SECOND ACTE
^ Or, reprit le Diable, comme Lionel et sa mère finissaient cette explication, le vieux Hugues reparut dans la grande salle du château. On y préparait les tables pour le souper, et tous les habitants de la forteresse s'y rendaient un à un. La nuit était venue, Ton n'attendait plus que Gérard, et Gérard ne rentrait pas. Chacun s'en étonnait, à l'exception du vieillard. Il répondit aigrement à sa femme, qui s'inquiétait de cette absence :
« — Ceux qui s'en vont chevaucher par les campagnes peuvent trouver souvent des obstacles qui les retardent, mais il est étonnant que ceux qui n'ont qu'une porte à traverser ne soient pas ici à rheure exacte des repas. Où est Alix f — Qu'on aille la prévenir, » dit Ermessinde.
Pendant ce temps, le vieillard baissa latôte; mais son œil fauVe, ombragé par ses longs sourcils pendants, s'attacha au visage de Lionel. Alix entra. Lionel demeura immobile et impassible. Le vieillard reprit d'un ton doucereux :
« — £h bien ! ma fille, vous ne voulez donc pas de notre compagnie, et, lorsque Gérard n'est pas au château, il n'y a donc plus personne ici qui vous plaise? Voici cependant un beau et brave chevalier que je vous présente, c'est mon fils Lionel. »
Alix et le jeune bomme se saluèrent froidement. Hugues les considérait avec attention. Ermessinde, qui était près de son fils, lui dit tout bas :
« — Ne t'étonne pas du froid accueil de la femme de ton frère, elle est encore bien timide. »
Lionel sourit amèrement, puis repartit :
« — Rien ne m'étonne, ma mère. »
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Cétait , comme vous pouvez ie voir, un étrange retour, un étranc*» accueil, et, entre une belle-sœur et un beau-frère qui étaient censés se voir pour la première fois , c'était une étrange entrevue. Cependant Tbeure se passait, chacun gardait le silence; le vieillard ne semblait ni sMrriter ni s'alarmer de Tabbence prolongée de son fils aîné, Alix ne s*en informait pas ; Lionel, plongé dans ses réflexions, suivait de Toeil les jets capricieux de la flamme du foyer ; Ermeâsinde regardait son mari avec anxiété, comme si elle redoutait l'issue de ce silence. A ce moment on entendit un nouveau bruit à l'entrée de la forteresse, et presque aussitôt Gérard parut. Alix se leva et courut au-devant de lui avec un empressement qui semblait extraordinaire après Tindifférence qu'elle avait montrée. Mais, en le voyant, elle recula vivement, devint ronge et baissa les yeux avec une vive expression de colère et de ressentiment. Gérard était ivre à ne pouvoir se tenir; il s'avança vers sa femme en trébuchant. Bossu, boiteux, laid, petit, rouge, souillé de vin et de boue, car il était tombé de cheval, Gérard eût fait lever le cœur à une fille de basse-cour. Alix ne put donc que se taire, malgré son désir d'accueillir gracieusement son époux. Quant à Hugues, quelque colère qu'il éprouvât de voir ainsi son fils chéri se dégrader devant tant de gens, il ne voulut pas que personne manifestât sa répugnance, et il étendit sur tous un regard qui semblait dire ? Qui osera blâmer celui que je préfère ? Ermessinde tenait les yeux baissés, Alix avait détourné la tète, et Lionel la regardait avec un Sourire de dédain. Tous les autres ne paraissaient pas s'être aperçus de l'entrée de Gérard, et chacun se tenait dans son coin.
« — Hé I que m'a-t-on dit à la porte? s'écria Gérard, que mon frère Lionel était ici?... put!... hé! bonjour... peuhl bonjour, Lionel... peueuh ! que je t'embrasse I »
Lionel resta les bras croisés.
« — Tu n'embrasses pas ton frère 1 » s'écria le vieillard avec colère.
Sur un regard suppliant de sa mère , Lionel obéit. Mais dans cette embrassade, la boue et le vin qui étaient sur les habits de Gérard touchèrent la cotte de mailles du jeune chevalier, qui, appelant un page, lui dit d'un air dédaigneux :
« — Essuie cette boue et ce vin ; l'acier le plus pur se ternit et se rouille quand on n'efface pas vite de pareilles taches, et il arrive un jour où la noble armure ainsi dévorée ne peut plus défendre son maître. »
U n'y avait pas grand'chose à redire au soin que Lionel venait de prendre ; mais Hugues sentit aisément que la cotte de mailles
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ftiisalt ftThisioii «n nom des stres de Roquenore, et 4|iie c'était on amer avertissement du danger auquel Texposaiit la cooduite déréglée de Gérard. Hu^gues lança à son jeune ûls un regard de haine, tandis quT.rmessinde faisait servir le souper pour distraire Talteutioii de chacun, et qu'AKx essuyait une larme de aéplt. PeodaDt ce temps, «Gérard allait de çà, de 4à, tenant à haute voix des propos dissolus ant belles filles qui servaient dans celt^ noble maison. Hogues se taisaiit «t supportait tontes ces insoleoœs avec patience, ne ve^lant pas donner un Mime au âls de sa prédilection devant Ermessinde et Liom^. «Enfin, le repas étant servi, chacun y prit place ; Gérard s*y assit, quoiqu*il n'ep^etu certes pas besoin, et, an beat de quelques tninutes, il s*endomU ia tèie appuyée sur la table. Durant tout le repas, Lionel s^oceupa altentivemeot de sa mère, tandis qu'Alix, rouge de^ionte et d'iodignaiion, dévorait silencieusement ses termes. Lorsqu^il fut temps de se retirer, Hugues se leva et fit un signe que comprirent trois ou quatre valets pour lesquels sans doute cet ordre muet n*était pas nouveau : ils s'emparèrent de Gérard et se mirent en devoir de Le transporter hors de la salle. Hugues leur désigna une porte du doigt, c'était la porte qui menait à la chambre d'Alix. Celle-ci, absorbée dans le sentiment de son •humiliation, n'avait rieo vu de ce qui s'était passé ; mais, au moment où les valets lurent prêts ^ franchir la porte qui condensait dans «on apparteoietnt, elle se leva soudainement et s'écria afvec violoace :
« — Pas chez moi, pas chez moi 1 portez^le auf étables 1 »
Le vierl Huguesia regarda de travers.
« — Votre mari I lui dit-il, votre mari I — Un homme ivre! » répondit-elle avec ^une expression insurmontable de dégoCtt.
Et elle se leva pour sortir.
Ermessinde et Lionel se trouvaient sur son i^assage. La .première essaya de lui parler pour la eatmer ; mais Ali&, la r<e{)oussant, lui dit avec colère :
« — Laissez moi, laissez-moi, vous et votre fils ! »
Peut-être Alix voulait-elle parler de Liouel ; mais celui-ci, qui n*avait pas fait un geste, crut qu^il sagkMaèt de GéfîM^d, et repartit :
« — Son fils, il ne l'est pas. Madame. »
A cette parole, et comme si le son de kuroix de Limiel, s'adressant à elle pour la première fois, eOtopéné «n<eUe uite ràvolution imprévue, Alix 'se retourna et ditanx fralefeB :
« — IMon père a raison, c'est mon mari, et l'amour deil ^excuser une faute 'si légère. Yenez 'par ici. »
Les valeu obéirent, elle les laisaa paeeer devnnt elle; pw elle
LIg MËMOIRES DU DIABLfi. ^31
sortît, après Avoir Jeté à LioDel un re|ifard de trrftvide hiSQltante. Lionel était resté les yeux fixés sur la porte de la chambre où A4ix venait d'entrer, tandis que gire Hugues examiodit la pâleur livide du visage de son jeune fils et la contraction de ses lèvres. Le vieillard ne quitta ^s sa plaee, il ne fit ni un signe ni un geste, mais qaelqu*an qui e^ été près de lui aurait pu l'entendre murmurer soordement :
« — Oli! c'est wan. »
Un niomeoi apnàis, «t comme s'il eût xMï à la pensée qui venait de le faire parler, il ordonna à tous les serviteurs de se retirer. Lionel et 4î!rme8filiide étant demeurés seuls avec Hugues, celui-ci dit à son Qls :
« — Retirez-vous, Lionel, votre mère aura à vous parler tout à Theare. »
Lionel sortit, et Ermessinde se trouva seule en présence de son mari. On eût dit que c'était chose rare et redoutable pour elle, car elle avait à la fois Tair étonné et tremblant. Hugues n'eut pas plutôt entendu s'affaiblir au loin le bruit des pas de ceux qui se retiraient, que, montrant l'endroit par ou Lionel était sorti, il s*écria avec violence :
« — l\ faut qu*il quîlte le château demalA. — Qui^.. Lionel? — Demain, avant le lever du soleil. — Lionel ! répéta Ermessinde avec épouvante. -^ Et maudit soit le jour où il y est rentré, coiume celai où il y est né! » dit Hugues en éclatant.
Ermessinde baissa la tète, tandis que 1b vieillard s'agirarH avec colère et fr.*ippait la terre du pied. Ermessinde semblait anéantie. Enfin elle se hasarda à dfre timidement :
« — Mais qu'a l-il fait pour être traité &i sévèremenft? >
Hugues ne répondit pas, et, son silence enhardissant Ermessinde, elle reprit avec plus de confiance :
« — Est-ce sa faute s'il a été le témoin d'une scène qui n'arrive que trop souvent dans cette maison?—- Non, répondit le vieillard amèrement, mais je ne veux parque cette maison revoie une scène plus honteuse. — Je ne vous comprends pas, repartit Ermessinde. — Itère de Lionell s'écria Hugues d*une voix tonnante, tu ne me comprends pas? »
Ermessinde baissa encore une fois la tète et répondit en bal«* bntiant :
« — Je n'ai rien oublié du passé, «elgtieur; mais je ne sais ce que vous prévoyez dans l'avenir. — Ecoute-moi donc, Ermessinde, dit le vieillard en se radoucissant : tu as flétri mk vieillesse et ta as mis dans mon âihe lé dôseslS^obr d*ane injure que Je n*ai p& T^er, mai^ Je t*âi t^andoè bien mallieûrettse. Vûilà «vlbgtdeilt
ans que tu pleures, jo sois las de ma douleur et de la tienne, écoute-moi donc : Lionel aime Alix. — Il ne la connaît pas, il Ta vue ce soir pour la première fois. — Ula connaît depuis longtemps, il y a dix-huit mois... »
— Voilà les fameux dix-huit mois ! s'écria le poète en interrompant le Diable, qui nageait en plein dans son récit, où Luixzi le suivait avec une attention toute particulière.
Luizzi eut encore grand'peine à contenir un moment d*impatience, et il répliqua à Tinterrupteur avec une politesse trop marquée pour ne pas être impolie :
— En vérité, vous seriez le plus aimable homme du monde si vous pouviez me laisser écouter ce récit d*un bout à Tautre sans rinterrompre à chaque instant. — Pardon! fit l'homme de génie, mais je crois que c'est pour moi que Monsieur fait ce récit. — Tenez, reprit Satan, je crois que je commence à vous ennuyer Tun et Tautre, je vais en rester là. — Non, oh! non, dit le baron avec vivacité, parlez, je veux savoir la fin de cette aventure. — Est-ce que vous faites aussi du drame? repartit le Diable. — Je n'ai pas cette prétention, mais je ne suis pas moins curieux que Monsieur de ces sortes de ballades diaboliques. — Tiens 1 fit Satan d'un air étonné, vous connaissez donc celle-ci, puisque vous savez que le Diable s'en mêle? ^ U me semble que vous nous en avez prévenus. Du reste, je vous prie... je vous serai obligé de finir. — Je le veux bien, dit le conteur. — Hugues, reprit-il, répondit donc ainsi à Ërmessinde, qui Técoutait avec stupéfaction :
« — Il y a dix-huit mois, Alix était à Paris, et il y a dix-huit mois, elle y rencontra Lionel dans ces joutes brillantes où il s'est acquis un si grand renom. J'ignorais cela lorsqu'elle vint voir à Orléans le seul proche parent qui lui restât, le sire de Péruse. Ce fat chez lui que je la vis, ce fut à lui que je m'adressai pour Tobtenir. Elle était orpheline, elle n'avait qu'une misérable terre qu'elle ne pouvait protéger m contre la révolte de ses vassaux ni contre les agressions de ses voisins. Les fautes de sa mère avaient laissé à son nom une tache qui devait lui rendre difficile toute alliance honorable ; mais elle était jeune, belle, séduisante, et j'espérai que l'amour qu'elle inspirerait à Gérard arracherait celui-ci à ses honteuses habitudes de débauche. Lorsque le sire de Péruse me donna la réponse d'Alix, il m'étonna cependant en me disant qu'elle avait accepté avec joie la proposition d'être la bru du sire de Roquemure. Je supposai alors ou qu'elle avait compris le malheur de sa posilion, ou qu'elle était ambitieuse et que l'espoir d'être la femme d'un riche héritier lui cactiait les défauts de Gérard; car, je vous le jure, je n'avais pas trompé le sire de Péruse.
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Je devais partir d^Orléans le lendemain ; nos paroles furent échangées, et il fat convenu que, quelques jours après, Péruse et sa nièce viendraient à ce château. — Ils y vinrent en efîei, dit Ermessinde. — Oui, Alix y vint, et elle épousa Gérard sans témoigner ni répugnance ni dégoût. Ce ne fut que plus tard, et par le sire de Péruse lui-même qu'un voyage à Paris en avait informé, que j'appris qu'Alix y avait connu Lionel et que Tamour de votre fils pour cette reine de la beauté s'y était signalé par les actions les plus éclatantes. — C'était donc elle I » murmura Ermessinde.
Hugues n'entendit pas, et continua :
« — Je ne suis pas injuste pour Lionel, je sais ce qu'il vaut. Je m'étonnai qu'Alix lui eût préféré Gérard; mais Gérard sera l'héritier de ce château et de ses vastes domaines, et l'ambition m'expliqua tout. Je vivais dans cette sécurité, lorsque nos dissensions avec les sires de Malize me firent penser à appeler près de moi un homme capable de venger mes injures ; car j'ai un fils qui n'est pas un ûls, il n'est pas même un homme, mais c'est mon fils à moi, et la honte qu'il me cause se double de l'orgueil que vous in^ire votre Lionel. Cependant je consentis à le laisser entrer dans ce château. Vous savez, Ermessinde, quelles furent mes conditions. Je vous dis alors : Je rappellerai Lionel, je le traiterai comme s'il n'était pas l'enfant d'un adultère; il Tignore et il ne le saura jamais. Je consentirai à lui devoir quelque chose; mais je veux que vous vous engagiez à le faire partir dès le premier jour de son arrivée, si je vous l'ordonne. Ermessinde, je ne lui en veux pas de sentir qu'il est beau, brave et fort ; je ne lui en veux pas de s'irriter de la cruelle partialité de celui qu'il croit son père. Ce n'est pas parce qu'il méprise Gérard que je veux qu'il parte ; je veux qu'il parte parce qu'il aime Alix et qu'Alix l'aime encore. — C'est impossible! s'écria Ermessinde emportée par son désir de trouver une réponse à l'arrêt qui devait la séparer encore de son fils. — Impossible, Ermessinde I lui dit amèren^ent Hugues. Impossible! dis-tu? Mais quand je t'épousai, toi, tu aimais un page de ton père sans nom et sans richesse, «t tu as préféré au vieillard le beau page sans nom et sans richesse: tu l'as introduit dans ce château comme un frère, et il ta quittée comme un amant 1 — C'est vrail dit Ermessinde en baissant les yeux, mais Alix n'oubliera pas ce qu'elle doit au nom de son mari. — Tu Tas bien oublié, toi ! Et cependant je n'étais ni un débauché honteux ni un misérable difforme et sans formr^; j'étais un viaillard, mais un vieillard qui avais un nom illustré par (.nelques victoires et quelques nobles combats. — C'est vrai! dit Ermessinde en pliant sous ces déplorables souvenirs. — Et te souviens-tu de la nuit où je te