CHAPITRE III
QCJINQUET DISPUTE A ARGAND LA DÉCOUVERTE DES LAM- PES A DOUBLE COURANT I)*ATR . — LANGE ET QUINQUET. — INFORTUNÉS D'AUGAND. — SA MORT. .
En persistant, comme il le faisait, à ne dévoiler qu'à demi le mécanisme de sa lampe, en continuant à faire mystère de son invention, Argand s'exposait à un danger qu'il eût aisément conjuré avec un peu plus d'habileté ou de prudence. La cupidité éleva sur sa route des écueils qu'il ne sut point discerner et dont il fut la victime (1).
(t) Les documents sur l'histoire de l'invention des lampes à courant d'air, et sur les discussions entre Argand, La[\ga
Il y avait à cette époque, dans le corps honorable et savant des pharmaciens de Paris, un homme, distingué sans doute par ses connaissances, mais que l'amour de la renommée et du bruit avait quelquefois écarté des routes ordinaires. C'était Quinquet, dont l'officine était établie dans le quartier des halles, rue du Marché-aux-Poirées, vis-à-vis la rue de la Cossonnerie, et qui faisait alors beaucoup de bruit avec ses pilules de crème de tartre dissoluble. Quinquet comprit toute l'importance de la découverte du savant genevois; il voulut à tout prix en faire jouir sans retard, et le public, et lui-même par occasion. 11 se mit donc à fréquenter la maison de Réveillon, où Argand s'était logé avec son ami Montgolfier. Il entoura de ses obsessions le physicien de Genève, et essaya, par tous les moyens, d'obtenir de lui des renseignements précis sur le mécanisme de sa lampe.
Argand demeura impénétrable.
Pour rester historien impartial dans un débat qui a beaucoup ému, à cette époque, les oisifs et les savants, nous rapporterons les termes mêmes dans lesquels Quinquet a expliqué et essayé de justifier sa conduite. Il s'exprimait ainsi, dans une lettre adressée, le 20 janvier 1785, au Journal de Paris :
« Quand M. Argand vint à Paris avec M. de Montgolfier, il me dit qu'il avait imaginé une lampe économique qui produisait la plus belle lumière. Je l'interrogeai sur le mécanisme de cette lampe. Il me répondit qu'il était sur le point de traiter de sa découverte avec le Gouvernement ; que dans le cas où cet arrangement n'aurait pas lieu, il porterait sa découverte en Angleterre, et que, dans cette position, son intérêt le forçait au silence.
Quinquet, sont rares et très-peu connus. Nous avons rais à profit pour cette partie de notre notice :
1° La biographie d'Argand, par M. Heyer, déjà citée;
2° Une brochure intitulée : Découverte des lampes à courant d'air et à cylindre par Argand, Genève, in-8, 1786, mémoire composé, non par Argand, comme pourrait le faire croire le titre, mais par Paul Abeille, qui fut inspecte ur des manufactures en France. Nous n'avons pas eu entre les mains cette brochure, qui est excessivement rare, mais nous en avons fait prendre une copie manuscrite, grâce à l'obligeance d'un de nos amis de Genève $
3° La collection du Journal de Parts,
« Piqué, je l'avoue, de tant de réserve envers moi, je lui répondis que jusqu'alors j'avais respecté ses motifs, mais que s'il portait sa découverte à l'étranger, je me croirais libre de faire des recherches sur le même objet ; que j'y travaillerais d'autant plus volontiers qu'il m'assurait que son procédé tenait à des principes de physique, et que, comme les problèmes de physique se résolvaient par des lois connues, je croyais pouvoir lui garantir qu'à son retour de Londres, il me trouverait mieux éclairé.
« — Vaine tentative, me dit-il, mon moyen est trop simple pour que vous puissiez jamais le trouver.
« M. Argand m'avait prié de lui procurer la connaissance de M. Lange, marchand épicier, parce qu'il espérait, par son moyen, vendre son secret au corps des épiciers. Cette proposition, et le mystère qui l'accompagna, émurent aussi la curiosité de M. Lange, qui se proposa de travailler sur cet objet. Nous nous communiquâmes nos idées. Nos travaux et nos recherches se firent en commun. »
Il est impossible de prêter la moindre créance à l'explication donnée ici par Quinquet, pour couvrir le plagiat qu'il exerça contre l'inventeur des lampes à cylindre de verre et à double courant d'air. Argand avait montré ses appareils à un assez grand nombre de personnes, pour qu'il ne fût pas difficile, avec un peu d'intelligence et de soin, d'en construire de semblables.
Pour bien éciaircîr ce point fondamental de l'histoire de l'invention des lampes à courant d'air et à cheminée de verre, nous rapporterons les quelques pages qui terminent le mémoire de Paul Abeille, intitulé Découverte des lampes à courant oVair et à cylindre , publié à Genève en 1785, et qui nous a fourni une partie des renseignements contenus dans les pages qui précèdent.
« Avant le départ de M. Argand pour Londres, et par conséquent dès le mois d'octobre 1783, écrit M. Paul Abeille, M. de Joubert, lié avec M. Lesage, proposa à ce dernier de recommander à M. Lenoir, conseiller d'État, alors lieutenant général de police^ la lampe dont il s'agit, et son inventeur M. Lesage s'y prêta de très-bonne grâce ; et ce magistrat, qui avait connu M. Argand à l'occasion des expériences aéVostatiques faites à Versailles et à Paris, t'accueillit avec sa bonté et son affabilité ordinaires. M. Argand lui présenta sa lampe. La vivacité de la lumière qu'elle répandit dans une chambre où elle fut placée a différentes hauteurs, et dans différents points de
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vue, pour mieux juger de son effet, devint à la fois un objet de satisfaction et d'étonnement pour M. Lenoir. Rapportant tout à l'utilité publique, il fit appeler le sieur Saugrain, chargé de l'entreprise de l'illumination de la ville de Paris.
« Comme un coup d'oeil sur cette lampe eût s.uffi pour découvrir le secret de M. Argand, M. Saugrain jugea de l'effet, mais sans entrer dans la pièce où la Jampe était en expérience, et, quoique ce ne fût,
Fig. 8. — Argand de Genève.
pour ainsi dire, qu'un modèle grossièrement exécuté par un ferblantier de Montpellier, cet entrepreneur fut aussi surpris de la grande clarté qu'elle répandait que si elle ne lui eût pas été annoncée.
«M. Argand insista à plusieurs reprises sur la défectuosité de celte lampe, quant à la fabrication,* il dit que, se proposant d'aller voir l'Angleterre, il pjofiterait de son séjour à Londres pour y faire construire, par de bons ouvriers, non-seulement des Iampesj mais, ce qui n'était pas moins essentiel, les outils propres à mettre un ouvrier ordinaire en état » de les exécuter. M. Lenoir, désirant que cette découverte fût portée à toute sa perfection, le fortifia dans le dessein de faire ce voyage, et l'exhorta à le faire promptement. -
u Quelque temps après son départ, MM. Quinquet et Lange présentèrent une lampe à ce magistrat, qui, malgré quelque différence dans les formes, leur dit sur-le-champ que c'était, quant au fond, la lampe de Mû Argand.
a La justesse de ce coup d' œil et de ce jugement
détermina M iM. Quinquet et Langea déclarer, comme un hommage qu'ils rendaient avec plaisir à, la vérité, qu'en effet ils devaient la connaissance du principe physique de leur lampe au rapprochement de diverses phrases qu'ils avaient obtenues de M. Argand, en lui faisant des questions ; qu'ayant appris ensuite qu'il avait commandé des tubes ou cylindres de verre, ils avaient suivi cette trace, et qu'en combinant ce qu'ils purent recueillir àFégard de ees cylindres avec ce que leur avait dit M. Argand, ils croyaient pouvoir se flatter d'être parvenus à faire des lampes pareilles à celles que ce physicien avait inventées.
« M. LenoiravertitalorsMM.Quinquet et Lange qu'il remarquait une différence considérable entre le modèle et la copie, en ce que la lampe de M. Argand pou vait s'éteindre à volonté et sur-le-champ, au lieu que la leur ne s'éteignait que par degrés, et donnait de la fumée pendant la durée de l'extinction.
« Cependant M. Lenoir, toujours impatient de faire jouir les habitants de la capitale de ce qui peut leur être utile, fit essayer dans la rue des Capucines une lampe que MM. Quinquet et Lange firent faire exprès. Il tombait alors beaucoup de neige : cette circonstance influa sur la diminution de son effet; mais les réverbères qui éclairaient la même rue partagèrent cette influence ; et il fut constate qu'ils répandaient autant de lumière que la lampe fournie par MM. Lange et Quinquet.
«M. Lenoir, de qui l'on tient ces faits, a permis de le nommer et de les rendre publics.
« Voilà des faits articulés positivement. MM. Quinquet et Lange n'auront pas besoin, sans doute, qu'on les aide à en tirer les justes conséquences. On cesse de tâtonner dans les ténèbres lorsque la vérité se manifeste dans tout son éclat.
« Que reste-t-il donc de clair et de conslant à travers les petits nuages, les petites adresses, les petites subtilités, les petites restrictions mentales qui composent l'arsenal dfattaque et de défense d* MM. Quinquet et Lange? 11 reste que, dès 1780, M. Argand fit la découverte de sa lampe et en fit usage pour sa propre utilité dans le plus grand établissement de distillation qui ait jamais existé en France, et qu'il venait d'établir en Languedoc;
« Qu'il fit une addition à ce modèle fondamental en 1782, pendant la tenue des États, lequel attira l'attention des personnes distinguées qui se rassemblent alors à Montpellier;
« Qu'au mois de janvier 4783, M. de Joubert fit construire, par un ferblantier de Paris, une lampe semblable à celle qu'il avait si souvent vue en Languedoc, et que, dans la même année, il la présenta à deux ministres ;
« Que ce fut aussi en 1783, que messieurs les intendants du commerce la firent examiner par M.Macquer, de l'Académie des sciences ;
« Que M. Argand, prêt à faire en Angleterre un
voyage qu'il méditait depuis longtemps, le suspendit pour seconder M. Montgolfier dans les expériences aérostatiques qu'il fit pendant les mois de septembre et d'octobre de la même année;
« Que ce fut dans le môme temps et à la môme occasion, que MM. Quinquet et Lange, invités à partager les fatigues de ces expériences, employèrent toute l'adresse, toute la persévérance imaginables pour parvenir à dérober à M. Argand un secret et un mécanisme qui n'étaient pas pour eux un simple objet de curiosité ;
«Que M. Faujas, M. Montgolfier, M. Réveillon, et beaucoup de personnes qu'attirait l'étonnant spectacle de l'aérostat, ont été témoins de l'infatigable opiniâtreté de MM. Quinquet et Lange dans leurs questions sur les lampes de M. Argand ;
« Que ce futà cette époque que l'inventeur s'expliqua sur cette découverte avec M. Assier Perricat, le pria de lui faire des tubes ou cylindres de verre, et lui annonça qu'il lui en faudrait un très-grand nombre ;
« Que M. Meunier de l'Académie des sciences et M. Argand se firent alors la mutuelle confidence de l'idée nouvelle d'adapter une cheminée à des lampes pour augmenter l'activité du feu ;
« Que M. le marquis de Cabières, admirant le prodigieux effet d'une lampe encore incomplète, reconnut que l'inventeur avait pourvu à tout, lorsque M. Argand lui eut expliqué la forme et les efTels de la cheminée, ou cylindre de verre antérieurement commandé à M. Assier Perricat ;
« Qu'avant d'aller à Londres pour y faire exécuter avec précision une lampe complète, M. Argand présenta celle qu'il avait fait faire par un ferblantier de Montpellier à M. Lenoir; et que ce magistrat, en ayant vu l'effet, appela M. Saugrain, entrepreneur de l'illumination de Paris, pour être témoin de la grande lumière qu'elle répandait ;
« Que, dans le mois de janvier 1784,1a cheminée ou cylindre de cristal fut adaptée, dans les ateliers dé MM. Huster père et fils, à la lampe de M. Argand ; qu'elle fut vue et applaudie par des personnes savantes, par plusieurs membres de la Société royale, et notamment par M. Tibérius Cavallo, qu'il suffit de nommer ;
« Que le comte de Milly, de l'Académie des sciences, s'occupant vers la fin de 1783 de recherches sur les moyens les plus faciles de soutenir les aérostats, apprit de M. Faujas la découverte de M. Argand, en fit honneur au dernier dans un mémoire lu à l'Académie le 21 janvier 1784, et prévint qu'il ne citait l'auteur de cette ingénieuse lampe, que pour lui conserver le mérite de la découverte contre des personnes qui ont voulu le copier et fâchent de la disputer ;
« Que c'est postérieurement à tant de faits que MM. Quinquet et Lange ont présenté leur informe et défectueuse copie à M, Lenoir ;
« QueM. Lenoir leur dit sur-le-champ : C'est la/ampe de M. Argand ; qu'ils se dénoncèrent eux-mêmes à ce magistrat, en avouant qu'ils tenaient de ce physicien le principe de cette lampe, et qu'ils en devaient l'exécution aux perquisitions qu'ils avaient faites au sujet de tubes ou cylindres de verre qu'il avait commandés.
« Des dates, des faits de l'espèce de ceux-ci, sont plus que surabondamment conslatés par un si grand nombre de témoins. Et quels témoins î
« Le Gouvernement n'a pas dédaigné d'entrer dans ces détails. C'est après s'être assuré de la vérité, qu'il leur a donné l'authenticité la plus respectable par un arrêt du Conseil, et des lettres patentes; et M, le garde des sceaux a bien voulu donner son agrément à la grâce distinguée de l'enregistrement, même en temps de vacation,
« Un succès si imposant, si complet, doit effacer jusqu'aux plus légères traces des contradictions blessantes qu'a éprouvées M. Argand. Son unique vœu doit être aujourd'hui de justifier, par des travaux utiles, les grâces que daigne lui accorder le plus juste des souverains, et l'appui d'un ministre aussi sage qu'éclairé (I). »
Il est donc parfaitement démontré que Quinquet s'était borné à imiter la lampe d'Argand, d'après les renseignements qu'il avait pu recueillir, tarit auprès de l'inventeur qu'auprès des personnes au courant de ses travaux.
Le bec cf Argand, tel qu'il fut découvert et perfectionné par lui, est formé de deux tuyaux concentriques A, B (fig. 9). L'intervalle qui sépare ces deux cylindres est fermé inférieurement, et communique par un tuyau Ç, avec le réservoir d'huile, dont le niveau doit être à peu près à la môme hauteur que les bords supérieurs des cylindres. Dans l'espace qui sépare ces deux cylindres se place une mèche, formée d'un tissu lâche, en coton. La circonférence inférieure de cette mèche, D, est fixée dans un anneau de métai I, attaché à une tige EF, tige qui s'élève à une hauteur plus grande que celle du bec, descend, et se termine par un crochet. Cette tige, qui se place dans la coulisse G, est destinée à faire monter ou descendre la mèche. Un cylindre de verre H {fig. 10), dont le
(î) Découverte de la lampe à double courant d'air et à cylindre^ par Paul Abeille.
L'ART DE L'ÉCLAIRAGE
diamètre est plus grand que celui de l'enveloppe extérieure delà mèche, est soutenu par
Fig. 9. — Bec d'Argand.
le cylindre K, qui est . fixé au bec. Le tube de verre et son support doivent être disposés verticalement et de manière à ce que leurs axes soient les mêmes que celui du cylindre métallique intérieur. Dans la figure 10, la tige recourbée, EF, qui sert à faire mouvoir la mèche, comme on Fa représenté sur la figure 9,
Fig. 1 0. — Verre du bec d'Argand.
est supposée derrière, et par conséquent n'est point visible.
Voici les résultats de cette disposition. La
flamme, grâce à sa forme circulaire, n'a qu'une très- faible épaisseur, et ses deux surfaces, intérieure et extérieure, reçoivent chacune un courant d'air : de là le nom, bien justifié, de lampe à double courant d'air. Les différentes parties de la flamme, en rayonnant mutuellement, s'échauffent les unes les autres. Enfin la cheminée de verre, étant prolongée au delà de la flamme, augmente la rapidité des deux courants d'air.
Toutes ces circonstances sont extrêmement favorables à la combustion, et provoquent un grand développement de lumière.
Aussi la lampe d'Argand produisait- elle beaucoup plus de lumière, et une lumière beaucoup plus blanche, que tous les appareils qui avaient été employés jusque-là.
Les premières cheminées essayées par Argand, avons-nous dit, étaient en tôle ; elles se plaçaient au-dessus de la flamme , où elles étaient maintenues par un collier soutenu en l'air au moyen d'une tige. La lampe qui est connue dans les laboratoires, sous le nom de lampe d'Argand^ qui sert à chauffer énergiquement les creusets de platine, et à effectuer toutes les caïcinations, donnera aux chimistes l'idée parfaite du modèle primitif de la lampe d'Argand, car elle n'est autre chose que ce premier modèle.
Argand substitua des cheminées de verre à celles de tôle, dès qu'il fat parvenu à faire exécuter dans les verreries, des cheminées de. verre qui ne volassent pas en éclats dès la première impression de la chaleur. Il fallut un certain temps pour que les verreries réussissent à fabriquer ces cheminées cylindriques, car à cette époque, Fart de travailler le verre était fort peu avancé; cette: industrie n'a fait des progrès sérieux que dans notre siècle.
Quoi qu'il en soit, les cheminées de verre qui furent substituées à celles de tôle, par Argand, étaient droites et d'un diamètre égal dans toute leur longueur comme le représente la figure 10. Lange et Quinquet eu-
rent l'idée de rétrécir le diamètre de la cheminée de verre, immédiatement au-dessus de la portion occupée parla mèche. On dirigeait ainsi sur la flamme une plus grande quantité d'air, parce qu'on l'obligeait à se réfléchir sur la partie coudée du tube ; et l'air ainsi réfléchi, se trouvant déjà échauffé, cette circonstance ajoutait encore aux avantages de la combustion.
La figure 11 représente le verre de fa
Fig. Jï. — Bec d'Argand muni d'un verre coudé.
lampe imaginée par Lange et Quinquet, en 1784. Cette modification est, d'ailleurs, la seule que l'on ait apportée à la lampe d'Argand, depuis qu'elle est sortie des mains de l'inventeur.
Ce perfectionnement parut à Quinquet et à Lange, suffisant pour constituer une invention nouvelle , et tout aussitôt, les deux associés se mirent à répandre dans le public l'annonce de la découverte des lampes à courant d'air, en s'en attribuant tout l'honneur, et en évitant de prononcer jamais le nom du physicien de Genève. L'absence de ce dernier, alors retenu en Angleterre, assurait le succès de leurs manœuvres.
Dans son premier volume de 1785, la Bi-
bliothèque physico-économique annonçait à ses lecteurs les nouveaux appareils d'éclairage, dans un article intitulé : Description de la lampe physico-pneumatique à cylindre^ inventée par M. Lange , distillateur du Roi. Après avoir passé en revue les procédés d'éclairage usités chez les anciens peuples; après avoir parlé de Salomon, des Égyptiens, des Grecs et des Romains, rappelé les lampes de Cicéron, Plutarque, Pythéas et Démosthènes ; signalé, à une époque moins reculée, la lampe de Calliodore, perfectionnée par Cardan et parBoyle, l'auteur de l'article ajoutait :
« Cependant il s'en faut bien que ces dernières ressemblassent à celles dont nous donnons la description. C'est aux veilles de M. Lange que nous sommes redevables des précieux avantages qui résultent de ces lampes. Sans moyens empruntés, elles donnent une lumière qui équivaut à celle de sept ou huit bougies. Il faut joindre à cela le très-grand mérite de ne laisser échapper aucune fumée ni odeur. On doit savoir gré à ce physicien de la bonne foi avec laquelle il présente ses idées sur celte matière. »
Lange et Quinquet présentaient avec bonne foi leurs appareils, en ce sens qu'ils n'avaient point demandé au Gouvernement de privilège pour la vente de ces lampes. La demande d'un privilège en leur faveur aurait rencontré, en effet, des difficultés sérieuses : le témoignage unanime du public aurait constaté que l'invention appartenait à un autre. La même bonne foi n'avait pas présidé à la manière dont Lange et Quinquet s'étaient approprié les idées de l'inventeur.
Les deux associés s'étaient empressés de créer un atelier pour la construction de nouvelles lampes. L'article du journal que nous venons de citer, renfermait cette note significative :
« M. Lange se chargera avec plaisir de faire construire ces lampes pour les personnes qui les lui demanderont, ayant soin d'affranchir la lettre d'avis. Ces lampes sont généralement en usage à Paris dans les palais des grands, chez les marchands et artistes, aux spectacles, etc. »
En gens habiles et qui pensaient à tout,
L'A R T DE L'ÉCLAIRAGE
Lange et Quinquet s'étaient pourvus, auprès des corps savants, de témoignages à leur appui* Au mois d'avril 1784, ils avaient lu, sur leur prétendue découverte, un mémoire à l'Académie des sciences. En février 1785, ils avaient présenté à la même compagnie, leurs appareils perfectionnés; et ie 6 septembre de la même année, une approbation signée de Brissôn, Leroy et de Fouchy, constatait le suffrage de ces savants, qui conclu aient, mais à grand tort, que l'invention de Quinquet consistait dans l'adjonction, au bec d'Argand, d'une cheminée de verre.
Comme nous l'avons déjà dit, la cheminée de verre était l'invention propre du physicien de Genève. Il n'est pas raisonnable d'admettre que l'inventeur, voulant ajouter à la puissance éclairante d'une flamme, eût voulu la cacher derrière un écran opaque, c'est-à-dire mettre littéralement la lumière sous le boisseau. Cette disposition n'était bonne que pour le chauffage; elle a été conservée dans la lampe d'Argand des laboratoires^ improprement nommée quelquefois lampe de Berzélius ; mais il est absurde, nous le répétons, de supposer qu' Argand se fût ar^ reté un seul instant à la pensée de conserver ce tube opaque, quand il s'agissait d'éclairage.
Informé du plagiat effronté de Lange et de Quinquet, Argand se hâta de quitter Londres, pour venir réclamer ses droits si ouvertement méconnus. Un arrêt du conseil d'État, du 30 août 1785, enregistré le 18 octobre suivant au parlement de Bourgogne, le reconnut seul inventeur, et lui accorda un privilège exclusif de quinze années, pour fabriquer et vendre les lampes à cheminée de verre sous le nom de lampes d'Argand. Il entreprit alors d'attaquer ses adversaires en justice. Mais Lange et Quinquet, parfaitement appuyés, étaient peu disposés à se relâcher de leurs prétentions. Après des différends prolongés, Argand, fatigué des lenteurs des voies judiciaires, consentit à partager avec ses auda-
T. IV
cieux compétiteurs, les bénéfices de son invention. Sic vos non vobis. Le 5 janvier 1787, Argand et Lange, désormais associés, obtinrent des lettres patentes données sur arrêt, et portant en leur faveur, permission exclusive de fabriquer et vendre, dans tout le royaume, des lampes de leur invention pendant quinze ans.
Lange et Quinquet établirent à Paris des ateliers pour la fabrication des nouvelles lampes : Lange dirigeait le travail, Quinquet fournissait les fonds de l'entreprise. Argand alla se fixer à Versoix, près de Genève. Il y créa un établissement qui, pendant plusieurs années, répandit ses produits en Suisse et dans le midi de la France.
Les lampes construites par Argand à Versoix, et par Langea Paris, étaient assez semblables à celles que l'on désigne encore sous le nom de lampe de bureau ou lampe à tringle. Le bec offrait la disposition ordinaire des becs d'Argand, le réservoir d'huile était supérieur au bec. Le réservoir consistait en un vase métallique fermé par une petite soupape de fer-blanc, et renversé dans un autre vase plein d'huile. Par une application du principe mis en usage dans l'appareil de physique connu sous le nom de vase de Mariotte\ à mesure que la combustion faisait baisser le niveau de l'huile dans le bec, une bulle d'air, s'introduisant dans le réservoir, faisait descendre une nouvelle quantité d'huile, et l'orifice de l'entrée de l'air se trouvant ainsi obturé parle liquide, l'écoulement de l'huile s'arrêtait jusqu'à ce que la combustion dans la mèche eût de nouveau découvert l'orifice et laissé entrer une nouvelle bulle d'air. Nous donnerons plus loin l'explication complète et les figures de ce mécanisme, qui n'avait rien de commun avec le bec d'Argand, et qui ne servait qu'à alimenter régulièrement d'huile la mèche de la lampe.
Les lampes d'Argand avaient de si nombreux avantages, elles étaient tellement supérieures à tout ce que l'industrie avait produit jusque-là, dans ce genre d'appareils,
qu'elles devinrent bientôt en France et en Angleterre, d'un usage universel. Aussi les fabricants de Paris et de Londres firent-ils tous leurs efforts pour obtenir l'annulation du privilège d'Argand. En 1789, les ferblantiers de Paris attaquèrent judiciairement le brevet accordé à Lange et Argand ; de même qu'en 1786, les fabricants de cristal, à Londres, avaient cité Argand, dans la même intention, devant le banc du roi. Les ferblantiers de Paris publièrent, contre l'inventeur, un Mémoire dans lequel l'injure occupait la place laissée vide par le raisonnement. On prétendait pouvoir contester la découverte aux détenteurs du brevet, parce que Quinquet et Argand s'en étaient disputé le mérite. « Peut-on répondre sérieusement, répliqua Je physicien de Genève, à un raisonnement pareil ? On ne Fa pas imaginé lorsque Newton et Leibnitz se disputaient l'invention du calcul différentiel. »
Les prétentions de ses adversaires, les ferblantiers, furent enfin écartées.
Mais Argand ne devait pas jouir longtemps du fruit tardif de ses efforts. La révolution de 1789 étant survenue, tous les privilèges précédemment accordés à l'industrie, furent annulés, et la fabrication des lampes à double courant d'air et à cheminée de verre, tomba dans le domaine public.
Après ce coup funeste, Argand se retira en Angleterre; mais tous les efforts * qu'il tenta demeurèrent impuissants, et le chagrin altéra bientôt sa santé. Il n'avait pas rencontré dans le mariage une âme sympathique, nous dit M. Ileyer, son biographe (1). De cette union, peu assortie par les caractères, il n'était issu qu'un enfant, qui, né en 1794, était mort, quatre ou cinq ans plus tard, par accident, dans la fabrique de son père.
Argand rentra à Genève, pauvre et découragé. Pour dissiper les atteintes d'une mélancolie sombre qui assiégeait son es-
(I) Ami Argand, p. 48,
prit, il essaya de revenir aux sciences physiques, dont l'étude avait occupé et charmé sa jeunesse. Mais sa raison résistait mai aux souvenirs des revers pénibles qui avaient arrêté sa carrière. Devenu visionnaire, il se perdit dans les sciences occultes. On raconte qu'il s'introduisait, la nuit, dans le cimetière de Genève, pour y ramasser des ossements et recueillir la poudre des tombeaux ; il les soumettait ensuite à des expériences chimiques, voulant chercher dans ces tristes débris de la mort la clef des mystères de la vie.
Ami Argand mourut à Genève, le 14 octobre 1803, âgé de 53 ans à peine, dans un état voisin de la misère, laissant un exemple nouveau des malheureuses destinées de la plupart des grands inventeurs, qui semblent devoir acheter au prix de leur propre bonheur, les avantages et les bienfaits qu'ils lèguent à l'humanité.
Citons comme dernier trait, et comme l'atteinte la plus douloureuse portée à la mémoire d'Argand, que cette consolation lui fut refusée de laisser son nom attaché au souvenir de son œuvre. Lange et Quinquet fabriquaient ses lampes à Paris; on les désigna sous le nom de lampes à la Quinquet, et plus tard, sous le simple nom de quinquet. Ainsi le nom de l'inventeur s'effaça peu à peu de la mémoire du public.
Les savants se sont montrés un peu moins oublieux. On désigne dans les laboratoires, sous le nom de lampe d'Argand^ la lampe à alcool à double courant d'air, munie d'une cheminée métallique, qui sert à produire de hautes températures. Seulement, tel est J'empire de l'usage, que le même savant qui aura, le matin, dans son laboratoire, demandé sa lampe d'A rgand, donnera le soir, dans son antichambre, l'ordre d'allumer le quinquet. Ce qui prouve que le langage ne varie pas seulement selon les classes de la société, mais selon les circonstances dans lesquelles les mêmes personnes se trouvent placées.
Cependant, au temps même d'Argand,
L'ART DE L'É
la poésie, qui écoute aux portes des ateliers, aussi bien qu'à celles des ruelles et des salons, avait pris soin de conserver à la postérité les droits méconnus du physicien de Genève.
Le quatrain suivant a été composé à cette époque :
Voyez-vous cette lampe où, muni d'un cristal, Brille un cercle de feu qu'anime l'air vital ? Tranquille avec éclat, ardente sans fumée., Argand la mit au jour et Quinquet l'a nommée.