‹ Les merveilles de l'architecture (volume 2)Chapitre 184 sur 191 · FIN · texte numérisé non relu

FIN

Lamennais dit excellemment : «l'Architecture est née avec l'homme, car l'homme eut toujours besoin d'abri contre l'inclémence de l'air et les attacpes des animaux durant son sommeil ; et lorsque cet abri nécessaire ne se présentait pas de lui-même, il fallait que l'homme se le créât. »

Mais quelque vieillesse qu'on attribue aux cités bibliques, Ninive et Babel, Sodome etGomorrhe, à Thèbes d'Egypte, ces vastes monceaux de pierres taillées, qui supposent une forte organisation sociale, succédèrent sans doute à des constructions isolées, à des essais informes par où tout art humain doit passer avant d'entrevoir sa perfection.

Après avoir habité sous les arbres et dans les cavernes, l'homme dut construire des huttes analogues à celles dont on retrouve les restes dans les lacs de la Suisse. Quant aux pierres, il ne possédait ni fer pour les tra-

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vailler, ni véhicules pour les transporter; il ne put tout d'abord les employer (ju'à la commémoration des événements et à la protection des sépultures; il les disposa en enceintes et en figures diverses destinées à rassembler dans la communauté d'un sentiment religieux ou national une famille, une tribu, un peuple entier. Une pierre, couvrant l'espace compris entre deux autres fui le commencement du plafond et de la voûte ; deux fragments de roc superposés donnèrent l'idée de la muraille. De la conception du mur, qui est peut-être la plus simple, naquit l'enceinte continue, la ville ; la combinaison t!e la muraille et du plafond créa le palais, le temple, rédifice.

Les monuments dits celtiques semblent à première vue en dehors de ce que nous nommons architecture. Ce sont les rudiments d'un art encore inconnu. L'alignement de Karnac et le cercle d'Abury figurent le plan de vastes édifices qui n'ont pas été élevés. Déjà quelques tumulus renferment des essais de maçoonerie et de voûtes.

On ignore encore quels peuples primitifs ont semé dans le monde entier ces traces de leur passage, et si chez tous les hommes l'architecture n'a pas commencé par de pareils tâtonnements.

Un peu de réflexion suffit à expliquer l'imjiortance des monuments de ce genre et la vénération qu'ils inspirent; il y a en eux quelque chose de l'homme; ils restent l'emblème des premiers efforts de notre intelligence; soit que, d'abord gardiens des limites des champs, ils aient institué la propriété et par suite l'ordre social;

soit qu'ils aient marqué une résolution guerrière, une pensée religieuse, une victoire ou une tombe. Ils sont vénérables et sacrés; la plupart étaient dieux ou autels, sous les noms divers de Termes, Hermès, Men-hirs, Dolmens et Cromlechs. Sans partager la ridicule superstition dont ils sont encore l'objet dans quelques campagnes reculées, il est permis de se sentir ému en leur présence comme devant le sceau mystérieux d'une histoire ensevelie et d'une race disparue.

Les vastes enceintes Pélasgiques ou Cyclopéennes, formées d'abord de blocs polyèdres superposés en parfait équilibre, puis de pierres à peu près carrées ajustées par assises et sans ciment d'aucune espèce, révèlent une race industrieuse, forte et supérieure déjà, en tant qu'organisation sociale, aux constructeurs des dolmens et des allées couvertes. Ce sont les camps retranchés de tribus immigrantes, étrangères au pays qui les entoure. A la moindre alarme, hommes, troupeaux et butin s'enfermaient dans ces murailles sûres. Une porte ou deux donnaient accès dans l'intérieur. Peu à peu ces camps devinrent des villes ; on y trouve des débris de temples, des tombeaux et des salles souterraines où les chefs Pélasges enfouissaient leurs richesses et leurs armes : tel est le Trésor d'Atrée à Mycènes.

Vingt siècles avant notre ère, lorsque les tribus Pélasgiques, traversant l'Asie-Mineure, venaient établir en (jrrèce leur principale demeure, les vallées de l'Euplirate et du Tigre en Asie, du Nil en Afrique, étaient occupées déjàpar d'antiques civilisations. C'est un fait indubitable,

au moins pour ce qui est de l'Egypte. Les Pyramides de Giseh, à en croire les hiéroglyphes, remonteraient à quatre mille ans avant Jésus-Christ.

Plus encore que les monuments Pélasgiques, les cou^slructions massives de l'Egypte ont pour caractère l'énormité. L'emploi de matériaux considérables ne semble accuser chez les Pélasges que le manque d'outils et l'ignorance. Mais les pyramides, les obélisques, les colosses, les temples souterrains d'Ipsamboul, la grande salle du palais de Thèbes, témoignent d'un parti pris, d'un système arrêté qui subordonna toujours la beauté des formes à la grandeur. Les Égyptiens pensaient exalter la gloire de leurs dieux et de leurs rois par la masse imposante des temples, des palais, des statues et des tombeaux qu'ils leur consacraient. Portés à croire que l'homme se survit, ils travaillaient pour l'éternité, comme il convient à des essences immortelles. Mais à force de vivre seulement pour la mort, où elle voyait la plus longue moitié de l'existence, l'Egypte s'est étiolée au milieu des aromates funéraires ; sa puissance vitale s'est peu à peu refroidie. Le sang grec et romain infusé dans ses veines n'a pu la ranimer; et la momie a peine encore k sortir de la tombe où elle attendait la résurrection.

Avec une tournure d'esprit contraire à celle de l'Egypte, l'Inde antique est rapidement arrivée à la même décrépitude, plus incurable peut-être. Elle s'est absorbée dans l'adoration extatique de la vie universelle, delà fécondité qui renouvelle incessamment le monde et fait de la mort

même un de ses instruments. La rêverie mystique Ta conduite à ranéanfissement de la personnalité, de la volonté humaines. Sa pensée, perdant toute forme, s'est adressée au monstrueux, à l'étrange, pour exprimer la multiplicité de la vie. Dans les entrailles des montagnes, creusées, sculptées avec une sorte d'enthousiasme, le Brahmanisme, comme la religion Egyptienne, cherchait le mot de l'énigme éternelle. De làl'affinité lointaine qui relie les cavernes et les temples d'Ellora et d'Ipsamboul.

Les Perses, les Assyriens, les Arabes, races d'origines diverses, nous ont laissé trop peu de débris de leurs constructions antiques, pour qu'on puisse en noter les différences. Ce qui reste de Ninive, deBabylone, dePersépolis, atteste un art assez avancé et des idées religieuses élevées. Les tam'eaux ailés de Khorsabad, qu'on retrouve partout en Asie et qui semblent proches parents des chérubins du temple de Salomon, les disques solaires figurés, aussi avec des ailes, au-dessus des portes et qui ont peut-être été empruntés à l'Egypte, sont des emblèmes de divinités lumineuses. Et l'on ne serait pas loin de la vérité en affirmant que la plupart des peuples antiques ont adoré le soleil.

Les colonnes dePersépolis méritent une mention particulière. Leurs proportions, les ornements qui les couvrent, l'agencement de leurs chapiteaux, n'ont rien de vulgaire. Supérieures aux colonnes égyptiennes, elles peuvent rivaliser avec les pures conceptions de la Grèce. Leur fût, de marbre gris, mesure en épaisseurdeux mètres et vingt-quatre en hauteur, c'est-à-dire douze fois son

diamètre. La finesse est ici alliée à rénormité. Des stries, des ornemenls en ligne brisée rappellent le fragment de colonne trouvé près du Trésor d'Atrée à Mycènes. Quelquefois des cannelures très-serrées, au nombre de quarante (deux fois plus que n'en admet l'ordre dorique), ajoutent encore à l'élégance des proportions. Les chapiteaux représentent la tête d'un palmier surmontée de volutes qui portent un corps de taureau à deux tètes tournées en sens inverso. Nous verrons bientôt une disponition et surtout un aspect analogue bien que plus simple dans l'ordre Ionique.

Les arlistes qui ont décoré Persépolis ont obéi à deux tendances contraires et qu'on trouve rarement ailleurs aussi bien conciliées. Les colosses sont l'expression de la puissance et delà force. L'élégance et la majesté se confondent dans les colonnades et dans les sculptures oîi sont mis en scènes les rois, leurs officiers et leurs sujets. Autant il y a d'excès et de relief dans les vastes taureaux sculptés presqu'en ronde bosse, autant on remarque de suavité et de délicatesse dans l'exécution des figures de proportions plus modestes, qui décorent les salles des palais et les murs des perrons.

Tous les éléments de l'art grec, la colonne et l'architrave, ont été employés par l'Inde, l'Egypte, l'Assyrie et la Perse; on croit même que les traditions de l'Orient et surtout l'enseignement de l'Egypte n'ont pas été sans influence sur les architectes de Sicyone ou de Piiestum; mais le caractère des édifices change selon celui des peuples.

<t Transporté dans la Grèce, l'arl égyptien s'y modifia profondément. L'humanité acquit chez les Grecs une pleine conscience d'elle-même; elle se sentit distincte de Dieu et de la Nature, au sein desquels l'avait absorbée le panthéisme oriental. » (Lamennais.) Le principal souci des Grecs a été l'appropriation de l'architecture aux ])esoins et aux sens de l'homme . Leur grand secret est d'avoir connu la portée des yeux humains.

. « Un édifice grec, dit Fénelon, n'a aucun ornement qui ne serve qu'à orner l'ouvrage. Les pièces nécessaires pour le soutenir ou pour le mettre à couvert, comme les colonnes et la corniche, se tournent seulement en grâce par leurs proportions : tout est simple, tout est mesuré, tout est borné à l'usage; on n'y voit ni hardiesse, ni caprice qui impose aux yeux. Les proportions sont si justes que rien ne paraît fort grand quoique tout le soit ; tout est borné à contenter la vraie raison.

Œ Apièsleur harmonie générale, leur rapport avec les lieux et les sites, et surtout leurs convenances avec les usages auxquels ils étaient destinés, ce qu'il faut admirer dans les édifices de la Grèce, c'est le fini de toutes les parties. L'objet qui n'est pas fait pour être vu y est travaillé avec autant de soin que les parties extérieures. La jointure des blocs qui forment les colonnes du temple de Minerve est telle qu'il faut la plus grande attention pour la découvrir, et qu'elle n'a pas l'épaisseur du fil le plus délié.» (Chateaubriand.)

Le caractère de l'art grec estdonc la perfection absolue. Mais il faut remarquer, sous peine d'être injuste, qu'il

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eut moins k faire pour l'atteindre que l'art romain et l'art moderne. Labeauté du climat et le peu d'importance delà vie privée furent pour beaucoup dans la simplicité harmonieuse des monuments grecs. Le soleil en les dorant leur a conservé leur prestige. Mais les architectes qui ont atteint par la seule combinaison des lignes droites au charme, à la mélodie, à une suavité grandiose, auraient en d'autres temps, élevé « ordi'e sur ordre, colonne sur colonne et dôme sur dôme.» Et en efl'et la plupart de ceu.x qui ont élevé les édifices romains et byzantins étaient Grecs d'origine.

L'architecture romaine est une transformation de l'architecture grecque, mais une transformation originale, caractérisée par l'emploi de la voûte et de l'arcade ; ces deux formes corrélatives permirent à la fois d'espacer davantage les points d'appui et d'employer de plus petits matériaux.

De là des édifices plus vastes, plus solides , appropriés à tous les besoins de la vie civile qui prit, avec les Romains, le pas sur la vie religieuse.

« La société romaine se retrouve avec ses caractères dans les productions de l'art. Les arcs de triomphe, élevés jusqu'au fond des plus lointaines provinces, les magnifiques colonnes d'Antonin et de Trajan, les palais même des gardes prétoriennes près de quekfues demeures impériales, rappellent et l'esprit martial, et la fierté, la gloire, du peuple qui soumit tous les autres peuples. Ces monuments, les premiers surtout, sont purement romains. On croit voir, en les contemplant, les

nations se courber pour passer sous ces voûtes ornées de leurs dépouilles.

a La grave et vaste basilique où le magistrat rendait ses arrêts, offrait quelque chose d'analogue aux formes solennelles de la jurisprudence et à l'austérité de la loi. Le génie de FadmiDistration se montrait partout, dans les ponts qu'on admire encore, dans les masses colossales des aqueducs et leur coupe hardie, dans les portes des villes, d'une beauté si simple et d'un aspect si imposant, dans une multitude d'autres ouvrages d'utilité publique dont plusieurs ont duré jusqu'à nos jours. Mais à partir des temps où le luxe envahit l'Empire, où le Romain, fatigué de ses vieilles vertus et se plongeant avec fureur au sein des plaisirs, embrassa la vie comme une courtisane, ce qu'il demanda principalement à l'art ce fut de servir et d'exciter ses désirs insatiables. De là, tant de monuments entassés, pressés sur le sol qu'ils surchargent, théâtres, arènes, thermes, portiques, molles et somptueuses villas. Quelle frénésie de convoitise, quels prodiges de puissance, du Golysée, ce temple du meurtre, aux palais sous-marins de Gaprée! » (Lamennais.)

L'architecture classique, promptement altérée dans ses proportions et ses ornements à Gonstantinople, ne semble pas avoir subi en Occident une transformation si rapide. A Rome surtout elle demeura romaine et ne présenta que peu de traces du goût qu'on a appelé roman dans les Gaules. Encore ce style roman, premier pas de l'art chrétien vers le gothique, ne prit-il naissance qu'au onzième siècle, après que l'invasion nor-

mande eut détruit chez nous toutes les églises, jusqu'alors exécutées selon les traditions de l'antiquité. Mais Rome, couverte encore d'édifices élevés au temps de sa splendeur, devait rester fidèle à elle-même; l'excellence des modèles la dispensait d'invention. Elle copia ses temples et ses basiliques ou même se contenta de transformer leurs débris en églises; presque toujours elle leur emprunta leurs colonnes les plus précieuses de marbres monolithes. C'est ainsi que, par une gradation ou décadence insensible, elle passa de Constantin à Léon X, de l'art antique à la Renaissance , du même au même pourrait-on dire, sans donner droit de cité au roman et au gothique, qui ne peuvent guère revendiquer que quelques campaniles et quelques églises.

Tandis que l'architecture romaine, encore fidèle à elle-même dans les plus anciennes basiliques italiennes, descendait rapidement dans les provinces vers le style roman, elle prenait en Orient une forme particulière, où le type du Panthéon se reconnaît encore, mais que distinguent l'habile combinaison des voûtes et des coupoles, l'abandon des chapiteaux consacrés et une sorte de mélange entre la richesse orientale et les proportions classiques. Romane en Occident, elle devient byzantine à Constantinople. Le roman et le byzantin sont deux courants jumeaux, deux variations d'un même modèle, que nous verrous souvent se confondre et se combiner, 8ans qu'on puisse reconnaître et fixer leur part respective. On peut dire que le roman est \)\ns austère, le byzantin plus riche; que du premier na(juil le gothique,

et que le second ne fut pas sans influence sur l'architecture musulmane. Mais il n'y a point lieu ici à des classifications rigoureuses et de même que le byzantin ressemble au roman, le style arabe a de l'analogie avec \i^ style gothique.

L'art des Arabes est pareil, a dit Lamennais « à un rêve brillant, au caprice des génies, qui s'est joué dans ces réseaux de pierre, dans ces délicates découpures, ces franges légères, ces lignss volages, dans ces lacis où l'œil se perd à la poursuite d'une symétrie qu'à chaque instant il va saisir, qui lui échappe toujours par un perpétuel et gracieux mouvement. Ces formes variées vous apparaissent comme une puissante végétation, mais une végétation fantastique ; ce n'est point la nature, c'en est le songe. »

La pensée gothic[ue est à la fois plus variée dans ses manifestations et plus une dans son objet; elle s'élance vers le ciel avec plus de conviction. Le musulman adore une puissance fatale, et le chrétien prie un père avant tout juste et bon. Sans entrer dans la discussion des mérites qui ont approprié tour à tour à la manifestation de l'idée chrétienne les styles byzantin, roman et gothique; sans prétendre avec Théophile Gautier que « l'architecture byzantine est à coup sijr la forme nécessaire du catholicisme » ; ou au contraire, avec Lamennais et Chateaubriand, que les peu2:)les chrétiens n'ont <r qu'une seule architecture naturelle, l'architecture gothi(]ue, » et que les styles roman et byzantin, « analogues au caractère grave et simple du christianisme

dans les premiers temps, n'étaient pas encore l'expression parfaite de l'idée chrétienne, telle que l'Église la développa ; » nous indiquerons , d'après Fénelon , MM. Léonce Reynaud et Mérimée, les caractères originaux qui séparent nettement le gothique des transformations immédiates de l'art romain.

« Tout le monde a remarqué, dans l'architecture byzantine, la saillie des corniches, la manière très-accentuée de marquer les lignes horizontales ; dans l'architecture gothique, au contraire, ce sont les lignes verticales qui prennent cette prépondérance; et je n'ai pas besoin de faire remarquer le l)ut évident de ce changement. Les divisions horizontales des travées sont faiblement indiquées dans une église gothique, quelquefois même déguisées par de riches ornements, tandis que la forte saillie des colonnes qui les séparent verticalement attire l'œil sur une ligne dont rien n'interrompt la longueur. » (Mérimée.)

Le plan uni de la façade romane respire la force et la puissance. La façade pyramidale de la cathédrale gothique est plus légère encore que majestueuse. L'architecture classique et les genres qui en descendent directement ont voulu surtout, comme dit Fénelon, contenter la vraie raison. Le gothique veut rivaliser avec l'élan mystique des âmes et s'élance vers le ciel au risque d'en tomber. Il ne change ni le plan fondamental, ni la forme des diverses parties des églises, mais il en dénature les proportions, et en transfigure le caractère. Les voûtes se surélèvent, les supports s'amincissent, le plein cintre

est définitivement remplacé par l'arc brisé, qui de siècle en siècle se resserre et s'aiguise jusqu'à figurer la lancette. La largeur enfin disparaît, tout n'est plus qu'en hauteur.

a Tout est plein de fenêtres, de roses et de pointes. La pierre semble découpée comme du carton. » (Fénelon.)

Œ Perçant partout les murailles, on voulut forcer le spectateur à l'étonnement; et le raisonnement seul peut lui faire croire à la solidité des masses suspendues audessus de sa tête. Pourtant il fallut bien songer à celte solidité, et pour soutenir en l'air des voûtes à une prodigieuse hauteur, on dut augmenter successivement les contre-forts; il fallut étayer de tous côtés, par des arcsboutants ces masses pyramidales qui menaçaient le ciel et aussi les habitants de la terre. On ne recula devant

aucune conséquence du système Si, en entrant dans

une église gothique, nous admirons la hardiesse des voûtes, l'élancement des colonnes, en un mot, sa fabrique toute aérienne, pour me servir de l'expression si juste de M. Dusommerard, on éprouve en la contemplant de loin le sentiment pénible qu'excite la vue d'une ruine chancelante etsoutenue par des étais. «(Mérimée.) «Tous ces arcs-boutants extérieurs, dit M. Léonce Reynaud, qui, avec tant de légèreté et de hardiesse, viennent détruire la poussée des voûtes, sont d'un pauvre effet, malgré ce qu'ils ont de rationnel, parce qu'ils ne se rattachent pas suffisamment à l'édifice; ils l'embarrassent, ils en masquent les lignes principales, et ils semblent

des hors-d'œuvre appelés après coup à donner à la construction une stabilité qu'elle aurait du avoir par elle-même.... Aussi dès les premiers temps de la Renaissance , renonça-t-on à ce système pour revenir à celui que recommandaient les constructions romaines. »

Aux murailles encore solides de la première période gothique, le quatorzième siècle substitue d'immenses fenêtres appuyées par des contre-forts énormes et desarcsboutantsà plusieurs étages. Les chapiteau.^, qui avaient déjà perdu l'ampleur et la variété romane et substituaient presque partout aux volutes de l'acanthe des ornements roides et anguleux nommés crosses, perdent encore de leur hauteur et se réduisent à un simple ou double cordon de feuillages directement imités de la nature. Il y a progrès dans l'ornementation et déchéance dans l'ensemble ; la marche contraire caractérisait le gothique primitif.

Après le gothique fleuri ou rayonnant, vient le flamboyant, qui dénature encore davantage les cha[)iteaux, arrive même à les supprimer, et s'attaquant aux piliers, abat les angles, ou aiguise en biseau les moulures, déforme les colonnes et ne laisse plus aux supj)orts, même les plus massifs, qu'une forme ondulée, fuyante, insaisissable où l'ombre ne sait où se fixer. Les divisions régulières sont abandonnées dans l'intérieur des haies, et même dans les arcs qui les terminent; ce ne sont plus que cœurs, soufflets et flammes. Les fleurons des pinacles et des frontons, épanouis en choux au quatorzième

siècle, deviennent au quinzième des feuillages retombants et qui ne savent pas s'arrêter.

L'art d'élever des clochers est le seul où le gothique flamboyant n'ait pas dégénéré de ses aînés; il leur donne généralement une grâce et une légèreté inconnues avant lui.

Il y a des artistes qui considèrent le goût rayonnant comme le progrès et l'épanouissement du gothique; il n'y en a pas qui ne voient dans l'allure contournée à la fois et ondoyante du style flamboyant une faiblesse, une exténuation sénile que la Renaissance pouvait seule régénérer. La vérité est que le Rayonnant et le Flamboyant sont les deux degrés d'une décadence rapide.

« Un changement nouveau s'opéra au temps de la Renaissance. L'esprit religieux s'étant afl'aibli, il se fit une alliance entre l'art antique et l'art chrétien : l'ogive et le plein cintre se mêlèrent. On emprunta au temple grec ses lignes élégantes, en conservant la variété des ornements délicats du gothique, et en substituant aux formes légères et sveltes des tours dont la pointe se perd dans les nues, la voûte latine devenue le large dôme de Brunelleschi et de Michel- Ange . » (Lamennais.)

« Après quelques tentatives, dont l'église Sainl-Eustache, à Paris, est la plus complète et la plus heureuse, d'appliquer les formes de l'architecture de la Renaissance aux dispositions et aux proportions consacrées par l'architecture ogivale , la basilique de Saint-Pierre de Rome est devenue un type pour toutes les parties de la

chrétienté. Presque toutes les églises des dix-septième et dix-huitième siècles l'ont prise pour modèle, c'est-àdire ont admis la forme de croix latine, la nef séparée des bas côtés par des pilastres supportant un entablement, la voûte en berceau avec pénétrations pour l'introduction du jour, le dôme central plus ou moins important, et une chapelle à chacune des extrémités du transsept. Seulement les bas côtés ont été habituellement poursuivis autour de l'abside, comme dans les édifices du moyen âge, et l'autel a continué à être reporté au delà de la croisée, tantôt à l'entrée, tantôt au fond du chœur. Quelques-unes de ces compositions sont fort remarquables, et telle est surtout l'église du Val-de-GrûccàParis. Mais la plupart de ces églises ont les défauts de leur modèle sans retenir ses qualités; leur architecture est lourde, froide, sans caractère religieux; l'élégance de forme, la richesse de décoration, la grandeur matérielle et la grandeur morale y manquent également. » (L. IIey-

NAUD.)

Si le système inauguré par la Renaissance ne produisit en fait d'églises, rien de comparable aux belles cathédrales gothiques, c'est que l'esprit des temps avait changé, c'est que la vie civile prenait une importance qui n'a cessé de s'accroître. Il faut donc chercher les merveilles de la Renaissance dans les palais, les hôtels de ville et les demeures privées. C'est là, sur les façades fleuronnées, dans les escaliers, les galeries, le couronnement des toitures, qu'elle s'épanouit dans tou'e sa richesse.

Arrêtée dans sa fleur, comme l'esprit nouveau dans son essor, l'architecture illustrée par les Bramante, les Peruzzi, les Pierre Lescot, les Philibert Delorme, s'allourdit et subit le joug. Mais elle conserve encore au dixseptième siècle une certaine majesté dans la monotonie. Le dix-huitième l'allège par moments. On a vu par quelques descriptions ci-dessus que cette vieillesse de la Renaissance n'a pas été stérile.

Notre siècle tâtonne et va du grec pur au gothique, construisant des églises sans caractère, et beaucoup de palais qui ressemblent à des maisons. Cependant, il faut se garder de critiques prématurées; la postérité jugera mieux que nous notre temps et nos œuvres.

Chaque siècle, chaque forme, a eu ses défauts, au moins dans les applications que nous en voulons faire à nos usages. Le jour manque aux massifs édifices de l'Egypte; la solidité, aux tours de force arabes et gothiques. Il y a de la lourdeiu" dans les ouvrages romains. L'étendue restreinte des conceptions grecques ne convient pas à la complexité de nos besoins et de nos mœurs; sans doute les architectes athéniens ont atteint l'absolue beauté, réalisé l'idéal, mais l'idéal d'un peuple très-peu nombreux qui vivait au grand air, sous des portiques et sur la place publique. Tout n'est donc pas dil, et l'avenir ajoutera ses merveilles aux chefs-d'œuvre anciens.

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