CHAPITRE IV
LES ARMES A FEU PORTATIVES SE CHARGEANT PAR LA CU- LASSE.— PREMIERS ESSAIS. — SYSTÈMES JCLÏEN LEROY, LEPAGE, GASTINE-RENETTE. — SYSTÈME LEFAUCHEUX. — LE FUSIL ROBERT. — LE MOUSQUETON DES CENT- GARDES. — LE FUSIL MANCEAUX ET VIEILLARD. — LE FUSIL A AI- GUILLE PRUSSIEN. — LE FUSIL CHASSEPOT.
L'idée de charger les fusils par la culasse est très-ancienne : elle remonte à 1540. Si l'on en croit la chronique, la première arme de ce genre aurait été inventée par un roi de France, par Henri II.
La pensée de charger par la culasse les armes portatives, a dû s'offrir, d'ailleurs, trèsnaturellement, en présence des inconvénients attachés au système du chargement par la bouche. En effet, si la baguette vient à être perdue, faussée ou brisée, le soldat est désarmé. — Pour recharger leurs armes, les tirailleurs sont obligés de se mettre à l'abri. — La cartouche peut s'enflammer au moment de la charge. — Le fusil peut partir au repos, et produire ainsi de graves accidents. — Enfin, l'opération du chargement fait perdre beaucoup de temps. Le système de chargement par la culasse permet d'éviter une partie de ces inconvénients.
Nous diviserons en trois groupes, d'après le mode d'introduction de la charge, toutes les armes qui ont été construites jusqu'ici dans le système du chargement par la culasse.
Dans le premier groupe, nous rangerons les armes dans lesquelles le tonnerre se découvre à la partie supérieure du canon.
Le second groupe comprendra les armes à tonnerre mobile que l'on sépare du canon, c'est-à-dire celles où le tonnerre s'enlève, et met à découvert une espèce de petit canon
intérieur, dans lequel on place la charge à la manière ordinaire.
Le troisième groupe renfermera les armes, dont le mécanisme découvre la partie postérieure du tonnerre ♦
1" groupe. — Au premier groupe, appartient Yamtisette du maréchal de Saxe., qui fut quelque temps en usage sous Louis XIV et sous Louis XV.
Lïamasetle était un gros fusil, qui se chargeait sans cartouche, en plaçant la poudre et Je projectile dans la culasse de l'âme, qui s'ouvrait dans ce point. Elle lançait des balles de plomb d'une demi-livre. On la posait, au moment du tir, sur une sorte d'affût, que manœuvraient deux hommes. Le maréchal de Saxe en fit construire une grande quantité ; il adapta le même mécanisme aux carabines de la cavalerie, et il dota de cette arme les dragons Je son régiment. Mais ce système ne présentait que des inconvénients, et l'on ne tarda pas à l'abandonner. Le chargement opéré sans cartouche, était dangereux pour le soldat, en même temps qu'il nuisait à la régularité du tir. De plus, l'encrassement était considérable, et des crachements se produisaient. Enfin, l'arme pouvait partir sans que le tonnerre fût fermé et, se déchargeant par la culasse, aller tuer le tireur.
11 faut arriver aux premières années de notre siècle, pour trouver, en France, un second essai de ce genre. Sur la demande de l'empereur Napoléon Ier, l'armurier Pauly, dont nous avons parlé à l'article des capsules fulminantes, construisit, en 1808, un fusil se chargeant par la culasse, et dans lequel ia poudre s'enflammait par le choc d'une petite tige de fer contre une amorce fulminante. La partie supérieure du canon s'ouvrait pour découvrir le tonnerre.
Cette arme, que nous avons déjà décrite en quelques mots (page 476), était trop défectueuse pour qu'on songeât à l'appliquer à la chasse ou à la guerre ; mais elle eut cela de
bon, qu'elle mit les esprits en éveil et les dirigea dans une voie qui devait être féconde en résultats brillants.
2e groupe. — Nous glisserons rapidement sur cette catégorie, qui ne renferme presque aucune arme digne d'attention. Disons seulement que les divers systèmes proposés avaient les défauts graves de s'encrasser rapidement, de manquer de solidité et de ne fournir qu'une obturation incomplète de l'arme.
3e groupe. — Ce groupe, qui renferme les armes modernes, se subdivise en deux sections comprenant : la première, les armes qui se brisent en deux, laissant à découvert le tonnerre ; la seconde, les armes dans lesquelles l'arme n'est jamais brisée, le canon restant fixe au moment de la charge.
Dans la première section, figurent les systèmes Julien Leroy, Lepage, Gastine-Renetle et Lefaucheux.
Dans le système Julien Leroy , imaginé en 1813, le canon se rabat sur le côté gauche, parallèlement à lui-même, en tournant autour d'un axe horizontal parallèle au canon. Pour faire tourner le canon, il suffit d'agir sur un ressort à crochet , dont l'extrémité, située au-dessous de la poignée, affecte la forme d'une détente. Quand la rotation^du canon sur son axe a découvert le tonnerre, on opère le chargement; puis on referme le tonnerre parle même mécanisme.
Dans le mousqueton Lepage^ une sorte de capuchon à taquet maintient le canon fixé au fût de bois. Lorsqu'on pousse le capuchon vers la gauche, on dégage le taquet, et le canon tourne librement de droite à gauche autour d'un axe vertical implanté dans la monture. On introduit alors la charge dans le tonnerre, puis on rétablit les choses dans leur état primitif, par une opération inverse. Ce mousqueton fut expérimenté, en 1835, dans plusieurs régiments de cavalerie.
Le système Gastine-Renette est la reproduction presque littérale du système Julien
LES ARMES A FEU PORTATIVES
Leroy. La différence consiste dans la forme et la position de la détente, qui, noyée en grande partie dans le bois, se montre très-peu au dehors.
Ces différents systèmes n'ont eu qu'une existence éphémère. Mais il en a été autrement du système Le faucheux , qui se trouve
aujourd'hui appliqué à la plupart des armes de chasse. 11 est juste d'ajouter que le succès des armes Lefaucheux est du, pour une bonne part, à l'invention d'une cartouche spéciale, qui empêche les crachements, que l'on avait toujours reprochés aux précédents systèmes Cette cartouche a été imagi-
Fig. 364. — Fusil système Lefaucheux montrant le tonnerre à ùécouvert pour charge .
née par un armurier de Paris, M. Gévelot; nous en parlerons plus au long après avoir décrit le mécanisme de l'arme.
Dans le système Lefaucheux (fig. 364), le canon est à bascule, c'est-à-dire qu'il s'abat perpendiculairement, en restant toujours dans le plan vertical dé tir. Tandis que la crosse et
la monture se maintiennenx nxes, l'extrémité du canon s'abaisse, et la culasse se relève, laissant le tonnerre à découvert, pour recevoir la charge. On détermine ce mouvement en tirant sur la droite une sorte de large verrou, AA\ situé au-dessous du canon. Une opération inverse ramène le canon dans sa posi-
Fig. 3C5. — Fusil système Lefaucheux avant ou après îa charge.
tion normale. Alors une encoche, C, entrant dans une entaille, B, qui correspond au verrou, AA', assure la fixité du canon. Sur la figure 364$ D, représente le double chien du
fusil ; F, les cheminées. G, est la partie formant charnière, pour briser le fusil.
Quand on veut tirer, on place, dans le canon la cartouche, qui se compose d'un culot
en cuivre, dans lequel s'engage un étui en carton. Cette cartouche produit l'obturation entière de l'arme, grâce au culot, qui, par l'action. des gaz de la poudre, se trouve projeté à la partie postérieure du tonnerre, la bouche hermétiquement en raison de l'élasticité du cuivre , et ferme ainsi toute issue aux gaz. L'étui de carton a pour but de prévenir l'encrassement des parois.
Les cartouches de ce genre, dites cartouches Géveîot,ouà culot métallique, excellentes dans les armes de chasse, présenteraient, comme armes militaires, des inconvénients qui contre-balanceraient leurs avantages et les rendraient d'un usage difficile à la guerre.
En effet, il faut, après ; chaque coup de fusil, avec une cartouche Gévelot, retirer du canon le culot et le carton, ce qui demande un certain temps, et nécessite un instrument spécial. Puis, le calibre des cartouches doit être identiquement le même que celui du tonnerre; car s'il est plus fort, la cartouche ne peut pénétrer dans la chambre ; si, "U contraire, il est plus faible, le culot de métal et l'étui de carton se fendent longitudinalement, se collent contre les parois de la chambre, et il devient très-malaisé de les en retirer. Or, une pareille précision est presque impossible à obtenir. Enfin, la cartouche Gévelot est d'un prix assez élevé.
On va comprendre pourquoi le fusil Lefaucheux, et, en général, toutes les armes brisées, ne sont bonnes que pour les chasseurs. On ne peut employer à la guerre que des armes dans lesquelles le canon et la crosse restent invariablement liés l'un à l'autre. 11 faut, pour la défense comme pour l'attaque, que le soldat puisse toujours faire usage de la baïonnette. Tout ce que l'on peut admettre, c'est que le tonnerre soit mis à découvert par une pièce mobile. Avec un semblable fusil, le soldat n'est jamais désarmé. Il saisit l'instant favorable pour introduire sa charge dans le tonnerre, pendant qu'il tient en échec, avec sa baïonnette, celui qui cherche à l'attaquer.
Les armes de la seconde section sont toutes
Fig, 366. — Fusil des Cent- gardes avec sa baïonnette- épôe
Fig. 367. — Coupe du tonnerre dans le fusil des Cent-gardea.
A, canon.
B, verrou portant un taquet, k, qui vient frapper la tige métallique dépassant l'extérieur de la cartouche, et enflamme le fulminate.
C, cartouche à culot métallique dont la partie postérieure dépasse un peu le diamètre du tonnerre afin, lorsque le verrou vient fermer la culasse, d'obtenir une obturation complète et éviter ainsi les fuites de gaz ou crachements au moment de l'inflammation.
D, queue du verrou que le soldat abaisse pour charger en plaçant la cartouche dans le tonnerre.
E, détente dont le crochet entre dans un cran pour arrêter le verrou.
F, ressort de détente qui fait remonter brusquement ïe verrou pour frapper la cartouche lorsqu'on presse la détente E.
G, guide pour conduire, à coup sûr, le doigt dans le crochet formé par l'extrémité inférieure du verrou.
basées sur ce principe, c'est-à-dire peuvent se charger par la culasse sans que le fusil soit brisé en deux. Tels sont le fusil Robert, le mousqueton des Cent-gardes, le fusil Monceaux et Vieillard, le fusil Dreyse ou fusil à aiguille prussien^ et le fusil Chassepot. Nous allons examiner tous ces systèmes.
Dans le système Robert, la tranche postérieure du tonnerre se découvre, au moyen d'un levier à poignée* Le soldat introduit la charge ; c' est-à-dire une cartouche munie d1 une amorce fulminante, et referme la culasse. Lorsqu'on presse la détente, le chien vient écraser l'amorce sur une sorte d'enclume intérieure, et le coup part.
Dans le mousqueton Treuille de Beaulieu, qui sert à l'armement actuel des Centgardes, le tonnerre se découvre quand on abaisse une culasse mobile, ou verrou, comme l'appelle l'inventeur, au moyen de la sousgarde elle-même qui forme ressort. Ce res-
sort joue le rôle du chien lorsqu'on presse la détente ; il vient choquer une petite tige métallique qui repose sur la capsule, placée dans le culot de la cartouche. Par l'effet de ce choc,
Fig. 3 G 8. — Cartouche du fusil des eent-gardes.
l'amorce s'enflamme et communique le feu à la charge.
Ce fusil est d'un maniement dangereux.
La figure 367 donne une coupe verticale du tonnerre dans le fusil des Cent-gardes. La légende qui accompagne cette figure donne l'explication des organes que nous venons d'énoncer.La figure 368, montre, àpart, la cartouche de ce fusil, avec la petite aiguille a% qui est frappée par le ressort, et que Ton voit à la partie inférieure. L'aiguille plus longue,
MERVEILLES DE LA SCJENCE
t, qui se voit au-dessus, sert à retirer le culot et le corps de la cartouche, quand le coup est parti.
Le système Manceaux et Vieillard a pour culasse mobile un cylindre creux, aux extrémités duquel sont fixés, d'un côté, l'appareil obturateur, et, de l'autre, ^ine poignée à l'aide de laquelle on peut démasquer l'entrée du canon.
Dans le fusil à aiguille^ ou fusil rayé prussien, inventé par l'armurier Dreyse en 1827, l'inflammation de la charge est produite par une aiguille, qui traverse la cartouche, pour aller frapper une petite pastille de poudre fulminante , placée au haut de la cartouche. C'est de là que vient le nom de fusil à aiguille (zùndnadelgewehr , de zùnden , allumer; nadel, aiguille; et aewehr, arme) donné à cette arme. Le canon est joint à l'extrémité antérieure d'une forte douille, dans laquelle peut glisser la culasse mobile munie d'une forte poignée qui passe à travers une ouverture de la douille, disposée comme l'entaille de la douille d'une baïonnette. Cette poignée permet de porter la culasse en arrière, afin de démasquer le tonnerre. On introduit alors la cartouche dans l'extrémité postérieure du canon, et on referme ensuite, en poussant la poignée en avant. Par ce mouvement, la culasse mobile vient s'appliquer contre la chambre fraisée de l'arrière du canon, dans laquelle se place la cartouche. La poignée étant ensuite tournée dans l'entaille, de gauche à droite, la culasse se trouve parfaitement serrée contre le canon.
La culasse renferme le mécanisme destiné à produire l'inflammation de la charge. L'organe principal de ce mécanisme est Y aiguille, formée d'un fil d'acier de 2 millimètres d'épaisseur, et se terminant en pointe, à l'extrémité qui doit frapper la composition fulminante. L'aiguille est fixée à l'extrémité d'un petit cylindre, autour duquel s'enroule un ressort à boudin, qui, en se débandant,
lance l'aiguille contre l'amorce fulminante.
Ainsi l'aiguille est lancée à peu près comme les petits projectiles que Ton place dans les fusils d'enfant, et qui sont chassés par un ressort à boudin, d'abord fortement tendu, puis abandonné.
Voici maintenant comment le soldat charge le fusil à aiguille.
Il croise la baïonnette et tient le fusil de la main gauche, en appuyant la crosse au côté droit de son corps. En tirant, par un léger mouvement du pouce, un talon qui fait saillie à l'extrémité postérieure de la culasse, il tend le ressort de l'aiguille. Ensuite il frappe un petit coup sec du creux de la main droite, contre la clef en fer, dans la direction de droite à gauche, de manière à la porter à gauche dans l'entaille extérieure ; il saisit ensuite cette clef et la tire en arrière. Le canon s'ouvre alors, sur une longueur de 0m,05 à 0m,06. Le soldat dépose sa cartouche dans cette cavité, la pousse dans l'extrémité inférieure du canon, qui est légèrement évidée pour la recevoir, et referme son arme, en poussant la clef d'abord en avant, puis de gauche à droite, par un second coup sec, frappé avec le creux de la main, pour bien consolider le tout.
Le fusil est ainsi chargé et la cartouche ne peut plus bouger.
Pour tirer, il faut pousser l'aiguille à travers la poudre de la cartouche. En tirant la gâchette du fusil, le ressort en spirale se débande, et l'aiguille est poussée avec une grande vitesse, contre la pastille fulminante, placée à l'extrémité de la cartouche. La capsule fulminante part et la poudre s'enflamine.
Dans le principe, on faisait usage, comme projectile du fusil à aiguille, d'une balle pointue, sphérique à sa partie postérieure, qui reposait sur un sabot de bois ou de carton. Aujourd'hui, cette balle est remplacée par le projectile que Ton nomme, en Prusse, langblei (plomb de forme oblongue). C'est un