‹ Les mères ennemies; drame en trois partiesChapitre 81 sur 81 · VAN · texte numérisé non relu

VAN

Il y a des hommes autour de la maison de glace. Ils roulent des tonneaux. Ce sont nos gens. Holà! venez nous ouvrir.

Elisabeth éclate d'un grand rire terrible. ELISABETH

Ce sont les Polonais, et mon fils va être vengé!

SONYA

Es-tu folle?

ELISABETH

Oui, de joie! Qui vous défendrait? Les soldats, les officiers? Ils sont dans les souterrains de la citadelle, d'où ils ne peuvent pas même se faire entendre. Vos domestiques ?

Ils sont au pouvoir de nies amis. Quant aux conviés de vutre fête, leurs traîneaux, à cette heure, les emportent vers leurs châteaux. Ah! Khodzko est redoutable, et vous êtes bien perdus.

IVAN

Ma mère! (a Elisabeth.) Et vous croyez que je vais la laisser mourir de froid, ici, entre ces murs de glace?

ELISABETH

De froid? non. Ils roulent des tonneaux, disiez- vous? Oui, des tonneaux d'incendie. Avant peu le naphte et l'alcool enflammés auront enveloppé ce pavillon de fête, que la poudre fera sauter. Entre les murs croules et fondus, le plafond, par blocs, vous brisera la tête, le sol s'effondrera sous vos pieds dans le lac entr'ouvert, et ce sera la débâcle avant le printemps, et vous mourrez tous, brûlés parmi la glace, et noyés au milieu des flammes!

SONYA

Oh!

André Boloski a levé In tète.

IVAN

J'enfoncerai ces murailles!

ELISABETH

Elles resteront inébranlables tant qu'elles ne tomberont pas pour vous écraser! Une seule créature au monde pourrait vous sauver.

SON VA

Qui donc ?

18ii LES MERES ENN1 Mil -

i il -\iti:i h

Moi. Oui, je n'aurais qu'à m'approcher de cette fenêtre et à crier : « Je suis là, n'allumez pas l'incendie, ouvrez les portes ! » pour que nous soyons tous hors de péril, à l'instant. Vous imaginez-vous que je dirai cela?

iv\.\. g Elisabeth

Madame, vous ferez de moi tout ce qu'il vous plaira. Je serai, si cela vous convient, un serf dans votre maison, on me frappera du knout sur un signe de vous, mais ne faites pas mourir ma mère dans cet effroyable supplice !

ELISABETH, lui saisissant le bras et lui regardant les doigts.

N'as-tu pas de sang aux mains? Avant une heure, tout sera accompli.

Maintenant, elle se tient debout au milieu d'eux, grande, grave, l'œil fixe, avec l'air de ne rien voir et de ne rien entendre, fatale.

ANDRÉ BOLESK1

Non! non! cela, ne s'accomplira pas, non, tant de désastre et d'horreur n'est pas possible ! Vous ne ferez pas périr cette femme et cet enfant sanglant, hélas ! dans cet abominable supplice! Le vrai coupable, c'est moi. Eh ! bien, je me résigne à vos vengeances. Sortez d'ici, tous. J'y resterai, seul. J'accepte le châtiment, si effroyable qu'il soit, mais sauvez-les, et vous, Elisabeth, vous surtout, soyez épargnée !

ELISABETH

J'ai dit.

En ee moment, Hélyonno. se traînant le long des mars froids, sort de la salle

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[I EL YONNE, avec douceur

Ma mère, ordonnez qu'on vienne ouvrir les portes.

I I i - MîETIT

Toi, ici, mon enfant! (Avec un regard triste.) Tu veux donc vivre, Ilélyonne?

HÉLYONNE

Moi"? non, puisqu'il est mort.

ELISABETH

Alors, quelle pensée as-tu ?

HÉLYONNE

Vous ne devez pas le déshonorer par une vengeance criminelle. Ces hommes qui sont là, exaspérés par la défaite et la prison, dirigés par un homme sans loi ni conscience, ont prémédité une action sinistre dont la mémoire d'Etienne ne doit pas être complice. S'il pouvait revivre, il vous dirait, et moi, sa veuve, je vous dis à sa place : c II ne faut pas sur ma tombe d'autre sang que le mien. Je n'ai jamais subi d'offense qu'avec l'espoir de pardonner ; ne faites pas ce que je n'eusse pas fait; et songez qu'un tel crime rendrait désormais odieuse aux nations et indigne des secours de la Providence la bonne cause pour laquelle tant de héros sont morts. » Dites qu'on ouvre les portes, ma mère.

Elisabeth, sous ces pnrolos, baisse le front. ELISABETH

Tu crois qu'il me prierait ainsi ?

HBLYONNE

Il ne prierait pas, il ordonnerait, mais avec celte voix si douce qui donnait au commandement la puissance de la prière.

Elisabeth hésite encore. Enfin, défaillante, elle marche veis la fenêtre, pendant que sfs ennemis, tremblants d'espérance, la suivent du regard, du geste, de la muette supplication de leurs lèvres )

ELISABETH

Ah ! ne m'implorez pas, vous! Vous m'empêcheriez d'obéir à mon fils.

HÉLTONNE

Faites vite, ma mère.

ELISABETH

Vous êtes sauvés, — par votre victime !

Elle court à la fenêtre, se penche pour faire quelque signal... Mais un jet de flamme, comme sous un coup de bourrasque, envahit toute la salle et l'on entend un bruit ruisselant de grande chute d'eau.

Il est trop tard ! Dieu ne veut pas qu'ils vivent.

lui effet, c'est le désastre complet, prodigieux. Une irrésistible élévation de flammes, que heurte invinciblement un large écroulement d'ondes — espèce de mascaret entre un torrent d'eau et un torrent de feux remontant. Et ce n'est pas seulement devant la croisée que flambent les tonnes do naphte et d'alcoo! ', de toutes parts les murs transparents sont traversés de grandes lueurs vermeilles, langues de l'incendie aux mille gueules ; par L'effet de la chaleur extérieure, les dalles de glace commencent à trembler, à grincer, à se disjoindre, en suant. Bientôt les craquements deviennent un fracas multiplié, grandissant, de plus en plus sinistre. .Moins bien soutenu par les murailles, où quelques blocs désagrégés glissent, tournent en laissant couler des

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ruisseaux, le plafond s'ébranle avec des grondements, cbancel(e) s'effondre n demi ; ilans un coin, ot sous [e contre-coup cette catapulte, une paroi i èd . livrant entrée ù la fureur bleue et rouge du naphte. Puis le sol tremble A son tour, et les créatures qui sont là, n'évitant les brûlures que pour rencontrer l'aspersion glacée, se heurtant aux éboulements, chancelant sur les blocs mouvants, vont, viennent, fuyent, se cramponnent avec des cris de bètes à l'instabilité de tout ce qui les environne. — Mus Elisabeth, debout au milieu de la salle sur un large glaçon qui ne bouge pas encore, tient entre ses bras Hélyonne moins fiire, aussi sereine.

ELISABETH

Réjouis-toi, ma fille! nous allons revoir Etienne.

(Alors, brusquement, un bruit formidable, — et c'est comme si toute la bâtisse de glace était lancée hors du cratère d'un volcan. Les sombres ouvriers Je cette débâcle par l'incendie ont jugé que leur œuvre tardait trop à s'achever ; le naphte, malgré l'iuiensité de se. fureur, ne faisait pas se fondre assez vite les plafonds, les murs, la surface épnisse du fleuve; ils ont eu recours à le poudre : le pavillon de glace a santé. Apn'-s 1 immense écartèlement de toutes choses, il y n la chute lourde, éparpillée dans le lac rompu où l'eau bouillonne entre les glaçons secoués, el que lèchent partout des bourrasques do flammes. Sonya, Ivan, embrassés, disparaissent dans l'eau remuée et les flammes. André Iioleski se cramponne encore à un glaçon, Elisabeth est toujours debout, Hélyonne dans ses bras. — On voit nu fond, [.lus loin que le désastre et l'incendie, le grand paysage luneire, paisible-

ELISABETH

Traître, ta race n'est plus!

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