TOME
bien I très-bien ! répondit le Diable en nasillant comme un frère ignorantin qui interroge un enfant sur l'existence coéternelle de Dieu le père et de Dieu le fils, et qui est satisfait de la réponse qu'il a reçue. — Et sans doute il assistait à cette scène extraordinaire dont Barnet a si bien gardé le secret?— Encore très-bien, repartit le Diable du même ton nasal. — Et crois-tu qu'il veuille me la raconter? — Tu sais que j'ai promis de te la dire ; mais, s'il veut m'épargner ce soin, il me rendra service, car j'ai affaire ici. — Dans cette diligence ? — Oui. — Quoi donc ? — Un tour de ma façon. — Lequel ? — Tu verras.
Sur ces paroles, le Diable disparut. Luizzi, grâce à la vision surnaturelle qui lui était accordée de temps en temps, vit le Diable se transformer en une mouche de petite dimension, de si petite dimension que personne autre que lui n'eût pu lapercevoir. Elle voltigea un moment daus l'intérieur, et,tout en badinant, elle piqua le nez de l'ex-notaire, qui, machinalement, prit les genoux de la dame assise à côté de lui. La dame, que le Diable n'avait pas piquée , donna à M. Eugène Faynal un coup de ridicule sur les doigts : il y avait trois clefs daus le sac. Le notaire s'éveilla en sursaut, et Ganguernet lui sauta à la gorge en lui criant : La bourse ou la vie !
— Qu'est-ce? s'écria l'ex-notaire épouvanté. — Histoire de rire ! répondit Ganguernet ; et , tout le monde s'élant éveillé, la conversation devint générale.
Cependant Luizzi, plus curieux en ce moment de ce qui allait arriver dans la diligence que de connaître ses compagnons de voyage, ferma les yeux pour faire semblant de dormir : ce qui ne l'empêcha pas de pouvoir suivre dans son vol la mouche microscopique , qui n'était autre que le Diable. Elle sortit de l'intérieur et entra dans le cabriolet.
A côté de iM. de iMérin, lludieu des prisons de Berlin, se trouvait un jeune homme de viugt ans tout au plus. Il était beau garçou, mais il portait eu lui un air de niaiserie ambitieuse que Luizzi n'eût point sans doute remarqué sans cette perspicacité subtile que le Diable lui avait communiquée. Cette faculté permit au baron de comprendie la nature de ce jeune homme, sans prévoir toutefois où elle pourrait le conduire. 11 reconnut qu'il était doué d'une faculté impressive extraordinaire qui l'avait continuellement jeté dans les rêves d'une existence d'autant plus fantastique qu'elle s'était, pour
ainsi dire , accomplie en imagination. Étant encore au collège, où il avait lu les Briyands de Schiller, ce monsieur s'était pris d'amour pour les longues figures errantes des détrousseurs de grands chemins. 11 se mirait, dans son imagination, en grandes nioustaclies, en culotte rouge, avec des bottes jaunes, des gants noirs à la Crispin, un sabre et trois pairs de pistolets. Son cours de droit, qu'il commença un an après, lui apprit le néant de ces vanités. Les gendarmes français lui parurent trop nombreux et les cavernes trop rares chez nous, et Fernand renonça à être un sujet de drame allemand. Bientôt, et comme à beaucoup d'autres jeunes gens, il lui tomba dans les mains le détestable roman de Faublas, et voici Fernand se créant, dans toutes les loges de l'Opéra, des marquises de B..., voyant dans toutes les petites femmes rieuses des jeunes dames de Lignolles, et pensant qu'il ferait des charades tout comme un autre. Ce fut une danseuse qui le guérit de cette folie, et son médecin qui le guérit de sa danseuse. Une autre fois, après avoir dévoré Werther, Fernand s"imngina qu'il devait se tuer d'amour : Potier, qui était allé donner quelques représentations à Toulouse, mit fin à cette prétention. L'histoire des guerres de la révolution faiUit faire engager Fernand en temps de paix, et, s'il eût pu traverser la Garonne sans haut-de-cœur, il se serait fait marin pour rivaliser avec Améric Vespuce ou le capitaine Cook.
Au moment où Luizzi observait Fernand, ce jeune homme venait de faire la lecture de l'histoire des papes, et ce n'était pas sans quelque ravissement qu'il avait sondé les secrets du Vatican. Cette domination absolue, qui s'élève au-dessus de celle des rois, cette représentation immédiate de Dieu, celle pompe brillante des cérémonies chrétiennes, avaient étourdi sa facile imagination, et, soit qu'il enviât les lubricités de Borgia ou la gloire douce et artiste de Médicis, soit qu'il fût entraîné par la politique et la philosophie de Ganganelli, toujours est-il que la papauté le tenait à la gorge. Etre pape lui paraissait, à vingt ans, une plus belle destinée qu'aimer et être aimé. Cela tenait de la folie.
Enfin c'était dans cette disposition de cœur et d'esprit que Fernand parcourait la route de Paris à Toulouse. Luizzi voyait la mouche-Diable tournoyer au bout du nez du jeune homme, lorsqu'on arriva à un village appelé Boismandé. Rien de remarquable ne le recommanderait à l'attention du voyageur, si ce n'est qu'on y dine, et il n'existe dans le monde que deux
individus qui sachent véritablement la valeur d'un dîner attendu: c'est l'homme qui voyage en diligence et le convalescent à sa première côtelette. L "énorme voiture aux armes de France s'arrêta donc à Boismandé, devant Tauberge accoutumée. Elle dégorgea ses nombreux voyageurs, les hommes coiffés de foulards et de bonnets de soie, les femmes de chapeaux cassés et de marmottes grasses, les uns et les autres emmaillotés de redingotes déformées, de pelisses flétries, de manteaux usés, etc., tous crottés à faire reculer la brosse la plus ardue dans la main la plus agile ; la seule dame voilée n'entra pas dans l'auberge et continua sa route. Qui ne sait ce que c'est qu'une descente de diligence à l'auberge, ce premier mouvement si grotesque de tout ce monde qui se rajuste? Celui-ci secoue vivement la tète et les épaules, se frotte les mains et tousse avec vigueur pour se retirer un moment de l'état de hareng où il était, et se remettre en l'état d'homme ordinaire, en jouissance de toutes ses facultés; celui-là agite rudement sa jambe pour faire redescendre sur sa botte le pantalon trop étroit que le frottement d'une jambe voisine a replissé jusqu'au genoux; telle femme, encore fraîche, rebombe, à l'aide de son doigt et de sa chaude haleine, les plis empesés de son bonnet qui n'est pas sans coquetterie; telle autre rétablit la tournure trop affaissée d'une douillette feuille-morte. Après ce petit temps d'arrêt, tout le monde se précipite dans une immense cuisine où murmurent de toute éternité, dans de vastes casseroles, la gibelotte douteuse et l'implacable fricassée; tandis que la broche roule devant un foyer ardent le canard bourbeux de la mare voisine et la longe de veau, ressource des gens dégoûtés.
Lorsque les hommes, grâce à la fontaine de cuivre qui reluisait à l'un des angles de la cuisine, se furent légèrement rafraîchi le visage et les mains, et que les femmes, un moment disparues, revinrent plus aises et plus accortes, on s'assit à la longue table qui occupait la vaste salle à manger, et c'est alors que commença le repas à un petit écu par tête. D'abord la conversation s'engagea sur l'excellence des chevaux du dernier relais, sur l'habileté du postillon, la complaisance du conducteur, la commodité de la voiture, puis sur les villes où l'on avait passé, le département où l'on se trouvait, le village où l'on s'était arrêté, l'auberge où l'on dînait.
Luizzi écoutait avec d'autant plus d'attention, que cette
conversation lui apprenait l'histoire du commencement de son voyage. Mais il ne perdait pas de vue l'infernal insecte acharné sur le nez de Fernand. D'ordinaire il suffit d'avoir dix-huit ans, d'être garçon et d'avoir vu Toulouse et son Capitole, Paris et tous ses monuments, pour se croire le droit de tout mépriser; et Luizzi ne sut trop pourquoi le Diable se donnait la peine de quitter le nez de Fernand pour piquer un petit jeune homme à l'air assez impertinent, qui retournait à Paris pour y finir son droit commencé à Toulouse. Cela n'était pas nécessaire pour lui faire dire hautement qu'on était dans un misérable village, dans un misérable pays et dans une misérable auberge. A coup sûr l'amour de la patrie, celui de la contrée, celui même plus étroit du foyer domestique, sont de nobles sentiments, et pourtant ils inspirèrent bien mal la jolie Jeannette; car, si Jeannette n'avait pas voulu défendre sa pauvre auberge, que de malheurs son silence eût épargnés! Mais le Diable s'était mis de la partie, et Dieu sait si le Diable a jamais fait autre chose que de servir de bons sentiments pour faire commettre de mauvaises actions ! Du nez de l'étudiant, la mouche sauta sur celui d'une jeune servante qui l'écoutait, et, à peine celui-ci avait'^ il laissé tomber de sa bouche le mot de misérable auberge, que la jeune fille, qui n'avait pas plus de seize ans, s'écria:
— Bah ! Monsieur, de plus grands seigneurs que vous y ont logé sans en dire tant de mal.
Ces mots appelèrent l'attention des voyageurs sur cette jeune fille. Elle était grande et la grossièreté de ses vêtements ne pouvait dissimuler l'extrême élégance de sa taille. De petits pieds dans des sabots, des mains admirables, quoique gercées, annonçaient une nature distinguée, une origine qui mentait à la situation. Tenez-vous pour assuré que, toutes les fois que vous rencontrerez dans le peuple un de ces signes d'une vie non sujette aux pénibles travaux, c'est quelque oubli de la retenue de fille ou de la foi conjugale en faveur de quelque beau seigneur qui a créé cette anomalie. Le travail et la misère dégradent vite sans doute ces nobles proportions, apanage de la riche oisiveté; mais à seize ans elles sont encore fraîches et vivantes, et Jeannette avait à peine seize ans, Fernand y fit-il attention? nullement.il rêvait pape, et rien ne l'atteignait au delà de cette sphère souveraine ; à peine si la pourpre cardinale lui eût fait lever les yeux. Il n'avait donc rien remarqué, ni l'observation, ni la réponse
qu'elle avait fait naître, ni la voix frêle qui avait parlé, ni cette bouche étincelanle de dents d'ivoire, ni ces longs cheveux d'un blond cuivré, ni ces grands yeux d'un bleu gris, dont la vague expression dénotait une âme facilement em^ portée au hasard des circonstances. Un vieillard seul, arrêtant ses yeux avec attention sur Jeannette, lui dit d'une voix polie et peu connue aux servantes d'auberges:
— Quels sont donc ces illustres voyageurs, Mademoiselle? — Eh ! parbleu ! reprit Ganguernet, qui interrompit une aile de poulet en l'honneur de la gloire française, presque tous les généraux qui ont fait la guerre d'Espagne. — Ce n'est pas de ceux-là que je veux parler, dit Jeannette. — Ah ! je comprends, ajouta le Ganguernet, il s'agit du pape Pie. Pie a logé ici. Et il se prit à rire, du rire énorme qui le distinguait. — Qui? s'écria Fernand, que voulez-vous dire? — Oui, Monsieur, répondit Jeannette avec un accent de respect pour ce qu'elle allait dire, oui, notre saint-père le pape a logé dans notre auberge. —Lui! lui! le pape! s'écria soudainement Fernand en portant des yeux effarés sur les murs mal tapissés et les poutres noires de la salle à manger: lui ! ce généreux martyr!
Cette exclamation appela sur Fernand l'attention qu'on avait d'abord donnée tout entière à la belle servante. Voyageur taciturne et résigné dans le cabriolet de la diligence entre le conducteur et l'Indien, Fernand était resté presque étranger, jusqu'à ce moment, au petit monde ambulant dont il faisait partie. Mais ce cri, si singulier de la part d'un jeune homme de dix-huit ans, le désigna vivement aux regards curieux de l'assemblée. Alors seulement on remarqua sa haute taille, son visage austère, ses grands yeux noirs cernés, et ce front large et méditatif qui révèle presque toujours une capacité puissante dans les grande choses ou une exagération folle dans les petites.
— Oui, vraiment! reprit Jeannette enchantée d'avoir trouvé un auditeur si ardent ; et la chambre n'a plus jamais servi à personne, on n'y a rien changé, elle est fermée avec soin, et l'on n'y entre qu'avec respect et recueillement.
En ce moment la mouche diabolique entra dans le nez de Fernand et sembla lui vouloir monter dans le cerveau. Il s'écria :
— Ne peut-on la voir? Il faut que je la voie ! — Je vais vous y conduire, répondit la jeune hlle.
Ils sortirent ensemble.
Luizzi cependant cherchait à deviner ce que le Diable avait à faire de cette servante d'auberge et de ce jeune homme. Leur absence commençait à être remarquée, lorsqu'un bruit très -vif se fit entendre dans la cuisine qui précédait la salle à manger. Le nom de Jeannette, violemment'prononcé, frappa plusieurs fois l'oreille des voyageurs; ils voulurent savoir quelle pouvait être la cause de ce tumulte, et ils entrèrent tous dans la cuisine au moment où Fernand rentrait dans la salle à manger par une autre porte.
Un jeune homme de vingt-cinq ans environ, décoré et en costume de chasse, tenait Jeannette par le bras, avec une violence que rien ne saurait exprimer.
— Donne-moi cette clef, s'écria-t-il, donne-la-moi 1
La malheureuse fille, pâle et immobile, le regardait sans répondre et comme fascinée par un charme; cinq ou six pièces d'or tombées à ses pieds attiraient les regards avides de quelques paysans qui se parlaient chaudement ; la maîtresse de l'auberge, le visage hagard et enflammé, s'écriait :
— La clef est dans la poche de son tablier, prenez-la, monsieur Henri, prenez-la.
Ce Henri, que la fureur avait d'abord rendu incapable d'aucune réflexion, finit par comprendre ce qu'on lui disait, et, fouillant brutalement dans les poches du tablier de la pauvre Jeannette, il se précipita comme un furieux vers l'escalier qui conduisait au premier étage. Les voyageurs s'avançaient pour demander l'explication de cette scène de violence, lorsque le baron, delà porte de la salle à manger près de laquelle il était demeuré, vit le jeune homme décoré s'élancer d'un seul bond du haut de l'escalier. Pendant quelques secondes il promena autour de lui des regards furieux. Un paysan s'approcha et lui dit :
— Eh bien? — C'est vrai. — Dans cette chambre? — Oui, dans cette chambre. — Sacrilège et infamie ! — Possible ! dit un autre.
A ce moment, Luizzi crut reconnaître ce petit rire aigre dont lui-même avait été poursuivi :
— Mais que diable y a-t-il? dit Ganguernet. — Là, dans cette chambre, répétait le paysan, dans cette chambre où est le lit du pape I — Bon ! s'écria Ganguernet, qui comprit alors; fameux! c'est une idée.
Mais toutes les voix des paysans répondirent par des cris de fureur et de malédiction. Ils s'élancèrent vers Jeannette,
qui, l'œil fixé devant elle, semblait avoir perdu tout senti- ^ ment de la raison. Enfin, elle s'écria tout à coup : ■
— Le lit du pape ! Ah ! je suis damnée ! " Une voix que Luizzi seul entendit répondit en riant à cette
exclamation, et Jeannette saffaissa sur elle-même avec un soupir plaintif et doux ; elle tomba comme si tous les muscles de son corps eussent été brisés. Au moment où elle avait prononcé ces mots : Je suis damnée! ses yeux s'étaient tournés du côté de la salle à manger, dont le baron occupait la porte. Ce regard, en passant devant lui pour aller jusqu'à Fernand, montra à Armand qu'il avait quelque chose de la sauvage expression qui animait l'œil de Satan, et quand Luizzi, en regardant Fernand, vit dans son œil immobile un reflet de ce feu sinistre qui semblait l'avoir brûlé, il comprit la menace du Diable. Mais, emporté par un sentiment de première pitié, il ferma violemment sur Fernand et sur lui la porte de la salle à manger.
— Fuyez! dit Armand à Fernand. — Oui, répondit-il sans s'émouvoir. — Fuyez, ou vous êtes perdu! — Moi? repritil avec un sourire mélancolique, ils ne peuvent pas me faire de mal, j'ai ma destinée ; mais je fuirai pour eux. — Cachezvous plutôt, montez sur l'impériale et jetez-vous sous la bâche.
Fernand ouvrit la fenêtre. A peine était-il au sommet de la voiture que la porte de la salle à manger s'ouvrit et que quelques paysans armés de faux, de pioches, de bâtons et de fléaux, se précipitèrent vers Luizzi.
— Ce n'est pas lui, ce n'est pas lui! crièrent plusieurs voix, et Luizzi fut aussitôt interpellé de dire où était Fernand.
Il n'avait pas achevé de leur répondre qu'il l'avait vu prendre de l'avance du côté de la grande route, qu'ils y coururent tous avec des imprécations et des menaces atroces. Pendant qu'on attelait les chevaux, Luizzi prévint le conducteur de l'endroit où Fernand était caché.
— C'est bien imaginé, lui dit-il ; car, s'il était sur la route, ils le rattraperaient bientôt, et Dieu sait ce qu'ils feraient de lui ! — Et Jeannette, qu'est-elle devenue? — On a cru d'abord qu'elle était morte, répondit-il, c'est pour cela qu'ils ne l'ont pas tuée. Mais M. Henri Ta fait porter dans une chambre où on Ta soignée. — Quel est ce M. Henri? — Le fils du maître de poste, ajouta le conducteur, un militaire d'avant
les Bourbons, mon ex-capitaine. — Est-ce qu'il connaissait Jeanneite? — Lui!., s'il connaissait Jeannette! tiens!
Le fouet du postillon se fit entendre. « En voiture ! en voiture! » cria le conducteur; et chacun se hâta, triste et silencieux. Armand monta le dernier, il remarqua que le conducteur fit un mouvement de surprise en voyant le postillon se mettre en selle. Le conducteur reçut des mains du postillon une boîte enveloppée d'une couverture en cuir, et murmura entre ses dents :
— En voilà un de...
Les claquements du fouet empêchèrent d'entendre le reste. Au train dont on était mené , on eut bientôt rejoint les paysans; ils arrêtèrent la voiture et voulurent à toute force monter dessus pour rattraper Fernand, qu'ils croyaient être en avant. Mais le conducteur refusa formellement; et le postillon , aiguillonnant ses chevaux de la voix , du fouet et de l'éperon, eut bientôt laissé derrière lui cette troupe irritée. Aucun des voyageurs qui occupaient l'intérieur de la diligence n'avait jusque-là rompu le silence; mais, lorsqu'ils crurent être délivrés complètement de la poursuite des paysans, ils se demandèrent ce qu'avait pu devenir Fernand. Luizzi le leur apprit.
En ce moment, comme on était dans un lieu assez solitaire, la diligence s'arrêta tout à coup. Le postillon mit pied à terre, et, élevant la voix :
— Descends, misérable! s'écria-t-il, descends maintenant.
Le baron mit la tête à la portière, et sous la blouse du postillon reconnut l'ex-capitaine. Fernand descendit, et s'approchant de son adversaire :
— Que voulez-vous de moi? dit-il. — Ta vie ! ta vie ! s'écria Henri, et tout de suite, et ici même ! — Je me battrai au prochain relais. — Ah ! tu refuses, lâche !
Et en prononçant ces mots, Henri fit un geste de menace qui laissa Fernand tranquille. Mais, rapide comme la foudre, celui-ci saisit la main qui allait le frapper, et, forçant Henri aie suivre, il s'approcha de la diligence; puis, passant le bras qu'il avait libre sous le moyeu de l'une des roues, il souleva l'énorme machine à plus d'un pouce de terre. Abandonnant alors la main d'Henri :
— Vous le voyez, dit-il en souriant, à ce jeu vous seriez bien vite battu. Je vous ai dit qu'au prochain relais je serai à vos ordres. Comme sans doute c'est un combat à mort que
vous me proposez, vous trouverez bon que je fasse quelques dispositions avant d'y marcher.
Puis, sans écouter ce que son adversaire lui répondait, il adressa la parole à Luizzi d'un ton doux et poli :
— Serez-vous assez bon, lui dit-il, pour me servir de témoin ? Je désirerais vous parler un moment ; si vous vouliez prendre une place auprès de moi dans le cabriolet, vous m'obligeriez.
L'arrangement fut accepté, et, le conducteur s'étant retiré sur l'impériale, Armand se trouva avec Fernand et l'Indien de Berlin. Henri était remonté sur les chevaux et les pressait de toute sa fureur ; la lourde voiture courait comme la calèche la plus légère.
— Avant de vous apprendre, dit Fernand, le secret de ce qui vient de se passer, permettez-moi de vous demander quelques petits services et d'espérer que vous me les rendrez. J'ai à écrire plusieurs lettres... que vous voudrez bien remettre à Paris?
Sur un signe de consentement, Fernand continua :
— Vous ferez décharger mes bagages pendant que j'écrirai, et, en arrivant au relais, vous serez assez bon pour me faire préparer des chevaux de poste. Après le combat, je veux changer de roifte, quitter celle de Paris, où je n'irai pas.
Le baron marqua quelque étonnement de cette résolution, et surtout de cette prévoyance tranquille.
— Vous vous étonnez, lui dit Fernand, de ce que je parle si résolument d'une rencontre dont l'issue vous parait douteuse? Voyez cet homme I ajouta -t-il en désignant Henri du doigt, cet homme est mort aussi infailliblement que s'il était déjà dans la tombe. — Lui! s'écria Luizzi. — Oui, dit Fernand. Ils appellent courage l'ivresse de la colère ; je tuerai cet homme, vous dis-je ! Quand je l'ai regardé tout à l'heure, j'ai lu sa mort dans ses yeux. Voyez, il fait voler notre voiture; cet homme est trop pressé de se batire, il a peur. Mais n'en parions plus, c'est lui qui le veut... Maintenant, ajoutat-il avec un accent presque moqueur, je veux me justifier à vos yeux de ce que tous sans doute vous appelez mon crime. Les circonstances seules m'en ont inspiré la pensée, et seules elles prêtent à mon action un caractère alïreux de profanation. Au fond, je me crois moins coupable d'une demi-heure de délire que cet homme qui veut ma vie et qui depuis six mois marche avec persévérance dans une voie de séduction.
Dans le peu d'entretiens que vous avez eus avec moi, vous avez pu juger des pensées qui me tourmentaient, et vous avez dû être moins surpris de ma vive exclamation et de mon violent désir de visiter cette singulière chambre. J'y étais à peine arrivé, que, par une réflexion inouïe, moi qui ne vis guère que d'illusions, je me trouvai ramené soudainement à la réalité. Je levai les yeux sur Jeannette; elle me considérait attentivement, et son âme était, à ce que je pus croire, bien loin du respect que demandait ce lieu révéré. Luizzi écoutait cet homme qui s'attribuait l'honneur de sa mauvaise action, tandis qu'il savait, lui, qu'il n'avait été que le jouet d'un caprice du démon. La mouche riait sur le nez de Fernand ; cependant celui-ci passa sa main sur son front d'une manière très-dramatique, et, parlant d'une voix profonde, il continua :
— Jeannette n'est point une fille ordinaire; aussi ne puisje savoir laquelle de toutes les voix que je fis entendre à son âme y fut écoutée. Quoiqu'on ait trouvé l'or que je lui ai donné, je ne puis croire qu'elle se soit vendue. Il y avait en elle une pensée qui répondait à la mienne.
La mouche riait toujours.
— Je le saurai, dit Fernand violemment; je la reverrai, car cette fille m'appartient; je l'ai payée du repos de ma vie, je vais encore la payer de la vie d'un homme. La mailieureuse ! s'écria Fernand en ricanant tragiquement; savez-vous que ce mot qu'elle a dit en tombant, c'est moi qui l'ai jeté dans son àme? c'est moi qui, pour adieu, et lorsqu'un tigre aurait eu pitié de ses sanglots, lui ai crié en la quittant : « Tu es damnée ! »
Luizzi tressaillit. Il regarda Fernand comme pour s'assurer si ce n'était pas Satan lui-même qui avait pris ce masque et ces traits. La mouche riait en le piquant avec acharnement. Il sembla à Luizzi que M. Fernand jouait la comédie, et qu'il faisait d'un grossier désir de jeune homme un épisode romanesque de poème satanique. Il voulut s'en assurer, et repartit d'un ton plein de conviction :
— Ah! c'est épouvantable! — Que voulez-vous? reprit Fernand sans s'émouvoir. La pensée de lutter avec le Seigneur, l'orgueil d'insulter à son sanctuaire et de flétrir à sa face, et sans qu'on pût la défendre, sa plus belle et plus douce créature, tout ce délire m'a brîilé comme un feu de l'enfer, et j'ai rêvé que le Satan de Milton n'était pas impossible.
Luizzi se troubla malgré lui à cette parole, et regarda l'Indien de Berlin, qui secoua paisiblement la cendre d'un cigare en disant : « La petite était assez jolie sans que le Diable se mit de la partie. »
La mouche regarda de Mériu de travers , comme pour prendre acte de cette incrédulité.
— Nous sommes arrivés! cria Henri en ce moment, puis il jeta les rênes à un palefrenier, appela le conducteur et prit ses pistolets.
Qui de nous a été témoin d'un duel ? qui n'a senti dans son âme cette angoisse que donne la certitude d'une existence qui va s'éteindre ? A peine Luizzi connaissait-il Fernand, et cependant il obéit à toutes ses volontés comme à celles de l'ami le plus intime. Bientôt tout ce qui appartenait à Fernand fut remis au baron. Une chaise de poste fut attelée, et Armand se rendit auprès de Henri, Il était assis sur une pierre, la tête entre les mains. Luizzi regarda ce jeune homme, et il se prit de peur pour lui en se rappelant l'attitude bien différente de Fernand. Il appela le conducteur, et, cherchant à concilier l'affaire :
— Laisserons-nous ces jeunes gens se tuer, lui dit-il, pour une fille d'auberge ? — Une fille d'auberge ! répondit le conducteur; assurément c'est son état, quoiqu'on puisse dire qu'elle est faite pour être servie plutôt que pour servir les autres... Mais c'est toute une histoire. — Parlez! s'écria ie baron, parlez! — Ce serait trop long, et puis le temps nous presse. Tout ce que je puis vous dire, c'est que mon capitaine a son idée, et que votre jeune homme ne l'aura pas volé. — Quoi donc? — La balle qui lui cassera le crâne. — Prenez garde ! reprit Luizzi; si je crains pour quelqu'un, ce n'est pas pour Fernand. — Lui ! dit le conducteur avec un sourire de dédain, un blanc-bec qui n'a pas tiré à la conscrip • tion, se frotter à un vieux, à un de la garde, à un grognard de Moscou et de Waterloo, car il y était, M. Henri, avec ses vingt-cinq ans ! et adroit! je lui tiendrais un verre de Champagne dans mes dents à trente pas, avec ces pistolets-là.
Et il ouvrit la boite d'Henri.
— Ils sont donc bien sûrs? dit à côté des deux interlocuteurs la voix calme de Fernand.
Et, les prenant dans ses mains, il en lit jouer les batteries et les remit tranquillement au conducteur.
— Monsieur, dit-il à Luizzi, l'excellence de ces armes
m'alïlige, elle me force à être impitoyable; je n'ai pas envie de jeter ma vie à ce furieux. Faites les préparatifs.
Henri s'aperçut de l'arrivée de Feniand. il fit un geste silencieux, et les témoins le suivirent. Luizzi comprit qu'eutre ces deux hommes il n'y avait pas d'explication possible. 11 reçut des mains de Fernand quelques lettres soigneusement pliées, et dont l'écriture était ferme et pure, puis tous arrivèrent dans un petit bois où se trouvait une clairière trèspropre au combat. Les conditions furent que les adversaires se mettraient à trente pas l'un de l'autre, qu'ils marcheraient, à un signal donné, chacun l'espace de dix pas, et qu'ils tireraient à volonté pendant cette marche. Les pistolets, chargés avec soin et cachés sous un mouchoir, furent donnés par Luizzi aux combattants, qui se posèrent aussitôt à leur place. Un coup frappé dans la main les avertit, et à peine Fernand avait-il fait un pas que l'on entendit l'explosion d'un pistolet, et on le vit tressaillir et s'arrêter.
— Cet homme est adroit, mais il n'est pas-brave, sans cela il m'aurait tué, dit Fernand en montrant sou bras droit percé d'une balle.
Et il reprit son pistolet de la main gauche.
— Dépêchez-vous, cria Henri, nous recommencerons ! — Je ne le crois pas, dit sourdement Fernand.
Et soudain, sans profiter du terrain qu'il pouvait gagner, il tira, et Henri tomba frappé au cœur, sans qu'un souliïe, une convulsion, vînt attester qu'il avait cessé d'exister.
Une heure après, Fernand était en chaise de poste, et le Diable avait repris sa place auprès du baron, qui l'avait ap-
relé.
. — Veux-tu me dire, maître Satan, pourquoi tu as soufflé |3ans rame de ce jeune homme ce désir infâme ? — Ceci est non secret. D'ailleurs ce n'est pas une histoire que je puisse ■e raconter, puisque tu as vu tout ce qui en existe. — Oui, nais les acteurs de cette histoire ont des antécédents que je tondrais connaître. — Aucun. Fille d'auberge, orpheline et eune ; étourdi et gâté par une mauvaise littérature : voila out. — Mais pourquoi les avoir choisis pour cette détestable lotion. — Parce que j'ai besoin de deux êtres merveilleuse- >ement beaux, aûn qu'ils puissent devenir merveilleusement néchanls sans qu'on s'en doute. — Ce qu'ils viennent de 'aire n'est donc que le commencement d'une vie de mauvaises actions ? — Ou de mauvaises idées, ce qui est bien