CHAPITRE XX
APPLICATION DES AÉROSTATS A LA LEVÉE DES PLANS ET A LA TÉLÉGRAPHIE : ESSAIS DE LOMET ET CONTÉ. — APPLICATION RÉCENTE DES AÉROSTATS AUX OPÉRATIONS MILITAIRES.
On a fait, mais sans arriver à des résultats positifs, différents essais pour appliquer les aérostats à la levée des plans. Sous le premier
Empire, un ingénieur nommé Lomet dressa un plan de Paris, au moyen d'observations faites du haut d'un ballon , en différents points de la ville. Nous avons déjà vu que, de dos jours, M. Nadar préluda, mais sans les pousser bien loin, à des essais du même genre.
A l'époque où la télégraphie commençait à occuper sérieusement les esprits , c'est-àdire en 1804 , le physicien Jacques Conté imagina un système de signaux télégraphiques exécutés en ballon captif, et qui paraissait présenter certains avantages.
Les applications des aérostats à l'art militaire, n'ont pas été complètement suspendues par l'arrêté du Premier Consul, qui licenciait le corps des aérostiers militaires. Depuis cette époque, les ballons ont rendu aux opérations des armées, certains services, que nous allons rappeler.
En 1812, les Russes avaient formé le projet d'écraser l'armée française, à l'aide de projectiles explosibles, lancés du haut d'un aérostat. Le ballon fut construit à Moscou : il pouvait, dit-on, porter jusqu'à cinquante hommes. On voulait le faire flotter par-dessus le quartier général de l'armée française, que l'on aurait accablée, de cette hauteur, de projectiles incendiaires. On commença par faire des expériences avec des ballons de plus petites dimensions; mais elles réussirent très-mal, ce qui décida à suspendre le travail commencé.
En 1815, Carnot commandant Anvers assiégé, fit exécuter, en ballon, des reconnaissances militaires.
En 1826, le journal le Spectateur militaire publia un excellent article, dans lequel un ancien professeur de l'Ecole militaire, M. Ferry, ramenait l'attention sur l'emploi des aérostats dans les armées, et manifestait la crainte de voir oublier, par la génération actuelle, les connaissances acquises à la science par les travaux des aérostiers de la République. Une notice biographique
sur Coutelle, la description des manœuvres i exécutées par les anciens aérostiers, enfin une analyse du travail du général Meunier, terminaient cet article, qui attira Fattention du gouvernement. Une commission fut nommée pour étudier la question, et en faire l'objet d'un rapport. Après de consciencieux travaux, cette commission déposa son rapport, qui était favorable à la réorganisation du corps des aérostiers.
Mais le gouvernement de la Restauration ne brillait pas par l'initiative en fait d'art militaire. La proposition n'eut aucune suite, et le rapport alla s'enterrer dans les cartons du Ministère.
C'était peut-être par une réminiscence de ce projet, qu'au moment delà conquête d'Alger, on accorda à un aéronaute, M. Margat, l'autorisation d'accompagner l'armée d'expédition. Le ballon fut embarqué, mais il resta sur le navire* La caisse ne fut pas même déballée; on le rapporta à Paris, on le paya, et tout fut dit.
Pendant le siège de Venise par les Autrichiens, en 1849, on fit usage de petits ballons, porteurs de bombes, qui devaient éclater sur la ville. Sur la proposition de deux officiers d'artillerie autrichiens, on avait confectionné deux cents petits aérostats, chargés, chacun, d'une bombe de 24 à 30 livres, et garnie d'une mèche inflammable, destinée à faire éclater la bombe. On mettait le feu à la mèche au moment de laisser partir dans Jes airs ces ballons incendiaires [fig. 337).
Ce genre d'attaque eut lieu, en effet, le 22 juin 1849, mais un vent contraire ramena les petits ballons vers le camp autrichien, de j sorte que les bombes firent plus de mal aux assiégeants qu'aux assiégés.
En 1854, à l'arsenal de Vincennes, à Paris, on essaya de lancer des projectiles du haut d'un ballon retenu captif. Ces expériences, selon M. de Gaugler furent mal exécutées (1) ;
(1) Les compagnies d' aérostiers militaires sous la République, par de Gaugler, page 22
tout indique que , reprises d'une façon sérieuse, elles donneraient de très-bons résultats.
Pendant la guerre d'Amérique, on fit usage simultanément, des aérostats et delà télégraphie électrique.
Au mois de septembre 1861 , un aéronaute, nommé LaMountain, fournit d'importants renseignements au général Mac Clellan. Ce ne fut pas en ballon captif , mais en ballon perdu, que l'aéronaute américain fit son excursion aérienne. Parti du camp de l'Union, sur le Potomac, il passa par-dessus Washington, retenu à terre par des cordes. Mais ne pouvant embrasser ainsi un espace suffisant- il coupa bravement la corde qui retenait son ballon captif, et s'éleva à la hauteur de 1,500 mètres. Il se trouva ainsi placé directement au-dessus des lignes ennemies, dont il put observer parfaitement la position, les mouvements et les forces. Ayant jeté une nouvelle quantité de lest, il s'éleva plus haut encore, et trouva un nouveau courant d'air, qui Téloigna des lignes ennemies. 11 opéra sa descente sans difficulté à Maryland, d?où il transmit au général Mac Clellan le résultat de sa reconnaissance.
Un autre aéronaute américain, M. Allan de Rhode-Island, eut l'idée de faire communiquer par un fil électrique, l'observateur placé dans la nacelle, avec le corps d'armée pour lequel il faisait ces reconnaissances. M. Allan et le professeur Lowe, de Washington, exécutèrent, plusieurs fois, ces curieuses expériences, du haut d'un ballon captif.
Voici le texte de la première dépêche qui fut envoyée par le professeur Lowe au président des Etats-Unis.
Washington, ballon l'Entreprise.
« Sir, le point d'observation commande une étendue de cinquante milles à peu près en diamètre. La cité, avec sa ceinture de campements^ présente une scène superbe. J'ai grand plaisir à vous ' envoyer cette dépêche, la première qui ait été télé-
Fig 337. — Les aérostats porteurs de Lombes iucen
graphiée d'une station aérienne, et à reconnaître tout ce que je vous dois pour m'avoir tant encouragé et m'avoir donné l'occasion de démontrer les services que la science aéronautique peut rendre à l'armée dans ces contrées. »
Le Journal militaire de Darmstadt a donné le récit suivant d'une autre application des aérostats, faite pendant la guerre d'Amérique.
« Dans les derniers jours de mai 1862, dit le Journal militaire de Darmstadt, l'armée unioniste , campée devant Ricbmond, lança an-dessus de la place un ballon captif. Tin appareil photographique fut dirigé
ires lancés sur Venise par les Autrichiens, en 18*9.
vers la terre et permit de prendre, en perspecfiver sur une carte, tout le terrain de Richmond à Manchester à l'ouest, et à Chikahominy à l'est. La rivière qui arrose la capitale, les cours d'eau, les chemins de fer, les chemins de traverse, les marais, bois de pins, etc., furent tracés; on y porta aussi la disposi-' tion des troupes, batteries d'artillerie, infanterie et cavalerie. On en tira deux exemplaires. On les divisa en 04 parties, comme un champ de bataille, avec les signes conventionnels A, À2, etc. Le général Mac Clellan eut un de ces exemplaires, le conducteur de ballon eut l'autre.
« L'armée fut d'abord retenue dans le camp, par le mauvais temps, une journée tout entière; le 1" juin, l'aérostat s'éleva, vers midi, à une hauteur de plus de mille pieds (333 mètres) au-dessus du champ de ba
taille el se mit en relations avec le quartier général par un fil télégraphique. Pendant une heure, les mouvements de l'ennemi furent signalés avec exactitude. Une demi-heure plus tard, la dépêche porta : Sortie de la maison Cadeys. Mac Clellan put, en un instant, donner ordre d'avancer au général Heinsselmann et prescrivit au général Summer, qui était déjà au delà de Chikahominy, de marcher tout de suite sur la petite rivière. Les deux divisions purent, en deux heures de temps, être réunies en face de l'ennemi et défendre le champ de bataille à la baïonnette. Partout où les assiégés hasardèrent une attaque, ils furent repoussés avec une perte considérable et furent attaqués par des forces supérieures sur les points les plus faibles. Ils dirigèrent contre le ballon un canon rayé, d'une énorme portée. Les projectiles firent explosion près du ballon, et si près que les aéronautes jugèrent convenable de s'éloigner. Le ballon fut descendu à terre, lancé dans une autre direction et assez haut pour être hors de la portée des pièces ennemies. Il fut mis de nouveau en communication avec la terre ferme, et l'armée assiégeante eut avis que de fortes masses de troupes accouraient sur le champ de bataille dans une autre direction. Dès qu'elles furent arrivées à la portée du canon des fédéraux, elles se virent prévenues avec une rapidité qui dut leur paraître inconcevable. Il semblait que le Dieu des batailles les eût complètement abandonnées en ce jour. Elles se voyaient conduites en avant pour servir de but aux canons des Yankees. Elles ne pouvaient suivre aucune direction, sans rencontrer un mur de baïonnettes impénétrable. Toutes les tentatives de l'armée du Sud pour enfoncer les lignes ennemies ayant échoué, Mac Clellan commanda une attaque générale à la, baïonnette et repoussa ses adversaires avec une perte énotjne. Ce général n'eût pu obtenir un succès aussi complet sans le secours du ballon et de l'appareil dont il était muni ({). »
Tout cela prouve que l'emploi des aérostats dans les armées, pourrait rendre des services réels. Aussi dans la brochure que nous avons citée plusieurs fois, M. de Gaugler conclut-il à la réorganisation du corps des aérostiers militaires, après avoir répondu aux principaux arguments que l'on peut élever contre leur usage*
« Il y a là, dit cet officier, un grave sujet d'examen pour un gouvernement; seulement il faudrait qu'il
(1) Extrait d'un article du Journal militaire de Darmstadt , intitulé ï Application à l'art de la guerre des aérostats et de la têle'graphie> traduit de l'allemand par M. d'Herbelot, colonel d'artillerie en retraite. Brochure in 8 de 26 pages.
fût consciencieusement approfondi. La question des armes de précision est moins sérieuse qu'elle ne le paraît de prime abord ; un ballon distant de 1,000 mètres et élevé de 500 n'est pas un but facile à atteindre, et est à cette distance un observatoire commode. Les anciens aérostiers ont eu les leurs percés à Frankenthal et à Francfort, à Frankenthaï de neuf balles, et ils eurent le temps de rester encore trois quarts d'heure en observation avant d'être forcés à descendre. »
Il est certain qu'un ballon captif percé par une balle, ne serait pas compromis sans retour, et qu'il ne se verrait point, pour cela, forcé d'opérer de quelque temps sa descente. Disons seulement ce qu'aurait à craindre, l'aéronaute militaire. Si Ton parvenait à faire pénétrer dans le ballon, au lieu d'une balle ordinaire, un morceau d'épongé de platine, et que ce métal tombât à l'intérieur du ballon plein de gaz hydrogène, il déterminerait l'inflammation de ce gaz, par la propriété que possède le platine,sous cette forme, de provoquer, par sa seule présence, cette action que les chimistes désignent sous le nom de force catalytique% l'inflammation du gaz hydrogène. Mais ne serait-il pas bien difficile que le projectile demeurât engagé juste à l'intérieur du ballon, au lieu de le traverser de part en part? M. de Gaugler prévoit le cas que nous considérons ; et vous allez voir avec quelle résignation, toute militaire, il envisage cette fatale extrémité, ce Au pis aller, dit-il, on sauterait, et cela n'arriverait pas tous les jours. Ce sont des désagréments dont il est difficile de s'affranchir absolument à la guerre. »
Le militaire français se reconnaît à ce noble langage. Nous voulons clore ce chapitre sur ce trait remarquable.