‹ Les mémoires du diable (volume 5)Chapitre 39 sur 39 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

An LES MEMOIRES DU DIABLE.

fut sur ce carreau qu'elle feima les yeux et se dit : « 11 n'y a pas de Dieu! » Elle m'appartenait.

— Elle t'appartenait ! s'écria Luizzi, elle t'appartenait parce que la lorce lui avait manqué, à la pauvre fille, parce qu'elle était la proie d'un monstre à qui tu avais soufflé ta rage! Ah! non, mons Satan, non, elle ne t'appartenait pas. — Pauvre fou, reprit le Diable, qui me crois presque aussi méchant et aussi stupide que les hommes ! elle ne m'appartenait pas parce qu'un misérable l'avait possédée, mais parce que son orgueil avait une flétrissure à cacher, parce qu'elle était assez perdue pour avoir douté de Dieu. Écoute-moi bien, et ne me demande pas compte de ce que je vais te dire. Ce que je vais te dire est vrai ; tu l'expliqueras si tu le peux, si ton intelligence arrive à comprendre Tinflexibililé de ces caractères trempés dans l'orgueil. Eugénie était tombée, tombée innocente ; elle se releva coupable. Elle n'aimait pas cet homme, elle le haïssait, et quand cet homme lui dit qu'il reviendrait, elle lui dit :

« — Revenez, revenez, et je serai votre esclave, et je vous appartiendrai jusqu'à ce que vous soyez las de moi ; mais vous ne direz pas que vous m'avez perdue. Pour vous garder le secret de votre crime, j'en prendrai la complicité, si vous voulez m'en sauver la honte. »

— Ah! ah! ajouta Satan, lu vois bien qu'elle m'appartenait. — Elle t'a échappé depuis? — Tu verras. Mais ce que tu peux déjà voir, mon maître, c'est que tous les vices mènent au même but. La faiblesse de Thérèse, la soif d'un amour désordonné l'avaient faite l'esclave de cet Arthur, et l'orgueil d'Eugénie, la soif de cette supériorité qui avait été le rêve de sa vie, la jetèrent un instant au rang de la rivale qu'elle méprisait. Qu'Arthur la menaçât de divulguer sa honte, et Eugénie trompait sa mère pour le recevoir ; qu'il la menaçât de dire qu'elle était sa maîtresse, et elle allait chez lui en secret, déguisée en homme. Thérèse n'en eût pas fait davantage. Cependant, de tous les regards éclairés dont Eugénie s'épouvantait, ceux de Thérèse l'eussent humiliée plus que tous les autres, et elle fit jurer à Arthur qu'il avait complètement et pour jamais abandonné cette fille. 11 faut te dire aussi que ce n'était pas vainement que cet homme, si fort qu'il fût, avait lutté contre cette femme. Tout vainqueur qu'il était, il était sorti du combat avec de graves atteintes. Le triple bronze de sa vanité, de son égoïsrae et de son liberli-

nage s'était brisé contre ce cœur d'acier et avait laissé de larges ouvertures à la crainte et à l'amour. \ son tour, Arthur r.vait peur d'F.ugénie, et il en avait peur, le misérable, parce qu'il n'avait pu la mépriser. 11 la tyrannisait d'autant plus qu'il sentait qu'elle lui était supérieure; il n'avait eu de cette femme que son corps, il le comprenait, et il voulait avoir son âme. C'est pour cela qu'il la trompait. Voici comment : Thérèse était revenue chez Eugénie, Thérèse plus calme et ne parlant plus d'Arthur. Écoute bien, mon mailre. Ce que je vais le dire est une scène bien vulgaire, mais elle a décidé de l'existence d'Eugénie; il faut donc que tu la connaisses dans tous ses détails pour connaître toute cette femme. Un jour, Thérèse demanda à son amie de lui prêter quelques objets de toilette , dont elle avait besoin pour le lendemain. Elle avait, disait-elle, à se présenter chez une grande dame qui voulait l'établir, et elle voulait s'y présenter convenablement. Eugénie lui donna tout ce qu'elle avait de plus beau. N'oublie pas que c'est l'histoire d'une ouvrière que je te raconte : en t'expliquant les sentiments d'élite qui vivaient avec elle, je t'ai fait perdre de vue peut-être l'aspect extérieur de cette histoire, tant vous êtes peu habitués à comprendre les supériorités de cœur, si elles ne sont pas vêtues de grands noms et si elles ne marchent pas dans de hautes sphères. Je reviens donc aux misères matérielles de cette vie si poétique. Eugénie prêta à Thérèse, comme je te l'ai dit, tout ce qu'elle avait de plus beau. Ce ne fut ni par indifférence ni par crainte qu'elle agit ainsi, ce fut par pitié pour cette pauvre fille à qui elle avait enlevé, sans le vouloir, l'amant qu'elle adorait, et à l'égard de laquelle elle n'avait pas -même cette excuse, d'aimer cet amant. Elle voulut l'aider autant que possible à trouver ailleurs une compensation à son désespoir, et elle s'offrit à la parer elle-même pour la faire mieux venir des personnes chez qui elle devait se présenter. Mais Thérèse refusa, et bientôt après elle quitta Eugénie, en promettant de lui apprendre le lendemain le résultat de sa visite. Le soir de ce lendemain, Arthur devait venir chez Eugénie ; mais depuis longtemps ses visites avaient été remarquées, et Jeanne ,. avertie par le murmure des voisins, déclara à sa fille que, si elle osaif croire ce qu'on lui avait raconté, elle la chasserait de sa maison. Quinze jours auparavant, si Jeanne eût fait une pareille menace à sa tille, celle-ci l'aurait liravée et en eut peut-être prévenu l'ac-

complissemenl *en quittant la maison de sa mère. Ce n'eût été alors qu'an malheur de plus, et un malheur immérité ; mais, à ce moment, c'était devenu une dégradation publique, un juste châtiment, du moins aux yeux des étrangers ; elle courba donc la tête sans répondre et sans que sa mère reconnût sa faute dans sa soumission. Cependant, le lendemain venu, au lieu de se rendre directement à l'atelier de madame Gilet, chez qui elle élait rentrée, elle voulut aller prévenir Arthur de ne pas venir dans sa maison, où elle savait qu'elle serait espionnée. Elle gagna rapidement son hôtel, passa devant le concierge en lui jetant le nom de lady Ludney, mais, au lieu de s'arrêter au premier étage, elle monta jusqu'au petit appartement qu'Arthur occupait au second. Cet appartement se composait d'une petite antichambre, d'an salon et d'une chambre à coucher qui se suivaient en enfdade. Par un singulier hasard, Eugénie trouva ouverte la porte qai donnait sur l'escalier; elle traversa rapidement l'antichambre et le salon, et arriva jusqu'à la porto de la chambre d'Arihur. Elle était fermée au verrou, et celui-ci, entendant l'effort qu'on faisait pour l'ouvrir, demanda :

« — Qui est là?— C'est moi, c'est Eugénie, » répondit la pauvre fille toute tremblante : et presque aussitôt elle crut entendre dans la chambre une autre voix que celle d'Arthur,

11 était sept heures du matin, et Eugénie ne s'étonna pas quand Arthur lui répondit à travers la porte :

« — Attendez un moment, je me lève, je suis à vous. »

Elle s'assit dans un coin du salon, écoutant si le murmure qu'elle avait cru entendre se renouvellerait. Elle allait s'approcher de la porte, lorsqu'elle aperçut un bout de ruban rose passant sous les plis d'un rideau fermé. A cet aspect, comme si elle eût été frappée d'un coup terrible et soudain, elle se leva et marcha, pâle et tremblante, vers ce ruban. Elle hésita un moment à y toacher, connue si elle allait mettre la main sur un fer rouge ; enfin elle écarta le rideau, et reconnut le bonnet qu'elle avait prêté la veille à Thérèse ; elle regarda alors autour d'elle avec une indignation et une épouvante indicibles, et, sous le coussin d'un canapé, elle reconnut le beau fichu qu'elle avait prêté la veille à Thérèse. Elle continua sa recherche et elle trouva, jetés dans un coin, les beaux bas qu'elle avait prêtés la veille à Thérèse : tout cela souillé, tout cela jeté honteusement à travers la chambre, tout cela attestant le désordre du moment où ceUv. tille s'é-

LILS MEMOIRKS DU DIABLE. 1-r>

tait dépouillée de cette parure si soigneusement et si virginalement conservée par Eugénie. Cette misérable circonstance fut grande pour la pauvre tille; elle lui offrit une image parlante de ce qu'était devenue Thérèse, l'ouvrière si coquette, si élégante, si rangée ! Elle s'épouvanta et se demanda si elle-même, livrée au même séducteur, n'en viendrait pas à jeter ainsi autour d'elle tout sentiment de retenue, comme étaient jetés ces habits ; et l'effroi du vice était si fort dans l'âme d'Eugénie, que cette première pensée domina la colère et l'indignation que toute autre femme eût éprouvées à sa place. Arthur entra dans la chambre au moment où Eugénie tenait dans ses mains ce bonnet, ces bas, ce fichu. Il s'en aperçut et s'approcha d'elle, ne sachant s'il devait prévenir par la menace ou par les larmes une scène scandaleuse et violente. Eugénie ne lui donna pas le temps de se tromper sur la voie qu'il devait suivre; elle le regarda avec un froid mépris, et lui dit avec le dernier dédain :

« — JMilord, lorsqu'on est le fils d'un pair d'Angleterre et qu'on a une maîtresse pauvre, on ne la laisse pas aller mendier de quoi se vêtir, pour qu'elle ne vienne pas avec des haillons dans le riche hôtel de son amant. Dites à la vôtre, milord, que je lui fais l'aumône de ce qu'elle m'a emprunté. »

Aussitôt elle jeta à Arthur tout ce qu'elle tenait dans ses mains, et se disposa à sortir. Il voulut la retenir par la force et se plaça rapidement devant la porte. Mais elle ne lutta pas, elle le couvrit encore une fois du même regard méprisant qu'elle lui avait lancé, et alla s'asseoir sur un fauteuil.

« — Eugénie, lui dit-il en s'approchant d'elle, Eugénie, écoute-moi et pardonne-moi. »

La pauvre tille le regarda en face, et pour la première fois le regard fauve et ardent d'Arthur se baissa devant le regard froid et résolu d'une femme,

« — Eugénie, reprit-il en se mettant à genoux, ne veuxtu pas m'écouter? c'est toi seule que j'aime, toi seule que je veux aimer. Et, en parlant ainsi, il lui prenait les mains et voulait l'attirer dans ses bras. — Prenez garde! lui dit-elle, vous allez blesser votre enfant. — Grand Dieu! s'écria-t-il, lu serais mère? Oh ! si c'est vrai, Eugénie, compte sur moi. Je le prendrai, cet enfant; je relèverai, je lui donnerai mon nom. — Ce ne sera que justice, milord; car vous savez s'il vous appartient. ".

Elle se leva et sortit. Alors les larmes éclatèrent, les sanglots rompirent la barrière que leur avait opposée l'orgueil de la fille humiliée, et un moment elle fut prise de cet abandon de soi-même qui mène droit au suicide. Mais ce désespoir ne fui que d'un moment, car ce qui faisait la faiblesse de cetie femme faisait aussi sa force, et elle s'imagina que sa mort serait un trop beau triomphe pour le misérable qui l'aurait ainsi vaincue jusqu'à la tombe. Elle résolut de vivre, mais elle ne voulut pas vivre entourée de tout ce qui pouvait deviner son malheur et l'en humilier. Avant d'être rentrée chez elle , son parti était pris ; avant d-'avoir revu sa mère , elle avait vendu sa vie pour pouvoir quitter la France.

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