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Il payait d'ailleurs volontiers de sa personne. Il eut en ce temps-là la gloire — que sa vanité sentit avec la dernière vivacité — de tenir tête sur le pavé du roi à rillustre vainqueur de Rocroi, de Fribourg et de Lens. Les bourgeois de Paris qui s'étaient habitués aux fantaisies picaresques de leur futur archevêque ne furent pas surpris de le voir désormais se rendre aux séances du Parlement avec une escorte de trois à quatre cents hommes. Monsieur le Prince, — quand il y venait de Saint-Maur, — amenait également une petite armée, et les deuxtroupes comme les deux chefs se mesuraient de Tœil, n'attendant qu'une occasion pour en venir aux mains et ensanglanter le Palais. A dire vrai. Monsieur le Prince paraissait gêné surine scène aussi mesquine et qui ne lui rappelait que de loin le théâtre de ses anciens exploits. Avoir fait trembler l'empereur dans Vienne et en être réduit à donner la chasse à quelques boutiquiers braillards et peureux, quelle déchéance ! Sans compter qu'il ne connaissait pas la guerre de pots de chambre, comme il le disait lui-même et qu'il y perdait toute sa supériorité. C'était au contraire le genre de rencontres qui convenait le mieux à Gondi : il se trouvait à l'aise dans ces rues étroites où étouffait le génie militaire de Condé. Avec sa vivacité endiablée que tant de nuits passées en conciliabules et en courses de toutes sortes ne parvenaient pas à éteindre, il n'avait pas son pareil pour être en vingt endroits à la fois, crier aux Mazarins, faire sortir les bourgeois avec leurs
hallebardes, provoquer des rassemblements, ébaucher des barricades, s'embusquer dans les impasses, cacher des soldats derrière les portes cochères, faire pleuvoir du haut des fenêtres sur Tennemi des proijectiles variés, transformer un quartier de Paris en un champ de bataille hérissé de difficultés pour des troupes régulières qui voudraient s'en emparer. Mais sa véritable place d'armes, celle qu'il avait étudiée avec amour et dont il portait le plan avec seis innombrables complications dans la tête, c'était le Palais. Quand la journée menace d'être chaude, il l'occupe en force dès la veille au soir : il y distribue ses hommes, il leur assigne les positions où ils devront se maintenir ; ici les nobles, là les gros bourgeois, ailleurs la racaille ; la soutane retroussée, le stylet ou le pistolet dans la poche, il visite les sentinelles, donne ses ordres, fait des rondes et prépare la bataille du lendemain avec une application que ne désavouerait pas M. de Turenne lui-même. Il y met si bien toute son âme que cet étrange archevêque qui joue au grand capitaine en cesse presque d'être ridicule. Plus tard, quand il parle de cet heureux temps dans ses Mémoires^ à tous les détails qu'il donne, au soin méticuleux avec lequel il énumère toutes les dispositions qu'il avait prises, on sent qu'il était né véritablement homme d'épée, qu'il eût fait un excellent officier, et que de toutes les formes de l'action, c'est encore' celle-là qu'il eût préférée si on l'eût laissé libre do sa vie. Gondi eut avec Condé plusd'une
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rencontre au Palais : la plus fameuse est celle qui faillit amener un massacre général le 21 août 16S1. La veille il y avait déjà eu une altercation violente entre les deux rivaux, on s'était donné rende?-vous pour le If^ndemain, et Gondi prit ses mesures en conséquence. Avec quel souci scrupuleux et quel gonflement de vanité satisfaite, on va le voir.
— « La reine fut transportée de joie de voir que Monsieur le Prince avait trouvé des gens qui lui pussent dis^ put^r le pavé. Elle sentit jusques à la tendresse l'injustice qu'elle m'avait faite quand elle m'avait soupçonné de concert avec lui. Elle me dit tout ce que sa colère contre son parti lui put inspirer de plus tendre pour un homme qui faisait au moins ce qu'il pouvait pour lui en rompre les mesures. Elle ordonna au maréchal d'Albret de commander trente gendarmes pour se porter où je le désirerais. M- le maréchal de Schomberg eut Iç même ordre pour autant de chevau-légers. Pradelle m'envoya le chevalier de Rarai, capitaine aux gardes et qui était mon ami particulier, avec quarante homme» choisis entre les sergents et les plus braves soldats du régiment, Anneri, avec la noblesse du Vexin, ne fut pas oublié. MM.de Noirmoutier, de Fosseuse, de Châteaubriant, de Barradas, de Château Régnant, de Monlauban, de Sainte-Maure, de Laigue, de Mûntaigu,de Lamet, d'Argenteiiil, de Quérieux et le chevalier d'Humières se partagèrent et les hommes et les postes. Querin, Brigalier et TEspinai, officiers dans les colonelles de la ville, donnèrent des rendez-vous à un très grand nombre de bons bourgeois qui avaient tous des pistolets et des poirgnards sous le manteau. Comme j'avais habitude avec les buvetiers, je fis couler dès le soir dans les buvettes quantité de gens à moi par lesquels la salle du Palais se trouvait ainsi, même sans que l'on s'en aperçût,
presque investie de toutes parts. Comme j'avais résolu de porter le gros de mes amis à la main gauche de la salle en y entrant par les grands degrés, j'avais mis dans une des chambres des consignations trente gentilshommes du Yexin qui devaient en cas de combat prendre en flanc et par derrière le parti de M. le prince. Les armoires de la buvette de la quatrième (des En- (juôtes) qui répondait dans la Grande Chambre étaient pleines de grenades ; enfin il est vrai que toutes mes mesures étaient si bien prises et par le dedans du palais et par le dehors où le pont Notre-Dame et le pont Saint- Michel, qui étaient passionné^ pour moi, ne faisaient qu'attendre le signal, que selon toutes les apparences du monde je ne pouvais être battu (1). »
C'est le mot de Turenne à Saltzbach : Je les tiens. Il y a du général d'armée ou tout au moins du sergent de bataille dans Gondi ; mais le matamore, comme chez presque tous les héros de cette époque, si espagnole de goût et de manières, y laisse percer aussi le bout de l'oreille. Comme nous sommes en pleine Fronde, avec tous les éléments de sérieux que semblait comporter la pièce, la bouffonnerie fut aussi de la partie. Monsieur, qui avait un soin extrême de sa précieuse santé, n'eut garde de paraître au Palais ; mais, pour ne se brouiller avec personne, il laissa trois gentilshommes qui étaient à lui suivre Monsieur le Prince et trois autres aller avec Gondi. C'était équilibrer les chances des deux camps avec le même soin que pour une partie de
(1) CEuvres du cardinal de Relz, t. HI, Mémoires, 2« partie, p. 484-
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longue paume. Lui-même, plus disposé à marquer les coups qu à les recevoir, s'enferma pendant Taclion au Luxembourg: Son impartialité eut au moins un imitateur :
— « Le marquis de Rouillac, fameux par son extravagance* qui était accompagnée de beaucoup de valeur, se vint offrir à moi ; le marquis de Canillac, homme du même caractère, y vint dans le même moment. Dès qu'il eut vu Rouillac, il me fit une grande révérence, mais en arrière et en me disant : « Je venais. Monsieur, pour vous assurer de mon service ; mais il n'est pas juste que les deux plus grands fous du royaume soient du même parti. Je m'en vas à Thôtel de Condé (1). »
Avec les précautions prises par Gondi, la séance du lundi 21 août ne pouvait manquer d'être intéressante. Condé, qui s'était laissé prévenir par son adversaire, y vint avec les siens, armés jusqu'aux dents. En un clin d'œil, comme aurait pu le dire un des poètes qui fréquentaient chez le coadjuteur, les fiers nourrissons de Mars envahirent le temple de Thémis. Les salles du Palais furent pleines de plumets qui roulaient des yeux féroces, comme les capitans de la comédie, et, la main sur leur rapière, menaçaient de tout réduire en poudre. Mais Taff'aire eut des suites plus douces ; et ces messieurs, si altérés de sang qu'on pût les croire, s'abstinrent ce jour-là de leur boisson favorite. Ils se contentèrent de taper du pied, de froncer le sourcil et de regarder
(1) (ouvres du cardinal de Retz, t. III, Mémoires, 2« partie, p. 489.
d'un air sombré leurs adversaire?, qui eurent éga^ lementla prudence de ne pas en faire davantage, A qui ferons-nous Thonneur de cette modération? Il est bien difficile de le dire ; mais la Fronde est pleine de ces contrastes : les plus grands efforts y aboutissent sans cesse à la plus piteuse des désillusions. Gondi seul sauva Thonneur de la journée ; il faillit être assassiné parla Rochefoucauld.
— « Comùie je sortais de la Grande Chambre, je rencontrai, dans le parquet des huissiers, M. dé la Rochefoucauld qui rentrait. Je n'y fis point de réflexion et j'allai dans la salle pour prier mes amis de se retirer. Je revins après le leur avoir dit, et comme je mis le pied sur la porte du parquet, j'entendis une fort grande rumeur, dans la salle, de gensqui criaient : c Aux armes. » Je me voulus retourner pour voir ce que c'était, mais je n'eu eus pas le temps, parce que je me sentis le cou pris entre les deux battants de la porte que M. de la Rochefoucauld avait fermée sur moi, en criant à MM, de Goligni et de Ricousse de me tuer. Le premier se contenta de ne le pas croire ; le second lui dit qu'il n'en avait point d'ordre de Monsieur le Prince. Montrésor qui était dans le parquet des huissiers avec un garçon de Paria appelé Nobletquim'étaitaffectionné, soutenait unpeuun des battants qui ne laissait pas de me presser extrêmement. M. de Champlâtreux qui était accouru au bruit qui se faisait dans la salle me voyant en cette extrémité poussa avec vigueur M. delà Rochefoucauld ; il lui dit que c'était une honte et une horreur qu'un assassinat de cette nature ; il ouvrit la portent me fît entrer. Ce péril ne fut pas le plus grand de ceux que je courus en cette occasion, comme vous l'allez voir, après que je vous aurai dit ce qui la fit naître et cesser.
Deux ou trois criailleurs de la lie du peuple, du parti
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de Monsieur le Prince, qui n'étaient arrivés dans la salle que comme j'en ressorlais, s'avisèrent de crier, en me voyant de loin : « Au Mazar'm ». Beaucoup de gens du même parti et Ghavagnac entre autres m'ayant fait civilité lorsque je passai et m'ayant témoigné joie de radoucissement qui commençait à paraître, Beux gardes de Monsieur le Prince qui étaient aussi fort éloignés njirent Tépée à la main. Ceux qui étaient les plus proches de ces deux premiers crièrent : Aux armes ! Chacun les prit; mes amis mirent l'épée et le poignard à la main, et, par une merveille qui n'a peut-être jamais eu d'exemple, ces épées, ces poignards et ces pistolets demeurèrent un moment sans action, et dans ce Moment Crenan, qui Commandait la compagnie de gendarmes de M. le prince de Conti, mais qui était aussi de mes anciens amis et qui se trouva par bonheur en présence avec Laigue avec lequel il avait logé dix ans durant, lui dit : « Que faisons-nous? Nous allons faire égorger Monsieur le Prince et M. le coadjuteur. Schelme qui ne remettra Tépée au fourreau. » Cette parole proférée par un des hommes du monde dont la réputation pour la valeur était la plus établie fit que tout le monde sans exception suivit son exemple. Cet événement est peut-être l'un des plus extraordinaires qui soit arrivé dans notre siècle. La présence d'esprit et de cœur d'Argenteuil ne l'est guère moins. Il se trouva par hasard fort près de moi quand je fus pris par le cou dans la porte et il eut assez de sang-froid pour remarquer que Pesche, un fameux séditieux du parti de Monsieur le Prince, me cherchait des yeux le poignard à la main, en disant : « Où est le coadjuteur ? a Argenteuil qui se trouva par bonheur près de moi parce qu'il s'était avancé pour parler à quelqu'un qu'il connaissait du parti de Monsieur le Prince, jugea qu'au lieu de revenir à son gros et de tirer l'épiée, ce que tout homme médiocrement vaillant eût fait en cette occasion, il ferait mieux d'observer et d'amuser Pesche qui n'avait qu'à faire un demi-tour à gauche pour
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me donner du poignard dans les reins. Il exécuta si adroitement cette pensée qu'en raisonnant avec lui et en me couvrant de son long manteau de deuil, il me sauva la vie, qui était d'autant plus en péril que mes amis qui me croyaient rentré dans la Grande Chambre ne songeaient qu'à pousser ceux qui étaient devant eux (1). »
Les deux rivaux avaient failli s'égorger ou se faire égorger ce jour-là ; mais, comme Ta dit Retz lui-même, il famt bien égayer un peu le sérieux par le ridicule, et tous deux le lendemain donnèrent en boufifonnant la comédie à Paris :
— «t Comme Monsieur le Prince sortait de cette assemblée, suivi d'une foule de ceux du peuple qui étaiept à lui, je me trouvai tète pour tête devant son carrosse, assez près des Cordeliers avec la procession de la Grande Confrérie que je <îonduisais. Comme elle est composée de trente ou quarante curés de Paris et qu'elle est toujours suivie de beaucoup de peuple, j'avais cru que je n'y avais pas besoin de mon escorte ordinaire, et j'avais même affecté de n'avoir auprès de moi que cinq ou six gentilshommes qui étaient MM, deFosseuse, de Lamet, de Quérieux, de Châteaubriant, et les chevaliers d'Humières et deSévigné. Trois ou quatre de ceux de la populace qui suivaient Monsieur le Prince crièrent, dès qu'ils me virent: « Au Mazarin. » Monsieur le Prince, qui avait ce me semble dans son carrosse MM. de la Rochefoucauld, de Rohan et de Gaucourt, en descendit aussitôt qu'il m'eut aperçu. Il fît taire ceux de sa suite qui avaient commencé à crier, il se mit à genoux pour recevoir ma bénédiction. Je la lui donnai le bonnet en tête,
(l) Œuvres du cardinal de Retz, Mémoires, t. HI, 2e partie, p. 493-
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je Tôtai aussitôt et je lui fis une très profonde révérence (1). »
A quelques jours de là, le jeudi 7 septembre 1650, eut lieu la déclaration de la majorité du roi. Condé n'y assista pas :
— « Monsieur le Prince, qui n'avait pas plus de confiance à' la cour qu'aux frondeurs, n'était pas si mal fondé dans la défiance qu'il prit des uns et des autres : il ne se voulut pas trouver à la cérémonie, et il se contenta d'y envoyer le prince de Conti, qui rendit au roi une lettre en son nom par laquelle il suppliait sa Majesté de lui pardpnner si les complots «t les calomnies de ses ennemis ne lui permettaient pas de se trouver au Palais, et il ajoutait que le seul motif du respect qu'il avait pour elle l'en empêchait. Cette dernière parole, qui semblait marquer que sans la considération de ce respect il y eût pu aller en sûreté, aigrit la reine au delà de tout ce que j'en avais vu jusquesà ces moments et elle me dit le soir ces propres mots : « Monsieur le Prince périra ou je périrai. » Je n'étais pas payé pour adoucir son esprit dans cette occasion. Comme je ne laissai pas de lui représenter par le seul principe d'honnêteté que l'expression de Monsieur le Prince pouvait avoir un autre sens et plus innocent, comme il était vrai, elle me dit d'un ton de colère: « Voilà une fausse générosité ; que je les hais (2)1 »
A la bonne heure : la passion parle là toute pure, et Ton a quelque soulagement d'entendre une parole franche, fût-ce même de haine, qui éclate dans
(1) (Kuvresdu cardinal de Retz, Mémoires, t. ni, 2« partie, p. 509-
(2) Ibid. p. 529-531.
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cette atmosphère de mensonges et de faux serments où nous avons vécu jusqu^ici. Mais si la Reine eût été sincère jusqu'au bout, elle eût ajouté un autre nom à celui de Monsieur le Prince qu'elle couvrait d'exécrations. Et c'était justement celui de son interlocuteur. Gondi le sentait bien, sans en être autrement persuadé. Sa finesse naturelle lui commandait la défiance. Sa vanité parlait en sens contraire. Ajoutez-y la fascination exercée sur lui par ce chapeau magique qu'il allait enfin tenir, et c'est ainsi qu'après avoir imprudemment contribué à perdre sans retour Condé, il fut ensuite, malgré toute son habileté, dupe des protestations d'une femme et victime des subtiles intrigues du Màzarin.