MAZARIN
Reproduction du Miisi-e de Versailles.
appelaient lesgens au secours du jacobin qui se baignait ; mes quatre gentilshommes se trouvèrent à point nommé au bas du ravelin où ils avaient fait semblant de faire abreuver leurs chevaux comme si ils eussent voulu aller à lâchasse. Je fus à cheval moi-même devant qu'il y eût eu seulement la moindre alarme, et comme j'avais quarante deux-relais posés entre Nantes et Paris, j'y serais arrivé infailliblement le mardi à la pointe du jour, sans un accident que je puis dire avoir été le fatal et le décisif du reste de ma vie — J'avais un des meilleurs chevaux du monde et qui avait coûté mille écus à M. de Brissac. Je ne lui abandonnai pas toutefois la main, parce que le pavé était très mauvais et très glissant; mais un gentilhomme à moi, qui s'appelait Boisguérin, m'ayant crié de mettre le pistolet à la main parce qu'il voyait deux gardes du maréchal qui ne songeaient pourtant pas à nous, je Ty mis effectivement, et en le présentant à la tête 3e celui de ces gardes qui était le plus près de moi pour l'empêcher de se saisir de la bride de mon cheval, le soleil qui était encore haut donna dans la platine. La réverbération fît peur à mon cheval qui était vif et vigoureux. Il fit un grand soubresaut et il retomba des quatre pieds. J'en fus quitte pour l'épaule gauche qui se rompit contre la borne d'une porte. Un gentilhomme à moi, appelé Beauchesne, me releva, il me remit à cheval, et quoique je souffrisse des douleurs effroyables et que je fusse obligé de me tirer les cheveux de temps en temps pour m'empôcher de m'évanouir, j'achevai ma course de cinq lieues devant que M. le Grand Maître qui me suivait à toute bride m'eût pu joindre. Je trouvai au lieu destiné M. de Brissac et M. le chevalier de Sévigné avec le bateau. Je m'évanouis en y entrant. L'on me fit revenir en me jetant un verre d'eau sur le visage. Je voulus remonter à cheval quand nous eûmes passé la rivière, mais les forces me manquèrent et M. de Brissac fut obligé de me faire mettre dans une fort grosse meule de foin où il me laissa avec un gentilhomme à moi, nommé
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Montet qui me tenait entre ses bras. Il emmena avec lui Joly qui seul avec Montet m'avait pu suivre, les chevaux des trois autres ayant manqué, et il tira droit à Beaupréau, en dessein d'y assembler la noblesse pour me
venir tirer de ma meule de foin J'y demeurai caché
plus de sept heures avec une incommodité que je ne puis vous exprimer. J'avais l'épaule rompue et démise ; j'y avais une contusion terrible. La fièvre me prit sur les neuf heures du soir : l'altération qu'elle me donnait était encore cruellement augmentée par la chaleur du foin nouveau. Quoique je fusse sur le bord de la rivière, je n'osais boire parce que si nous fussions sortis de la meule, Montet et moi, nous n'eussions eu personne pour raccommoder le foin qui eût paru remué et qui eût donné lieu par conséquent à ceux qui couraient après moi d'y fouiller. Nous n'entendions que des cavaliers qui passaient à droite et à gauche. Nous reconnûmes même Coulon à sa voix. L'incommodité de la soif est incroyable et inconcevable à qui ne l'a pas éprouvée. M. delà Poise Saint-Offanges, homme de qualité du pays que M. de Brissac avait averti en passant chez lui, vint sur les deux heures après minuit me prendre dans cette meule de foin après qu il eut remarqué qu'il n'y avait plus de cavalerie aux environs. Il me mit sur une civière à fumier et il me fit porter par deux paysans dans la grange d'une maison qui était à lui, à une lieue de là. Il m'y ensevelit encore dans le foin, mais comme j'y avais de quoi boire, je m'y trouvais même délicieusement (1). »
Il était sauvé. La noblesse de Beaupréau et autres lieux arriva. On plaça le malade dans un bon carrosse, sur deux matelas, et au milieu d'une escorte formidable qui s'accroissait sans cesse, il s'achemina
(i) 0EiiYr3s du cardinal de Retz, t. IV, Mémoires^ 2« partie, p. 513r.23.
doucement vers Machecoul, capitale du pays de Retz, où on lui fit une réception triomphale. Il y avait à ce moment autour de sa personne plus de douze cents gentilshommes. Les paysans s'étaient également mis sous les armes, et ce coin de terre qui a vu plus tard des scènes si terribles parut ce jour-là déjà assez menaçant au maréchal de la Meilleraye pour qu'il n'osât pas s'y risquer. Ce pauvre maréchal, depuis qu'il avait été si joliment dupé par son prisonnier, était dans un état de fureur indescriptible. Il sacrait comme un portefaix et s'emportait à chaque instant avec tant de fureur contre luimême qu'il s'en arrachait la barbe et les cheveux. Il n'attendait que des renforts pour agir, et Retz ne voulut pas en courir la chance. Malgré son épaule qui le faisait horriblement souffrir et qui d'ailleurs ne fut jamais bien remise, il partit pour Belle-Isle, et de là pour l'Espagne. Ce furent de nouvelles aventures et de nouveaux dangers qu'il supporta avec sa constance accoutumée.
— « Je m'embarquai sur une barque de pêcheur où il n'y avait que cinq mariniers de Belle-Isle, Joly, deux gentilshommes à moi dont l'un s'appelait Boiguérin et l'autre Sales, et un valet de chambre que moa frère m'avait prêté. La barque était chargée de sardines, ce qui nous vint assez à propos parce que nous n'avionS que fort peu d'argent. Mon frère m'en avait envoyé ; mais rhomme qui le portait avait été arrêté par les garde-côtes. Monsieur son beau-père n'avait pas eu rhonnéteté de m'en offrir. M. de Brissac me prêta
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quatre-vingts pistoles, et celui qui commandait dans Belle-Isle quatre. Nous quittâmes nos habits, nous prîmes . de méchants haillons de quelques soldats de la garnison et nous nous mîmes à la mer à rentrée de la nuit, en dessein de prendre la route de Saint-Sébastien qui est dans le Guipuzcoa. Ce n'est pas qu'elle ne fût assez longue pour un bâtiment de cette nature, car il y a de Belle-Isle à Saint-Sébastien quatre-vingts fort grandes lieues,* mais c'était le lieu le plus proche de tous ceux où je pouvais aborder avec sûreté. Nous eûmes un fort gros temps toute la nuit. Il calma à la pointe du jour, mais ce calme ne nous donna pas beaucoup de joie parce que notr,e boussole qui était unique tomba par je ne sais quel accident dans la mer.
Nos mariniers, qui se trouvèrent fort étonnés et qui d'ailleurs étaient assez ignorants, ne savaient où ils étaient et ne prirent de route que celle qu'un vaisseau qui nous donna la chasse nour força de courir. Ils reconnurent à son garbe qu'il était turc et de Salé. Comme il brouilla ses voiles sur le soir, nous jugeâmes qu'il craignait la terre et que par conséquent nous n'en pouvions étçe loin. Les petits oiseaux qui se venaient percher sur notre mât nousle marquaient d'ailleurs assez. La question était quelle terre ce pouvait être. Car nous craignions autant celle de France que les Turcs. Nous bordeyâmes toute la nuit dans cette incertitude : nous y demeurâmes tout le lendemain, et un vaisseau dont nous voulûmes nous approcher pour nous en éclaircir nous tira pour toute réponse trois volées de canon. Nous avions fort peu d'eau et nous appréhendions d'être chargés en cet état par un gros temps auquel il y avait déjà quelque apparence. La nuit fut assez douce et nous aperçûmes à la pointe du jour une chaloupe à la mer. Nous nous en approchâmes avec beaucoup de peine parce qu'elle appréhendait que nous ne fussions corsaires. Nous parlâmes espagnol et français à trois hommes qui étaient dedans : ils n'entendaient ni l'une ni l'autre langue. L'un d'eux
se mit à crier : Sark-SebasiierL pour nous donner à connaître qu'il en était : nous lui montrâmes de Ta^rgent et nous lui répondîmes San-Sebastien pour lui faire entendre que c'était où nous voulions aller. Use mit dans notre barque, et il nous y conduisit, ce qui lui fut aisé parce que nous n'en étions pas fort éloignés (1). »
Voilà nos gens à terre, en grand danger d'ailleurs, avec leur air minable et leurs méchants habits, d'être pendus haut et court comme espions ou corsaires. Le cardinal de Retz put se faire connaître à temps ; on le soigna, on Taccabla de politesses et de présents, et il n'eût tenu qu'à lui de faire une entrée triomphale à Madrid. Il s'en garda soigneusement, et sur le conseil de ses amis il prit le parti d'aller à Rome. Mais il faillit ne pas y arriver. Le capitaine de la galère, donFernand Carillo, en hidalgo de la vieille roche, savait ce qu'il devait au très illustre cardinal dont on l'avait chargé. Ayant aperçu une frégate turque au sortir du passage de Bonifacio, il voulut régaler Retz d'une bataille navale en règle. Son Eminence, qui était un peu rassasiée de périls depuis sa sortie de prison, se serait fort bien passée du petit plaisir qu'on désirait lui faire, mais la bienséance lui défendait de s'y soustraire, et don Fernand donna la chasse à la frégate. Celle-ci fit force de voiles; la chiourme de la galère redoubla d'efforts et au moment oîi tout allait bien, le pilote qui ne perdait pas de vue la frégate, amena le vaisseau sur un banc de sable.
(1) Œuvres du cardinal de Retz, Mémoires, t.IV, 2« partie. p.532-53S.
— a La galère toucha. Comme il n*y a rien à la mer de si dangereux, tout le monde s'écria : Misericordia, Toute la chiourme se leva pour essayer de se déferrer et de se jeter à la nage. Don Fernand Carillo qui jouait au piquet avec Joly dans la chambre de poupe me jeta la première épée qu'il trouva devant lui en me criant que je la tirasse ; il tira la sienne et il sortit sur la coursie, chargeant à coups d'estramaçon tout ce qu'il trouvait devant lui. Tous les officiers et toute la soldatesque firent la même chose, parce qu'ils appréhendaient que la chiourme où il y avait beaucoup de Turcs ne relevassent la galère, c'est-à-dire ne s'en rendissent les maîtres, comme il est arrivé quelquefois en de semblables occasions. Quant tout le monde se fut remis en sa place, il me dit de Tair de monde le plus froid et le plus assuré : « J'ai ordre. Monsieur, de vous mettre en sûreté. Voilà mon premier soin. Il y faut pourvoir. Je verrai après cela si la galère est blessée. » En proférant cette dernière parole, il me fit prendre à fois de corps par quatre esclaves, et il me fît porter dans la felouque. Il y mit avec moi trente mousquetaires espagnols auxquels il commanda de me mener sur un petit écueil qui paraissait à cinquante pas de là et où il n'y avait place que pour quatre ou cinq personnes. Les mousquetaires étaient dans l'eau jusques à la ceinture. Ils me firent pitié, et quand je vis que la galère n'était pas blessée, je les y voulus renvoyer, mais ils me dirent'que si les Corses qui étaient sur le rivage me voyaient sans une bonne escorte, ils ne manqueraient pas de venir piller et égorger. Ces barbares s'imaginent que tout ce qui fait naufrage est à eux (1). »
D'ailleurs il n'était pas encore au bout de ses tri-
(1) Œuvres du cardiQal de Retz, Mémoires, t. IV, 2« partie, p. t;64-
bulations, La Fortune, qui voulait sans doute épuiser sur lui toutes les ressources de son imagination, lui réservait encore avant l'arrivée une manière de petit naufrage. On a dû s'apercevoir déjà que le péril n'enlevait pas à Gondi ses facultés d'observation, et la peinture qu'il fait de ce dernier assaut est un de ses meilleurs récits :
— « Tout le monde était en prières, tout le monde se confessait, et il n'y eut que don Fernand Carillo qui communiait tous les jours quand il était à terre et qui était d'une piété angélique, il n'y eut, dis-je, que lui qui ne se jetât aux pieds des prêtres avec empressement. I laissait faire les autres, mais il ne fit rien en son particulier, et il me dit à Toreille :
« Je crains bien que toutes ces confessions que la seule peur produit ne vaillent rien. » Il demeura toujours sur le tabernacle, donnant les ordres avec une froideur admirable, et en donnant du courage mais doucement et honnêtement à ces vieux soldats du terce de Naples qui faisaient paraître un peu d'étonnement; je me souviens toujours qu'il les appela « Sennores soldados de Carlo Quinto. »
« Le capitaine particulier de la galère qui s'appelait Villanueva se fit apporter au plus fort du danger ses manches en broderie et son écharpe rouge, en disant qu'un véritable Espagnol devait mourir avec la marque de son roi. Il se mit dans un grand fauteuil et il donna un coup de pied dans les niâchoires à un pauvre Néapolitain qui, ne pouvant se tenir sur le coursier, marchait à quatre pattes en s'écriant : «Sennordon Fernando, par Tamor de Dios, confession. » Le capitan en le frappant lui dit : « Enemigo de Dios,pides confession. » Et comme je lui représentais que la preuve n'était pas bonne, il me
répondit que Este veillaco scandalisait toute la galère (1). »
C'était assez de dangers. Échappé au naufrage comme au reste, le cardinal de Retz n'avait plus qu'à toucher terre, et c'est ce qu'il fit avec une satisfaction sans seconde, à Piombino, le 3 novembre
(1) Œuvres du cardinal de Retz, Mémoires, t. IV, 2* partie, p. 367-
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