‹ Les mémoires du diable (volume 5)Chapitre 34 sur 39 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

ment... La route m'a fait porter le sang à la tête. — C'est drôle, dit le commis; c'est comme moi, j'ai les jambes tout enflées, — Je me sens vraiment indisposé, reprit M. Marcoine, en tirant sa montre (il n'est que dix heures, murmura-t-il tout bas), et je vous demanderai la permission de me retirer comme M. Bador. — Faites, faites, comme M. Bador, dit Luizzi ; j'espère que Monsieur ne m'abandonnera pas ainsi que vous.

Le clerc sortit, et le commis d'agent de change, demeuré seul avec Luizzi, reprit :

— Quelle idée leur a poussé de s'aller coucher ! .îaime mieux passer la nuit à boire que de m'étendre dans un mauvais lit d'auberge entre des draps humides. — Pour ma part, dit Luizzi, je ne crois pas que ce soit rhumidilé des draps qui enrhume ces messieurs. — Pourquoi ça? dit le commis d'agent de change. — Vous allez le voir tout à l'heure.

En effet, un moment après, ils virent le clerc de notaire qui passait piécédé d'un postillon et juché sur un grand cheval à la selle duquel il était accroché de ses deux mains.

— Eh! dites donc, farceur, où allez-vous donc comme ça? lui cria le Cismmis d'agent de change.

Mais le clerc de notaire ne répondit pas. M. Furnichon se retourna vers Luizzi et répéta sa question :

— Où va-t-il donc, ce farceur-là? — Probablement visiter la propriété sur laquelle vous venez chasser.

Le commis lâcha un juron épouvantable et reprit :

— Où a-t-il donc trouvé un cheval ? — Je crois que si vous en demandiez un d'une manière un peu absolue, on vous le procurerait.

Le commis sortit à son tour de la salle à manger, et Luizzi l'entendit tempêter et crier dans la cour. Un moment après, une vieille guimbarde, attelée de deux rosses, sortit encore de l'auberge, chargée du commis et de son immense bagage; et, comme Luizzi se laissait aller à rire, il fut inierrompu par (luelqu'un qui lui frappa doucement sur lépaule. Il se retourna et reconnut le vieux postillon.

— Eh bien ! dit-il au baron d'un air de confidence, ils sont partis tous les trois, l'avoué dans son cabriolet, le petit no-| taire à franc étrier, et le grand godelureau en carriole. Estce que vous ne \ ous mettez pas en rotUe aussi, vous ? — Tes chevaux sont donc reposés? lui dit Luizzi. — Il n'\ a

plus qu'à atteler, repartit le postillon. Je leur ai donné Iriple ration d'avoine. — Triple ration fait marcher bêtes et gens on Normandie, dit Luizzi. — En Normandie comme partout.

— Oui, mais pour cela il ne faut pas s'y prendre trop lard.

— Bon, dit le postillon, je sais un chemin qui nous raccourcira de moitié ; vous arriverez avant eux, je vous en donne ma parole d'honneur !

Luizzi j'éfléchit quelque temps, assez peu empressé de faire partie de celte course à la dot. Mais Tidée d'assister à l'entrée successive des concilrrenls l'emporta, et il répondit au postillon :

— Écoute, deux louis pour toi si j'arrive le premier au Taillis; quinze sous de guide si je n'arrive que le second.

— En ce cas, dit celui-ci, rien de fait. Cet avoué est un finot, et il a pris la petite traverse : il sera au château avant nous. — Trois louis si nous arrivons, dit Luizzi. — Il n'y a pas moyen, dit le postillon en secouant la tête ; il est trop tard, comme vous le disiez tout à l'heare. Et c'est pour une méchante pièce de six livres que ce méchant procureur m'a donnée tout à l'heure que je perds ce pourljoire-!à ! Il me le payera. — Quoi ! dit Luizzi, la pièce de six livres qu'il l'a donnée pour niempêcher de partir? — Et aussi vous êtes bêle ! vous ne dites rien, dit le postillon en s'en allant. — Un moment, drôle, dit Luizzi ; n'oublie pas que je veux être au Taillis demain au malin avant que personne ne soit levé. — C'est bon, dit le postillon, on sera prêt.

En effet, le jour ne commençait pas encore à poindre, que le baron, qui s'était jeté tout habillé sur son lit, entendit qu'on attelait les chevaux à sa voiture; il se leva, paya la dépense et partit immédiatement.

La rencontre des trois individus qui avaient soupe avec lui rappela à Luizzi une certaine phrase du Diable : « Tu as vu la cupidité dans sa plus basse expression, veux-tu la voir dans le monde ? » 11 rétléchit que le hasard qui le mettait en présence de ces trois coureurs de femmes n'était peut-étie qwe l'accomplissement de la proposition de Satan, et il résolut de bien profiter de la leçon sans être obligé d'en appeler aux confidences du Diable. Ce fut en faisant ces beaux projets qu'il arriva à la grille da parc du Taillis, qui était fermée et derrière laquelle il entendait gronder depuis très-longtemps les voix formidables de deux ou trois chiens. 11 pensait que son arrivée avait éveillé l'attention de ces animaux,

un-} LIÎS MÉMOIRES DU DIABLE.

lorsque, à droite et à gauche de la grille et le long du mur d'enceinte, il aperçut de chaque côté une ombre qui allait et venait.

Luizzi n'était pas peureux ; mais la présence de deux hommes à cette porte, et quand le jour paraissait ;i peine, la rage des chiens surtout, lui firent craindre d'avoir affaire à des gens malintentionnés, et il se hâta de sonner à la grille du parc. A peine la cloche avait-elle retenti, qu'immédiatement il vit accourir les deux ombres. Luizzi n'eut que le temps de s'appuyer à la grille en tirant un petit poignard engaîné dans sa canne, et il fit face à M. Furnichon et à M. Marcoine. Tous deux étaient gelés , trausis, grelottants : ils avaient le visage violet, les cheveux pendants d'humidité. Luizzi les regardait alternativement d'un air stupéfait, lorsque M. Marcoine s'écria :

— Sonnez ! sonnez tant que vous voudrez ; du diable si on vous ouvre ! — Mille sacré mille !... voilà huit heures que nous sommes là, dit le commis dans un état de rage qui aurait dû le réchauffer un peu; nous avons fait un carillon d'enfer, et, si ce n'avait été ces grandes bêtes de chiens, je vous donne ma parole dhonneur que j'aurais escaladé le mur. — Le château était donc fermé quand vous êtes arrivés, Messieurs? dit Luizzî, à qui prenait peu à peu une. envie de rire. Pourquoi donc n'êtes-vous pas revenus à l'auberge ? — Et de quelle manière? dit le clerc. J'arrive, et le postillon me défait mes deux porte-manteaux . en me disant : « Vous n'avez qu'à sonner un peu fort, on va vous ouvrir. » Sur ce , je le paye ; mais, pendant que j'étais en train de lui donner son argent, ce qui a duré assez longtemps, vu que j'avais l'onglée, voilà Monsieur qui arrive en carriole. Il avait été encore plus adroit que moi : il avait payé d'avance. Sitôt qu'il me voit, il saute à terre, et il s'écrie: « Déchargez mes malles... Ah ! ah ! monsieur Marcoine, j'ai été aussi fin que vous. Vous ne serez pas le premier à voir M. Rigot, etc., etc. » Et mille autres sottises.— Plaît-il? fit le commis. — Eh! oui, des sottises. Monsieur s'imagine que je viens ici pour... Mais laissons cela. Enfin, Monsieur, pendant que nous nous disputions, voilà la carriole qui s'en retourne et qui laisse Monsieur, comme moi, à la porte. Je me mets à sonner... une fois... deux fois... rien. Je resonne... nous resonnons... rien. Enfin, au bout d'une heure , nous nous apercevons qu'on nous a joués, qu'on nous a conduits à un château inhabité.

LKS MÉMOIRES DT DIABLIi. :in:'.

— Ou ?pulement habité par des rhiens . dit Luizzi en riant

— l'.i nous voilà tous deux forcés de rester là, forcés de^ monter la garde à côté de nos paquets , et ne pouvant les emporter. — Tonnerre d'enfer ! s'écria le commis, je veux être pendu si je ne casse pas ma canne sur le dos du grediu qui m'a conduit. — Oh ! certes, je ferai un procès, dit le clerc , a celui qui m'a joué ce tour. — Ah! pourquoi ça? dit Petit-Pierre en s'approchant. Vous leur avez demandé de vous conduire au château du Taillis , chez M. Rigot : vous y êtes. — C'est impossible , on nous aurait ouvert. Nous avons sonné à briser la sonnette. — Laquelle ? dit le postillon. — Pardieu ! celle-là, dit M. Furnichon en tirant la chaîne avec rage et en faisant aller la cloche à grande volée, tandis que les chiens hurlaient de plus belle. — C'est que ce n'est pas celle-là, dit le postillon : on ne Tentend pas du château qui est à plus d'un quart de lieue à l'autre bout du parc. En voici une qui aurait fait votre affaire.

Petit-Pierre tira alors un petit bouton caché dans un reirait du mur à une grande hauteur.

— Dieu ! que vous êtes gauche ! s'écria Furnichon en s'a dressant au petit clerc de notaire, vous avez passé plus d'une heure à chercher s'il n'y avait pas une autre sonnette. — Et comment voulez-vous que je la trouve ? je ne peux pas y atteindre , dit le petit bonhomme avec colère. Vous êtes bien plus gauche , vous qui êtes grand comme un Goliath et qui êtes resté à jurer comme un portefaix au lieu de chercher aussi ; vous l'auriez trouvée , vous , rien qu'en allongeant le bras. — Aussi, comment est-on petit comme vous? répondi le commis furieux. — Aussi, comment est-on bête commej vous ? repartit le clerc plus furieux encore. — Messieurs, Messieurs ! dit Luizzi en cherchant à les calmer et en riant aux éclats. — Allez vous promener, dit le commis, avec vos rires, monsieur de la berline î voilà un habit déformé, un chapeau perdu , et des bottes impossibles à remettre ! Et il se laissa aller à donner un grand coup de poing à son chapeau, en s'écriant : Oh ! petit imbécile de notaire! — Je vous trouve drôle, dit le clerc ; je suis percé jusqu'aux os, j'y attraperai peut-être une fluxion de poitrine par votre faute. — Par ma faute ? dit le commis. — Laissez-moi donc tranquille, repartit le clerc hors de lui , occupez-vous de votre chapeau. — En voiture, monsieur le baron, dit le postillon, voilà qu'on vient ouvrir la grille. — Messieurs, dit Luizzi en montant dans la

herline el en riant à se loidre, je vais vous envoyer quelqu'un et dire qu'on vous allume du feu.

Aussitôt il remonta dans la berline, el le postillon entra trioiuphalemeut dans le parc, en passant devant le commis et le clerc qui restèrent à la grille gardant leurs malles el leurs paquets. Une demi-heure après , de la fenèire de la chambre où une vieille femme l'avait conduit , Luizzi vit arriver les deux prétendants embarrassés de paquets, les tirant après eux le mieux qu'ils pouvaient, et maladroitement aidés par une espèce de jockey à ligure étrange, moitié rouge, moitié bleue, qui piqua vivement la curiosité de Luizzi.

LES QUATRE ËPOUSEURS.

Déjà Luizzi était au Taillis depuis deux heures, et rien ne lui annonçait qu'il dût être présenté au maître de la maison pour lequel Ganguernet lui avait remis une lettre d'introduction, lorsqu'il entendît frapper légèrement à sa porte. Presque aussitôt il vit entrer une grosse femme de soixante ans au moins, ridée comme une mare où barbottent des canards, vêtue d'une robe de soie d'un rouge feu terrible, et surmontée d'un bonnet hérissé de nœuds de satin jaune. Elle fît à Luizzi une révérence profonde, à laquelle elle s'appliqua beaucoup, tandis qu'elle relevait par un sourire gracieux les deux coins de sa bouche édentée. Le baron rendit la salutation.

— Monsieur, lui dit cette honorable personne, je suis venue voir s'il ne vous manque de rien. Mon frère est M. Rigot : je suis mademoiselle Rigot, femme Turniquel. J'ai eu le malheur de perdre mon mari en 1808 d'un coup de sang qui lui est provenu d'une chute qu'il a faite en tombant d'un quatrième, d'un échafaudage où il portait du mortier. — Ah! fit Luizzi, monsieur votre mari était... — Architecte, Monsieur; mais c'était pour montrer l'exemple à ses ouvriers, parce qu'il était architecte du gouvernement, et que l'enipereur aimait que les chefs fussent toujours les premiers à l'ouvrage. Un bel h©mme. Monsieur! Ma tille, qui est de lui, lui ressemble comme deux gouttes d'eau ; elle a aussi tous mes

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traits. Nous la verrez, Monsieur. Ah! si elle n'avait pas ou des malheurs... Enfin, ce n'est pas sa tante ni la mienne, car je l'ai élevée comme une duchesse, toujours dans du coton. J'étais donc venue pour voir s'il ne vous manquait de rien, parce que mon frère est un excellent homme, mais qui n'entend pas les égards qu'on doit à un étranger tel que vous êtes. — J'ai été parfaitement reçu, dit Luizzi ; rien ne m'a manqué. — C'est que les domestiques, reprit madame Turniquel en prenant une serviette et en époussetant les meubles, ce sont des fainéants; pourvu que ça mange, que ça boive et que ça dorme, ils ne s'inquiètent pas du tout si l'ouvrage est FAITE, Par exemple , voilà une chambre : c'est balayé tout juste au milieu, les côtés s'approchent s'ils en veulent. C'est pas étonnant : quand on arrive comme mon frère de chez les sauvages, on ne peut pas avoir idée de la société comme moi qui l'ai toujours habitée. — Cela se conçoit, dit Luizzi en ouvrant la fenêtre pour échapper au nuage de poussière que les soins de madame Turniquel élevaient autour de lui. — Faites attention, lui dit la bonne dame, n'ouvrez pas la fenêtre; ce n'est pas sain pour les fraîcheurs qu'il fait dans cette saison. Je puis vous dire ça, parce que j'en ai l'expérience, ayant étudié en médecine pour être sage-femme. — J'ai un excellent moyen de combattre cette fâcheuse influence : j'ai l'habitude de fumer un cigare tous les matins. — Et vous avez raison. Monsieur, c'est excellent pour l'estomac. J'en ai fait l'épreuve quand j'étais en mer, où je fumais beaucoup à cause de Vescoihat qui avait pris tout l'équipage. — Ah ! dit Luizzi, Madame a beaucoup voyagé? — J'ai été deux l'ois en Angleterre pour y rejoindre Génie et lui porter son enfant. Génie, c'est ma tille, Monsieur... Tenez, la voilà qui passe dans la cour, la-bas '

En ce moment, Luizzi vit en effet une grande et belle femme passer rapidement sous ses fenêtres. Madame Turniquel lui cria de toutes ses forces :

— Bonjour, Génie, bonjour.

La personne ainsi interpellée leva la tête et parut fort surprise d'apercevoir le visage de Luizzi à côté de celui de sa mère. Elle salua avec un peu de confusion et fit un petit signe à cette espèce de jockey que Luizzi avait déjà remarqué. Il s'approcha d'un air craintif et soumis, écouta avec une attention profonde ce que sa maîtresse lui dit, puis partit aussitôt comme un trait et entra dans lé château. A peine

;r.n LES MÉMOIRES T)V DTARLïï.

I.uizzi l'avait-il perdu de vue qu'il enlendit ouvrir sa porte et vit le jockey qui s'avança jusqu'à la fenêtre où était madame Turniquel en lui criant :

— Ha-liaa, marna à la bas, ha-haa. — Qu'est-ce que me veut celte figure de tapisserie'' dit madame Turni(juel en se retournant. — Ha-haa, fit le jockey, ha-haa, mama à la bas... Génie, Génie. — Ah! ma fille me demande, n'est-ce pas?

Le jockey fit de la tête un signe affirmatif, et montra la porte ù madame Turniquel.

— C'est bon, c'est bon. A l'honneur. Monsieur, on va déjeuner dans une petite demi-heure, vous entendrez la cloche. — Je vous remercie de votre bonne visite.

Et il reconduisit la bonne femme pendant qu'elle se confondait en révérences magnifiques. A peine eut-il fermé la porte qu'il se laissa aller à rire tout haut, et presque aussitôt il entendit un petit rire aigre répondre au sien. Il se retourna et vit le jockey qui se mit à contrefaire la grosse et pesante tournure de madame Turniquel en riant aux éclats. Ce jockey était un être bien remarquable : il avait le visage tout tatoué, des cheveux noirs et lisses, des yeux brillants et pleins d'astuce, les dents longues, étroites et étincelantes ; il paraissait âgé de vingt-cinq ans. Son aspect arrêta le rire de Luizzi, qui se mit à le considérer avec une certaine curiosité. A peine le jockey se vit-il ainsi regardé, qu'il se tut, baissa la tète et se rangea le long de la muraille en lançant de côté sur le baron des regards pleins de défiance. Luizzi, continuant à le regarder avec la même attention, le jockey commença à porter autour de lui des regards de plus en plus inquiets ; puis, ayant aperçu dans un coin de la chambre une paire de bottes, il s'en empara en poussant un cri de joie et l'emporta avec rapidité avant que Luizzi eût tenté d'adresser une question à cet être singulier. A peine fut-il sorti que le baron commença à se demander s'il n'était pas dans une maison de fous, et il réfléchissait aux deux singulières visites qu'il venait de recevoir, lorsqu'il entendit s'arrêter une voiture dans la cour du château. 11 se mit à la fenêtre pour voir quelle nouvelle caricature venait s'ajouter à celles qu'il avait déjà vues. Il était dans la destinée de Luizzi de se tromper presque toujours. Une femme mise avec une certaine élégance et un beau jeune homme descendirent de cette voiture. A peine les nouveaux venus avaient-ils mis pied à terre, que madame Turniquel courut au-devant d'euxet b'écria :

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— Comment vous va, madame la comtesse? — Assez mal, lui répondit la belle dame en embrassant la vieille. Ce vent d'ouest m'adonne un mal de nerfs épouvantable. — Oh! que je connais ça, répondit madame Turniquel, j'en suis toujours prise par ces temps-là; ça me donne des crampes terribles flans les jambes.

Puis elle se retourna vers le beau jeune homme, et reprit:

— Et vous, monsieur le fds, comment que cela va ce matin'^ — Très-bien, très-bien, répondit le jeune homme en donnant une poignée de main à la sœur de M. Rigot, si ce n'est que les chemins sont si mauvais pour arriver chez vous que je suis tout brisé. — Oh! oh! je connais ça, reprit la vieille. Quand je conduisais les bêtes aux champs, il y avait des fondrières où l'on enfonçait jusqu'aux genoux. — Ah! madame Turniquel, dit l'élégant, vous avez dû faire une charmante bergère; vous étiez Estelle, et il devait y avoir plus dun Némorin.

La belle dame fit un signe de mécontentement au jeune homme, tandis que madame Turniquel disait :

— Qu'est-ce que c'est, Estelle et Némorin? — Ah! mon Dieu, dit la dame, c'est un roman de M. de Florian. — M. de Florian! dit madame Turniquel, je l'ai beaucoup connu; il avait beaucoup d'estime et de considération pour moi, et il me lisait tous ses livres.

Probablement la conversation eût continué longtemps sur ce ton, si madame Peyrol n'était encore venue interrompre les récits de madame sa mère. Tout le monde rentra dans la maison, et Luizzi entendit un moment après sonner la cloche qui annonçait le déjeuner. Il descendit, et, grâce au bruit de la conversation de madame Turniquel, il arriva dans un assez beau salon où étaient réunies déjà une douzaine de personnes. Luizzi y retrouva l'avoué, le clerc et le commis; il y avait en outre la dame et le jeune homme qu'il avait vus descendre de voiture, plus une jeune personne d'une rare oeauté, qu'à sa ressemblance avec madame Peyrol le baron jugea devoir être la petite-nièce de M. Kigot. Celui-ci était dans un coin du salon, causant avec l'avoué et jetant des regards interrogateurs sur toutes les personnes qui étaient présentes. Lorsqu'on annonça le baron, il se retourna et vint à lui.

— Mille pardons, lui dit-il avec un ton de franchise, je suis un vieux .soldat très-mal élevé. Nous autres, nés dans le

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ruisseau, comme on dit, nous ne savons pas les bonnes manières. Je n'ignore pas que j'aurais dû vous faire une visite en ma qualité de maître de maison; mais nous autres gens du peuple nous ne coniiaissoiis pas les usages. Pas vrai, ditil en se u-lourmint vers la dame qui était ariivée en voilure, pas vrai, madame la comtesse de Lémée?

Il revint ensuite à Luizzi, et dit :

— J'ai reçu la lettre de mon ami Ganguernet qui m'annonce votre arrivée, c'est-à-dire que je me la suis fait lire, parce que nous autres paysans, voyez-vous, nous sommes des ignorants, nous ne savons rien; mais je vous déclare que je suis enchanté de recevoir chez moi 5l. le baron Armand de Luizzi, qui a deux cent mille livres de rentes, à ce que dit M. Ganguernet. J'ai bien l'honneur de vous. saluer.

M. Rigot quitta Luizzi que tous les regards examinèrent avec curiosité, particulièrement ceux du jeune comte de Lémée, et il alla vers les deux convives parisiens du souper du baron.

— Qui de vous, Messieurs, est le notaire? demanda M. Rigot. — C'est moi, dit M. Marcoine d'un air charmant, en tirant des papiers de sa poche. L'acquisition de votre hôtel du faubourg Saint-Germain est terminée, en voici le contrat; j'ai été spécialement chargé de cette affaire, et je crois qu'elle a été menée avec quelque habileté; j'ai obtenu l'hôtel à plus de cent raille francs au-dessous de l'estimation. — Je vous en remercie, dit M. Rigot, parce que, voyez-vous, nous autres petit monde, c'est bon à gruger. — J'ai voulu moi-même vous apporter ce contrai, reprit le clerc d'un ton précieux, atîn de vous en mieux faire apprécier les avantages. — Vous êtes bien aimable, repartit .M. Rigot, parce que voyezvous, nous autres gros Normands, nous n'entendons rien du tout aux aflaires.

Puis il se tourna vers le commis d'agent de change et lui dit:

— Et vous, Monsieur, à quoi dois-je l'honneur de votre visite? — Monsieur, répondit le commis, je suis venu pour le placement des fonds que vous avez laissés chez votre banquier. — Est-ce que je n'avais pas dit à votre maître de m'acheter du trois pour cent? — Le |ilacement lui a paru peu avantageux, reprit le commis. — Je veux du trois pour cent, dit M. Rigot, je veux des fonds de nobles et d'émigrés ; j'ai déjà une terre de marquis, j'ai un hôtel de duc, je veux

de l'indemnité des émigrés. — Nous avions pourtant mieux que cela à vous offrir. — Je veux ce que je veux, dit M. Rigot avec eraporlemeni; cest possible que nous autres, petites gens, nous soyons des imbéciles, mnis c'est comme ça.

Presque aussitôt, un domestique vint annoncer que le déjeuner était servi, et le petit clerc, s'approchant du baron, lui dit d'un air fin :

— Je ne crois pas que i\L Furnichonait de grandes chances de succès.

Les honneurs du déjeuner furent faits par madame l'eyrol et sa fille Ernestine avec une bonne grâce et une élégance qui tranchait singulièrement sur les façons de .^1 . Rigot et de sa sœur. Luizzi et M. de Lémée étaient à côt»; de madame Peyrol, et le clerc et le commis à côté d'Ernestine. L'avoué tenait un des bouts de la table entre M. Rigot et madame de Lémée, et madame Turniquel était assise à l'autre bout entre deux personnages dont nous n'avons pas encore parlé, et dont l'un était le curé de l'endroit et l'autre le percepteur des contributions de la commune. Le premier voué au célibat, le second déjà marié, étaient chargés de jouer dans cette scène le rôle de personnages muets, attendu le peu d'intérêt qu'ils avaient à son dénoùment. A peine fut-on à table que madame Turniquel, ayant compté le nombre des convives, s'écria :

— Nous sommes juste douze, c'est bien heureux! car si nous avions été treize, moi, je n'aurais pas déjeuner d'abord. —Comment une femme aussi distinguée que vous, dit l'avoué, peut-elle avoir de ces préjugés? — Qu'appelez-vous préjugés ? dit M. le comte de Lémée; je suis tout à fait de l'avis de madame Turniquel, j'ai vu des exemples de grands malheurs arrivés parce qu'on avait bravé cette croyance populaire. — Allons donc ! ht le commis d'agent de change, c'est bon pour les frères ignorantins d'avoir des idées comme celle-là. — N'y mettez pas tant de dédain, reprit madame de Lémée; les gens du plus haut rang ont eu de ces opinions qui vous paraissent des préjugés, et la reine Marie-Antoinette, que j'avais l'honneur de servir avant la révolution, était très épouvantée de ce nombre treize. — Je le sais bien, moi, dit madame Turniquel; la leine me l'a dit elle-même, un jour que j'étais allée chez elle en députalion avec les dames de la Halle à propos de la naissance de la duchesse d'Augoulèiiie. — Maman, dit rapidement madame Peyrol en couvrant les derniers mots

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de la phrase de sa mère, voulez-vous un peu de ce poulet ? — Merci, je finis mon hareng saur, puis je mangerai un peu de crème, et ce sera tout. — Quant à moi, dit M. Rigot, je suis fataliste ; le grand Napoléon était fataliste , tous les grands hommes sont fatalistes. — Je le sais bien, dit madame Turniquel, je lai entendu dire cent fois à lempereur, moi qui vous parle. — Ah! ah! fit Luizzi, vous avez connu l'empereur. Madame? — Comme je vous connais...

Et pendant qu'Ernestine interrompait sa grand'mère en lui offrant de la crème, madame Peyrol disait tout bas à Luizzi d'un air de prière plein de charme et de dignité :

— Épargnez ma mère. Monsieur, je vous en prie.

Pour changer la conversation, elle s'adressa alors au jeune clerc de notaire qui avait gardé un prudent silence, et lui dit:

— Eh bien! Monsieur, quelles nouvelles intéressantes nous donnerez-vous de Paris? — J'en sais fort peu. Madame, répondit-il d'un air modeste ; je m'occupe beaucoup en ce moment des affaires de l'étude, et jen instruis à fond le second clerc qui va me remplacer. — Ah! ah! dit M. Rigot, vous quittez le notariat, jeune homme? — Non, Monsieur, non, fit le clerc de notaire d'un air d'indifférence, j'achète ime charge, la meilleure charge de Paris, assurément. — Alors vous vous mariez! reprit le commis d'agent de change. — Mais oui, fil le clerc, je trouve de très-beaux partis. Le notariat, voyez-vous, c'est une carrière qui plaît aux parents, c'est un placement sûr et honorable de l'argent, une fonction solide et estimée dans le monde, des rapports avec tout ce qu'il y a de mieux dans la capitale, et, au bout d'un certain temps, une fortune considérable, un nom bien posé qui ouvre la porte à toutes les ambitions, si Ion en a. — .Moins que la charge d'agent de change, dit le commis. En fait de fortune, s'il faut la chercher quelque part, c'est là; en fait de monde, celui de la banque est un peu plus élégant que celui du notariat, et, quant à l'ambition, il me semble qu'elle ariive plus vite par la bourse qao par l'étude. — Nous avons trois notaires de Paris députés, et quatre qui sont maires de leur arrondissement ou membres du conseil général, repartit le clerc avec vivacité. — C'est possible, reprit le commis, mais il y deux agents de change colonels de la garde nationale. Le

• comte P «fui a été banquier, et qui est maintenant pair de

France, a commencé par être agent de change. Le change est

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une bien autre carrière que le notariat. — Et sans doute vous comptez la parcourir jusqu'au bout? dit M. Rigot. — Et, pour y entrer, vous voulez aussi acheter une charge? reprit Luizzi. — Oui, Monsieur, répondit le commis d'agent de change. — Et, pour payer cette charge, repartit M. Iligol, vous épouseriez sans doute une femme dont la dot... — Oh! non, lit le commis d'un air sentimental et avec un regard plein d'exaltation, qu'il partagea également entre madame î'eyrol et Ernestine. Oh ! moi, je n'épouserai jamais que la femme que j'aimerai. Je ne cours pas après la fortune, je ne demande qu'un cœur qui m'aime. — Ma foi, reprit M. de Lémée d'un ton assez fat, je suis parfaitement de votre avis, Monsieur, et j'avoue, pour ma part, que je regrette quelquefois d'être dans la brillante position que le hasard m'a donnée. .T'ai vingt-deux ans, la mort de mon père m'a rendu pair de France, j'ai un nom qui a quelque éclat... — Et vous êtes fâché de posséder tous ces avantages? dit le baron. — Oui vraiment, Monsieur, répondit M. de Lémée. Jai lieu de craindre que, si jamais je me marie, ce que vous appelez des avantages ne soit la seule chose qui charme la femme à Inquelle je m'adresserai. 11 y en a Iieaucoup qui cherchent plutôt dans le monde une haute position qu'une tendresse sincèie et un homme de cn-ar; et peut-être, si je n'étais ce que je suis, me verrais-je préférer un petit monstre bien laid, bien bête, bien égoïste, à qui le hasard aurait donné tous ces biens que je possède. — Comment, mon tils, dit madame de Lémée d'un ton doctoral, pouvez-vuus si mal parler d'une position qui doit être l'ambition de toute femme bien née ? — Oh ! pour ça, vous avez raison, lit madame Turniquel; si je me remarie jamais, moi, je serai bien heureuse d'être la femme d'un pair de France, d'abord. — l'as la mienne, n'est-ce pas, madame Turniquel? dit M. de Lt-mèe (Ml sonri:uil gracieuseuicnl, car je suis pauvre, moi.— ]\Ion lils ! fit m;idame de Lèmèe.— Pourquoi se cacher d'une chose que tout le monde sait? repartit le comte; c'est là ce qui me console ; car si jamais je rencontre une femme digne de me comprendre, je pourrai croire que ce ne sera ni mon nom ni mon rang (lui l'auront séduite, si elle ose partager ma pauvreté.

Toutes les intentions de ce discours furent adressées à madame Peyrol d'une façon si directe, que Luizzi s'imagiii;i que M. de Léniéc, en sa ((ualilé de vuiaa et d'habitué du

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