‹ Les mères ennemies; drame en trois partiesChapitre 51 sur 81 · SCÈNE · texte numérisé non relu

SCÈNE

ELISABETH BOLESKA, HELYONNJE, SONTA

SONYA, ouvrant la porte

Comment ! elle ne l'a pas suivi ! Oh ! la mauvaise mère.

SIXIEME TABL] Ai 127

ELISABETH à Holyonn.-

Viens. Rentrons. Quand on est Polonaise, mon enfant, il faut s'habituer aux hommes en danger.

Elisabeth, la route est longue de Pruzani à votre château. Je regrette de ne pouvoir vous rendre que dans cette masure l'hospitalité que j'ai reçue à Mikalina.

ELISABETH

Je ne vous connais pas, Madame ,

SONYA

Regarde-moi !

Elisabeth demeure stupéfaite ; elle est immobile, pareille à une statue. HÉLYONNE

Qui ètes-vous, Madame? Que voulez-vous, qu'y a-t-il?

Il y a que j'ai été outragée par cette polonaise et que je me venge!

11ÉLVOXXE

Sur qui donc, Madame ?

SONYA

Eh ! sur Etienne et sur la Pologne, puisqu'elle n'aime que sa patrie et son fils ! Ah ! j ai bien longtemps, bien longtemps, attendu cette heure et je vous assure que je m'ennuyais beaucoup.

128 i.i:s Nir.ni;- knnkmiks

IIKI. YONNE

Etienne! ce n'est pas vrai et ce n'est pas possible. Vous, une femme, que pouvez-vous contre Etienne? Ah ! je vois, vous voulez nous faire peur, ou bien vous êtes insensée.

SON VA

Oh ! certainement, je suis extravagante un peu. Pourtant regardez Madame Elisabeth, elle n'a pas l'air de croire que j'ai perdu la raison. Elle qui se souvient, elle comprend que, si je suis ici, c'est que son fils est perdu.

HÉLYONNE

Lui !

Oh ! il est perdu, je le gagerais. En ce moment, n'est-ce pas, il s'éloigne en pensant à sa mère et à sa fiancée; confiant, heureux; savez-vous, Hélvonne, ce qu'il va trouver tout à coup en face de lui? trois mille hommes, imprévus, armés, impitoyables...

ELISABETH! joyeusement

L'embuscade?

Tout près d'ici ! Il se peut que vous l'entendiez crier. Oh! vous reconnaîtrez sa voix, j'imagine ?

ELISABETH BOLESS \

Ainsi, ce guet-à-pens, c'est ton espoir, tout ton espoir. Tu n'as rien inventé de nouveau ? Ah ! Hélyonne, mon enfant, viens, ne pleure plus, tu disais vrai, c'est une folle.

SON VA

Vous ne parviendrez pas à tromper voire épouvante. Osez- vous rire, quand je souris?

ELISABETH

11 a passé par la plaine.

11 a eu tort ! — et c'est vous«-même qui avez envoyé à la

niOrt Etienne Boleski. (Un cri d'Helyonne déchire l'air, et les mains en avant, agitées, elle chancelle, défaille sur les marches de la maison.) Oil !

secourez-la. C'est qu'elle pourrait mourr, véritablement, et je tiens beaucoup à sa vie à cause de ce fou d'ivan.

ELISABETH

Tu as menti, n'est-ce pas ?

Comme vous êtes grossière ! c'est vrai qu'on est sauvage en Fologne. Mais non, je n'ai pas menti. Vous savez, dans le steppe, il y a une ruine., un ancien cloître ; je crois que c'est là que sont les Russes. D'un peu loin on ne peu pas les voir. On m'a expliqué le plan. Oh ! je peu?; vous le dire. Voici : Les Polonais marchent sans défiance... t>.u décharge de

mitraille secoue l'air et bondit d'échos en échos.) leneZ, précisément, je

crois qu'ils ne marchent plus.

ELISABETH

Dieu soit obéi! Je mourrai avec mon fils.

Elle s'élance vers la plamc .

Ah ! non pas, je ne l'entends pas ainsi. (Vers le hangar.) Empêchez cette femme de passer. (Les cosaques s'opposent au passage d'Elisabeth.) Qg^ ne vous rappelle- t-il rien? Que vous avez peu de mémoire ! Vous voilà tout h fait, entre les mains de mes cosaques, comme était le comte Boleski, un soir d'autrefois, entre celles de vos paysans. Vous voyez que je ne suis folle qu'à demi et que je sais prévoir les choses ! Mais, je n'ai pas vos façons brutales. Laissez la comtesse, elle voit bien qu'elle ne peut s'échapper, et m'épargnera de la traiter avec rigueur.

ELISABETH, tombant à genoux

Mon Dieu !

Sony a se rapproche et parie les dents serrées, pendant que la fusillade redouble.

SON VA

Ah ! tu ne dis plus rien, tu ne dis plus rien, à présent? Tu vois que c'en est fait de lui, n'est-ce pas ? que je suis vengée, que j'ai ton cœur sous mes pieds ! Mais, que fais-tu donc? Ce n'est pas Dieu que tu dois prier, c'est moi. Il faut que je te dise : si je voulais — il en est temps encore, — je pourrais envoyer un ordre : le combat cesserait, et ton Etienne serait épargné. Eh bien ! voyons, humilie toi ; implore moi; je m'attendrirai, qui sait? Que ne me parles tu de mon fils, de ma tendresse pour lui ? car j'ai un fils, tu sais? Il est beau, mon Ivan. Hélyonne ne le connaît pas. Mais, un jour, elle l'aimera, et nous les marierons, veuxtu? En ce moment, pendant que je fais tuer Etienne, Ivan est en sûreté, loin d'ici. Je ne l'ai pas envoyé à la guerre,

SIXIÈME TABLEAU l.;i

moi. Il aurait pu être blessé. Comme il s'était grisé le matin du départ, je l'ai fait mettre aux arrêts. 11 trépignait, l'enfant gâté ! Tu comprends, ne pas étrenner en bataille son uniforme tout neuf! Enfin, on ne le tuera pas. Je suis une heureuse mère. Mais toi, oh ! je te plains ! Car entends-tu la fusillade, toujours? Voyons, je t'en prie, pleure ! Je veux te voir pleurer ! Quoi! méchante, tu me refuses cela? Ah! misérable mère, est-ce que tu me volerais ma vengeance, en n'aimant pas ton fils ?

ELISABETH BOLESKA, qui se redresse

On ne pleure que les vaincus. Puisqu'on se bat les Polonais triomphent !

SONYA

Mille contre trois mille.

ELISABETH

Mille héros!

SONYA

Mille cadavres.

ELISABETH

La fusillade continue avec acharnement. Donc la défaite n'est pas consommée. Tu as compté sur un guet-à-pens ; c'est une bataille. Je te dis que tu es vaincue

SONYA

Regarde, là-bas, ces hommes qui fuient. Oui, vers nous . tu les vois ?

l 12 LES MÈRES ENNEMIES

ELISABETH

Sont-ce des Polonais?

SON VA

Penses-tu que ce soient des Russes?

Nous n'avons pas l'habitude de fuir !

SON Y A

Nous vous la donnerons!

ELISABETH

Glorifions Notre-Dame! Sur ma vie, ce sont des Russes!

Km effet plusieurs soldats Russes, blessés ou non, traversent la scène eu courant.

— a Heiyonne : ) Viens, nous triomphons !

HÉLYOXNE

Est-ce qu'Etienne est vivant?

OONYA se précipitant ver» ceux qui fuient

Lâches! Oh ! lâches! que faites vous? (a un officier) Vous

aUSSi! Un Officier! (L'officier, a ce moment, reçoit une boiie dans la poitrine. Sonya le reconnaît, avec un cri terrible). Mon fils !

IVAN, chancelant

Maman, maman, pardonne-moi, j'ai voulu me battre, j'ai désobéi. Ah! vois, mère, comme je saigne!

Il s'évanouit ELISABETH, avec un grand rire

Ton fils? ton fils! Ah ! pauvre femme!

SONV.V

Ivan! Ah ! Dieu (Aux eoscques) Venez, portez-ie.

Ils emportent lo blessé vers la maison.

Oui, il était beau. Je te ferai voir le mien ! (a iiéiyonne) Viens embrasser le vainqueur!

Elle sort vivement avec Hélyonne parmi la fusilla Je de plus en plus nourrie. Sonva suit es soldats dans la maison.

La plaine très vaste, très solitaire.— Une hauteur, vers le fond, à gauche, descend vers la scène. — C'est la nuit, la fin du combat.

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