‹ Les Mendelssohn-Bartholdy, et Robert SchumannChapitre 12 sur 41 · Voici à quelle occasion Hensel composa ses dessins · texte numérisé non relu

Voici à quelle occasion Hensel composa ses dessins

Au commencement de Tannée 1821, le grand-duc Nicolas de Bus3te(plus tard le czar Nicolas) et son épouse vinrent à Berlin, et pour fêter leur arrivée, le comte Briihl, intendant des théâtres royaux eut l'idée d'organiser une représentation en Tableaux vivantSf du poème de Thomas Moore, Lalla Roukh, dont 0^ parlait beaucoup alors. Cette fête, qui eut lieu au palais royal le 27 janvier, fut exécutée par les plus grands personnages. Ainsi le prince Wilhelm ^aujourd'hui Guillaume I", empereur d'Allemagne) joua le rôle du schah Jehander; le duc de Gumberland, celui d'Abdallah ; la duchesse, sa femme, celui de Jehanara ; la princesse Radziwill représenta la Péri ; le grandduc Nicolas Aiiris et la grande-duchesse Lalla-Ruukh. Pour en perpétuer le souvenir, le roi chargea Uensel de dessiner les principaux tableaux, qu'il offrit ensuite à la grande-duchesse. Il y en eut dix, disposés en ordre consécutif et comprenant les histoires de Feramors (1), le poète voilé (2), le Paradis et la Péri (3), les adorateurs du feu (3) et la fétef des roses (I). Spontini en avait écrit la musique.

position des dessins; c'est alors que Hensel l'aperçut et en devint amoureux. Il demanda sa main, après qu'il eût obtenu du gouvernement des subsides pour aller à Rome. Mais les parents ne voulurent pas entendre parler de fiançailles avant son retour d'Italie, non qu'ils désirassent pour leur fille un parti plus brillant, ou que Wilhelra ne leur parût pas digne de Fanny, mais parce que, avant tout, ils voulaient que leur gendre eût une position assurée. Ils ne lui permirent môme pas d'écrire à Fanny; cependanJ, madame Mendelssohn promit de correspondre avec lui et tint parole. La lettre suivante qu'elle lui adressa à Rome, fera connaître la belle âme, la noblesse des sentiments de cette mère modèle, et peut donner une juste idée de sa haute raison, de sa fermeté et de sa prévoyance.

« Sérieusement, cher monsieur Hensel, vous ne pouvez m'en vouloir si je ne permets aucun échange de lettres entre Fanny et vous. Mettez-vous un moment à la place d'une mère et échangez votre intérêt contre le mien ; alors ma décision vous paraîtra naturelle, juste et raisonnable; tandis que, dans votre impétuosité, vous me gratifiez sans doute des noms les plus barbares. Le même motif qui m'a poussée à ne vous faire aucune promesse, m'engage aussi à m'opposer énergiquement et résolument à toute correspondance. Vous savez que je vous estime et que même, au fond du cœur, je suis bonne pour vous; vous savez aussi que je ne fais aucune objection contre votre personne ;

les raisons qui me retiennent encore de me déclarer pour vous sont : votre âge, et Tincertitude de votre situation. Un homme ne doit pas penser à se marier avant que sa position soit, en quelque sorte, assurée : en tout cas, il ne doit pas fulminer contre les parents de la jeune fille qu'il désire épouser, pareequ'iis ont de l'expérience, de la raison et du sangfroid ; et parce que la nature les a destinés à réfléchir et pour elle et pour lui. L'existence de l'artiste célibataire est heureuse; tous les cercles lui sont ouverts; la faveur publique l'excite; les petits tracas de la vie disparaissent. Yif et joyeux, il franchit les écueils amoncelés sur sa route ; il travaille quand il veut, comme il veut et tant qu'il veut; il cherche dans l'art ses sujets favoris; c'est l'être le plus fortuné de la création, et la poésie le transporte dans d'autres sphères. Aussitôt que les soucis de la famille s'emparent de lui, tout ce charme magique s'évanouit. 11 faut qu'il travaille pour l'entretien des siens; l'aimable coloris a disparu. Je me suis efforcée d'élever mes enfants dans la simplicité; je ne les ai pas habitués au luxe ni au faste, afin de ne pas les obliger à se marier richement; un avenir certain, un revenu modeste, mais suffisant et solide, voilà pour les parents la condition indispensable d'une vie exempte d'inquiétudes, et, quoique mon mari puisse donner une assez jolie dot à chacun de ses enfants, il n'est pas assez riche pour assurer leur sort sans qu'ils y contribuent.

» Vous commencez votre carrière sous des auspices favorables ; laissez-la se réaliser; mettez à profit autant que possible le temps et la faveur, et soyez sûr que nous ne vous serons pas contraires si, vos études terminées, nous sommes rassurés sur votre avenir, et si votre position nous paraît devoir vous suffire. Ne m'accusez donc pas d'égoïsme et d'avarice, mon cher et doux enragé! {Wuthikus)^ sinon je me verrai forcée de vous rappeler que j'ai épousé mon mari quoiqu'il ne possédât pas un denier. Mais il avait un revenu certain, bien que modeste, dans la maison Fould à Paris, et j'étais convaincue qu'il saurait faire valoir la dot que je lui apportais. Cependant, Tambition de ma mère n'étant pas satisfaite si j'épousais un commis, Mendelssohn dut s'associer avec son frère, et depuis lors, Dieu soit loué ! la chance n'a pas cessé de le favoriser. Fanny est très jeune et, jusqu'à présent, grâce au ciel ! candide et sans passion. Vous ne devez pas vouloir l'arracher à cette quiétude et, par des lettres passionnées, la jeter dans une disposition d'esprit qui lui est tout à fait étrangère et qui pourrait, pendant plusieurs années, la rendre impatiente, ennuyée, languissante, tandis qu'elle est maintenant gaie, libre et bien portante. »

Il n'est pas besoin, je crois, de faire l'éloge de cette lettre; elle n'est pas l'œuvre d'un esprit ordinaire* Jamais plus de bon sens, d'intelligence, de cœur, de saine logique; jamais plus beau style et meilleures raisons ne furent mis au service d'une cause plus belle

et plus juste; jamais mère ne fit preuve de plus de tendresse ni de plus de prévoyance. Madame Mendelssohn tint parole et écrivit régulièrement à Hensel. Naturellement, ce ne fut qu'un maigre dédommagement pour l'artiste, mais il sut s'aider; il fit parler son art et peignit ce qu'il n'osait écrire. Il envoya de Rome à Berlin de charmants dessins dans lesquels il idéalisa les figures des personnes faisant partie du cercle des Mendelssohn, mais où celle de Fanny jouait le premier rôle. De tels hommages firent plus d'effet que les lettres les plus éloquentes; ils arrivèrent tout droit au cœur de la jeune fille.

Hensel mit à profit le temps de son séjour en Italie, dont il passa la plus grande partie à Rome. Il travailla quatre ^ns à Ja copie de la Transfiguration^ qui a pris place dans les salons des Raphaëls au palais de Sans-Souci. Il composa de plus un grand tableau, le Christ et la Samaritaine y qui appartient au roi de Prusse.

Au bout de cinq années, Hensel quitta l'Italie qu'il considérait comme sa seconde patrie et où il se promit de revenir un jour. Pour Fanny aussi, ces années avaient été bien employées et riches en résultats physiques et moraux.

Les fiançailles de Fanny avec Hensel étaient à peu près conclues, lorsque commencèrent les répétitions de la Passion (selon saint Matthieu), oratorio de J.-S. Bach, dont l'exécution fut, pour Félix, la manière la plus brillante de prendre congé de Berlin. A cette époque, bien des trésors de Beethoven et surtout de Bach étaient encore ignorés ; mais, précisément alors, les musiciens s'aperçurent qu'il devait y avoir quelque chose à faire pour que Ton connût ces chefsd'œuvre, et que cette révélation était peut-être la plus grande tâche musicale du temps. Nous avons déjà vu, par les communications de Fanny à Klingemann, combien ces grands génies étaient honorés dans le cercle des Hendelssohn ; Félix contribua puissamment à cette tàche^ et, si Beethoveen et Bach sont aujourd'hui appréciés, c'est à lui qu'en revient une bonne part.

Pendant l'hiver de 1827, Félix, agacé par les plaintes réitérées de son ami Schubring, à qui la musique de Bach faisait toujours l'effet d'un exercice d'arithmétique, voulut le convaincre de la fausseté de son jugement. A cet effet, il réunit chez lui le samedi soir un chœur de seize voix, choisi parmi ses amis musiciens, auxquels il fit étudier la Matthœus Passion. Quelque longue et compliquée que soit cette œuvre, Félix la connaissait par cœur tout entière ; car Schubring rapporte qu'un soir où il accompagnait un des chœurs au piano, sans avoir la partition sous les yeux, il arrêta ses choristes en leur disant :

— A la vingt-troisième mesure, les sopranos ont un ut naturel, et non un ut dièse t

Voici comment Fanny en parle à Klingemann :

« Berlin, 29 mars 1829.

« Nous vous enverrons bientôt Félix ; il laissera ici un beau souvenir par la double exécution de la Passion au profit des pauvres. Ce que nous ne regardions que comme une possibilité lointaine, est aujourd'hui une réalité, la Passion est entrée dans la vie publique; elle est devenue la propriété de tous les cœurs... Félix et Devrient parlaient depuis longtemps de cette entreprise, mais leur plan n'avait ni queue ni tète. Un soir, ils se mirent d'accord, et, le lendemain, ils se rendirent en gants jaunes chez les présidents de l'Aca-

demie de chant (Sing akademie) et demandèrent modestement si l'on conseniirait à leur accorder la salle, dans un but de bienfaisance. Ils voulaient en outre — car la musique plairait probablement beaucoup (sic) — donner une seconde représentation au bénéfice de TAcadémie.

» Ces messieurs remercièrent courtoisement, ne voulurent accepter comme rémunération qu'une somme de 50 thalers, et laissèrent le reste à la disposition des entrepreneurs du concert. Zelter ne trouva rien à objecter contre cette décision, et les répétitions commencèrent le vendredi suivant. Félix revit la partition, y apporta de légères modifications et instrumenta seulement le récitatif : « Le rideau du temple se déchira en deux morceaux. i> Il laissa intact tout le reste. On s'étonnait; on s'extasiait; on demeurait bouche béante, et, lorsqu'au bout de quelques semaines les répétitions commencèrent à l'Académie, les visages s'allongèrent et les académiciens berlinois demeurèrent stupéfaits qu'une telle œuvre existât et qu'ils n'en eussent rien su. Lorsqu'ils en furent convaincus, ils l'étudièrent avec un véritable intérêt. Zelter, qui avait coopéré aux premières répétitions, se retira peu à peu, et, pendant les dernières, ainsi que pendant les concerts, il prit avec résignation place parmi les auditeurs. L'Académie rendit sur cette musique un jugegement si favorable; l'intérêt fut si vivement surexcité dans toutes les classes, que, dès la première annonce du concert, tous les billets furent enlevés, et le der-

nier jour, plus de mille personnes durent se retirer sans avoir été satisfaites. Mercredi, 10 mars, eut lieu la première exécution et, à part quelques négligences peu importantes de la part des solistes, on peut dire que tout réussit à merveille. Nous étions les premières à l'orchestre; à peine les portes furent-elles ouvertes, que la foule, qui attendait depuis longtemps déjà, se précipita dans la salle ; en moins d'un quart d'heure elle fut comble. J'étais assise de façon à bien voir Félix, et j'avais à côté de moi les plus fortes voix d'altos. Les chœurs eurent un feu, une énergie, et en même temps une délicatesse comme je ne me souviens pas de les avoir entendus, si ce n'est à la seconde séance, où ils se surpassèrent encore. Comme je suppose que vous vous rappelez la forme du drame, je vous envoie le livret sur lequel je vous désigne que Slùmer chantait le récit de l'Évangéliste, Devrienl les paroles de Jésus, Busolt le grand-prêtre et Pilate, et Weppler Judas. La Schœtzel, la Milder et Tûrrschmiedt chantèrent dans la perfection les soli de sopranos et d'altos.

» La salle, regorgeant de monde, avait l'air d'une église, tant le silence était profond et l'assemblée recueillie; on n'entendait que les acclamations involontaires et étouffées de cœurs vivement émus. On peut dire qu'en cette circonstance, tous ont fait plus que leur devoir. Ainsi Rietz, qui avait accepté de copier, avec l'aide de son frère et de son beau-frère, toutes les parties instrumentales, ne consentit, ni lui ni ses

aides, à recevoir d'honoraires pour ce travail ; la plupart des chanteurs qui avaient reçu des billets, les renvoyèrent ou les payèrent, en sorte qu'au premier concert il n'y eut que six billets de faveur (dont deux de Spontini) et pas un au second. On demanda à grands cris une seconde audition, et les écoles industrielles se présentèrent en suppliantes; mais, cette fois, Spontini veillait et s'eiTorça (avec l'amabilité qui le caractérise) d'entraver la seconde exécution. Félix et Devrient prirent le parti le plus décisif et le chemin le plus court : ils allèrent trouver le prince royal, qui, dès le début, s'était grandement intéressé à cette œuvre, et obtinrent de lui l'autorisation de donner un second concerl, le samedi'21 mars, jour anniversaire de la naissance de Jean-Sébastien Bach. On revit la même foule, plus compacte encore que la première fois; car elle occupait même la salie d'attente et le petit salon d'accord, derrière l'orchestre. Les chœurs marchèrent, s'il est possible, mieux qu'au premier concert; les instrumentistes furent excellents; il n'y eut que la Milder qui fit une grosse bévue, ce qui causa de l'humeur à Félix. En somme, on ne peut souhaiter de meilleure réussite à une bonne entreprise*.

> Henri Heine est ici et ne me plaît nullement; il pose trop. S'il se laissait aller, il serait le plus ai-

1* Ainsi, selon les propres paroles de Félix (Punique fois où il ait fait allusion à son extraction hébraïque), & ce fut un acteur et un juif qui restaurèrent pour le peuple cette grande œuvre chrétienne ».

mable des mal élevés. S'il se prenait au sérieux, cela pourrait encore passer; mais il pose par sentiment; il pose pour poser; il ne parie que de lui, et ne considère les hommes qu'autant qu'ils le considèrent lui-même. Ses Reisebilder vous soniAls parvenus? Il s'y trouve d'admirables choses. Le méprisât-on dix fois, qu'à la onzième il saurait bien vous forcer d'avouer qu'il est poète, et quel poète ! Les mots résonnent, et la nature parle en lui comme elle ne le fait qu'aux poètes I »

Outre Heine, beaucoup d'importants personnages et d'hommes distingués fréquentaient, à cette époque déjà, la maison Mendelssohn; entre autres Paganini, la Milder, le poète Ludwig Robert et sa femme Frédérike, renommée pour sa beauté. Hegel, Alexandre de Humboldt, le professeur Eacke et bien d'autres encore dont la nomenclature serait trop longue.

Le 10 avril 1829, Félix partit pour l'Angleterre; son père et sa sœur Rébecca raccompagnèrent jusqu'à Hambourg, où il s'embarqua. La traversée fut longue et pénible, aussi souiïrit-il beaucoup du mal de mer et dut-il demeurer deux jours au lit pour se remettre tout à fait. Le 25, il écrivait de Londres :

€ Tout est colossal ici ! tout est insensé ! Je suis rompu, moulu, brisé. Londres est le monstre le plus grandiose et le plus compliqué qui soit au monde. Comment faire pour résumer dans une lettre ce que j'ai vu et éprouvé durant ces trois jours!...

» Après que je vous eus expédié ma dernière lettre de malade, Klingemannme conduisit dans un café où, naturellement, je lus le Times. En vrai Berlinois, je regardai d'abord le programme des théâtres, et je vis que,le soir,on donnait Othello pour la first appearance

de madame Malibran. Malgré la fatigue et le mal de mer,je résolus d'y assister. Klingemann me prêtales indispensables bas gris, car, dans la précipitation, je ne pus mettre la main sur les miens, et il fallait être en grande tenue, comme tout gentleman, pour aller à rOpéra Italien. Nous entrâmes donc dans King'S" TheateVy où, pour une demi-guinée, je trouvai place dans les pits ^ Grande salle avec des tentures pourpre, six rangs de loges superposées, avec des rideaux rouges faisant ressortir les toilettes des dames et leurs plumes blanches, leurs brillants et autres bijoux; une odeur de pommade et de parfums qui vous saisit dès l'entrée et me donna un violent mal de tête; dans les pits^ tous les hommes en tenue de bal elles favoris frisés; plein partout; l'orchestre fort bon, dirigé par le signor Spagnoletti (je vous l'imiterai ; c'est à mourir de rire!); Donzelli (Othello) plein de bravoure, fioritures ihgénieuses, crie et pousse terriblement la voix, mais avec un haut goût infini (sic). La Malibran est une belle jeune femme, bien développée, aux cheveux frisés, pleine de feu, de force et de coquetterie; ses fioritures, très agiles et très neuves, sont en partie, imitées de la Pasta. Elle joue bien, fait de bons passages, seulement elle exagère trop souvent et malheureusement elle touche alors au ridicule et au désagréable. Néanmoins, j'irai toujours l'entendre, mais pas demain; car elle. reprend Othello, et je ne

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