‹ Les mémoires du diableChapitre 10 sur 49 · partie · texte numérisé non relu

partie

La mouche regai-da de Mérin de travers, comnu' pour prendre acte de cette incrédulité.

— Nous sommes arrivés! cria Henri en ce moment, puis il jeta les rênes à un palefrenier, appela le conducteur et prit ses pistolets.

Qui de nous n'a clé témoin d'un duel? Qui n'a senti dans son âme

LES Mr.MOinKS DU DIABLE

Des paysans armés de taux se piécipilèrent. (Piij;e ÎÎO.)

cette angoisse que donne la certitude d'une existence qui yîi s'éteindre.

A peine Luizzi connaissait-il Fernand et cependant il obéit à toutes ses volontés comme à celles de l'ami le plus inlimo.

Bientôt tout ce qui appartenait à Fernand fut remis au baron.

Une chaise de poste fut attelée, et Armand se rendit aupi'ës'de Henri. Il était assis sur une pierre, la tête entre les mains.

Luizzi regarda ce jeune homme et il se pHt de peur pour lui en se rappelant l'attitude bien différente de Fernand. Il apoela le conducteur et, cherchant â concilier l'affaire :

— Laisserons-nous ces jeunes geris se tuer, lui dit-il, pour une •fille d'auberge?

— Une fille d'auberge! répondit le conducteur; assurément c'est son état, quoiqu'on puisse dire qu'elle est faite pour être servie plutôt que, pour servir les autres... Mais c'est toute une histoire.

— Parlez l'ë'écria le baron, parlez !

— Ce Serait trop long, et puis le tem'ps nous presse. Tout ce que je puis vous dîve, c'est que mon capitaine a son idée, et que votre jeune homme ne l'aura pas volé.

— Quoi donc?

— La balle qui lui cassera le crâne.

— Prenez garde ! reprit Ltiîzzi ; si je craîiis pour quelqu'un ce n'est pas pour Fernand.

— Lui! dit le conducteur avec un soui'ire de dédain, un lilancliec qui n'a pas tiré à la conscription, se frotter à un vieux, à un de la garde, à un- grognard de Moscou et de -Waterloo, car il y était, M. Henri, avec ses vingt-cinq ans! et adroit! je lui tiendrais un verre de Champagne dans riiës dents à trënfte pas, avec éfts pisto-

' lets-là.

Et il ouvrit la boîte d'Henri.

— Ils sont donc bien sûrs? dit à côté des deux interlocuteurs la voix calme de Fernand.

Et, les prenant dans ses mains, il en fit jouer les batteries et les remit ti'anquillement au conducteur.

— Monsieur, dit-il à Luizzi, l'excellence de ces armes m'afflige, elle me force à être impitoyable ; je n'ai pas envie de jeter ma vie à ce fiirieux. Faites les préparatifs.

llenii s'aperçut de l'arrivée de Fernand, il lit un geste silencieiix, et les témoins le suivirent.

Luizzi comprit qu'entre ces deux hommes il n'y avait pas d'expli-

cation possible. Il rogut des mains de Ternand quelques lettres soigneusement pliées, et dont l'écriture était ferme et pure, puis tous arrivèrent dans un petit bois où se trouvait une clairière très propre au combat.

Les conditions lurent que les adversaires se metliaieiil fi trente pas l'un de l'autre, qu'ils marcheraient, à un signal donné, chacun l'espace de dix pas, et qu'ils tireraient à volonté pendant cette marcho.

Les pistolets, charges avec soin et cachés sous un mouchoir, fu-rcnt donnés par Luizzi aux combattants, qui se posèrent aussitôt à leur place.

Un coup frappé dans la main les avertit, et à peine Fernand avait-il fait un pas que l'on entendit l'explosion d'un pistolet, et on le vit tressaillir et s'arrêter.

— Cet homme est adroit, mais il n'est pas brave, sans cela il m'aurait tué, dit Fernand en montrant son bras droit percé d'une balle.

Et il reprit son pistolet de la main gauche.

— Dépêchez-vous, cria Henri, nous recommencerons!

— Je ne le crois pas, dit sourdement Fernand.

Et soudain, sans profiter du terrain qu'il pouvait gagner, il tira, et Henri tomlw frappé au cœur, sans qu'un souflle, une convulsion, ■vînt attester qu'il avait cessé d'exister.

Une heure après, Fernand était en chaise de poste, et le Diable avait repris sa place auprès du baron, qui l'avait appelé.

— Veux-tu me dire, maître Satan, pourquoi tu as soufllé dans l'âme de ce jeune homme ce désir infâme ?

— Ceci est mon secret, D'ailleurs ce n'est pas une histoire que je puisse te raco'nter, puisque tu as vu tout ce qui en existe.

— Oui, mais les acteurs de cette histoire ont des antécédents que je voudrais connaître.

— Aucun. Fille d'auberge, orpheline et jeune; étourdi et gâté par une mauvaise littérature : voilà tout.

— Mais pourquoi les avoir choisis pour cette détestable action.

— Parce que j'ai besoin de deux êtres merveilleusement méchants sans qu'on s'en doute

— Ce qu'il viennent de faire n'est donc que le commencement d'une vie de raau\'aises actions?

— Ou de mauvaises idées, ce qui est bien plus subversif de votre .jorale humaine et qui sert bien mieux mes intérêts de Diable. Je donnerais tous les crimes d'un siècle pour une mauvaise idée; aussi je viens de condamner deux êtres d'une nature puissante et active à mener une vie d'exception, une vie exilée du monde, une vie en guerre avec la religion, le mariage et le respect des inégalités sociales. L'un de ces êtres est une femme pleine de passions, de volonté et d'ambition, malgré l'obscurité de son origine. Déjà elle a plus de regrets de son avenir perdu que de remords de son crime. Encore huit jours de sagesse dans cette âme pleine de ressources vives et soudaines, et Henri le capitaine devenait son mari, et elle eût fait peut-être d'Henri un homme distingué, considérable, illustré pour être avec lui une femme distinguée, considérable, illustré. Maintenant cela lui est impossible, car Jeannette n'est pas une de ces filles qui croient le repentir une force. Jetée dans une position perdue, elle voudra imposer cette position au monde.

— Et pour cela sans doute elle poussera Fernand à commettre des fautes graves et peut-être des crimes ?

— Oui, vous devriez, selon votre morale, appeler cela des crimes.

— Me les feras-tu connaître ?

— Tu n'auras pas besoin de moi.

— Gomment en serai-je informé?

— Tu lu'as un jour les ouvrages de Fernand, et tu le retrouveras peut-être.

— Comment?

— Je le destine à être homme de lettres.

Commencemeût d'explications.

Le voyage continua, et naturellement la conversation s'établit sur révénement qui venait de s'accomplir. Chacun on prit occasion de raconter des aventures plus ou moins extraordinaires dans lesquelles il avait été témoin ou acteur.

On comprend aisément que Ganguernet diit être plus fécond qu'un autre en récits de cette espèce. Parmi ceux dont il fatigua le petit cercle de ses auditeurs, il en est un que Luizzi écouta avec un vif intérêt de curiosité.

— C'est une bonne farce, une excellente farce, dit Ganguernet, et je n'ai jamais tant ri de ma vie. Vous devez avoir entendu parler de cela, il y a trois ou quatre ans, vous, monsieur Faynal ?...

— Huml hum! dit le notaire, il y a ti'ois ou quatre ans, est-ce qu'il s'est passé quel(iue chose d'extraordinaire à Pamiers?

— Est-ce qu'il se passe jamais quelque chose d'extraordinaire à Pamiers? dit Ganguernet; c'est à Toulouse, c'est l'hisloire de l'abbé Sérac. Vous connaissez l'abbé Séiac?

— Vous voulez dire M. de Sérac, Adrien-Anatole-Jules de Sérac, fils du marquis Sébastien-Louis de Sérac? Si je ne me trompe, je ne connais pas d'autre Sérac vivant encore.

— - Eh bien ! c'est celui-là même; seulement il paraît que vousle connaissez en sa qualité d'homme, et non en sa qualité de prêtre, ce qui est bien différent.

— La dernière fois que je l'ai vu, dit l'ex-uotaire en fronçant le sourcil et en clignant les yeux comme pour regarder au loin dans ses souvenirs, la dernière fois que je l'ai vu, il y a dix ans, c'était un beau jeune homme do viugt-cinq ans, fort amoureux, fort peu disposé à entrer dans les robes noires, lié ! ma foi, je crois que je pourrais bien préciser la date, ajouta le notaire en appuyant son

' index sur son iront : c'était, pardieu! ravant-veille du jour où fut signé le contrat de mariage de mademoiselle Lucy de Crancé, dont j'étais le notaire, avec M. le marquis du Val; et puisque vous m'y faites penser, je me rappelle, à propos de ce mariage, une scène bien extraordinaire que je vais vous raconter.

— Chacun son tour, s'écria Ganguernet ; si vous dites votre histoire, je garde la mienne.

— Comme il vous plaira, reprit M. Faynal en se remettant dans son coin ; seulement tâchez de ne pas m'endorm.ir, parce que, lorsque je dors, je rêve à ma femme, et ce n'est pas la peine alors de l'avoir quittée. D'ailleurs, je ne tiens pas beaucoup à vous faire ce récit, cela me ramène à un temps qui a été si malheureux... si malheureux pour moi, le temps où j'étais notaire, que je ne suis pas plus pressé d'en parler ou d'en entendre parler qu'un galérien du bagne.

-- Pardon, monsieur! dit Luizzi, je crois que votre histoire sera fort intéressante, et je serai, pour ma part, très charmé de vous l'entendre raconter; cela n'empêchera pas M. Ganguernet de nous dire la sienne.

Or, Ganguernet commença ainsi :

« C'était il y a trois ans à peu près; je me trouvais à Toulouse, un jour de Fête-Dieu où il y avait grande procession.

« Moi et quelques autres farceurs nous nous étions postés, pour la voir passer, dans une maison dont je ne vous dirai ni la rue, ni le numéro, ni le nom : une maison entre le ziste et le zeste, où il se vendait beaucoup de choses prohibées, mais que la douane n'a pas l'habitude de saisir; au rez-de-chaussée et à coté de l'allée, un café-estamiiiet ; au premier, un magasin de bretelles, de cols et de cravates, tenu par les deux sœurs, de vingt à vingt-doux ans ; au second, magasin de cols, de cravates et de bretelles, tenu par trois amies intimes, de vingt-cinq à trente ans, plus une vieille femme; au tioisièmo, magasin de cravates, de hretelles et do cols, tenu par deux griseltes dont j'ignore absolument l'âgo et la tournure, ce qui d'ailleurs serait iort inutile à vous narrer, puistiu'ollos ne furent ]ias de noire farce. C'est seulement pour vous faire compremiro que la maison élail iiirii habitée et (pie la marchandise n'y mnii-

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qiiail pas. Soiilemenl. plus le magasin montait, plus les marchar.disos baissaient... Vous comprenez le calemlmiip? »

Gangiiernet rit tout seul ; la femme qui était dans le coin lui lança un regard qui perça le voile épais sous lequel elle se cachait. Cependant le farceur continua :

« — Nous nous étions réunis quatre ou cinq bons vivants, et nous avions dit au second : Tu descendras au premier; ou au premier : Tu monteras au second, pai'ce qu'au premier ou au second, comme vous le voudrez, il y aura nopces et festins, jambons et pâtés, volailles et godiveaux, blanquette, vin deRoussillon et punch en abondance, ce qu'on appelle un beau gueuleton !

« Bien que le premier et le second fussent en dispute éternelle, parce qu'on s'arrachait souvent les chalands sur les marches de l'escalier, du moment qu'il s'agit de manger, on s'entendit à merveille.

« J'en SUIS fâché pour le sexe de madame, ajouta Ganguernet en s'inclinant vers la femme qui occupait un des coins de la voitnre et qui n'avait pas levé son voile; j'en suis fâché pour le se.xe de madame, mais la femme est gourmande de sa nature. Je ne sais pas si les duchesses et les marquises aiment la bonne chère et le riquiqui, mais je ne connais rien de vorace comme une grisctte devant une table bien servie ; ça absorbe les ailes de poulet comme un conducteur de diligence, et ça boit sa goutte comme des invalides.

« Mais ce n'est i)as là l'affaire. II suffit de dire qu'à neuf heures

'lu matin la table était servie, les vins à la glace, et que moi et mes

imarades nous nous étions faufilés au premier de ladite maison en

passant par l'estaminet, sous prétexte d'acheter un cigare, parce

que, tout en s'amusant, il faut encore garder les apparences.

« Or, la procession était en train de défiler. Les jeunes personnes à leurs fenêtres faisaient des mines aux ofïiciers de la garnison, tandis que nous étions prudemment à une fenêtre à côté, regardant passer le bon Dieu à travers un rideau, lorsque tout à

iup le ciel devient noir comme de l'encre et, en moins de rien,* voilà une pluie battante qui inonde et disperse la procession.

« Cela fut si rapide et la pluie tomba avec tant d'abondance, que

chacun se réfugia au hasard dans la première porte ouverte qu'M trouva devant lui.

« Plusieurs personnes, parmi lesquelles un prêtre, entrèrent dans l'allée de notre maison ; beaucoup d'autres les y suivirent, de façon que les premiers arrives furent refoulés jusqu'au pied de l'escalier.

« En me penchant par dessus la rampe, je vois le calotin qui était entré à la première goutte, et tout de suite il me pousse l'idée d'une farce excellente : Il faut que le curé déjeune avec nous ! me dis-je aussitôt.

« Je fais part de mon projet aux camarades des deux sexes, et je Suis applaudi avec transport. Je recommande à tous une tenue décente, et moi-même je donne à mon visage un air de sainte componction. Je descends auprès de notre abbé : ^ « — Mon Dieu ! monsieur, lui dis-je, cette place est bien peu convenable ; si vous vouliez monter chez nous et y attendre que l'orage fût passé, nous serions très honorés, ma femme et moi, d'avoir pu vous donner un asile.

« — Je vous remercie de votre obligeance, me répondit-il, j'attendrai fort bien où je suij.

« J'insistai en lui disant que son refus nous ferait beaucoup de peine, et le pauvre homme finit par me suivre, rien que pour ne pas me désobliger. 0 pivlr(> que tu es bête!

« Au moment où il passa la porte et entra dans l'atelier de nos demoiselles, j'étendis la main sur lui, et je me dis en moi-même : Prêtre, mon ami, si tu n'es pas damné en sortant d'ici, je veux y perdi'e mon âme au lieu de la tienne ! Sur ce, je prends ma vieille par la main, et je dis au curé :

« J'ai l'honneur de vous i)rés('nter madame (îrihou, mon épouse.

« («ribou est un nom que je me suis fait pour éviter au mien U désagrément do certaines connaissances, et que je prends dans mes voyages grivois ; quanta Mariette, c'était une épouse d'occasion à latiuelle j'avoue qu'il ne maïupiait que le sacrement pour ni'ftr* unie jiar tous les liens possibles. C'était, dans ce temps-là, unebelte lille avec de grands yeux noirs, fendus en amande ; des lèvre* rouges, éjtaisses comme des cerises; des cheveux superbes; un«' taille de reine avec tous see accessoires, et qui ]iorlait avec elk> vax

Il sauia par la fenêtre du jardin, (Pago 237.)

entrain d'amour, de joie et de bombance que je ne puis vous dire Je n'ai jamais pu toucher du bout du doigt la peau brune et veloutée de cette femme sans en être frappé comme d'un coup d'électricité amoureuse.

•W^ LivR.

■ « Au premier regard qu"elle jeta sur l'abbé, je vis qu'elle entrait très parfaitement dans les intentions du tour que je lui voulais jouer.

« L'abbé était un beau gareon, cuivré comme un mulàti'e, avec une épaisse foret de cheveux et qui, pour une fille comnif; Mariette, valait liien la peine de lui apprendre autre chose que le mystère de l'Eucharistie.

« D'abord je flisunpefu \"exé, et j'aurais aimé autant que ce fût une des autres-qlii se fût chargée de la leçon ; mais enfin, corarae l'idée venait dé moi, je ne pouvais pas demandera un de ces nie»sieitrde se saonifîer àmaplaeo. Seulement Mariette m'arvaitsemBié accepter somiemploi avec trop.de facilité.

« Quoi qu'il' en fût, la farce me paraissait trop bonne pour y renoncer, et nous oommençàmes le feu.

« D'abord l'abbé avait trôs chaud, attendu qu'il portait une chasuble où il y avait bien vingt livres d'or pe-sant; nous lui olîi'imes de se rafraîchir, et, sous prétexté d'un verre d'eau et de vin, je lui arrrngeai une petite boisson amalgamée de vin de Roussillon, de blanquette de Limoux et d'e.aii-do-vie. Il y avait de quoi griser un mulet.

« Le pauvre prêtre avala le tout sans y faire trop attention ; mais, une minute après, je le vis dewnir tout rouge de pâle qu'il était, et ses yeux me semblèrent papilloter légèrement.

« — Vous souffrez, monsieur l'àbbé? lui dis-je d'un air doux et patelin.

« — Oui, me répondit-il, ce vin m'a fait mal.

« — Gc n'est pas étonnant, «iplicpiai-je aussitôt, vous êtes pout*- Atl'e à jeun, et le vin fait toujours cet offot-làsur un estoniuc vide. Si vous vouliez me faire l'honneur de prendre quelque chose, vous verriez que cela se passerait tout de suite.

« 11 eut la bêtise de me croire et daigna prendre place à notre table; je n'en voulais pas davanlage, .!(> le mis entre Mariette et moi.

« La table était très étroite, de manière (pie, pendant que du côté gaiiche je lui versais un peu de vin de ma façon, Mariette lui faisait du côte droit des agaceries de Ja sienne.

« Il y il une chose que je nv puis pas vous diic, parce qu'il y a •les choses qu'il faut voir, c'est la figure de ce pauvre lioniuie eiilic ma boufoille préparée et les yeux de Mariette. Le diable tombé dans un bénitier n'aurait pas été plus embarrassé. Je voyais la tète qui s'en allait peu à peu, et enfin je compris que les choses étaient montées à un point satisfaisant, lorsque je m'aper(,*us qu'il avait oublié sa main dans la main de sa voisine.

« Au lieude nous regarder, comme il faisait un moment auparavant, avec des yeux tout efl'arés, il considérait Mai-iettc d'un air qui eût pu la faire devenir plus rouge qu'elle n'était, si c'eût été pospossible; car je crois que la farceuse s'était grimpée aussi de bonne foi, et qu'outre la beauté de l'abbé, qui l'avait charmée de prime abord, elle avait un peu bu dans son verre de ce vin d'apothicaire que j'avais si bien arrangé.

« Sur à peu près de mon affaire, je fais signe aux autres, et les voilà qui se lèvent, celui-ci pour aller regarder à la fenêtre, celuilà pour aller chercher une bouteille, tel du sucre, tel n'importe quoi, mais les uns après les autres pour n'avoir l'air de lien, jusqu'à moi, qui en sortant fermai la porke à double toui'. i|uoi(iue assurément la précaution fût inutile. L'abbé n'était pas dans des mains à le laisser échapper, et je connaissais trop Mariette pour n'être pas sûr qu'il sortirait de chez elle damné comme un juif... »

— Quoi ! dit Luizzi en interrompant le récit de Ganguernet, vous avez usé de pareils moyens pour commettre un crime si abominable ?

— Allons donc! dit Ganguernet, histoire de rire, mon cher monsieur! Est-ce que vous croyez à la vertu de tous ces farceurs de prêtres, qui ont des nièces et des petits-neveux dont ils font des enfants de chœur? Celui-là était peut-être assez jeune pour croire encore à toutes les bêtises de la religion, mais ça ne lui aurait pas duré longtemps, et, si ce n'eût pas été Mariette, c'aurait été quelque vieille dévole qui l'aurait déniaisé d'une manière moins agréable. D'ailleurs, moi, je ne cache pas mon opinion : je suis libéral et je déteste les jésuites, et je ne me repentirai jamais d'avoir l'ait une bonne charge à des gueux qui voudraient rétablirchez nous ladime et les billets de confession.

— Mais, dit Luizzi avec une vive impatience, car il sentait que lui moins qu'un autre pouvait répondre à l'inepte grossièreté de cet homme, qu'arriva- t-il de tout cela?

— Ah ! voici le drôle de l'affaire ! répondit Ganguernet ; je continue :

« Après avoir laissé passer une heure ou deux pour donner aux fumées du vin et autres le temps de s'évaporer, je descendis dans l'estaminet, et là, tout en buvant un petit verre d'eau-d-e-vie et en jouant une partie de dominos, je me mis à raconter d'un air tout à l'ait détaché et sans préteiition, qu'en descendant du second il m'avait semblé entendre chez Mariette une voix inconnue :

« — Je ne suis pas jaloux, ajoutai-je d'un air mortilié; mais j'ai regardé par le trou delà serrure, et je parierais cent doubles pistoles en bon or d'Espagne contre deux pièces de six liards que j'ai vu une chasuble de prêtre sur une chaise en face de la porte.

— C'est impossible! C'est une farce! C'est une craque! C'est ci! C'est l'autre, s'écriait-on de tous côtés.

— Je ne sais pas, répondis-je; mais je parie deux bols de punch qu'il y a du prêtre là-haut.

— Je serais trop content de les payer, répondit un autre, pour ne pas les parier si j'étais sûr de les perdre.

— Et moi aussi, lui dis-je. je les payerais bien volontiers pour que Mariette n'eût pas l'ait un coup comme celui-là.

— Et moi, j'en payerais dix et je donnerais cent francs pour qu'elle l'eût fait. Oh ! si jamais je peux attrapper un de ces calotins qui ont fait donner l'héritage de ma tante à l'hôpital de la ville, il en recevra une suée, le gredin !...

— Eh bien! soit, parions, lui dis-jc.

— Parions.

« Qui fut dit fut lait. Pendant ce temps, tous les gens dû café, il y en avait i)i(Mi une trentaine, s'étaient amassés autour de noti'(> table; on avait li\c le i>ari à dix bols de punch pour toute hi société.

« — Or, dis-je, puisque loute la société est du régal, il faut qu'elle soil témoin de la chose.

« Cela païut juste à tout le monde, et nous voilà gagnant l'csca-

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lior par rarriiM'c-liouli<iuo et moiilaiil tous à pas do loup jii^iliraii proiuior. J'avais pris une bonne invi-autioii. Après avoir ternie la porto, j avais nus la clef sons lo paillasson. En piclinant, nio(iis-jt, ils la sentiront, ils la trouvoront et ils s'en serviront.

« liicn m'en avait pris; ear, à vrai iliro, on ne voyait rien à travers la serrure, et on allait déeider que je m'étais trompé, qiirnd celui qui avait autant envie de ]nMxlro que moi de gagner découvrit \i fameuse clef. Il s'en empara et ouvi'itla porte. LaprcnitiTi' rhose que nous vîmes, on effet, fut le bonnet carré île l'abbé.

« Nous nous précipitâmes tous vers la chambre de Mariette; mais il parait qu'on nous avait entendus, car les verroux étaient tirés, et nous ne pûmes surprendre le couple flnijrantc delicto, comme on dit dans \vjiis rumaiiiim :

« Mon parieur voulait à toute force enfoncer la porte ; et, comme je voyais l'affaire en bon train, sans avoir besoin de m'en mêler plus longtemps, je redescendis dans l'estaminet.

« Tout le monde n'était pas monté avec nous, quelques-uns de ceux qui étaient dans le café étaient demeures à causer sur la porte. Peu à peu ils en avaient amassé d'autres, des connaissances, des amis qui passaient, et déjà se formait un groupe assez nombreux, où l'on s'entretenait de ce qui arrivait en haut.

« Comme je n'aime pas à rester dans les bagarres quand je suppose que cela peut aller aux coups, j'allai me poster de l'autre côté de la rue pour voir l'effet de ma petite comédie.

« Ceux du premier criaient comme des enragés en frappant ;ï la porte de Mariette, et ceux du rez-de-chaussée leur répondaient en criant: « Jetez-nous le prêtre!... »

— Mais, monsieur, c'eût été un assassinat, interrompit Luizzi,

— Bon ! ditCanguernet, histoire de rire. D'ailleurs l'étage n'était pas haut, et puis, les prêtres c'est comme les chats, ça retombe toujours sur les jambes, et celui-là en est une fameuse preuve, caJ' s'il ne sauta point par la fenêtre de la rue, il sauta par la fenêtre •lu jardin : si bien qu'au bout d'une demi-lKnii'e, et quand il avait déjà plus de quatre ou cinq mille personnes dans la rue, la police étant arrivée et ayant forcé la porte de Mariette, on trouva l'oiseau déniché. Mais il avait laissé ses plumes dans la cage, et, si elles

ne juiront pasfaii'o reconnaître l'individu, elles apprirent du moins de quelle espèce il était.

— Ainsi, dit Luizzi, on ne trouva pas l'abbé de Sérac? Mais comment sut-on ([ue c'était lui ?

— Pardieu ! répondit Ganguernet, on le sut parce que je le reconnus deux jours après à l'église de Saint-Sernin, où je ie rencontrai dans un coin priant et pleurant comme un i'ou. 11 me reconnut aussi, car il se leva, et peut-être, si nous eussions été dans un endroit écarté, aurait-il essayé de prendre sa revanche,

— Et peut-être n'aurait-il pas eu tort, dit Luizzi.

— C'est possible, repartit Ganguernet, mais je vous garantis que je l'aurais ramené à la raison après la lui avoir fait perdre. Après tout, ça ne lui a pas fait grand mal, ça ne l'a pas empêché d'être nommé grand vicaire, parce que sa famille a assoupi l'affaire, et surtout parce que les jésuites n'ont pas voulu donner aux libéraux la satisfaction de voir punir un prêtre. On ne l'a pas même envoyé un mois ou deux en retraite : c'eût été reconnaître le coupable et ie désigner au mépris public, qu'il avait certes bien mérité. ■

— Vous trouvez? dit Luizzi.

— Enfin, dit Ganguernet, sans faire attention à l'intorruption de Luizzi, il y a gagné de savoir ce qu'il ne savait peut-être pas, et d'avoir eu pour maîtresse la plus belle fille de Toulouse.

— Quoi! reprit Luizzi, l'abbé de Sérac a revu cettoi'Marietle ?

— Si bien, repartit Ganguernet, (jue j'ai été obligé un soir de le mettre à la porte à grands coups de pied.

— Si bien, repartit la femme voilée qui était remontée dans la voiture. (|u'il vous a jeté au lias de !"escaliei' un jour que\cus vouliez entrer chez Mariette.

Ganguernet et Luizzi tressaillirent à cette voix qu'il leur semlila reconnaître, et tous deux sans doute allaient interroger la femme voilée qui se cachait dans un coin, lorsipie le notaire, à qui l'histoii'e do Ganguernet avait donné l'envie de raconter la sienne, dit d'un lou doctoral:

— Vnilà (jui est très di'Ole ; mais ce que vous no savez pns, assurément, c'est le motif pour lequel M. Sérac s'est fait prêtre?

— Vous le savez? s'écria Luizzi, qui croyait voir s'éclaircir pour

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lui lo myslfre dont était cntouréo l'iiistoire de la malheureuse Lucy.

— Iluni! dit le notaire, je le sais n'est pas le mot; mais il me semble que je le devine, car voici ce qui se passa le jour même du mariage de mademoiselle Lucy de Grancé avec le marquis du Val.

Mil Cosi fan tutte.

— Voyons, voyons! dit Armand.

Et l'ex-notaire commença ainsi :

« Comme vous le savez, ce mariage eut lieu durant les centjours. -M. le comte deCrancé, père de mademoiselle Lucy, avait fait comme tant d'autres nobles, je suis bien fàclic de le dire devant monsieur le baron : il s'était dévoué tout entier au service de ce gueux de Bii-o-na-par-te (nous écrivons ce nom de la manière qu'on vient de voir, pour montrer comment le prononçait M, Faynal).

« Or, quand il revint de l'armée, en 1814, après la chute de ce brigand de Bu-o-na-par-te, il trouva que sa femme, cju'il avait laissée à Toulouse pour faire les honneurs de sa maison pendant qu'il allait faire la guerre avec l'usurpateur, avait pour habitude de recevoir tous les jours .M, le marquis du Val.

« Le général Crancé, car il était devenu général au service de cet infâme Bu-o-na-par-te, demanda à sa femme ce que le marquis du Val venait faire si souvent chez elle.

« Madame de Crancé, une créole qui n'avait peur ni de Dieu ni du Diable quand il lui prenait fantaisie de quelque chose, mais qui

Jt

avait une grande peur de M. de Crancé son mari, parce qu'il lui aurait rompu les jambes et les bras immédiatement et tout de suite, s'il s'était douté, pendant une seconde seulement, de ce que le marquis du Val venait faire chez lui, madame de Crancé répondit donc que M. du Val venait tous les jours dans sa maison pour laii'e la cour à mademoiselle Lucy.

« — Puisqu'il y est venu pour cela tous les jours, répondit le général, il y est venu trop souvent pour qu'il ne l'épouse pas. »

« Dans le premier moment, cela no fit pas grand effet à madame de Crancé, parce qu'elle s'imagina qu'avec un peu de càlinage et de cajolerie elle ferait revenir son mari de cette résolution.

« Mais le mari était entêté comme un âne gris et méchant comme un âne rouge. Il avait dit : Le marquis du Val épousera ma lille, et il fallut bien qu'il l'épousât. Madame de Crancé n'y consentit qu'en apparence, parce qu'elle était encore très amoureuse du marquis; mais celui-ci y consentiftoutà fait, attendu (ju'il n'était plus amoureux de madame de Crancé.

« Cependant il joua assez bien la comédie pour faire croire à la mère qu'il n'épousait sa fille que pour sauver son honneur. Tant que la comtesse fut dans cette croyance, elle laissa aller les choses, elle les aida même, car elle chassa de chez elle îl. de Sérac à qui elle avait déjà promis la main de sa fille en l'absence du général ; et, malgré les désespoirs de mademoiselle Lucy, elle la força à accepter un mariage que la pauvre enfant détestait, sans toutefois prévoir combien il la rendrait malheureuse.

« Cependant les choses marchaient, et l'on arriva au jour de la signaiure du contrai.

« Il -jiaiait que ce jour-là nuidame de Crancé vS'était aperçue que ce ([u'clic croyait un sacrifice de la part du marquis était un véritable lionheur pour lui ; il parait qu'elle l'entendit parler à mademoiselle Lucy d'un ton où il y avait plus d'amour qu'elle n'(Mi avait jamais inspiré à son amant.

« Et, pmiil.iiit, il n'y avait pas moyen de rompre : les jtarenls, les témoins étaient invites des deux côtés, les contrats étaient pas • ses, et te soir on devait en l'aire la lecture en présence des doux faniille.s.

ZH

— Mon père ! mon père ! grâce ! (Page 'M4 )

« Je vivrais cent ans que je me rappellerais ce jour comme si c'était hier.

« C'était dans le grand salon de l'hôtel de M. de Crancé. Toute la famille était en cercle, le général au milieu, étemlu sur une chaise

31' LivH. 31

longue ; car il avait été pris d'une violente attaque de goutle, et il lui fallut un grand courage pour quitter son lit et venir assister à la lecture du contrat.

« -Mon confrère Barnet fit cette lecture, qui n'était que de pure forme, et aussitôt qu'elle fut achevée les mariés signèrent, le général, sa femme et ses parents après eux.

« A peine le général eut-il apposé sa signature au bas du contrat, qu'il s'excusa sur sa santé ; quatre domestiques le portèrent du rezde-chaussée au premier étage, où était sa chambre à coucher.

« Immédiatement après, les parents se retirèrent, et nous restâmes seuls -dans le salon, madame de Crancé, sa fille, le marquis, mon collègue Barnet et moi.

« Pendant toute la soirée, madame de Crancé n'avait pas prononcé un mot, mais j'avais remarqué que son regard semblait égaré comme celui d'une folle ; lorsqu'elle avait signé, elle était si troublée qu'elle ne voyait pas la place oii elle devait écrire, et que sa main laissa deux fois tomber la plume avant de pouvoir s'en servir.

« Voici comment nous étions posés : j'étais assis devant la table, sur laquelle je rangeais les contrats; le marquis était avec Lucy dans l'embrasure d'une croisée, et semblait s'excuser de devenir son mari, tandis que la pauATe fille ne pouvait s'empêcher de pleurer; à l'autre coin du salon, Barnet expliquait à madame. de Crancé les avantages énormes que ce contrat assurait à sa fille, tandis que celle-ci, au lieu de l'écouter, tenait ses yeux ardents fixés sur sa fille et son lutur gendre.

« Comme j'observais l'expression sinistre de son visage, je la vois quitter soudainement M. Barnet et s'élancer vers le marquis, à qui clic arrache la main de sa fille, dont il s'était emparé, en lui disant :

« — Vous mentez, monsieur, vous mentez! vous n'aiinez'pas cette fille, vous ne pouvez pas l'aimer, ou vous êtes un infàine!

« — Je l'aime ! repartit violemment le maniuis.

« — Eh bien ! si tu l'aimes, reprit madame de Crancé, lu ne l'épouseras pas !

« — Je vous jure que je l'épouserai !

« — Tu 11," l'épouseras pas ! rcparlil niadanic de Ciaiicé, arrivée h un état d'oxaspératiou qui tenait do la folie. Ma lille, rcprit-cUe en s'adrcssant à la tremblante Lucy, regardez bien cet homme ! cet homme a été mon amant, cet homme a été l'amant de votre mère, voulez-vous en l'aire votre mari?

« Tout cela l'ut l'aU'aire d'un éclair, et nous nous regardions, Barnet et moi, épouvantés de ce que nous venions d'entendi'o, (luaud nous vîmes la malheureuse Lucy tomber aux genoux de sa mère :

« — Madame, madame, ne dites pas cela! s'écria-t-elle; d'autres que moi pourraient vous entendre et vous croire. Mon père aussi pourrait vous entendre.

« — Eh bien! qu'il m'entende, répondit madame de Crancé, qu'il vienne et qu'il me tue! car si cet homme est assez infâme pour vous épouser, et vous, ma iille, assez infâme pour y consentir, oh bien! lui, du moins, ne permettra pas cet abominable inceste.

« On eût dit que tout le sang de la créole était monté à la tête de cette femme ; elle paraissait ivre de colère et de jalousie.^EUe se tourna vers le marquis et lui dit d'une voix pleine de rage:

« — Tu l'aimes, dis-tu, misérable et ingrat? tu l'aimes; mai? elle ne t'aime pas, elle, du moins ! clic en aime un autre auque elle se donnera, comme je me suis donnée à toi ; elle en aime ui autre qui te déshonorera, je l'espère, comme tu m'as fait déshonorer mon mari. Elle aime M. de Sérac. Prends garde, prends garde à lui !

« Et elle continuait ainsi à accabler le marquis de reproches furieux, tandis que celui-ci s'efforçait vainement de la calmer, et ([ue sa fille retombée à terre, poussait d'affreux sanglots, et de sourds gémissements.

« Nous nous étions retirés, Barnet et moi, tout à fait à l'e.xtrémité du salon, pour être le moins possible témoins de cette déplorable scène.

« Nous étions déjà même résolus à essayer de nous échapper, pour ne pas courir le danger de voir des gens si puissants rougi i devant nous, lorsque madame de Crancé qui, je puis l'attester.

était véritablement devenue folle, saisit le bras du marquis et l'entraîna avec force en s'écriant:

« — Viens, viens, il faut que mon mari nous voie ensemble, il faut que je lui dise la vérité devant toi.

« Ace moment même, la porte du salon s'ouvrit et le général parut.

« Je ne sais si quelqu'un de vous l'a connu, mais il était impossible de supporter sans baisser les yeux ce regard terne et froid qu'il semlilait appuyer sur vous lorsqu'il vous parlait.

« Enveloppé d'une longue robe de chambre rouge, avec ses longs cheveux tout blancs et ses longues moustaches blanches, il nous fit l'effet d'une apparition : c'était comme le fantôme de la mort, qui vient quand on l'appelle avec de certaines paroles.

« Il s'arrêta sur le seuil de la porte et dit d'une voix basse, mais dont je n'oublierai jamais l'accent :

« — Que se passe-t-il donc ici?

« Il le demandait, et il avait son épée nue à la main, oubliant que c'était assez dire qu'il le savait. Sa fille courut à lui en criant:

« — Grâce, grâce, mon père!

« Le général se pencha vers elle, et, d'une voix dont rien ne peut vous faire comprendre la supliante et cruelle expression, il répondit à la pauvre Lucy :

« — Grâce pour vous, n'est-ce pas, Lucy? grâce pour vous, n'estce pas, ma fdle? parce que vous avez un autre amour dans le cœur, et que vous avez peur que votre père en soit irrité? mais je sais que cet amour est innocent, et je vous le pardonne; car, s'il avait été coupaljle, si cet amour avait dû laisser planer le plus léger soupçon sur l'honneur d'une femme qui porte mon nom, j'aurais tué celte fennne, je la tuei'ais à l'instant nième.

« Et, en prononçant ces mots, le généiai lit quiMques pas vers I::uiaiiii' (le ('.laiici'. Lucy se jcla au-ilcvaut ilc lui en criant:

« — .Mon pèiv, UKin pèi'c! grâce I

« Et son ]ièi(' lui ic|i(niilil. ei: la recevant dans ses bras, el d'une \oi\ douce, niaisilcsuji'c:

« — Oui, ma lilic, je vous aurais tuée si vous aviez deshonore lo

LES MlÎMÛinES DU DIABLE 245

nom de Crancé; et comme je ne veux pas que ce nom soit déshonoré...

« — J'épouserai le nianiuis du Val, répondit Lucy en tombant à à genoux devant son père.

„ Merci, ma fille! dit le général en laissant échapper son épée.

« Puis se tournant vers nous, il ajouta d'une voix calme :

« — A demain, messieurs, je vous invite à la cérémonie.

« Nous étions à peine à quelques pas de la porte du salon, que le général fut pris d'une douleur si violente à la poitrine qu'on fut obligé de le coucher en toute hàle sur des matelas, et qu'on ne put le remonter chez lui... »

— Et le mariage se fit le lendemain? ditLuizzi.

« — Le mariage se fit le lendemain, repartit l'ox-nolaire. Deux jours après, M. de Crancé était mort, sa femme avait quitté Toulouse, et le jeune Sérac était entré dans un séminaire pour se faire prêtre.

Suite.

Luizzi avait écouté avec un vif intérêt cette lamentable histoire.

La diligence venait de s'arrêter auprès d'une montée très longue et très roide. Tous les voyageurs étaient descendus, et Armand cheminait à côté du notaire en se laissant aller aux sombres réflexions que ce récit lui avait inspirées, quand Ganguernct, qui voulait prendre les devants pour aller boire quelques petits verres de rhum dans un bouchon qu'on apercevait au haut de la montée, lui dit en passant :

— Il paraît que l'histoire du notaire vous a touché au cœur, monsieur le baron.

— En effet, reprit Faynal, elle paraît vous préoccuper beaucoup.

2i6 LES MÉMOIRES DU DIABLE

— C'est qu'elle a conunencé à me dévoiler le secret d'un malheur et d'un égarement que je ne pouvais comprendre.

— Et que je puis vous expliquer tout à fait, dit la femme silencieuse et voilée de la diligence.

— Vous ?

— Moi. Me reconnaissez-vous, monsieur le baron,

Et cette femme leva son voile. Luizzi se rappela l'avoir vue, mais il n'eût pu dire en quel temps ni en quel lieu, lorsque cette femme ajouta à voix basse :

— Je suis la servante qui vous ai introduit la nuit chez la marquise du Val.

— Mariette! s'écria Luizzi.

— Oui, Mariette, répondit-elle; c'est mon nom, je l'ai porté comme servante de la marquise, et je le portais aussi quand je fis évader l'abbé de Sérac de ma chambre.

— Quoi! c'était vous ? reprit Luizzi qui allait de surprise en surprise.

— Oui, c'était moi, qui, devenue folle d'amour pour ce prêtre, ne trouvai d'autres moyens de me l'attacher et de le ramener chez moi que de l'épouvanter de sa faute ; puis, lorsque j'eus vaincu sa conscience, de lui faire peu à peu une habitude de la débauche, jusqu'au jour où, devenu plus débauché que moi, il me força à prix d'or et avec des menaces atroces de servir ses infâmes projets.

— Contre qui? dit Luizzi.

— Écoutez ! reprit Mariette. Depuis sept ans que mademoiselle de Crancé était mariée, depuis sept ans qu'il était prêtre, il l'avait toujours aimée, mais il l'avait aimée d'un amour où le désespoir avait mis presque de l'innocence.

« Lorsque l'abbé de Sérac fut devenu l'amant d'une fille publique, car j'étais une fille publique ou à ]u;u près, lor.S([u'il eut éteint en lui tout noble sentiment en continuant à se plonger dans des (iigies que j(> ne partageais plus, l'abbé de Sérac aima encore la uianjuiso du Val, mais ce fut d'un amour hori'ible, d'un amour encore plus sale que criminel.

« Hélas! je n'avais pas prévu jusqu'où pouvaient s'emporter

l'esprit ardent et le câraclère opiniâtre de cet homme, une fois «iifil serait lancé dans une mauvaise route.

« Je fus la première à porter la peine du vice où je lavais poussé : il me maltraitait, il me faisait mourir tous les jours de ses frénétiques accès do jalousie, quoiqu'il ne m'aimât pas.

« Ce fut six mois après l'aventure que Ganguernet vient de vous raconter, que l'idée de devenir l'amant de la marquise du Val s'empara de cet homme. Pour y pan'enir, il me força à entrer comme servante chez elle.

« Depuis que j'étais à lui, il m'avait fait quitter mon quartier et m'avait logée dans une petite maison de l'autre côté de l'eau, où il venait tous les soirs, déguisé tantôt en bourgeois, tantôt en mi4itaire, jamais avec le même habit ou le même uniforme, de façon que pei'sonne ne pouvait soupçonner que ce fût le même homme qui vint tous les soirs chez moi. Il me tenait exactement enfermée; et il aurait pu me tuer que personne ne lui eût demandé ce que jV'tais devenue. D'ailleurs il me faisait peur et, s'il m'avait demandé d'aller commettre un crime où j'eusse dû périr, je ne sais si j'aurais osé refuser.

« Je fus donc obligée de consentir cà ce qu'il voulait ; je ne puis dire comment il s'y prit, par quelles vieilles dévotes il me lit , recoraniander, mais, dès que je me présentai chez la marquisi- du Val, je fus acceptée.

« Lorsque j'entrai à son service, elle n'était pas heureuse, mais toute réfugiée en Dieu; elle passait son temps en pratiques religieuses, car la pauvre femme n'avait pas même, pour se consoler et se distraire, la plus douce et la plus sainte occupation des femmes, celle d'élever ses enfants. »

Luizzi écoutait cette fille avec moins d'étonnement que d'intérêt. Elle s'en aperçut et continua :

— Mon langage vous étonne, monsieur, mais pendant trois ans que j'ai vécu auprès de la marquise du Val, j'ai appris bien des choses et bien des sentiments que j'ignorais auparavant.

« Comme je vous le disais, elle était malheureuse; elle n'avait pas d'enfant, car dès le premier jour de son mariage elle s'était

séparée de son mari, et jamais il n'a franchi le seuil de la cliambr où elle dormait... quand elle dormait.

« Oui, monsieur le baron, j'ai appris bien des choses, et celle qui m'a le plus étonnée, c'est de découvrir combien l'esprit et les manières peuvent garder de grâce et d'élégance quand l'âme et le corps sont jusqu'au fond gangrenés de vices.

« J'ai lu quelquefois les lettres que l'abbé de Sérac me forçait de porter à madame du Val, et jamais, je l'avoue, je n'ai vu amour plus pur et plys respectueux s'exprimer avec plus de douceur et de charme.

« Je remettais avec désespoir ces lettres à la marquise. Après avoir longtemps refusé de les recevoir, l'infortunée avait fini par se laisser persuader par moi, qui lui mentais parce que j'avais peur, et qui regrettais le succès de mes paroles à l'instant même où je venais de tout tenter pour réussir.

« Il se passa trois mois avant que la marquise voulût lire une des lettres de l'abbé ; il se passa trois mois encore, quand elle eut consenti à les lire, avant que de permettre à l'abbé de se présenter dans sa maison.

« Je la poussais malgré moi vers un crime que mon alïoction pour elle redoutait bien plus que la morale dans laquelle j'avais été "■ élevée : je n'étais pas épouvantée, moi, que la marquise prît un amant ; je ne pensais pas à un sacrilège en croyant qu'elle pouvait se donner à un prêtre; je pensais qu'elle allait être la proie d'un misérable qui avait tous les vices et toute la brutalité de ces vices.

« Une espérance me soutint cependant : j'espérais en la marquise elle-même. Il me semblait que le jour où cet homme voudrait lui parler un langage qu'elle ne voudrait pas entendre, elle saurait bien le faire taiiv. Puis je connaissais si bien la marquise, que je ne pouvais imaginer par quels moyens cet homme surprendrait la vertu d'une femme si pure et si forte à la fois.

« Hélas! monsieur le baron, j'avais oublié (pie je lui avais donné moi-même une leçon bien hideuse...

— Quoi ! s'écria Lui/./.i, ce fut?...

<i — Oui. uiousicur, iv]uit Mai'iotte, ce fui en mêlant des substances pernicieuses dans le |iru de vin qu'elle buvait, ce fut eu

Une chaise de poste, passant r.i;iidcment, les força à s'écai'ter. (Page 2ôt.)

l'enivrant, elle, cette sainte et noble créature, ce fut en l'abrutissant, comme moi j'avais enivré et ahruti de Sérac, qu'il triompha de sa vertu de femme comme j'avais triomphé de sa vertu de prêtre. Il la prit vierge à son mari, comme je le pris vierge à son Dieu. C'est abominable, n'est-ce pas, monsieur le baron?

32 LivR. 32

Mariette s'arrêta, et Luizzi posa sa main sur ses yeux comme s'i! eût été pris d'un éblouissement.

Puis il marcha silencieusement près de Mariette qui se taisait.

Ce silence fut long : on eût dit que le baron avait besoin de tout 00 temps pour mesurer l'infamie de cette action. Enfin il reprit :

— Oh! oui, c'est abominable !

— Mais, ajouta Mariette en baissant la voix et en se rapprochant de Luizzi, une chose que vous ne pourriez concevoir, si elle n'était vraie et si je ne vous l'attestais sur la vie, c'est que cette femme noble, élégante, jeune, entourée du monde le plus brillant, chercha dans le pouvoir qui l'avait livrée à l'abbé de Sérac l'ouljli de la faute qu'il lui avait fait commettre. Elle fit un vice de ce qui avait été un malheur.

« Dès qu'elle était seule, elle se procurait des liqueurs fortes, elle les volait dans sa maison malgré ma surveillance, et elle en abusait jusqu":^ ce qu'elle tombât sans force et sans raison ; car pour elle la force c'était le pouvoir de souffrir, la raison c'étaient le remords et ses déchirements.

« Elle a vécu deux ans ainsi, protégée par moi, qui la cachais aux }ieux du monde et de sa maison, qui aurais voulu la cacher ù vos jneux, monsieur le baron.

« Un jour, elle me dit dans un de ces mouvements de folio que ce vice faisait souvent naître en elle :

« Oui, je me débarrasserai de ce bourreau qui me tue et, puis(iue je n'ai ni un frère ni un mari qui puisse m'arracher à lui, je prendrai un autre amant. Ce matin Luizzi est venu me voir, Luizzi qui semblait m'aimer quand il était encore enfant et qui eut aussi sa jiart de douleur dans ma mi.sère quand je me mariai ; Luizzi est venu me voir; s'il veut m'aimer, je l'aimerai ; je suis encore assez belle pour qu'il m'aime, n'est-ce pas ? Oh ! oui, reprit-elle en levant les yeux au ciel et en invoquant Dieu, tant sa folie l'égarait dans ces horribles moments! oui, je l'aimerai, et vous me pardonnerez cet amour, mon Dieu, vous le prendrez en pitié; car, s'il ne veut pas m'aimer, je braverai tout à fait votre éternelle daniuatiou, je me tuerai. »

« Et, c'est parce (lueile l'eût fait, monsieur, que j'ai été voua

LES MÉMOIRES nU DIABLE 251

attendre à la porte de 60n hôtel, tiuo je vous ai introduit aujuvs d'elle, en vous faisant éciiapper à la surveillance de l'abbé de Sérac que j'avais vu debout en lace de la porte où vous alliez vous présenter ; c'est parce qu'elle se fût tuée que je vous ai laissé pénctK r dans cet oratoire dont un prêtre avait lait un boudoir.

M D'ailleui* je l'avais laissée plus calme. J'espérai un monieirt qu'elle oserait tout vous dire, et que vous seriez assez généreux pour la protéger sans la perdre davantage.

« .Mais elle avait pi'ofité de mon absence pour s'affermir, comme elle disait, la malheureuse ! dans la résolution qu'elle avait prise. Et lorsqu'elle entra dans l'oratoire où vous l'attendiez, monsieur le baron...

.Mariette s'arrêta comme n'osant achever sa phrase, et Luizzi reprit lentement:

— Et lorsque l'infortunée se livra à moi au milieu de sanglots et de transports que je ne comprenais pas...

— Elle était ivre, monsieur le baron, elle était ivre!

A peine Mariette avait-elle prononcé ce mot, qu'une chaise de poste, passant rapidement près d'elle et de Luizzi, les força de s'écarter « aux cris de, gare! » que poussait le postillon.

Luiazi jeta un regard rapide dans la chaise et reconnut Fci'nand et Jeannette qui en occupaient le fond.

Fernand se pencha à la portière et cria à Armand, sans faire arrêter ses chevaux :

— N'oubliez pas ma lettre à M. de Mareuilles, je vous la recommande; c'est un de mes bons amis.

Luizzi crut remarquer que la mouche qui avait piqué Fernand ne l'avait point abandonné, et qu'elle avait agité et fait frémir ses

ailes au moment où ce jeune homme lui avait fait sa recommandation.

Luizzi était tellement préoccupé de tout ce qu'il venait d'entendre et de tout ce qu'il avait vu, il eût payé si cher un moment de repos et de solitude pour pouvoir réfléchir à son aise, qu'il n'entendit pas le cri de surprise que poussa Mariette en voyant Jeannette dans la chaise de poste.

Cependant, tout en causant ainsi, Luizzi était arrivé au sommet de la montagne, et il fallait remonter dans la diligence.

Luizzi commençait à croire que le Diable ne se mêlait plus de sa vie que par des récits ; déjà, il soupçonnait que c'était lui qui, probablement fatigué de toujours raconter, l'avait mis dans cette diligence en compagnie deGanguernet, de l'e.x-nolaire et de Mariette, lorsqu'il en resta tout à fait persuadé en voyant accourir vers lui Ganguernet, qui lui dit :

— En voilà bien d'une autre! le grand essieu de la diligence vient de se casser, et nous en avons pour dix ou douze heures avant que nous puissions repartir, nous voilà enfermés pour tout ce temps dans une misérable auberge, oii il y a tout au plus des œufs pour faire une omelette, de la piauette et de l'eau-de-vie de pomme de terre pour l'arroser.

— Quoi ! s'écria Luizzi avec impatience, il n'y a pas moyen de réparer plus tôt ce malheur?

— Ma foi! dit Ganguernet, il y en a un pour vous, si vous avez de l'argent à perdre et de l'argent à dépenser, c'est-à-dire si vous voulez abandonner le prix de votre place à la diligence et prendre une berline de poste qui va à Paris et qui relaye là-haut.

— Avec plaisir, dit Luizzi, je la prends, et tout de suite, et à tout prix.

— Il paraît que le gousset est bien garni? dit Ganguernet en frajipant sur lo ventre de L'.àzzi.

Celte observation lappela au baron qu'il n'avait point du tout pensé jusque-là à l'étal pécunuiii'c où il se trouvait, et lui lit mettre la main dans sa poche: il en tira quelques poignées d'or. Il ne supposa donc pointijuc ce fût pénurie d'argent, mais des circonslances

LES MKMOIRES OIT DIAULE 253

qui lui restaient inconnues et que le Diable avait lait naître, (|iii l'avaient forcé à prendre la diligence.

Il imagina encore que cette berline de poste ne se trouvait si à propos sur sa route que parce que le Diable avait pris soin de l'y mettre; et, bien décidé à se laisser guidei' par lui, il lit décharger ses etTels, après avoir, au préalable, examine sur la feuille du conducteur en quoi ils consistaient, car il l'ignorait absolument.

Parmi ces effets se trouvait un grand portefeuille enveloppé d'une chemise de cuir, que le baron ne savait pas posséder. Il se réserva de vérifier son contenu pendant qu'il serait seul dans la berline, et il se sépara de ses compagnons de voyage après avoir donné à Mariette son adresse à Pai'is.

Une fois qu'il fut seul dans sa voiture, il s'empressa d'ouvrir le portefeuille, et s'aperçut qu'entre autres choses il renfermait des lettres à son adresse, dont il s'empressa de prendre connaissance, bien qu'elles fussent décachetées et qu'il parût qu'un autre ou bien lui-même les eût déjà lues.

La première était signée du procureur du roi de l'arrondissement de... et était ainsi conçue:

« Monsieur le baron,

« Les faits que vous nous annoncez sont d'une telle gravité que j'ai dû en référer à monsieur le procureur général près la cour royale de Toulouse. Une femme enfermée depuis sept ans dans une prison, sans que personne en ait jamais eu le moindre soupçon, est une chose qui passe toute croyance. Dès que j'aurai reçu de monsieur le procureur général une réponse pour savoir ce que je dois penser ies avis que vous me donnez, je vous transmettrai sa réponse.

« J'ai l'honneur d'être, etc. »

— Oh ! oh ! fit Luizzi, il paraît que j'ai dénoncé lecapitaine Félix; allons, voyons ce qui est arrivé de cette affaire. Il chercha dans son portefeuille, et il ouvrit une lettre qui commençait ainsi :

« Monsieur, vous êtes un infâme... »

— C'est le capitaine Félix probablement, se dit Luizzi, et il m'accuse de ce que je n'ai pas voulu laisser son crime impuni...

« Vous m'avez fait tuer un jeune homme et déshonorer unr femme qui portait mon nom; si vous n'êtes pas un lâche, vous me rendrez raison de votre indigne conduite.

« Signé : Dilois. »

Cette seconde lettre rendit Luizzi beaucoup plus soucieux que la première, et il désira savoir comment il avait répondu à cette provocation.

Pour cela, il chercha dans le portefeuille une lettre qui l'instruisît du résultat de cette affaire; mais il n'y trouva autre chose que des comptes passés avec ses agents d'atïaires et son intendant. Il lui sembla, en les examinant, qu'il n'avait point du tout négligé ses intérêts et les avait assurés d'une manière qui l'étonna luimême.

Tout en parcourant, tout en triant ses nombreux papiers, il découvrit dans un coin un fragment de lettre brûlée au bord comme si elle avait été enlevée à la flamme d'un loyer au moment où elle allait être entièrement consumée :

« Avant de mourir, l'infortunée Lucy m'a appris le secret de

ma naissance. Fallait-il que ce fût vous, Armand, qui fussiez l'agent de ma perte et de mon déshonneur! Le ciel est juste !

« Signé : Sophie Dilois. »

Tout ce qu'Armand fit pour découvrir de nouveaux renseignements dans ses papiers ne servit qu'à l'embrouiller davantage dnns cet inextricable dédale d'aventures où il était mêlé.

11 lui restait la ressource d'appeler Satan pour lui demander l'explication de ce qu'il venait de lire, mais, outre qu'il n'était pas sûr de rol)tciiir, il ne se sentait pas en humcuv de recommencer cette vie incessamment agitée qui ne lui avait pas laissé un instant do réllexion.

11 remit à son arrivée à Paris à apprendre ce qui était advenu de

sa dénonciation contiv la famille Diiir, commont il avait n^pondii à la provocation (.li' M. Dilois, ot pourquoi madame Di lois l'aiiiiclnji Armand comme s'il eût été son frère ou son amant.

— Ma foi, se dit-il on lui-même, ce serait une assez drôle de chose que, dans cette époque de ma vie dont je n'ai aucun souvenir, j'eusse été l'amant de madame Dilois ! J'en suis bien capable. Probalilement j'aurai cherché à me faire pardonner une sotte indiscrétion, et j'aurai obtenu plus que mon pardon. C'est qu'elle est belle et jolie comme un ange, madame Dilois, et j'ai dû être bien heureux! Comment diable cela s'est-il fait? En vérité, c'est une chose odieuse que ma situation ! n'avoir pas le souvenir d'un bonheur qui a dû être plein de charmes par l'immensité des torts que j'avais eus envers cette femme !

S'éprenant de cette idée, il ajouta :

— Pardon, je veux un jour m'en donner la joie. Obtenir une femme dont on a blessé la vanité et l'amour ou perdu la position, ce doit être un triomphe adorable. Et si je retrouve certes jamais madame Dilois, je veux la ramener à moi, je veux... à moins que cela ne soit déjà fait.

Puis il s'écria avec impatience :

— Oui, vraiment, c'est déplorable, et je consens à ce que le diable m'emporte, si jamais je lui donne un seul jour de ma vie, eût-il à me l'acoiiter des histoires aussi effrayantes que celles du révérend Mathurin, ou aussi ennuyeuses que les contes du vénérable M. de Bouilly !

— Je retiens ta parole, dit une voix qui sembla entrer par une portière et sortir par l'autre, et qui épouvanta tellement Luizzi r[u'il n'osa plus, pendant près de deux heures, ni bouger, ni parler, ni penser.

Cependant il continua son voyage sans rencontre fâcheuse, et, le 2o février 182., il entra dans Paris, bien décidé à ne plus s'occuper de ce qui s'était passé à Toulouse, à vivre de sa vie passée, et à laisser au hasard le soin de lui découvrir le mystère de tous les événements dont il avait été le témoin depuis qu'il avait fait connaissance avec Satan.

Une résolution qu'il crut prendre aussi très fermement, ce fut

256 l'ES MÉMOIRES DU DIABLE

d'appeler le moins possible le Diable à son aide, et surtout de ne se sei vir. sous aucun prétexte, ni pour aucun usage, des renseignements qu'il pourrait en recevoir; et, pour tenir cette résolution, il convint avec lui-môme de ne voir aucun des individus qui avaient eu des rapports avec lui durant le voyage qu'il venait de faire.

Luizzi pensa donc à reprendre ses premières habitudes de jeune homme lorsqu'il était à Paris, et à revoir ses anciennes connaissances.

Pour ne pas manquer à sa résolution, il se contenta, le soir de son arrivée, de faire remettre à leurs adresses les diverses lettres que Fernand lui avait données, même celle destinée à M. de Mareuilles, bien qu'elle lui eût été particulièrement recommandée.

Luizzi comptait s'être mis ainsi à l'aliri de toutes recherches, lorsque, le lendemain même de son arrivée, son valet de chambre lui annonça M. de Mareuilles.

Luizzi trouva que c'était un fort beau jeune homme, fort bien mis, et voilà tout. Il se contenta de lui raconter tout simplement comme quoi il avait servi de témoin à Fernand ; mais il était décidé quehjue part que Luizzi ne se débarrasserait pas aussi aisément qu'il le pensait de ce qui tenait au Diable, même par un fil imperceptible.

Ainsi, ce M. de Mareuilles, ami de ce Fernand dont le Diable s'était emparé, se prit d'une véritable passion pour Luizzi et, comme le pauvre baron était l'homme du monde qui savait le moins se débarrasser d'un ennuyeux, il se laissa volontiers accompagner toute la journée par sa nouvelle connaissance au Café de Paris, aux Italiens, au bois, partout oii vivent les lioinmcsqui n'ont de monde ([ue les liommes.

Eu même temps il se lais.^a conduire dans une maison où M. de Mareuilles était reçu, et bienliM il juMisa que le hasard l'avait parfaitement servi en le nu^ltant en rapport avec un bon garçon fort riche, fort noble et .'orl niais, mais qui rinlrodiiisait dans des salons où lui, Armand, était parfaibunent inconnu, et (huit la

Il commença l'air de la calomnie du Barbier. 'Page 370.)

fréquentation ne pouvait que le faire considérer comme un homme d'une vie régulière et à l'abri de tout reproche.

Il ne se doutait pas que dans ce monde, aussi bien que dans tout autre, il se présenterait à lui des occasions qui exciteraient sa

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ciu'iosité et le remettraient aux griffes de Satan et que, clans sa position, il valait encore mieux, pour lui, vivre avec le vice qui marche le front nu, qu'avec celui qui s'habille d'hypocrisie et de taux semblants de vertu.

Il est à remarquer que Luizzi n'avait pas encore songé au vrai but de son marché avec le Diable, et que sa destinée exceptionnelle ne l'avait pas affranchi de la loi commune de l'humanité, qui est de subir la vie, avant de la juger et de marcher, avant d'avoir choisi une route.

L'aventure qui devait remettre Luizzi en entrevues réglées avec son mentor ne se fit pas attendre.

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