LEÇON DE VILLEROY A LOUIS XV
Il y a tous les ans ce jour-là * un concert le soir dans le jcirdin. Le maréchal de Villeroy' prit soin que ce concert devînt une manière de fête, à laquelle il fît ajouter un feu d'artifice. Il n'en faut pas tant pour attirer la foule ; elle fut telle, qu'une épingle ne serait pas tombée à terre dans tout le parterre. Les fenêtres des Tuileries étaient parées et remplies, et tous les toits du Carrousel pleins de tout ce qui put y tenir, ainsi que la place. Le maréchal de Villeroy se baignait dans cette affluence, qui importunait le roi, qui se cachait dans des coins à tout moment ; le maréchal l'en
i. Le jour de la Saint-Louis.
2. On a vu que Louis XIV, en mourant, l'avait nommé gouverneur du petit prince. Le duc de Villeroy, maréchal de France (1544-1730), se fit battre par le prince Eugène à Chiari, en 1701, et prendre à Crémone, en 1702. Renvoyé en Flandre, il y perdit la bataille de Ramilies (1706). Louis XIV l'aimait fort, et se contenta de lui dire en le recevant à Versailles : « Monsieur le maréchal, on n'est plus heureux à notre âge. » C'était, au reste, un incapable.
tirait par le bras et le menait tantôt aux fenêtres d'où il voyait la cour et la place du Carrousel toute pleine, et tous les toits jonchés de monde ; tantôt à celles qui donnaient sur le jardin, et sur cette innombrable foule qui y attendait la fête. Tout cela criait vive le roi ! h mesure qu'il en était aperçu, et le maréchal retenant le roi qui se voulait toujours aller cacher : « Voyez donc, mon maître, tout ce monde et tout ce peuple, tout cela est à vous, tout cela vous appartient, vous en êtes le maître ; regardez-les donc un peu pour les contenter, car ils sont tous à vous ; vous êtes maître de tout cela*. » Belle leçon pour un gouverneur, qu'il ne se lassait point de lui inculquer à chaque fois qu'il le menait aux fenêtres, tant il avait peur qu'il l'oubliât ! Aussi l'a-t-il très pleinement retenue. Je ne sais s'il en a reçu d'autres de ceux qui ont eu la charge de son éducation. Enfin le maréchal le mena sur sa terrasse, où dessous un dais il entendit la fin du concert et vit après le feu d'artifice. La leçon du maréchal de Villeroy, si souvent et si publiquement répétée, fit grand bruit et à lui peu d'honneur. Lui-même a éprouvé le premier effet de ses belles instructions.
1. Victor Hugo a décrit cette scène et mis en vers ce singulier discours de Villeroy, dans une de ses dernières œuvres : La Pitié suprême (1879).