CHAPITRE XXVI
GISEMENTS D* ASPHALTE PÉTROLIFÈRE CONNUS DANS l'ANt TiQUITÉ. — LA MER MORTE ET LKS SOURCES d'hUILE3 MINÉRALES ANCIENNEMENT CONNUES. — LES GISEMENTS D'ASPHALTE EN AMÉRIQUE. — L'HUILE DE SCHISTE EXPLOITÉE EN AMÉRIQUE ET EN EUROPE. — LE BITUME D'ASIE OU ASPHALTE DE RANGOON. — CÉCOUVEUTE ACCIDENTELLE, FAITE DANS l' AMÉRIQUE DU NORD^ EN 1858, DES SOURCES JAILLISSANTES D'HUILE DE PÉTROLE.
Il est bien surprenant qu'un produit d'une aussi grande utilité pour les hommes, que l'huile de pétrole , ait été connu de tout temps et utilisé en partie par la civilisation ancienne, et que son usage ne se soit pourtant répandu que de nos jours. En ce moment, nous sommes encore loin de tirer de cette matière précieuse tout le profit qu'on doit en attendre. L'huile de pétrole s'est à peine introduite depuis quelques années dans la consommation générale, et déjà Ton comprend qu'elle constituera Tune des plus grandes richesses de l'humanité, une matière égale au moins à la houille, et qui est appelée, comme cette dernière substance, à exercer
une influence fondamentale sur les progrès de l'industrie et du bien-être des nations.
Il faut remonter à une époque très-reculée pour trouver la première mention faite dans l'histoire des matières bitumineuses pétrolifères. Les mines de Ninive nous donnent ce premier témoignage historique. Les murailles de cette vieille cité de l'Asie, sont, eo effet, cimentées par un mortier asphaltique? résidu de l'évaporation naturelle du pétrole. Le même ciment avait servi à l'édification de Babylone, et par conséquent aussi à la construction des fameux jardins suspendus, sitoutefois cette merveille parmi les sept merveilles du monde, ne doit pas être reléguée dans le domaine de la Fable. Le pétrole était tiré des sources dis, qui existent encore aujourd'hui, non loin des bords de l'Is, petit affluent de FEuphrate, qui coule à 190 kilomètres environ au-dessus de Babylone.
Les anciens Egyptiens connaissaient le pétrole ; ils s'en servaient également pour la conservation des vivants et pour celle des morts. Ceux de leurs prêtres qui exerçaient l'art de guérir, administraient cette huile à leurs ma-, îades, et non sans raison, d'ailleurs, car le pétrole est un stimulant diffusible, au même: titre que l'essence de térébenthine. C'est encore un excellent vermifuge, un remède héroïque contre le tœnia ou ver solitaire, et nulle pari le tœnia n'est plus commun que dans la* vallée du Nil. Le pétrole servait certainement aux embaumements; il n'est pas difficile de reconnaître cette substance à l'odeur qu'exhalent encore aujourd'hui les bandelettes des momies égyptiennes.
Hérodote parle des puits de Zacynthe qui fournissaient une huile minérale. Zacynthey dont parle Hérodote, était l'île de Zante, quifait partie des îles Ioniennes.
Plutarque cite un lac d'huile naturelle qui brûlait près d'Ecbatane.
Pline et Dioscoride mentionnent les sour- ! ces huileuses d'Agrigente, en Sicile. Les- | habitants les utilisaient pour l'éclairage. Ce-
-pendant cet usage ne se généralisa pas, bien que l'Italie soit riche en gisements de pétrole.
Les Chinois, dont la civilisation est restée immuable depuis les temps les plus reculés, -ont dû rencontrer fréquemment des sources •de pétrole, dans les sondages à la corde qu'ils pratiquaient pour découvrir des sources d'eau •salée. Leurs puits artésiens, chefs-d'œuvre <le patience, atteignent à des profondeurs de 600 et même de 800 mètres. Par suite de cette excessive profondeur, qui va confiner aux parties brûlantes de l'intérieur de notre globe, il se dégage souvent de ces puits, des flammes et des jets de gaz, qui brûlent comme des volcans en miniature. Certains puits artésiens du Céleste Empire qui, par leur ancienneté, sont de véritables monuments archéologiques, laissent couler depuis des siècles, une huile inflammable, sans que le réservoir naturel semble près de tarir.
Les bords de la mer Caspienne sont riches en sources de pétrole. Nous avons déjà parlé dans l'histoire du gaz de l'éclairage, des sources de Bakou, situées sur les bords de da mer Caspienne, qui donnent naissance à des effluves gazeux inflammables. Ces feux naturels qui doivent leur combustibilité à des vapeurs de pétrole, brûlent depuis l'antiquité la plus reculée. Nous ne reviendrons , pas sur ce que nous avons dit concernant les -temples du feu qui existent en Perse, et la - secte des adorateurs de ce feu. Seulement nous présenterons {ftg. 107) la vue de l'un de ces temples , d'après les dessins qu'a mpportés de ce pays un voyageur moderne, M. Flandin.
La mer Morte, ou lac Asphaltite, a tiré son nom des mêmes circonstances naturelles. Tout le monde connaît la légende biblique d'après laquelle Sodome et Gomorrhe, villes situées au bord de cette mer, périrent dans un -embrasement général. Cette histoire a peutêtre son origine dans quelque sinistre qui se .produisit dans cos villes, par un de ces acci-
dents dont les exemples, nous le verrons, n'ont pas de nos jours été rares en Amérique. Peut-être une source abondante et nouvelle I qui vint tout à coup à surgir du sol, futelle enflammée par hasard, et, ruisselant en gerbes de feu parmi les campagnes et les villes, alîa-t-elle répandre l'incendie et la mort dans ces malheureuses contrées. C'est sans doute par ce vulgaire accident que les débris de Sodome et de Gomorrhe dorment aujourd'hui sous les eaux tranquilles du lac Asphaltite.
De nos jours, en effet, l'huile semble sourdre continuellement des profondeurs de la mer Morte. Elle s'élève à sa surface, et souvent le touriste qui visite les bords solitaires de cette mer, admire les irisations de Tonde produites par la réfringence considérable du liquide bitumineux. Çà et là flottent des masses bitumineuses résultant de Pévaporation de l'huile minérale, et la plage est couverte d'épaves composées d'asphalte.
Il existe en Asie, en Afrique, en Amérique, des lacs plus riches encore en asphalte, c'est-à-dire en bitume provenant de l'évaporation de l'huile de pétrole.
Un grand nombre de sources de pétrole, peu abondantes, mais qui peut-être indiquent l'existence de grandes nappes souterraines, sont depuis longtemps connues en France el dans les autres pays de l'Europe. Nous citerons celle de Gabian, près de Pézénas (Hérault), qui avait dû sa réputation à ses vertus médicinales, — celle de Schwabwiller (Bas- Rhin), qui a été retrouvée en 1838, par M. Dcgousée ; — celles d'Amiano, découvertes en 1640, et qui ont longtemps servi à l'éclairage des rues de la ville de Gênes ; — enfin celles de Montechiaro, près de Plaisance ; celles de Modène ; de Lamperslock ; en Suisse ; dans le comté de Hanau ; et de Sehne, sur la frontière du Hanovre.
Mais la contrée la plus riche en pétrole, paraît être l'Amérique. L'existence de sources de pétrole, dans l'Amérique du Nord,
L'ART DE L'ÉCLAIRAGE
fig. 106. — On temple du feu a Bakou.
avait été signalée par divers naturalistes, avant l'événement considérable que nous rapporterons plus loin, c'est-à-dire avant la découverte soudaine faite, en 1858, d'une quantité énorme de sources de ce produit bitumineux.
C'est ainsi qu'Alexandre de Humboldt avait signalé, dans l'Amérique méridionale, bon nombre de points dans lesquels les sources bitumineuses sortent de terre. Telle est, au sud de la pointe de Guataro, sur la côic orientale et dans la baie de Mayari, la
T. IV
mine de goudron de Chapapote, qui, selon Humboldt, produit, aux mois de mars et de juin, des éruptions, souvent accompagnées de flammes et de fumée.
Au sud-est du port de Naparimo, au milieu d'un sol argileux, existe un lac de bitume renommé*
On trouve encore du pétrole sur les eaux de la mer, à trente lieues au nord de l'île de la Trinité [la Trinidad), île de l'archipel des Antilles, située non loin du continent américain, presque sur la ligne de l'équateur ; et
autour de l'île de Grenade, autre île du même archipel, dont le sol basaltique renferme un volcan éteint.
Le docteur Nugent, qui a visité le lac de la Trinidad, a donné la relation suivante de ce qu'il observa dans cette excursion :
« A une certaine distance, on dirait un grand bassin d'eaux mortes, rempli d'îlots, d'ajoncs et d'arbrisseaux ; en arrivant auprès, on est tout surpris de se trouver en présence d'un lac immense de goudron minéral, ayant une couleur cendrée, et entrecoupé, ça et là, par des crevasses remplies d'eau. Lors de notre visite, la surface avait assez de consistance pour nous porter, ainsi que les quelques animaux qui nous accompagnaient et qui purent y brouter en toute sécurité. Cependant elle n'était pas tellement dure qu'elle ne conservât parfois l'empreinte de nos pas. Mais, à l'époque de la sécheresse, la résistance est moins grande et la matière doit approcher de l'état fluide, comme semblent l'indiquer les troncs et branches d'arbres récemment enveloppés de bitume et qui, auparavant, dépensaient le niveau d'une hauteur de 30 centimètres.
« Les crevasses qu'on aperçoit sont IrÈs-nombreuses; elles se ramifient dans toutes les directions, et les eaux qui les remplissent pendant la saison des pluies sont le seul obstacle qui ne permette pas de faire la traversée à pied. La profondeur de ces crevasses est^en général, en raison de la largeur : elle a tantôt moins d'un mètre, et tantôt elle est insondable. Chose remarquable, l'eau qu'on en tire est de bonne qualité et sert à l'approvisionnement des habitants du voisinage; on y trouve môme du poisson, et particulièrement une très-bonne espèce de mulet.
y La matière n'a pas partout la môme dureté; ainsi, dans certains endroits, il faut de rudes coups de marteau pour en détacher quelques morceaux, tandis que dans d'autres (et ce sont les plus nombreux) elle se laisse facilement découper avec une hachette et présente une cassure vésiculaire et huileuse. Il est un endroit où on la trouve à un état assez fluide pour qu'on puisse en puiser dans un vase, et on m'en a indiqué un autre où elle a la couleur, Ja consistance, la transparence et la fragilité du verre à bouteilles ou de la résine. Quelle qu'en soit la qualité, son odeur est partout la môme, c'est-àdire très-pénétrante et analogue à celle d'un mélange de soufre et de goudron. Au contact d'une lumière, la substance fond comme la cire à cacheter; elle brûle alors avec une légère flamme et durcit de nouveau dès que celte flamme s'éteint. »
Quelle immense quantité de pétrole a dû s'évaporer, pour laisser un résidu aussi considérable! Et qui pourrait calculer les
' quantités, plus grandes encore, qui se sont perdues dans les fleuves, ou déversées directement dans l'Océan !
Il n'est pas rare que les vaisseaux qui doublent le cap Vert, sur la côte occidentale de l'Afrique, presque sous l'équateur(Sénégambie), aient à traverser une nappe d'huile, qui recouvre les flots sur une surface de plusieurs centaines de lieues carrées.
Le même phénomène se montre quelquefois près de l'île de Terre-Neuve, non loin de la côte orientale de l'Amérique du Nord. Sous l'action du soleil, l'huile s'évapore en presque totalité, et le résidu de cette évaporation constitue les globules et rognons de matières solides, que l'on voit, dans ces parages, flotter sur les eaux de la mer.
Ici nous nous arrêterons un instant, pour hasarder l'explication d'un phénomène assez étrange, et qui, jusqu'à ce jour, est reste sans solution. Il s'agit de la véritable origine du produit naturel connu sous le nom Cambre gris, et qui ne se trouve, comme on le sait, que dans les intestins d'un grand cétacé, le cachalot. On rencontre les masses d'ambre gris dans l'intestin de ce gigantesque mammifère souffleur, mais le plus souvent on les trouve flottant sur la mer, parmi les déjections de l'animal, ou échouées sur les plages. L'explication de la formation de cette substance a été donnée uniformément par les auteurs classiques. « L'ambre gris, dit , par exemple , Moquin - Tandon , se forme en boule dans le tube digestif du cachalot, et il est rendu avec les excréments (1). » Le même auteur ajoute : « Lorsque les pêcheurs américains découvrent l'ambre gris dans un parage, ils en concluent aussitôt qu'il doit être fréquenté par quelque cétacé (2). »
Bory de Saint- Vincent dit à ce propos :
« On prétend que les renards sont très-friands de l'ambre, qu'ils le viennent chercher sur les côtes,
| (1) Zoologie médicale, (2) Ibid.
L'ART DE L'ÉCLAIRAGE
le mangent, et le rendent tel qu'ils l'ont avalé, quant à son parfum, mais altéré dans sa couleur. C'est au résultat de ce goût qu'on attribue l'existence de quelques morceaux d'ambre blanchâtre qu'on trouve à une certaine dislance de la mer, dans les Landes aquitaniques et que les habitants du pays appellent ambre renarde* » •
Les masses d'asphalte qui sont déversées dans l'Océan, par les sources naturelles de pétrole, nous paraissent fournir une explication beaucoup plus simple de l'origine de l'ambre gris. Les masses bitumineuses provenant de Févaporation du pétrole, flottent sur la mer des côtes du nord de l'Amérique. Les grands cétacés les avalent, croyant trouver une proie. Dans l'intestin de ces animaux, le bitume s'épure, se clarifie, et subit la modification qui le transforme en ambre. Aussi l'ambre gris, si recherché des amateurs, serait, selon nous, de l'asphalte digéré par le cachalot, et l'odeur suave qui fait rechercher cette substance, proviendrait des huiles essentielles du pétrole, modifiées au sein de l'animal vivant.
Bien des fois, jusqu'à la découverte des sources d'huile de l'Amérique du Nord, événement considérable auquel nous allons arriver, on tenta de faire servir à l'éclairage le pétrole fourni par les petites sources connues. Mais ce produit naturel répandait une odeur infecte ; et comme il était chargé d'essences très-volatiles, il exposait aux dangers d'explosion et d'incendie. L'histoire fournirait beaucoup d'exemples de ce genre d'accidents. Il était donc indispensable de purifier l'huile de pétrole, pour la faire servir à l'éclairage.
Le premier essai d'une distillation, bien imparfaite encore, semble dater de 1694. A cette époque, une patente fut accordée en Angleterre, pour l'épuration des huiles minérales que Ton destinait à l'éclairage. Jusque-là ces huiles n'avaient servi qu'à des usages médicinaux et au graissage des machines. Cependant cette tentative d'épuration n'aboutit pas, et le silence se fit autour de l'industrie naissante.
Il faut arriver jusqu'à l'année 1850, pour trouver un nouvel essai sérieux de rectification des huiles de pétrole.
Young, industriel et savant d'un certain mérite, découvrit un gisement de pétrole dans la Nouvelle-Ecosse (presqu'île du continent du nord de l'Amérique, au sud de l'île de Terre-Neuve). Après quelques tâtonnements, il parvint à en extraire une huile éclairante suffisamment pure. Il en livra une certaine quantité au commerce, et ce produit fut rapidement enlevé. Malheureusement ce gisement s'épuisa bientôt.
Young avait remarqué, à proximité de son puits tari, un dépôt d'une certaine houille grasse, nommée boghead-coal. Il s'imagina que le pétrole avaitcoulé de ce charbon, lequel semblait, en effet, imprégné de cette huile. II chercha donc à obtenir de nouvelles quantités de pétrole, en distillant la houille ordinaire.
Le succès répondit à ses prévisions. La consommation du nouveau produit prit de si grandes proportions, qu'en une seule année, Young vendit près de 300,000 hectolitres d'huile de houille, ou plutôt d'huile de schiste. C'est ainsi que fut exploitée pour la première fois, cette huile de schiste, qui, avantla découverte du pétrole américain, a tenu une assez grande place dans l'industrie de l'éclairage.
L'éveil étant donné, la concurrence ne tarda pas à se produire. A l'exemple de l'Américain Young, les Allemands se mirent à distiller les schistes bitumineux, et cette même exploitation s'établit bientôt dans le Tyrol, en Italie, puis en France. G'est alors que se répandit en Europe Y huile de schiste, dont nous avons parlé dans le chapitre précédent, et qui avait contre elle, non- seulement son inflammabilité, mais encore son insupportable odeur.
L'Amérique du Nord, préludant ainsi au grand rôle que son industrie allait bientôt jouer dans l'exploitation d'une matière de même origine, le pétrole, se mit à distiller, pour en tirer un liquide éclairant, les houilles
analogues au cannel-oil et les schistes bitumineux. Elle produisit de Y huile de kérosène^ ainsi nommée en raison de sa limpidité et de son absence presque complète d'odeur. Ce liquide était vendu en Amérique à des prix qui variaient entre 75 centimes et 1 franc 10 centimes le litre.
Bientôt l'Angleterre vint jouer un rôle important dans la même entreprise industrielle. On savait qu'il existe dans l'Inde, sur les bords de la rivière Irawaddy, une étendue considérable de terrains tellement imprégnés de bitume, qu'il suffit d'y creuser un trou, pour qu'au bout d'un certain temps on trouve ce trou rempli d'huile. L'empereur des Birmans exploitait seul ces richesses, et il y procédait avec une intelligence médiocre ; de sorte que la plus grande partie de ce précieux liquide restait sans valeur. Vers { 845' les Anglais prirent la direction de ces travaux. Ils perfectionnèrent les moyens d'extraction de l'huile, l'exportèrent en Europe, et bientôt 100,000 litres d'huile de Rangoun lurent annuellement introduits en Angleterre. Là on les distillait, pour les répandre sur tous les marchés de l'Europe. La paraffine est, comme nous l'avons dît dans l'histoire de la bougie stéarique, l'un des produits importants que l'on retire aujourd'hui du pétrole de Rangoun.
M. le colonel Serres, qui a parcouru, en 1857, les régions de l'empire birman d'où Ton tire ce bitume, nous donnait en ces termes, dans une lettre qu'il voulut bien nous adresser, en 1860, des renseignements de visu sur les lieux d'extraction de cette substance :
(f Chargé par l'Empereur d'une mission auprès de S. M. Birmane en 1857, j'ai eu occasion de visiler ces puits situés à Jenhan-Ghaun, sur la rive gauche de l'Jrawaddy.
« De Rangoun à la frontière birmane, j'ai dû employer 20 jours pour remonter le fleuve et 5 jours pour atteindre Jenhan-Ghaun; total 25 jours de Rangoun aux puits.
u Des bords du fleuve aux premiers puits on
compte 3 milles environ. Le terrain, que j'ai parcouruse ressent des convulsions de la nature. La végétation y est nulle et la terre semble brûlée. On y remarque pourtant de nombreux cactus qui y atteignent la proportion d'arbres par leur croissance.
« On arrive aux puits au moyen d'une route tracée par les sillons de 250 chars attelés de bœufs qui transportent l'huile au rivage. Cette huile est retirée des puits par des moyens tout à fait primitifs, et comme il faut aller la chercher jusqu'à 200 pieds de profondeur, vous pouvez calculer le temps perdu. A sa sortie de terre elle est très-chaude. Elle ressemble à du goudron liquide, sa couleur est verdâtre; son odeur est âcre,
« J'ai entretenu plusieurs fois l'empereur des Birmans de tout le parti qu'il pourrait tirer de ce produit dont l'a doté la nature. Mais, malgré mes conseils, l'empereur fera ce que Von fait depuis trois siècles, c'est-à-dire qu'il vendra ses huiles presque pour rien à des gens qui, encore, ne le payent pas. C'est le caractère du pays, et il faudrait bien des circonstances pour le changer malgré les efforts que se donnent quelques chevaliers d'industrie. »
Cependant le moment était arrivé où une découverte d'une importance sans égale, un événement économique de la plus haute portée, allait s'accomplir en Amérique. Nous voulons parler de la mise au jour des sources innombrables d'huile de pétrole, que l'on devait faire jaillir du sol du Nouveau-Monde, comme une fée, en frappant du pied la terre, en fait sortir toutes les richesses que l'imagination peut rêver.
L'huile de pétrole, d'après tout ce que l'on a lu dans les récits qui précèdent, était loin d'être une substance inconnue en Amérique. A l'époque de la découverte du Nouveau-Monde par les Espagnols, les indigènes employaient, comme nous, le pétrole à des usages médicinaux. Les sources les plus renommées étaient celles que Ton trouve encore aujourd'hui sur les bords du lac Seneca. De là était venu le nom d' 'huile de Seneca, que l'on donnait alors au pétrole, nom que ce liquide a d'ailleurs conservé, en Amérique, jusqu'à ces dernières années.
Les Peaux rouges qui habitaient le Canada, durent communiquer leurs croyances dans les vertus médicinales du pétrole, aux
L'ART DE L'ECLAIRAGE
Fig. 107. — Découverte de la première source jaillissante d'huile de pétrole par Drake en 1858.
premiers Européens qui émigrèrent dans cette partie de l'Amérique du Nord. On a retrouvé, en effet, dans les terrains bitumineux du Canada, plusieurs puits à pétrole, qui sont aujourd'hui comblés en partie, mais qui devaient être d'une grande profondeur, si Ton en juge par la masse de déblais qui les entourent. L'ancienneté de ces puits est prouvée par la grande taille des arbres qui sont venus sur ces terres transportées.
Pendant de longues années Y huile de Seneca vécut de sa modeste réputation thérapeutique. On s'inquiétait peu d'une drogue médicinale, plus ou moins efficace, dans cette nation ardente, enfiévrée de lucre, de négoce et d'aventures, qui ne mesure les choses qu'à leur prix de vente et à leurs débouchés commerciaux. De temps en temps, un naturaliste, un savant, un homme inutile, annonçait la découverte d'une nouvelle source
à' huile de Seneca, en Pensyivanie, en Virginie ou ailleurs; mais personne n'y faisait attention. Les produits du lac de Seneca ne devaient-ils pas suffire à guérir tous les impotents ?
Une première découverte commença pourtant à émouvoir un peu l'indifférence des Yankees. Vers 1830, un propriétaire de Burksville, dans le Kentucky, faisait creuser un puits, pour chercher de l'eau salée. A 60 mètres de profondeur, la sonde rencontra, sous une couche de roc solide, une nappe jaillissante, dont un jet s'éleva à près de quatre mètres au-dessus du sol. Mais ce n'était point, comme on s'y attendait, de l'eau salée ! c'était une huile inflammable. Dès les premiers moments, l'écoulement fut trèsabondant ; le liquide se déversa dans la rivière Cumberland, où il surnagea. Quelques badauds s'amusèrent à y mettre le feu, et
l'on vit alors un vaste courant de flammes s'agiter sur la rivière, et embraser les arbres qui couvraient ses bords.
Décidément l'huile de Seneca valait la peine que l'on s'occupât un peu d'elle !
En 1853, le docteur Brewer eut une idée qui parut alors fort extraordinaire. Il voulut employer à l'éclairage l'huile de Seneca. Jusque-là l'honnête docteur n'avait ordonné qu'à ses malades le liquide nauséabond: il y faisait tremper des linges, dont il enveloppait le patient. 11 voulut aller plus loin,et employer cette huile comme agent de lumière. On recueillait une assez grande quantité de cette huile dans un puits appartenant à MM. Watla, à Citersville. Le docteur Brewer fit une provision de ce liquide , et il l'essaya pour l'éclairage. Il se trouva que l'huile, sans avoir reçu aucune purification, donnait une flamme tranquille et brillante, qui ne répandait ni fumée ni odeur.
Le docteur était un homme remuant.
En 1854, ayant converti quelques personnes à ses idées, il forma une société pour l'exploitation du pétrole, au capital de 1,500,000 francs. Ce chiffre ne doit pas surprendre d'ailleurs. En Amérique, il suffit de frapper du pied la terre, pour en faire sortir les capitaux, quand il s'agit d'industrie, et dans notre pays, on a trouvé beaucoup d'argent pour des idées tout aussi aventureuses.
L'entreprise tentée par le docteur Brewer, pour la vente du pétrole, échoua complètement. Le pétrole ne trouvant aucun acheteur, les actions de la société n'eurent bientôt plus que la valeur du papier sur lequel elles étaient imprimées.
Néanmoins, un célèbre professeur de chimie, Silliman, analysa le liquide extrait du puits de Citersville, et ses propriétés lui parurent extrêmement précieuses pour l'éclairage. Sur la recommandation de ce savant honorable, la compagnie se décida à continuer lês recherches de gisement d'huile minérale dans les profondeurs du sol.
En 1856, elle mit en vente quelques centaines de barils d'huile tirée de Kenhaven, pays voisin de la Virginie. L'huile avait été épurée en suivant la méthode usitée en Angleterre pour la purification du pétrole de Rangoun. Aussi était-elle excellente pour l'éclairage, et trouva-t-elle un bon débit.
Dès ce moment le sens américain flaira une affaire. Des recherches furent faites sur divers points, et bientôt on annonça que les sources de pétrole se rencontraient en assez grand nombre,, dans les pays du Nord.
C'est en 1858 qu'eut lieu, dans l'État de Pensylvanie, le véritable coup de théâtre de la découverte des sources jaillissantes d'huile de pétrole. Le lieu où se passa cet événement mémorable, fut une vallée solitaire qu'arrose un petit cours d'eau affluent de l'Alleghany. Ce petit cours d'eau, à peine assez fort pour porter et conduire les trains de bois des bûcherons, à l'époque de la crue des eaux, se nomme aujourd'hui YOil-Creekj et la vallée qui l'arrose a pris le même nom.
Quel est le véritable auteur de la découverte accidentelle, faite dans la vall ée de Y OU' Creek, de sources de pétrole jaillissantes et continues? On n'est pas entièrement d'accord sur cette question. D'après les uns, l'auteur de ce triomphant coup de sonde serait le colonel Drake, envoyé sur les lieux par la société commerciale dont nous venons de parler^ D'après d'autres, ce serait un fermier du pays, qui portait également le nom de Drake. Il est facile de mettre les deux opinions d'accord, en admettant que Drake le fermier était l'ancien colonel du même nom.
Quoi qu'il en soit,Drake le fermier-colonel ou le colonel-fermier, avait fait creuser en 1858, dans la vallée de YOil-Creek, un puits artésien, profond de 20 mètres environ, pour chercher une source d'eau salée. L'eau qu'il cherchait ne vint pas ; en revanche lé pétrole, qui n'était pas attendu, se montra à sa place. Le jet liquide arriva si subitement et avec une telle violence, qu'il faillit noyer les cinq
ou six ouvriers occupés à ce travail [fig, 107).
Je vous laisse à penser la surprise, l'émotion et la joie de tous les acteurs de cette scène imprévue, de ce véritable drame de la science et de l'industrie. La source ne donnait pas moins de 4,000 litres d'huile par jour! C'était pour l'heureux Drake une fortune inouïe, eu égard au prix où l'on vendait alors le litre à'huile de Seneca.
La nouvelle de cette miraculeuse trouvaille parcourut, comme un coup de foudre, tous les états de l'Union américaine.
On a beaucoup parlé de la fièvre d'or qui s'empara des Yankees, à l'annonce de la découverte des placers aurifères de la Californie. Cette fièvre ne fut qu'une affection bénigne, comparée à la fièvre d'huile qui commença à agiter toutes les têtes de ce même pays. On savait, en effet, que les gisements d'huile de Seneca, existaient avec une prodigieuse abondance, et qu'il suffisait d'un trou de sonde, d'une faible profondeur, pour faire jaillir des flots intarissables de ce précieux liquide. On partait donc sur l'heure, laissant affaires, maison et famille. On s'élançait sur les steamers ou la voie ferrée. Arrivé sur les lieux, on courait, à cheval ou à pied, vers les bienheureuses régions. 11 fallait arriver à tout prix, et être les premiers, s'il était possible.
Un journal américain écrivait à cette époque *
et Une nuée d'aventuriers s'est abattue sur cette nouvelle terre promise et a entrepris des forages de tous côtés. Aucun placement en effet ne saurait être plus lucratif : la seule dépense à faire est Tachât ou la location d'un terrain dont lu valeur ne tarde pas à s'accroître,,
« Le centre de la région ainsi exploitée est Glintockvi.lle, à 12 milles de. Titusville. M. Clintock, l'heureux possesseur de quelques .centaines d'acres de terre, a fait en quelques mois une fortune considérable. Sa maison, longtemps la seule qu'il y eût à plusieurs milles à la ronde, est continuellement encombrée de voyageurs. Chaque chambre contient quatre pu cinq lits, et l'on couvre les planchers de matelas. M. Glintock fait construire un vaste établis- . êemenî pour loger les explorateurs. Les prix sont
assurément très-modérés, puisque la pension n'est que de 3 dollars par semaine. On se croirait au milieu des campements de la Californie ; on ne voit de tous côtés que des charpentiers occupés à construire des huttes, des hangars et des granges qui ne tarderont pas à faire place à une ville florissante. »
Les nouveaux pionniers défonçaient le sol sur tous les points où Ton avait signalé des sources d'huile minérale, et dans beaucoup de localités, on obtenait des succès extraordinaires. On découvrit successivement des nappes souterraines dans l'État de l'Ohio, le Maryland, la Virginie 5 la Géorgie, FAlabama, le Tennessée, le Kentucky, et jusqu'en Californie.
Les bitumes d'Ennis-Killen, dans le Canada, étaient connus depuis 1853 ; en 1859, MM. William et Hamilton les soumettaient à la distillation. Quand la nouvelle de la découverte des innombrables gisements de pétrole de la Pensylvanie leur parvint , MM. William et Hamilton s'empressèrent, eux aussi, de forer des puits artésiens. A peine la sonde était-elle arrivée au-dessous du bitume, dans un terrain d'argile compacte, que l'on vit jaillir des sources, qui donnèrent des quantités d'huile inespérées. Aussitôt les aventuriers et les Chercheurs d'huile accoururent dans ces nouveaux placers.
Ennis-Killen dans le Canada, et la vallée de FOil-Creek dans la Pensylvanie, sont restés jusqu'ici les deux centres les plus importants de la production du pétrole.
Nous ne croyons pas exagérer en fixant à dix mille le nombre de puits par lesquels le sous-sol de l'Amérique du Nord vomit, en ce moment, l'huile minérale.
On sait, aujourd'hui, qu'il existe un vaste bassin souterrain d'huile minérale qui s'étend, dans la direction du nord au sud, à partir du lac Erié, et qui traverse les Etats de New-York, de Pensylvanie, d'Ohio, de Kentucky, de Tennessée et delà Floride. Le pétrole se trouve aussi, outre le Canada dont il
vient d'être question, au Texas, en Californie, dans l'IUinois, etc.
En 1 863, le seul port de New- York a exporté 218,340 barils de pétrole, tant brut que raffiné. En 1864, l'exportation s'est élevée à 496,050 barils. On peut évaluer à 2 millions de barils la quantité totale du pétrole embarqué par l'Amérique septentrionale, durant l'année 1868. Et la production va toujours croissant !
Les quatre ports principaux d'arrivage en Europe, sont, par ordre d'importance : Liverpool, Londres, Anvers et le Havre.
L'Angleterre reçoit, en outre, par quantités énormes, l'huile de Rangoun, et même du pétrole puisé sur les côtes d'Afrique.
Plusieurs régions de l'Europe, que nous signalerons plus loin, fournissent aussi du pétrole. Les immenses territoires de l'Asie, de l'Afrique, des lies Océaniennes, renferment, sans doute, de larges réservoirs d'huile, que nous saurons un jour utiliser.