TROISIEME ACTE
— Donc, reprit le poète, ceci serait la iiii de notre second acte. ^ Soit, dit Satan; alors nous commençons le troisième au moment où Lionel, après avoir pris toutes les mesures nécessaires pour forcer Alix à le suivre, se rendit au milieu de la nuit chez le vieux Hugues. Pendant le temps qui s'était écoulé dans cette infernale obscurité, un affreux orage s'était levé et il grondait au dehors et au dedans avec d'horribles éclairs et d'affreux roulements. De son côté, Ermessinde s'était rendue chez son mari et lui faisait le récit de la scène qu'elle avait eue avec son fils. Ermessinde ne parlait cependant que de la soumission du jeune homme; elle espérait attendrir Hugues en lui disant que l'amour de Lionel était bien faible, puisqu'il avait opposé si peu de résistance aux désirs de son père, et qu'il y avait peu de danger à le laisser près d'Alix, surtout à un moment où il serait plus souvent en campagne et la lance au poing qu'au château.
« — Oh I c'est [là qu'est le danger, Ermessinde, répondit le vieillard ; car les femmes sont ainsi faites, qu'elles se laissent prendre par celui qui vit tous ses jours et toutes les heures de ses jours à leurs genoux, prêt à obéir à la moindre parole, esclave du caprice le plus fugitif, du désir le plus extravagant, valet attentif qu'elles récompensent de leur amour, ne pouvant le payer avec de l'or; ou bien elles se donnent à l'homme qui les regarde à peine, à l'homme qui a placé son ambition plus haut qu'elles ; et un soir qu'il rentre au château tout couvert de sang et de poussière, l'œil flamboyant des restes d'une victoire, porté par les cris de triomphe de ses soldats, elles s'enivrent de sa vue et lui ouvrent leurs bras pour le reposer sur leur sein d'une si noble fatigue. Et voilà ce qui arriverait à Alix un soir où le mari dormirait ivre sur son lit et où l'amant passerait le front haut devant la porte de l'épouse délaissée. Cela n'a-t-il pas été à peu près ainsi, Ermessinde ?» Ermessinde garda encore le silence, puis finit par dire : « — Que voire volonté soit faite, seigneur 1 il obéira. » A ce moment la porte de la chambre s'ouvrit, et Lionel parut; il s'arrêta à l'aspect de sa mère, qu'il ne pensait pas trouver chez le vieillard.
• . Qai vous a appelé? lui dit Hugues sévèrement et en se tournant de son côté. — Que viens-tu faire ici? s'écria sa mère en s'élançant vers lui. »
Lionel garda un moment le silence ; il avait Tair égaré d'un homme après son premier crime. Cependant il se remit, et, repoussant doucement sa mère, il répondit :
« — Puisque le hasard l'a voulu, soyez donc témoin, ma mère, de ce que je venais dire à mon père. — Tu m'avais juré de partir, Lionel. — Et je pariirai. — Tu m'avais juré de ne pas voir notre maître à tous deux. — Je vous ai juré, ma mère, de ne pas sortir du respect que je dois à mon père. Aussi c'est avec respect que je viens l'interroger. — Oh! tais-toi, s'éCria Ermessinde; qu'as-tu donc à lui demander? — J'ai à lui demander, ma mère, pourquoi vous pleurez sans cesse, pourquoi je suis toujours proscrit. — Tu veux le savoir? s'écria Hugues en se levant soudainement. — Oh! taisez-vous, taisez-vous ! reprit Ermessinde, en quittant son fils pour s'élancer vers son mari. »
Hugues la regarda, et la pitié le prit pour ma mère et le fils.
« — Va t'en! dit-il à celui-ci. Ne me demande pas ce que je tiens caché dans mon cœur depuis vingt-deux ans. »
Cette parole sembla éblouir Lionel comme le jet soudain d'une clarté fatale.
« — Depuis vingt-deux ans 1 » àit-il îentetoent et en abaissant sur sa mère un regard où se lisaient tous les soupçons que cette date venait de faire naître en lui.
La mère ne put soutenir le regard terrible de son fils, et, sa honte lui retombant sans cesse sur la tête comme l'éternel rocher de Sisyphe, elle se laissa aller sur ses genoux, en criant à son mari et à son fils :
« — Grâce ! grâce ! »
Lionel resta immobile, ses yeux se fermèrent, puis il passa avec effort sa main sur son front pour en essuyer la sueur glacée qui l'inondait ; car sa pensée venait de faire un long et triste voyage en ce moment si court. Il avait remonté tout son passé, et tout son passé venait de lui être expliqué. Revenu au moment présent, il ouvrit les yeux pour s'assurer que ce n'était pas un rêve qu'il faisait, et vit Hugues le regardant avec une joie féroce et sa mère à genoux n'osant pas le regarder.
4 Lionel n'était pas un de ces êtres faciles et humains qui se sentent 'e cœur pris par de soudaines et hautes pitiés. Il ne pardonna pas à sa mère, quoiqu'il sût de quel long supplice elle avait payé sa faute ; mais, entre la douleur d'Krmessinde et la joie de Hugues, il n'hésita pas, et, se penchant vers sa mère, il lui dit ;
« — Relevez-vous, Madame^ et ne pleurez pas. Lionel de Roquemure vous protège oaaiDtenant. — IVlaintenaDt que tu a^ voulu savoir pourquoi je te haïssais, dit le vieillard, il n.'y a pluj^ ici ô$ Lionel de Roquemore.. — Tu as raison, vieillard 1 gs^rda ton nom, je rougis de l'avoir porté. »
Le vieillard sourit avec mépris.
« -- Oh ! ne ris pas, sire Hugues de Roqueinure, ipeprit Lionel ; à chacun ce qui lui appartient. Il y avait tout à rbeure iici xkSk jeune homme qui avait étendu son épée sur 1^ famille de Roquemure, et Téclat qui jaillissait de cette épée éiu^t SÂ vif %}^ personne ne pensait à regarder au delà, que personne n^ savait que ce nom était tombé aux mains d'un vieillard, $iMPkS force e^ d*im idiot sans courage. Maiqtenant qu'il n'est plus à tui e<^ 90m, ^ bâtard retire soa épée pour en soutenir sa marebe, car il, n'a plvia que son épée pour appui, et il Wsse Les regardjs dQ«i hoinmeç arr river jusqu'à vous. Qu'il cq soit douo comme tu Tas dU« sÂre de Roquemure! tu reprends ton nom, je reprends ma gloire. Je suis content du partage. ^ Et cette glaire si haute, à quQ) uom Tatlacheras-tu pour la porter? — - A c^lui que je m^ ferai, t- Que ne prends- tu celui de ton père? tu en pourrais soutenir l'éclat. — Quel qu'il soit, il devait être noblement porté, puisque celui qui n'a pu me le léguer a pu^ toucher \^ c(9ur de ma mère. — C'était un noble et riche avepmrier,, eo effet, ce» magnifique Génois, qui plaisait aux femmes pajr sa beauté et q\\i leur laissait ]e d^3honneur pour adieu, -r- Un Génois I un Génois ).,. r4péU LioQei avec un affreux pressentiment ; puis il ajouta d'unç voix ecitreconpée : Et son nom?... son nom?... — Prends-l^, Lionel, il 9k une haute renommée de bassesse, de crimes et de beauté; prends- ICv et beaucoup de femn^es encore se donneront ^u beau Zizuli, — Zizuli ! » s'écria Lionel avec UQ éclat qi^i fit iQ^eM^r \o\xl le çhâ* teau.
Hugues en fut stupéfait, Ermessinde se releva comme au rugissement d'une bète féroce :
« — Zizuli ! Zizuli 1 * répéta Lionel ep regardant tQUi^ à tour sa mère et le vieillard.
Hugues, heureux de l'affreux désespoir de Lionel, en jouissait sans cependant en comprendre le motif. Et, s'adressant alors à Ermessinde, il lui dit avec un rire cruel :
« — Regarde, Ermessin^, où mène l'adultère ! —Tu ne le sais pas, Hugues? dit Lionel en s'approchant de lui; tu crois qu'i( qç mène qu*à la douleur, 9M désespoir, à la folie? Tu te trqmpes, Û mène à l'inceste ! »
Qpgues #t Krm^0i9d@ reculèrent avec épQUY«at«»
« — Ne me comprenez-vous pas? s'écria Lionel en marchant snr eux. Ne sais-ta pas, lâche vieillard qui n*a pas tué Tamant de ta femme, que ta bru est la fille de mon père et que la fille de mon père s'est donnée à moi?-^ Alixl s'écrièrent ensemble le vieillard et Ërmessinde, Alix! »
Ermessinde tomba par terre évanouie ; mais le vieux Hugues, retrouvant quelque force dans sa colère, s'élança sur Lionel et le saisit en criant :
« — A moi 1... à moi! mes hommes d'armes, à moi 1 mort à Lionel I mort à rinfâme I mort à Tinceste I »
Lionel, dont la raison chancelait sous le choc de cette horrible révélation, repoussa violemment le vieillard, qui alla tomber à côté d'Ermessinde, et, la tète perdue , il s*éiança hors de cette chambre. Il franchit les longs corridors qui l'avaient conduit chez son père; il arriva ainsi, pâle, glacé, tremblant, jusque dans la grande salle, où devait Tattendre Alix.
« — Tu as été bien longtemps 1 » s'écria une voix près de lui.
Lionel se retourna, et, à la lueur des éclairs qui se succédaient avec rapidité, il vit sa sœur Alix devant lui.
« — Quel crime viens-tu de conunettre aussi ? s'écria-t-elle en l'entendant frissonner et trembler. — Adultère et inceste I lui répondit Lionel en la repoussant, tandis que Forage éclatait dans toute sa fureur. — Que dis-tu ? répondit Alix ; as-tu oublié que je t'attendais? — Suis-moi donc, si tu l'oses, répondit Lionel... femme de Gérard 1— Je ne le suis plus, dit-elle en poussant la porte du pied et en montrant le miséraJ)le égorgé dans son lit. — Ah ! un meurtre aussi ! dit Lionel en reculant. — U commençait à s'éveiller, et je f attendais ! ^ Suis-moi donc, si tu l'oses, reprit Lionel, dont la raison était perdue ; fille de Zizuli, veuve adultère de Gérard de Roquemure, tu es la fiancée incestueuse du fils de Zizuli. »
Et, soit que tous deux répétassent avec un éclat horrible ces paroles fatales, soit qu'une voix infernale les prononçât à côté d'eux, il sembla un moment que tous les échos du château de Ro quemure fissent retentir les mots aduUère, meurtre et inceste. Alors Lionel s'enfuit. En traversant le vaste préau qui séparait cette salle de la porte d'entrée, il entendit hennir les chevaux au bruit de son armure. Quoique Lionel eût hâte de fuir, et de fuir rapidement, il passa; mais à la porte du château il aperçut, tenue par un page, une rapide baquenée, une superbe cavale qu'Alix avait fait préparer pour sa fuite. Par un mouvement instinctif, il s'empara de la bride et s'élança sur la cavale ; puis la herse se leva, et il sortit du château n'ayant d'autre but que d'en sortir, et sans
donner aucune direction à son cheval, qui s'élança vers le pied de la colline avec la rapidité d'un cerf. Tandis que cela se passait ainsi d'un côté du château, une scène non moins horrible s'accomplissait dans la chambre de sire Hugues. Le vieillard s'était relevé et Ermessinde avec lui.
« - Lionel, Lionel! se prit-elle à crier en se traînant vers la porte pat* laquelle avait disparu son fils. — Ne crains rien, lui dit le vieillard avac rage, tu le reverras. »
aussitôt Hugues voulut s'élancer à la poursuite de Lionel, mais Ermessinde se jeta devant lui pour lui barrer ie passage. La rage de Hugues s'en accrut, et, tirant son poignard, il en frappa la malheureuse. Il se crut libre ; mais elle, s'attachant à lui du reste de ses forces, l'arrêta encore ; et lui, dans le délire de sa rage, lui déchira les mains avec son poignard pour la forcer à le lâcher. La lutte fut assez longue pour donner à Lionel le temps de fuir. Enfin Ermessinde succomba, et le vieillard put sortir de sa chambre. Depuis longtemps ses cris et ceux d'Ermessinde avaient éveillé les habitants du château. Us accoururent dans la salie que Lionel venait de quitter, et là ils trouvèrent Hugues qui demandait avec furenr à Alix :
« — Où est^il? où est ton amant?... où est l'infâme ? »
Elle ne répondit pas. Le vieillard se précipita dans la chambre de son fils en appelant :
> — Gérard ! Gérard K»
11 y resta longtemps sans qu'on entendit rien , sans que personne osât franchir le seuil de la porte. Lorsqu'il sortit de cet appartement, on eût dit qu'une force surhumaine animait ce corps caduc et faible. La pâleur de son visage était effrayante, ses cheveux blancs se hérissaient autour de sa tète. Non-seulement il avait vu dans cette chambre le cadavre de son fils, mais à la lueur des éclairs il avait vu passer dans la campagne celui qu'il croyait son assassin, et qui longeait en fuyant le mur du château. Sans doute un démon l'avait inspiré, sans doute une horrible pensée, une de ces pensées qui fondent sur l'homme avec la rapidité de l'aigle et qui Tétreignent dans leurs serres de fer, s*était emparée de lui, car il ne poussa ni cris ni imprécations ; mais , d'une voix brève et forte qu'on n'eût pu reconnaître pour la sienne, il donna quelques ordres. L'obéissance des serviteurs ét^ût chose ordinaire dans le château de Roquemure ; et cependant jamais elle n'avait été si rapide et si complète, tant la fermeté de la >oix de Hugues et l'assurance de sa démarche avaient frappé tout le monde d'éponvante et de surprise. En un mouient, le cadavre de Gérard, Emiessinde et Alix furent transportés dans la grande cour du