?... combien aviez-vous d'argent?... — Il y avait un passe-port, dit Luizzi, des lettres. — Et combien d'argent? — Combien d'argent... je ne sais. •— Comment! vous ne savez? — Deux mille francs environ, dit le baron. — En or ou en argent?

— En or, repartit le baron , qui répondit rapidement pour cacher son trouble. — Et dans quelle voiture voyagiez-vous ? — En chaise de poste. — > Il y en a de beaucoup d'espèces, reprit Bertrand qui examinait le baron d'un regard qui contribuait singulière«aent à troubler celuî-ci. — C'était, c'était... en calèche. — Ah 1... Et il y avait sans doute des malles, des porte-manteaux ? r- Oui» oui, dit e baron. — Et dans ces malles , qu'y avait-il ? — Mais, lit le baron avec impatience, ce qu'il y a dans des malles... du linge, des ha-*

bits. — C'est que ]e veax que tout vous soit exactement rendu , à TexceptioD des armes, si 70us en aviez.

Ceci n'étant pas une question, Luizzi se dispensa de répondre « et Bertrand reprit :

— Et quel est votre nom ? — Mon nom , dit le baron , je ne peux pas... je ne peux pas vous le dire... — Nous le verrons sur votre passe-port, dit Bertrand, si vous aviez véritablement un passe-porC qui puisse se montrer. — Il me semble , reprit le baron, qui avait fini par comprendre dans quel embarras il s'était mis par son mensonge et ses hésitations , il me semble qu'il vous importe peu de savoir qui je suis. Je ne vous redemande ni ma voiture ni moa argent ; laissez-moi libre, c'est tout ce que je veux de vous. — Oui-da ! fit le chouan, j'en suis convaincu , et je crois môme que vous n'avez pas lieu de tenir beaucoup à l'argent et à la voiture que vous avez perdus.

Comme il achevait ces paroles, le garçon de ferme envoyé à la poste par Jacques Bruno rentra en courant.

— Eh bien ! Bonfils, dit Bertrand, tu as fait la commission de ton maître?

Le garçon s'arrêta, regarda Jacques blessé et baissa la tète.

— Répondras-tu, failli gars? dit Bertrand avec colère. J'ai entendu cet homme à la croix de Véziers raconter son histoire au père Bruno, et je sais où Ton t'a envoyé ; ainsi parle, qu'as-tu appris? •— Ma foi ! dit BonOls , je vas vous le dire : il n'est point passé de chaise de poste depiys deux jours à Vitré. — Je m'en doutais, fit Bertrand. Holà, vous autres 1 prenez-moi ce gueux-là, attachez-le comme un veau par les quatre pattes , et jetez-le-moi au fond de la grande mare. — Moi 1 s'écria Luizzi en reculant devant les quatre ou cinq paysans armés qui entrèrent à la fois ; moi ! et pourquoi?— Parce que c'est ainsi que nous traitons les espions. — Mais je ne suis pas un espion, je suis étranger à ce pays. — Et qui es-tu donc enfin? dit Bertrand. — Je suis... je suis le baron de Luizzi. — Le baron de Luizzi ! répéta soudain une voix de femme ; et tout aussitôt la sœur Angélique s'approcha d'Armand, et, le regardant en face, elle lui dit : Vous êtes le baron de Luizzi? — Oui , Armand de Luizzi. — En effet , dit la sœur en l'examinant ; oui, c'est vrai... — Mais qui ètes-vous, ma sœur, vous qui paraissez me connaître? Seriez-vous donc entrée quelquefois dans la maison d'où je sors ? — Je ne sais d'où vous sortez , répondit Angélique... et quant à moi... je suis... Mais peut-être m'avez-vous oubliée, depuis dix ans... J'ai à vous parler, Armand , quoique je vous aie retrouvé trop tard.. .

Tandis que le baron, sauvé par cette intervention 'inattendue*

cherchait à donner un nom à cette femme dont les traits rayaient si vivement frappé, Bertrand s'avança et dit à la sœur Angélique :

— Ainsi vous connaissez cet homme ? — Oui. — Vous en répondez? — Oui. — Qu'il reste donc, reprit Bertrand. Et nous autres, ajouta-t-il en élevant la voix, allons-nous-en, car le jour approche. — Et Fofflcier, Tofflcier? crièrent les voix des chouans restés àla porte.— Le brancard est prêt,n'est-ce pas?a)lez le prendre, et qu'on ne lui fasse pas de mal.

Bruno se leva de sa chaise et dît à Bertrand

— Tu es le plus fort aujourd'hui, Bertrand ; mon tour viendra. — Tiens-toi tranquille , répliqua le chouan, ne leur donne pas l'idée de brûler ta maison et de piller ta grange. J'ai fait tout ce que'j'ai pu pour éviter un malheur. ^

Jacques, entouré par sa femme et ses domestiques, ne parla pas ; et, tandis que ce groupe se serrait au fond de la chambre, Lnizzi et la sœur se rangèrent pour laisser sortir le brancard sur lequel était l'offlcier blessé. Au moment où le brancard allait passer devant la sœur Angélique, elle regarda le blessé, et> reculant comme avec épouvante, elle s'écria :

— Henri!...

Le blessé se retourna, et, se soulevant un peu , poussa un cn\ puis retomba en murmurant d'une voix éteinte :

— Caroline !... Caroline 1...

Les porteurs s'étaient arrêtés ; mais ils continuèrent leur marche sur un geste de Bertrand, tandis que la sœur de charité se cachait dans les bras de Luizzi en s'écriant :

— Oh 1 mon frère I mon frère 1

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