CHAPITRE VI
APPLICATIONS DES PROCÉDÉS GALVANIQUES A LA DORURE ET A L'ARGENTURE DES METAUX. — LA DORURE CHEZ LES ANCIENS. — L'ART DE DORER AU MOYEN AGE. —
■ LA DORURE AU MERCURE. — PREMIERS ESSAIS DE DORURE PAR LA PILE. — RÉSULTATS OBTENUS PAR BRUGNATELLI. — PREMIERS ESSAIS DE M . ■ DE LA RIVE . — OBSERVATION D'ELSNER. — M. DE LA RIVE DORE LE PLATINE AU MOYEN DE LA PILE, — DÉCOUVERTE DE LA DORURE PAR IMMER- SION PAR ELKINGTON. — DÉCOUVERTE DE LA DORURE ET DE L'ARGENTURE GALVANIQUES PAR HENRI ET RICHARD ELKINGTON.
De tout temps, on a appelé For et l'argent des métaux précieux. Ce qui leur a mérité ce titre, ce n'est pas seulement leur beauté et leur éclat, car l'acier a plus d'éclat que l'argent, et la couleur du cuivre neuf et reluisant, vaut bien celle de l'or. Ce qui rend précieux les métaux que l'antiquité et le moyen âge appelaient no b les, c'est leur inaltérabilité. Gomme la noblesse morale ou la noblesse de race, rien ne peut les ternir ou les altérer. L'air humide, qui attaque si promptement les métaux vils, tels que le plomb, le fer ou Tétain, ne peut rien sur l'argent ni l'or ; et ce dernier métal résiste même aux émanations d'hydrogène sulfuré, ce grand ennemi des métaux. Aussi l'or est-il un métal, pour ainsi dire, éternel, autant qu'il est permis de prononcer ce mot pour des objets terrestres. Examinez dans les musées et les collections archéologiques, quels sont les bijoux, quelles sont les médailles, quelles sont les monnaies, qui se sont conservés vierges de toute altération, vous reconnaîtrez que ce sont des objets d'or. Les monnaies de cuivre et de bronze s'en sont allées en poussière ; les instruments de fer ne sont plus que de la rouille, et les médailles de plomb ne forment qu'une masse informe et grisâtre. Au milieu de cette ruine des métaux usuels, des colliers, des bracelets, des agrafes d'or,
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brillent dans nos musées, comme au temps où ils servaient à embellir la demeure ou à former la parure des patriciennes de Rome. C'est dans le musée de Naples, où l'on a rassemblé l'innombrable collection d'objets de toute nature trouvés en déblayant Pompéi, que nous avons pu vérifier par nous-même, la justesse de cette remarque. Les bijoux et les ornements d'or s'y voient en profusion ; non que ce métal servît uniquement pour l'ornement de la toilette des habitants de Pompéi, mais parce que, seul, l'or a résisté à Faction du temps.
. Dans les rares vestiges qui nous restent de la Rome des empereurs, dans les quelques débris, encore debout, des temples de l'ancienne Egypte, on retrouve çà et là quelque parcelle de dorure. Ici l'or a duré plus que le granit ou le calcaire. En effet, le granit se désagrège et se dissout, en partie, au contact prolongé de l'atmosphère, et le calcaire finit par être emporté par les eaux coulant au contact de l'air et chargées de gaz acide carbonique. Tous ces agents atmosphériques sont sans action sur l'or.
Il est une autre qualité, une qualité physique , qui centuple les avantages de l'or, comme métal usuel : c'est sa malléabilité, c'est-à-dire la propriété qu'il possède, de s'étendre sous le marteau en lames, puis en feuilles, prodigieusement minces. Tout le monde a lu, dans les traités de physique, des exemples extraordinaires de la malléabilité de For. On a vu par exemple, qu'une once d'or peut se réduire en feuilles-, qui, étalées, couvriraient un espace de 50 mètres carrés.
Cette prodigieuse malléabilité fait que; For est, en définitive, un métal économique. Si nous jetons les yeux autour de nous, dans nos demeures, sur nos places publiques, sur nos monuments, dans toutes nos décorations, nous y verrons de For partout, de For jeté à profusion, avec une sorte de prodigalité. Mais cette prodigalité n'est
qu'apparente ; elle cache une véritable, une incontestable économie. La double propriété de ce métal? de résister aux agents atmosphériques et de pouvoir s'étendre en feuilles infiniment minces, explique l'innombrable diversité de ses applications usuelles. Réduit à l'état de lames ou de feuilles de la plus petite épaisseur, For conserve toute son inaltérabilité ; si bien que l'on peut rendre indestructibles les métaux et d'autres substances, au moyen d'une couche extrêmement faible d'or. Remarquez enfin, que la couleur brillante et pure de ce métal, est toujours d'un admirable effet, et vous comprendrez que, de tout temps, autrefois comme aujourd'hui, For ait été employé et comme objet de décor et comme moyen de préservation.
La dorure, qui résume à elle seule tous les emplois de For, a donc été en usage dès les temps les plus anciens. Elle embellissait les temples des dieux, aux premiers temps de la civilisation orientale ; elle revêtait les lambris et les plafonds des sanctuaires mystérieux de l'ancienne Egypte ; elle couvrait jusqu'au toit du temple de Jérusalem, et décorait l'intérieur des tabernacles de ce temple vénéré. Elle fut prodiguée dans les palais des Césars, comme dans les basiliques de Rome, Les cathédrales du moyen âge lui empruntèrent leurs plus somptueuses décorations ; et de nos jours, encore, c'est la dorure qui orne, non-seulement nos palais et nos demeures aristocratiques, mais encore nos salons bourgeois et nos vulgaires cafés. Ajoutons que les meubles usuels, les grillages de fer, les cadres de glace, les sièges, les pendules, les lampes, etc., etc., demandent à la fois leur ornementation et leur conservation à une mince pellicule de ce métal précieux.
On ne connaît pas exactement les procédés de dorure qui servaient aux anciens Orientaux ; mais on sait fort bien, grâce à YHistoire naturelle de Pline,- cet inappréciable
recueil des procédés de l'industrie et des arts chez les Romains, comment se pratiquait alors la dorure.
Les Romains appliquaient l'or, soit en feuilles minces, comme nous le faisons aujourd'hui, soit en incrustations de lames d'une certaine épaisseur.
Les plafonds des palais ou des riches demeures et les statues des dieux, étaient dorés avec des feuilles d'or étendues sous le marteau, entre des lames de peau, comme le font nos batteurs d'or modernes. D'une once d'or, on tirait 750 feuilles de quatre travers de doigt en carré. Les plus minces feuilles se nommaient bracteœ quœstoriœ (feuilles de questeurs) ; les plus épaisses, bracteœ Prœnestinœ, parce que la statue de la Fortune, à Préneste, était dorée avec ces feuilles. On appliquait les feuilles d'or sur les métaux ou sur le bois, préalablement revêtu d'un enduit nommé leucophoron, et quelquefois de blanc d'œuf, ou de colle forte, comme le font encore nos doreurs. Les incrustations de lames plus épaisses se faisaient à peu près comme nos incrustations d'ivoire ou d'acajou.
Ces incrustations se payaient, d'ailleurs, un très-haut prix. L'empereur Domitien dépensa plus de douze mille talents (36 millions de francs de notre monnaie), pour dorer le temple de Jupiter Capitolin. On vit faire, au temps des empereurs, de véritables folies en fait de dorures. Lorsque Tiridate , roi d'Arménie, vint faire une visite à Néron, cét empereur fit entièrement revêtir d'or, non de simple dorure, mais de lames solides, de véritables pièces d'orfèvrerie, tout le temple de Pompée. Cette décoration somptueuse avait été préparée pour un seul jour de fête, et l'on vit dans le temple de Pompée, une telle profusion de vases et d'ornements d'or, que cette journée conserva dans l'histoire le nom de journée d'or*
L'argenture était beaucoup moins répandue, chez les Romains, que la dorure. L'art
de réduire l'argent en feuilles minces, par le battage au marteau, c'est-à-dire Y argenture à la feuille^ fut inconnu des Romains. Leur argenture consistait en un plaqué d'argent. Nous avons vu au musée de Naples plusieurs vases de table ou objets de vaisselle, en cuivre plaqué d'argent.
Le plaquage d'argent fut très-usité au moyen âge. Certaines pièces d'orfèvrerie, telles que des bagues, des anneaux de l'époque mérovingienne, sont faites de cuivre recouvert d'une feuille épaisse d'argent. Les artistes arabes, tant en Espagne qu'en Afrique et en Asie, exécutaient admirablement ce plaqué d'argent, qui était souvent embelli de damasquinures du plus bel effet.
C'est au moyen âge qu'appartient la découverte de la dorure par l'intermédiaire du mercure, qui devint bientôt d'un usage universel en Europe. On faisait dissoudre de l'or dans du mercure, on passait l'amalgame à travers une peau de chamois, pour chasser l'excès de mercure non combiné : l'amalgame qui restait dans le nouet, servait à la dorure. On recouvrait de cet amalgame, au moyen d'une brosse ou d'un pinceau, le cuivre ou l'argent qu'il s'agissait de dorer, et l'on exposait ensuite la pièce à l'action du feu. Le mercure s'évaporait, et For restait fixé sur le métal. Il ne restait plus qu'à le polir par le brunissoir.
Les artistes italiens du moyen âge doraient au feu sans mercure. Ils commençaient par rayer, à faibles coups de lime, la surface du métal à dorer ; ils la chauffaient ensuite, jusqu'à ce qu'elle prît une couleur bleue par l'oxydation, et ils la recouvraient alors d'une lame d'or, en la frottant au moyen d'un brunissoir. La double action du brunissoir et de la chaleur déterminait une parfaite adhérence du métal précieux.
L'argenture ne se faisait point par amalgame, mais presque toujours par le dernier moyen que nous venons de décrire, c'est-àdire en appliquant des feuilles d'argent au
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Fig. 192..— Le prix des volontaires, décerné par la reine d'Angleterre, pièce d'orfèvrerie électro-chimiqu a de MM. EIkington, de Birmingham (Exposition universelle de Paris en 1867.)
moyen du brunissoir, sur le métal à dorer. Les argentures légères s'opéraient par Y argenture au pouce /c'est-à-dire en frottant le métal à argenter avec différentes compositions, qui revenaient toutes à un mélange de chlorure d'argent et de sel marin, appliqué à froid ou à chaud. Le sel marin formait avec le chlorure d'argent, un chlorure double soluble, lequel étant décomposé par le cuivre ou le laiton laissait l'argent à l'état métallique.
Depuis le moyen âge jusqu'au commencement du siècle actuel, les procédés d'argenture sont restés les mêmes. L'argenture à forte épaisseur s'exécutait par la méthode du plaqué, et donnait le plaqué d? argent, dont le titre est fixé par la loi. L'argenture légère s'obtenait par Y argenture au pouce.
Quant a la dorure, elle se faisait toujours p<ir l'amalgame, c'est-à-dire par l'intermédiaire du mercure. Ce procédé est resté en usage jusqu'à l'année. 1850 environ.
' Mais la dorure au mercure était un procédé funeste à la santé des ouvriers. Voici* en effet, comment on l'exécutait, pour dorer le bronze ou le cuivre. On dissolvait de l'or dans une certaine quantité de mercure; et l'amalgame ainsi formé servait à barbouiller la pièce métallique. En exposant ensuite le cuivre ou le bronze récouvert de cet amalgame, à l'action du feu, ]e mercure s'évaporait et laissait à la surface du métal, une couche d'or, qu'il ne restait plus qu'à polir, à l'aide du brunissoir. Mais la nécessité de tenir les mains constamment en contact avec le mercure, et surtout la pré-
sence de ce métal en vapeurs dans l'atmosphère des ateliers, altéraient rapidement la santé des ouvriers doreurs. Le résultat presque constant de ces opérations dangereuses était la maladie connue sous le nom de tremblement mercuriel, auquel peu d'ouvriers pouvaient se soustraire, et qui compromettait leur existence de la manière la plus grave,
A diverses époques, on avait essayé de parer à l'insalubrité de cette industrie. En 1816, un ancien ouvrier, devenu riche fabricant de bronzes, M. Ravrio, avait institué un prix de 3,000 francs pour l'assainissement de l'art du doreur. L'Académie des sciences décerna ce prix au chimiste Darcet, qui construisit, pour les ateliers de la dorure au mercure, des cheminées de forme et de dimensions particulières, calculées pour augmenter considérablement le tirage et entraîner au dehors toutes les vapeurs.
Cependant cette amélioration apportée à la disposition des ateliers n'avait qu'imparfaitement remédié au mal, car les ouvriers, avec leur insouciance ordinaire, ne tenaient aucun compte des précautions recommandées , et les fabricants de Paris eux-mêmes, bien que contraints par l'Administration à construire leurs fourneaux dans le système de Darcet, se dispensaient de les faire fonctionner dans leur travail habituel. La statistique n'avait donc pas eu de peine à démontrer que la profession de doreur sur métaux était une de celles qui apportaient le contingent le plus triste au martyrologe de l'industrie.
Un fait curieux et peu connu donnera une idée des difficultés que présentait, à cette époque, la dorure des métaux, et des dangers qui accompagnaient la dorure par l'emploi du mercure, le seul procédé qui fût alors connu.
En 1837, il s'agissait de dorer la coupole extérieure de l'église de Saint-Isaac à Saint- Pétersbourg. Ce travail fut concédé, au prix
de 600,000 roubles d'argent (deux millions quatre cent mille francs) à un orfèvre et fabricant anglais, nommé Baird, qui résidait à Saint-Pétersbourg. Mais de quels dangers ne s'accompagnait pas ce travail ! Les plaques à dorer étant de dimensions considérables, on n'avait pu trouver des fourneaux à tirage assez grands pour recevoir ces plaques de cuivre recouvertes d'amalgame, et éviter ainsi les dangers de la diffusion dans les ateliers des vapeurs de mercure. Il avait donc fallu se décider à opérer en plein air.
A cet effet, on avait construit des fourneaux de forme allongée, sur lesquels on posait les grandes plaques de cuivre qu'il fallait dorer. L'ouvrier chargé d'exécuter cette dorure, avait à accomplir une bien dangereuse opération. Il devait frotter avec l'amalgame d'or, la plaque de cuivre, étendue sur le fourneau allumé, et chaufiée directement par ce fourneau. L'amalgame, à peine appliqué, recevant l'action de la chaleur, se décomposait; l'or restait appliqué sur le cuivre, et le mercure s'évaporait dans l'air libre.
Mais comment défendre l'ouvrier de l'inspiration des vapeurs mercurielles ? On y était parvenu tant bien que mal. L'ouvrier, le visage couvert d'un masque de verre, enveloppé des pieds à la tête, de plusieurs fourrures, était suspendu, à plat ventre, sur une planche. On le déplaçait au fur et à mesure qu'il avait couvert de dorure une partie de la plaque, en tirant, au moyen d'une corde, la planche qui le soutenait en l'air.
Nous n'avons pas besoin de dire que ces précautions étaient fort insuffisantes, et que ce travail était véritablement meurtrier. Plusieurs ouvriers moururent d'intoxication mercurielle. Deux cents demeurèrent malades toute leur vie et durent être recueillis par le gouvernement dans une maison d'invalides (1).
(I) Aussi, comme nous le verrons plus loin, dès que la dorure voltaïque fut connue, c'est-à-dire en 1848, l'intérieur de l'église Saint-lsaac fut doré par la pile, dans l'ins* titut galvanique du duc de Leuchtemberg.