‹ Les Merveilles de la science ou description populaire des inventions modernes. [4], Éclairage, chauffage, ventilation, phares, puits artésiens, cloche à plongeur, moteur à gaz, aluminium, planète NeptuneChapitre 44 sur 143 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

INVENTION DE LA CHEMINÉE AU MOYEN AGE. — SES PER- FECTIONNEMENTS. — TRAVAUX DE SEHLIO, KESLAIi* SAYOT, FRANKLIN, GAUGER, ETC.

Revenons aux anciens peuples du nord de l'Europe.

A mesure que la civilisation progressait, on dut chercher des moyens de chauffage plus commodes que l'antique brasier. SelonM.Viollet-Leduc, l'éminent architecte contemporain, qui a si bien étudié les habitations du Moyen âge, on ne voit guère apparaître en Europe , qu'au xn* siècle , la cheminée, c'est-à-dire le foyer disposé dans les intérieurs (1). Mais par quelle gradation étaiton arrivé, du simple trou percé dans le toit d'une cabane, comme nous l'avons rèprésenté dans les maisons gauloises, au foyer inté-

(1) Dictionnaire raisonné de l'arcnitecture française du XI* au XVI9 siècle (tome III, page 194, article Cheminée),

rieur, pourvu d'un conduit pour la fumée ?

Les ouvrages anglais de Tomlinson et de Hudson Turner sur le Chauffage et la ventilation (i), font connaître avec beaucoup d'exactitude les maisons des anciens habitants de la Grande-Bretagne. Dans les premiers temps du Moyen âge, les seigneurs bretons et leurs compagnons vivaient dans une hutte, recouverte de chaume et partagée en deux : Tune pour les serviteurs, l'autre, plus grande, réservée au maître, et qui servait à la fois de cuisine et de dortoir. Au milieu de cette dernière pièce était un foyer. Dans le toit, on ménageait une tourelle en planches, ouverte par le haut, et qui laissait échapper la fumée des feux servant tant au chauffage de la pièce qu'à la cuisson des aliments. Bientôt, sans doute, on eut l'idée de pousser le foyer contre le mur de la chaumière, et de creuser dans ce mur une ouverture oblique, pour donner issue à la fumée.

Oh trouve ces cheminées primitives dans les forteresses et les châteaux forts de la Grande-Bretagne, qui datent de cette époque, tels que ceux de ConisboroughetdeRochester.

Il existe en France, deux grands foyers pourvus d'un de ces conduits obliques, en très-bon état de conservation, dans le mur du nord de la grande salle des gardes du vieux palais de Caen, qui fut habité par le duc de Normandie(depuis Guillaume le Conquérant).

D'après ce dernier fait, la cheminée aurait pu être introduite en Angleterre par les Normands, à l'époque de l'invasion de ce pays, par ce même Guillaume le Conquérant.

Le condùit des cheminées dont nous venons de parler, s'ouvrait obliquement à travers le mur. Celles qui ont un conduit allant percer le toit verticalement, durent être inventées à peu près vers le même temps, c'està-dire dans le courant du xie siècle.

Il ne reste aujourd'hui aucune trace des maisons particulières de cette époque ; mais

{)) Rudimentary Treatise on Warming and Ventilation.

on trouve encore dans les monastères et les châteaux, les vestiges des habitudes domestiques, pendant la première période du Moyen âge. On possède des spécimens et des dessins des cuisines des monastères français du

Fig. H9. — Cheminée-cuisine d'âne abbaye du Mi/yen âge.

ixe siècle. « Les cuisines primitives des abbayes et des châteaux, dit M. Viollet-Leduc,

Fig. 150. - Autre cheminée-cuisine du Moyen âge.

n'avaient pas à proprement parler de cheminées, mais n'étaient elles-mêmes qu'une

L'ART DU CHAUFFAGE

Fig. 151. — Une maison au Moyen âge.

immense cheminée, munie d'un ou deux i tuyaux pour la sortie de la fumée. » C'est ce que démontre le plan de l'abbaye de Saint-Gall, qui date de l'an 820.

La figure 149 montre la disposition de l'une de ces cuisines des abbayes, au Moyen âge. La tourelle qui surmonte l'édifice se compose d'autant de petits conduits qu'il y avait de feux dans la cuisine.

La figure 150 indique une autre disposition de ces mêmes cheminées-cuisines du Moyen âge.

Après ce premier pas , c'est-à-dire après l'établissement du tuyau de cheminée, disposé soit obliquement à travers le mur, soit verticalement par-dessus le toit, on acheva

T. IV

l'œuvre en donnant au foyer une forme commode. Les premières cheminées du xne siècle se composaient d'une niche prise dans l'épaisseur du mur, arrêtée par deux pieds-droits, et surmontée d'un manteau, nommé hotte, où s'engouffrait la fumée.

Les plus anciennes cheminées forment un véritable cercle, dont le foyer est un segment, et la hotte l'autre segment. C'est ce que l'on peut voir, selon M. Viollet-Leduc,, dans de vieux bâtiments qui dépendent de la cathédrale de Puy-en-Velay,

La forme de ces cheminées était une transition toute naturelle, en partant du foyer à tuyau simplement percé dans le toit, qui est encore en usage dans les chalets suisses. H

était tout simple , en e fï et, de garnir Y o u verture, pratiquée au toit, d'un tuyau de maçonnerie qui protégeât la charpente contre la flamme. Quant aux pieds-droits de la cheminée, ils étaient nécessaires pour supporter la hotte.

Bientôt on dut s'apercevoir que lorsque le conduit de la fumée avait de grandes dimensions en hauteur, les produits de la combustion étaient mieux éliminés, et l'on augmenta la longueur de l'entonnoir à fumée, non plus à l'intérieur de l'appartement, où l'espace était restreint, mais au dehors, c'està-dire au-dessus du toit. Ces hauts ajutages en maçonnerie donnèrent, en définitive, la cheminée proprement dite, du mot chemin, parce que c'est, en effet, le chemin que la fumée doit toujours suivre (1).

Avec ces quelques modifications, la cheminée du Moyen âge fut constituée.

Le tuyau extérieur de la cheminée était démesurément long. Les maisons, ainsi flanquées des longs conduits qui donnaient issue à la fumée de plusieurs cheminées énormes, présentaient alors, vues à l'extérieur, l'aspect que retrace la figure 151 (page 249).

Les passages que Ton a recueillis dans les ouvrages des auteurs français des xiif et xiv8 siècles (2), montrent que l'usage des cheminées, et surtout des cheminées rondes, dont nous venons de parler, était alors assez répandu.

Ce n'est pourtant qu'au xv* siècle que l'on peut constater leur existence en Italie. Ce dernier fait prouve quelle confiance il faut accorder à l'ancienne opinion, qui voulait que la cheminée eût été inventée par les Piémontais, et que l'année 1327 fût la date précise de cette découverte. Laissons les Piémontais exploiter Fart du fumiste, sans vouloir leur attribuer l'invention même de cet art.

(t) Un évêque de Tours s'applaudissait beaucoup d'avoir terouvé la véritable étymologie du mot cheminée, qui, selon lui, signifiait : chemin aux nuées. L'étymologie est un peu tirée par les cheveux.

(2) Voir le Dictionnaire de Littré, au mot Cheminée.

La forme ronde du foyer des cheminées fut pourtant bientôt abandonnée,et c'est alors que l'on construisit ces immenses cheminées à hotte^ que tout le monde connaît pour les avoir vues dans les musées d'antiquités, ou pour s'y être chauffé avec délices, dans les cuisines de village ou d'auberge, au fond de contrées oubliées de la civilisation.

Pendant tout le Moyen âge, en France et dans l'Europe centrale, on adopta ces vastes cheminées, sous le manteau desquelles toute une famille pouvait se réunir pour passer les longues soirées d'hiver.

Le Moyen âge avec ses craintes, ses superstitions et son ignorance, est tout entier dans cette cheminée monumentale, dans cet âtre immense , où grands et petits se groupent autour d'un vieillard , écoutant avidement de sa bouche des récits de guerre ou de sabbat ; pendant que derrière eux, dans les profondeurs de la salle, flottent leurs grandes silhouettes, agitées par les flamboiements de branches gigantesques ou de troncs d'arbres entiers !

Ces cheminées monumentales donnaient de déplorables résultats, au point de vue du chauffage. Il fallait y brûler des quantités de bois énormes.

Les notions les plus élémentaires de la science faisaient alors défaut aux architectes. Ce n'est qu'à la fin du xvne siècle, c'est-àdire à l'époque de la création de la physique moderne, que l'on voit apparaître les premiers perfectionnements apportés à l'art du chauffage par les cheminées, cette partie essentielle de l'économie domestique.

Au xviie siècle, Otto de Guericke, Torricelli et Pascal avaient démontré le fait de la pesanteur de l'air. Les expériences des académiciens de Florence firent voir ensuite que la pesanteur de l'air diminue avec l'élévation de sa température.

D'autre part, les premières études sur la chaleur, faites par les physiciens du xvn* siècle, apprirent à connaître le rayonnement de

L'ART DU CHAUFFAGE

la chaleur, c'est-à-dire les lois de sa transmission à distance, et bientôt celles de sa propagation à travers les corps solides. Ces deux principes, à savoir, la dilatation de Fair par la chaleur et le rayonnement du calorique, furent les bases sur lesquelles les physiciens et les architectes du xvne siècle, firent reposer la science, alors nouvelle, de la caminologie.

Il ne faudrait pourtant pas trop exagérer les défauts des cheminées du Moyen âge. Elles avaient un excellent côté. Elles permettaient à un grand nombre de personnes de se chauffer à la fois, et elles rayonnaient beaucoup de chaleur dans la pièce, en raison de la hauteur à laquelle se trouvait placée leur hotte immense.

Seulement cette hotte occupait par trop de place dans les appartements, et gênait leur décoration. Les architectes du xvn° siècle plaidèrent donc avec force la destruction de cet immense dôme, et malgré la résistance de Philibert Delorme, qui recommandait de les conserver, les préceptes d'Alberti, de Serlio, de Perrault et de Savot, finirent par l'emporter. On supprima la hotte volumineuse des cheminées, en abaissant considérablement le manteau. La fumée ne trouvant plus dès lors une issue suffisante, il fallut garnir lé manteau de la cheminée d'un rideau, et ensuite abaisser davantage encore ce même manteau, pour combattre plus efficacement la fumée.

Dans le Traité d'architecture, publié à , Venise, en 1540, par Serlio, de Bologne, on voit déjà ces préceptes appliqués. La figure 152, que donne cet architecte, du modèle de cheminées qu'il faisait construire, donne l'idée exacte des cheminées du temps de la Renaissance. La hotte est déjà considérablement abaissée.

Toutefois, la fumée résultant de ces vastes foyers, préoccupait beaucoup les architectes. Philibert Delorme et Jérôme Cardan proposèrent divers moyens, plus ou moins

rationnels, pour combattre cet ennemi domestique.

Fig. 152. — Modèle de cheminée de la Renaissance, d'après Serlio, de Bologne.

La figure 153 (page 253) représente un beau modèle de cheminée, de l'époque de la Renaissance, qui existe à l'hôtel de Cluny, à Paris.

C'est en 1619 que parut, en Allemagne, le premier ouvrage scientifique sur les appareils de chauffage : c'est le Traité sur les poêles (Holzsparkunst) de François" Keslar. Il est vraiment extraordinaire de voir tous les principes de l'emploi des poêles si bien posés en théorie et en pratique, dès cette époque. Il faut même ajouter que les poêles décrits dès le commencement du xvif siècle, par Keslar, sont lès mêmes qui servent aujourd'hui, sans aucune modification , dans toute l'Allemagne. Rien n'a été changé aux dispositions indiquées par Keslar, c'est-àdire l'allumage en dehors de la pièce à chauffer, les tampons de nettoyage, les registres établis à la prise d'air extérieur et aux tuyaux de fumée; enfin la circulation de la fumée dans de nombreux circuits. Nous revien-

cirons, dans l'histoire des poêles, sur l'important ouvrage de Keslar.

Ala même époque, c'est-à-dire en 1624, parut, en France, un ouvrage important sur l'art du chauffage : V Architecture des bâtiments particuliers , par Savot. C'est laque Ton trouve posé le principe le plus important dans le chauffage domestique après l'invention du tuyau des cheminées: nous voulons parler de l'isolement du foyer contre le mur, et des chambres de chaleur ménagées dans l'épaisseur des parois de la cheminée.

L'architecte François Savot, inventeur de ces dispositions fondamentales, les avait luimême réalisées dans les cheminées du palais du Louvre, et les a décrites dans l'ouvrage dont nous avons donné le titre. C'est là que l'on trouve recommandé pour la première fois, de séparer l'âtre du mur,au moyen d'une plaque de fer, et d'ouvrir des bouches de chaleur sur le devant de la cheminée.

En 1665, Blonde!, architecte du roi, fit paraître une nouvelle édition, annotée, de l'ouvrage de Savot. Avant ce dernier architecte, les cheminées étaient adossées l'une en avant de l'autre. Blondel nous fait connaître, pour la première fois, l'habitude, prise de son temps, de dévoyer les tuyaux latéralement. Il indique même l'ordonnance de police du 26 janvier 1672, enjoignant les précautions à prendre pour garantir les maisons du feu des cheminées. Cette ordonnance a été confirmée depuis, par celle du 28 avril 1719 et celle du 11 décembre 1852.

Blondel signale enfin, pour la première fois, l'apparition en France des cheminées anglaises, faites de plaques de tôle ou de fer fondu.

En 1713, parut un ouvrage, intitulé Mécanique du feu, dans lequel les principes du chauffage au moyen des cheminées sont posés avec une grande supériorité, et qui contient des régies très-remarquables poui tirer le meilleur parti de ces appareils. L'auteur de cet ouvrage est Gauger, avocat au Parlement de Paris.

Jusqu'à ce jour, le nom de Gauger était resté fort peu connu, et ses inventions (entre autres la cheminée dite des Chartreux) avaient été attribuées fautivement à d'autres personnes. Nous trouvons dans un travail récemment publié, Lu chauffage et de la ventilation des habitations privées, dissertation inaugurale pour obtenir le grade de docteur, présentée à la Faculté de médecine de Paris, par M. Castarède Labarthe, un tableau, parfaitement tracé, des travaux de Gauger. Nous rapporterons les pages intéressantes dans lesquelles l'auteur a essayé et a accompli la réhabilitation d'un savant jusqu'ici méconnu.

M. Castarède Labarthe s'exprime ainsi, à propos de Gauger : ;

« Il semble, » dit Gauger dès le début de son ouvrage, « que ceux qui ont jusqu'à présent fait ou « fait faire des cheminées, n'aient songé qu'à prati- « quer dans les chambres des endroits où Ton pût « brûler du bois, sans faire réflexion que ce bois, en « brûlant, doit échauffer ces chambres et ceux qui y « sont. » Il se propose donc le problème suivant : '

« Allumer promptement du feu; le voir, si l'on « veut, toujours flamber, quelque bois que l'on brûle, « sans être obligé de le souffler ; échauffer une grande « chambre avec peu de feu, et même une seconde ; se «chauffer en même temps de tous cotés, quelque « froid qu'il fasse, sans se brûler ; respirer un air tou- « jours nouveau, et à tel degré de chaleur que l'on « veut ; ne ressentir jamais de fumée dans sa chambre, « n'y avoir jamais d'humidité ; éteindre seul et en un « moment le feu qui aurait pris dans le tuyau de la « cheminée ; » et encore trouver « des principes qui « fourniront des moyens pour tenir les chambres tou- « jours fraîches dans les plus grandes chaleurs, et ce- « pendant d'y respirer un air toujours nouveau et « toujours sain, » et cela, à l'aide de moyens tellement simples que « ceux qui ne jugent du prix des ma- « chines que par les efforts prodigieux d'esprit qu'il « faut faire pour les inventer; par le grand nombre de « ressorts qui les fait jouer, par la difficulté qu'il y a « de les construire, par le temps que l'on emploie et « la dépense que Ton fait pour les exécuter, ne doivent « point trouver celles que nous donnons ici de leur «goût. »

« Tel est le problème de Gauger ; es(-il possible de poser plus clairement et plus exactement à la fois les questions de chauffage et de ventilation réunies î

« Avant de donner la description de ses appareils, il traite « du feu, de ses rayons de chaleur, et des ma- « nières dont il échauffe, a

Fig. Î53. — Cheminée de l'époque de la Renaissance, existant au Musée de Cluny.

« Dans ce chapitre, il fait connaître, longtemps avant les travaux de Leslie et de Rumford les modes de propagation de la chaleur. Il est, je crois, le premier qui ait indiqué que « le feu peut échauffer a une chambre et ceux qui y sont :

« iw Par ses rayons directs;

<i 2° Par ses rayons réfléchis;

« 3° Par une espèce de transpiration, en transmet- <t tant sa chaleur au travers de quelque corps solide « dont il est environné. C'est ainsi qu'échauffe le feu « d'un poêle. »

« Dans les cheminées ordinaires, ajoute- t-il, le feu « n'échauffe point par transpiration, n'envoie que trèsv peu de rayons directs et en renvoie encore moins « de réfléchis. »

« Il en est au contraire tout autrement dans les

cheminées dont H indique la construction et pour lesquelles il conseille : i9 de donner au foyer une forme parabolique, ou plus simplement d'arrondir les coins intérieurs, aûn d'augmenter la chaleur réfléchie ; 2° de disposer le derrière de la cheminée de telle sorte que de l'air venant de l'extérieur puisse y circuler, s'y échauffer et se rendre ensuite dans l'appartement. Il engage en outre à faire, ainsi que l'a recommandé plus tard Darcet, la prise d'air très-grande, d'un pied carré {environ 10 décimètres carrés) « car, dit-il, il faut forcément qu'il entre autant « d'air qu'il en sort»» Et à ce sujet il indique trèsexactement le parcours qui doit être suivi : « L'air le « plus chaud monte toujours au-dessus de celui qui « l'est moins : ainsi l'air de dehors qui entre dans la «chambre, après avoir passé par les cavités de la che-

« minée, étant plus chaud que celui qui y est, y tt monte jusqu'au haut du plancher, et, comme il « ne saurait y prendre place qu'il n'en chasse et n'en « fasse sortir en môme temps autant de la chambre, « et qu'il n'en peut sortir que parla cheminée qui «est la seule issue qu'il trouve et qui est en bas, « il sort toujours de l'air d'en bas à mesure qu'il en « entre et qu'il en monte par en haut ; or, l'air d'en « bas est aussi le plus froid, puisque le plus chaud « monte au-dessus de celui qui Test moins ; .... c'est it donc toujours l'air le plus froid qui sort de la « chambre en même temps qu'il en entre de plus « chaud. »

« Gauger cherche ensuite à fixer la vitesse de ce mouvement, chose qui n'a été faite que dans ces derniers temps par M. le général Morin; et il est trèscurieux de comparer les appareils de ces deux observateurs. Au lieu des anémomètres si exacts de M. Morin, Gauger employait seulement une feuille de papier, et cependant il parvint à constater qu'avec une ouverture de dimensions suffisantes on pouvait armer à supprimer les vents coulis,

« Il indique enfin comment ses cheminéespouvaient être employées pour renouveler l'air dans une foule de circonstances, et en particulier dans les chambres de malades. 11 avait donc très-bien compris le mécanisme et l'utilité de ce que depuis on a appelé la ventilation, et en lisant la Mécanique du feu on sent que l'auteur manque d'un mot pour exprimer sa pensée. Mais ce mot ventilation, que toujours nous avons au bout des lèvres) prêts à le souffler à Gauger, ne pouvait à cette époque être employé par lui. 11 n'existait pas, du moins avec sa signification actuelle, dans la langue française. C'est d'Angleterre que nous est venu le terme ventilation, et, chose curieuse, c'est précisément. Désaguliers, le traducteur de Gauger, qui l'a employé pour la première fois

« Aussi est-ce à Gauger lui-même qu'il faut rapporter l'invention de ce mot et celle de l'application du chauffage à la ventilation, quoique cependant Rodolphe Agricola, dans son ouvrage De re metaUicà ait indiqué, dès le xv9 siècle, de suspendre un large foyer dans les puits des mines pour les débarrasser de l'air vicié. Méthode qui depuis a toujours été pratiquée (Tomlinson).

« Gauger indique, en outre, un appareil très-simple pour éteindre les feux de cheminée ; il consiste en deux plaques de fer verticales : l'une à la partie supérieure, l'autre à la partie inférieure du tuyau, et qui, à un moment donné, peuvent être abaissées de manière à intercepter l'arrivée de l'air. 11 fait en outre remarquer qu'à l'aide de ces bascules, on pourrait empêcher la fumée des cheminées voisines de rentrer dans nos appartements et aussi conserver pendantla nuit une certaine chaleur. « Mais il faudrait,» dit-il, « pour cela, éteindre tous les tisons et ne « conserver que du charbon qui ne fasse point de fu- « mée. » Je dois ajouter que cette recommandation

n'est suffisante qu'à la condition de remplacer le mot fumée par produits delà combustion; mais n'en estil pas moins parfaitement visible que Gauger avait compris tous les inconvénients de ne pas laisser dégager au dehors les produits de la combustion, qui. pour lui comme pour tous les hommes de son époque, étaient représentés par la fumée.

«Après avoir enseigné la construction de cheminées qui, comme il le dit lui-même, « avaient toutes les « commodités des poêles, sans en avoir les incommo- « dites, » Gauger transforma encore les poêles euxmêmes de manière à les rendre plus salubres. On peut voir dans la collection des machines de l'Académie pour H20 les dispositions qu'il indiquait : outre le tnyaude dégagement de la fumée, un second tuyau, partant de l'extérieur, contournait le poêle de telle sorte que l'air du dehors pénétrait dans ce second tuyau, s'y échauffait, puis était versé dans l'appartement. Il a enfin mentionné quelques inventions moins importantes, sur lesquelles je n'insisterai pas.

«On pourrait espérer, d'après ce que j'ai dit de Gauger, que le nom de ce physicien fût resté célèbre parmi nous comme un de ceux des bienfaiteurs de l'humanité; tout au contraire, il fut promptement oublié. Quoique sa Mécanique du feu ait été traduite en anglais et en allemand, quoique ses inventions aient été très- appréciées à l'époque où elles parurent, entre autres par Varignon, les rédacteurs du Journal de Trévoux et Frankin lui-même, elles ne tardèrent pas à lui être contestées. On prétendit qu'en Allemagne des cheminées analogues étaient déjà connues depuis longtemps; l'inventeur en serait le Hollandais Jean de Heiden, et elles auraient été décrites par Sturm, dans un livre imprimé à Leipsick en 1699. Je n'ai pu retrouver cet ouvrage, il n'est même pas mentionné dans la Bibliographie cependant si complète, de Roth ; aussi faut- il croire que très-probablement ces assertions sont erronées.

« Ona encore dit que les cheminées à double courant â!air avaient été indiquées par Savot, et en cela on faisait allusion à la cheminée du Cabinet des livres. Mais ce que j'ai rapporté de Savot et de Perrault montre qu'aucun de ces architectes ne peut être considéré comme l'inventeur des cheminées à prise d'air extérieur.

« On ne se contenta pas, du reste, d'accuser Gauger de n'avoir indiqué que des choses connues depuis longtemps; on lui prit une à une toutes ses inventions. M. de Lagny présenta, dès 1741, à l'Académie des sciences, un appareil en tout semblable à celui que j'ai indiqué contre les incendies. Le nom de Gauger ne fut même pas attaché à ses cheminées. Un de ses frères, religieux de l'ordre des Chartreux, fit qu'elles furent appelées Cheminées à la chartreuse.

« En outre, beaucoup de ses imitateurs n'ayant que très-mal compris les principes qu'il avait cependant si clairement exposés et voulant introduire des améliorations, obtinrent un résultat tout contraire, et

L'ART DU CHAUFFAGE

revinrent aux inventions de Savot et de Perrault. C'est ce qui eut lieu en particulier pour Pierre Hébrard, qui cependant avait si bien traité la partie historique de la question.

« Mais de tous les contemporains de Gauger, bien certainement celui qui fut le plus injuste à son égard, ce fut Genneté, qui tomba dans le défaut que je viens de signaler, non par ignorance (il était premier physicien de Sa Majesté Impériale en 1760), mais pour avoir voulu inventer des appareils qui au fond n'étaient que ceux de Gauger, dont il avait commencé par nier toutes les découvertes. — Il voulut aussi avoir trouvé la ventilation, en voyant la manière dont les ouvriers faisaient circuler l'air dans les mises du pays de Liège, et, pour cela, « il s'était rendu le disciple des noirs charbonniers, malgré le danger de s'en aller instruire si bas. »

« Quelle différence de ce style recherché avec celui au contraire si simple de la Mécanique du feuî

« Je serais loin d'avoir terminé, si je voulais montrer tous les emprunts qui ont été faits à ce livre. La plupart de nos inventions prétendues modernes s'y trouvent, sinon décrites, au moins indiquées ; j'aurai occasion d'en signaler quelques-unes. Je ne veux cependant pas abandonner ce sujet sans parler d'une autre espèce de spoliation dont faillit être victime notre Gauger.

«Après lui avoir pris toutes ses inventions, on voulut encore annihiler sa personnalité. En 1829, Mic- Jtleham, auteur d'un ouvrage anglais sur le chauffage et la ventilation, prétendit, sans que j'aie pu découvrir d'où venait cette version, que Gauger n'avait jamais existé, et que la Mécanique du feu avait été écrite sous ce nom supposé par le cardinal de Polignac. Cette opinion fut reproduite plus tard parBernan et aussi par Tomlinson, dans sa première édition, et e'est ce dernier auteur qui, ayant eu à écrire un article pour le journal a The Quarterly Review, » eut occasion de rechercher dans quelles circonstances un homme de la valeur du cardinal de Polignac avait fait une si heureuse découverte. Après de nombreuses recherches à Londres et à Paris, il parvint à s'assurer qu'une erreur avait été commise, non par Bernan, comme il le dit, mais par Mickleham dont l'ouvrage parut seize ans auparavant.

« Gauger exista en effet, et je ne crois pouvoir mieux le démontrer qu'en reproduisant la notice suivante, extraite de \& Biographie universelle de Michaud:

« Gauger (Nicolas), né auprès de Pithiviers, vint à « Paris trouver un heureux supplément à la modi- « cité de sa fortune, — s'attacha sans charlatanisme « à faire des expériences en public, — trouva ensuite « le moyen de subsister avec honneur, — devint «f intime du P. Desmolets, de l'Oratoire, et du chevalier de Liou ville, avec lesquels il entretint v une correspondance littéraire. — Mort en 1730, « après avoir publié : i° la Mécanique du feu, etc.

« D'après l'un des titres, nous apprenonsquue Ga-

« ger était avocat au Parlement de Paris et censeur « royal de livres. »

Tel est l'homme qui, certainement, a le plus fait pour le chauffage, et qui peut-être eût été entièrement oublié, si Franklin ne l'avait mentionné dans ses écrits. Ses cheminées étaient parfaitement conçues; elles n'avaient que le défaut d'être un peu trop compliquées, surtout par l'adjonction d'accessoires dont cependant on ne peut nier l'utilité (!) ».

Dans les passages que nous venons de citer, M. Castarède Labarthe force un peu la note admirative. Ce qu'il est resté de pratique des travaux de Gauger, c'est la division des parois de la cheminée en compartiments dans lesquels l'air froid est forcé de circuler autour du foyer, et de sortir ensuite par les bouches de chaleur placées latéralement. C'estencore àGauger qu'appartient Fidée fondamentale, et aujourd'hui trop négligée, de faire, à l'extérieur de la chambre, une prise d'air, qui vienne s'échauffer autour du foyer, et se répandre ensuite chaud dans la pièce.

En 1745, Franklin marqua une date importante dans l'histoire du chauffa <re domes-

Fig. 154- — Cheminée à combustion renversée.

tique, en inventant la cheminée ou poêle à combustion renversée, dont la figure 154 fait suffisamment comprendre le principe et la disposition.

Déjà Keslaren 1619, avait mis en pratique

(1) Du chauffage et de la ventilation des habitations privées, par P, Castarède Labarthe* Paris, in-8, 1 869.

le principe du tirage renversé ; mais il n'avait pas fait usage des chambres de chaleur à l'intérieur de la cheminée. Ce genre d'appareil de chauffage que Franklin appelait poêle de Pensylvanie (Pennsylvanian fireplace), se répandit rapidement dans les Etats-Unis d'Amérique. Il fut importé en France par Fossé et Barbeu-Dubourg.

Franklin eut encore le mérite de prouver que les cheminées sont fort utiles, en été, comme moyen de ventilation des appartements. Il chercha à augmenter l'activité de cette ventilation, par des moyens ingénieux, que Ton trouve exposés dans une Lettre à Baudouin, qui fait partie de ses Œuvres complètes*

A cette liste des physiciens et des inventeurs qui ont contribué au perfectionnement de Fart du chauffage par les cheminées, il faut ajouter le nom du marquis de Montalembert, qui, en 1763, présenta sur cette question, à l'Académie des sciences de Paris, un mémoire plein d'intérêt.

Le marquis de Montalembert, qui avait été ambassadeur de France en Suède et en Russie, avait vu et bien apprécié les appareils de chauffage employés par les peuples âu Nord. Rentré en France, il voulut en donner des descriptions exactes. Ces appareils sont les poêles de Keslar; mais le marquis de Montalembert indiqua, en outre, une modification très - ingénieuse des cheminées, basée sur les mêmes principes et permettant une économie considérable. Ces cheminées n'empêchaient pas la vue du feu, comme les poêles, et étaient dès lors, comme il le dit, « plus conformes à la coutume de notre pays. »

C'est vers cette époque, comme nous Fapprend la grande Encyclopédie de Diderot, qu'un architecte de Paris, nommé Decotte, eutFidée de poser les glacesdes appartements, paT-dessus les cheminées* ce qui fit disparaître les ornements,plus ou moins élégants,et les décorations sculpturales, que Fon appliquait depuis le Moyen âge, au-devant du tuyau des

cheminées. C'était là une idée excellente , et comme les idées excellentes, elle rencontra toutes sortes d'oppositions, et ne triompha qu'avec le secours du temps. Comment serait reçu aujourd'hui l'architecte qui pro^poserait de supprimer les glaces qui couvrent nos chemkiées, et de les débarrasser de la pendule classique et des non moins classiques flambeaux ?

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