LE PUITS DE GRENEUE
Après cette description des systèmes de sondage, et des procédés qui sont mis en œuvre pour l'exécution des puits artésiens, nous allons passer en revue les plus intéressantes de ces entreprises. Nous commencerons par le forage qui a le plus vivement excité l'attention publique. Nous voulons parler du puits de Grenelle, qui occupa et passionna pendant sept à huit ans le public parisien et les savants de tous pays. Nous parlerons ensuite de l'œuvre, plus récente, du puits de Passy , qui eut à traverser de moins longues péripéties, mais qui eut l'avantage d'inaugurer un mode nouveau pour l'emploi des outils de sondage. Nous signalerons enfin des puits artésiens qui ont été établis en d'autres pays que la France.
; En 1832, la ville de Paris ne possédait encore aucun puits artésien. Seulement il en existait un certain nombre aux alentours de la capitale, à Saint-Denis, Epinay, S tains, etc. Le conseil municipal résolut d'alimenter de la même façon les quartiers de Paris qui étaient les plus mal partagés sous le rapport des eaux. Dans la séance du 28 septem-
bre 1832 , fut décidée la création de trois puits artésien-s, l'un au Gros-Caillou, le second près de la place de la Madeleine, et le troisième dans le faubourg Saint -Antoine, au carrefour de Reuilly. L'exécution du puits du Gros-Caillou devait être confiée à MM. Flachat frères, celui du carrefour de Reuilly à M. Degousée, et celui de la Madeleine à M. Mulot. Une somme de 6,000 francs seulement était affectée à chacun de ces trois forages.
Cette allocation modique montre bien qu'on ne voulait faire jaillir que les eaux de la nappe qui alimentait les puits artésiens des environs, et qui n'est située qu'à une faible profondeur. Cependant on ne tarda pas à se convaincre que cette nappe peu profonde ne fournirait qu'un débit insignifiant, et que la couche située beaucoup plus bas, c'est-àdire placée au-dessous de la craie et qui l'orme la base du bassin géologique de Paris, pourrait seule fournir une eau jaillissante dans les trois points choisis.
M, Mulot, dont la sonde s'était déjà exercée inutilement jusqu'à 170 mètres, à Suresne, chez M. Ro hschild; à 250 mètres, à Chartres; à 330 mètres, à Laon, etc., démontra, par sa propre expérience, que si l'on ne se décidait point à descendre jusqu'au-dessous de la craie du terrain secondaire, on n'obtiendrait jamais, à Paris, une source jaillissante de quelque abondance. Il parvint à convaincre de cette vérité M. Emmery, alors ingénieur en chef des eaux de Paris.
Le préfet de la Seine, M. de Bondy, écouta cet avis, et réclama les conseils de la science. Il s'adressa à un ingénieur qui avait une grande autorité dans cette question, M. Héricart de Thury. L'avis de ce savant fut conforme à celui que M. Mulot avait émis comme praticien.
Le préfet de la Seine demanda alors à M. Héricart de Thury, un rapport, que ce dernier s'empressa de rédiger, et dont la conclusion était qu'on ne trouverait d'eau jail-
lissante dans le bassin géologique de Paris qu'en creusant jusqu'au bout de la craie, jusqu'à 550 mètres environ.
Le projet de M. Héricart de Thury, approuvé par le conseil des mines, rallia les suffrages du conseil municipal de Paris. Iï fut décidé seulement qu'au lieu de creuser trois puits, on se bornerait à un forage unique. L'exécution de ce puits fut confiée à M. Mulot.
Les cinq abattoirs, lieux de très- grande consommation d'eau, coûtaient alors à la ville de Paris 34,000 francs environ chaque année, pour leur approvisionnement. II était donc naturel que l'administration commençât, pour alléger ce chapitre onéreux de dépense, par forer dans l'un des abattoirs le puits projeté. M. de Rambuteau, successeur de M. de Bondy, décida que le puits artésien serait creusé à Grenelle.
Le 29 novembre 1833, les équipages de sonde de M. Mulot furent amenés à Grenelle, et le forage commença le 30 décembre. L'appareil moteur se composait d'une chèvre ordinaire et d'un treuil à deux volants de 3m,50 de diamètre, manœuvres chacun par cinq ou six hommes.
Il s'agissait de traverser une sène alternante de couches d'argiles et de sables composant les terrains tertiaires, puis une épaisseur considérable de craie, au-dessous de laquelle se trouvent les sables verts qui renferment la nappe jaillissante. D'après le cahier des charges, le diamètre du sondage à la surface du sol, devait être de 45 centimètres.
On n'avait aucune idée précise de l'épaisseur du banc de craie ; mais Ton pensait qu'en partant de 45 centimètres, le diamètre du trou de sonde serait encore assez grand à la base, pour que le débit du puits suffît amplement aux besoins qu'on prétendait satisfaire. Le marché conclu entre la ville et M. Mulot avait été fait en prévision d'un forage de 400 mètres de profondeur.
LES PUITS ARTÉSIENS
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Fig. 376. — Manège et treuil employés pour le forage du puits de Grenelle.
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Les terrains tertiaires et le terrain d'alluvion qui les précèdent, furent percés assez facilement ; ils nécessitèrent la pose de deux colonnes de garantie, Tune du diamètre de 0m,51, l'autre du diamètre de 0m,45; la première avait 9 mètres de longueur, la seconde 21 mètres, et elles descendaient jusqu'à la profondeur de 28 mètres.
Le passage des terrains tertiaires aux terrains secondaires se fit également sans difficulté. A 42 mètres, on rencontra la craie, d'abord très-friable, puis mélangée, tous les 2 ou 3 mètres, de silex pyromaques noirs, en rognons, vulgairement appelés pierres à fusil. Des éboulements devenant imminents, on descendit une troisième colonne de garantie de 0m,40 de diamètre intérieur et de 31 mètres de longueur. On ne put la faire filer que jusqu'à 42m,85 de profondeur; elle était engagée de im,30 dans la craie.
Au bout de quatre mois de travail, on
T. IV
avait poussé le forage à 74 mètres, lorsque les marnes argileuses qui se trouvent au-dessous de l'argile plastique firent irruption dans le tuyau, probablement ébranlé par les mouvements de la sonde, et comblèrent le trou sur une longueur de 30m,65» On retira tous ces débris, et pour éviter d'autres accidents du même genre, on descendit, jusqu'à 58 mètres de profondeur, une quatrième colonne de garantie de 0m,35 de diamètre sur 56 mètres de longueur.
Le 17 juin 1 834, à la profondeur de 1 1 5 mètres, la tarière, qui manœuvrait dans la craie friable, fut arrêtée au fond du trou par un éboulement. On essaya de l'extraire par de grands efforts de traction, mais sans succès. On se résigna alors à percer un trou à côté, et Ton réussit ainsi à la dégager. On était parvenu, préalablement, à faire descendre la quatrième colonne de garantie de 58 à 72 mètres.
Le 26 septembre, à. la profondeur de 127
mètres, la sonde se brisa en quatre morceaux : quelques jours suffirent pour réparer cet accident.
A 150 mètres, le premier appareil moteur étant devenu insuffisant, on le remplaça par un manège (fig. 376), à l'aide duquel on réalisa une grande économie de temps. Des chevaux faisaient désormais en une heure ce que onze hommes ne faisaient qu'avec beaucoup de peine auparavant.
Pour maintenir la partie supérieure de la craie, qui de temps à autre s'éboulait, on descendit, le 11 mars 1835, une cinquième colonne de garantie de (T,31 de diamètre. Son sommet était à 2m\40 au-dessous du sol, et sa base à 148 mètres; il avait donc plus de 145 mètres de longueur.
Après la pose de cette colonne, le forage avança plus rapidement, quoique la craie devînt plus dure et renfermât des lits de .silex fort difficiles à percer. Le 30 juillet 1835, on était arrivé à 229 mètres, lorsque la sonde se rompit en sept morceaux.
L'extraction des fragments de ces sondes brisées, dura plusieurs mois : ello ne fut terminée que le 11 novembre. Encore ne put-on retirer un bout de sonde, de 0m,98 de long, que l'on se contenta de ranger contre les parois du trou. Ce n'est qu'au mois de mars 1836, qu'on parvint à le saisir au moyen d'une cloche à vis. Il fallut pour cela qu'il tombât accidentellement sur l'instrument perforateur.
A 341 mètres, la sor.de atteignait le poids énorme de 8,000 kilogrammes. On ne pouvait dès lors sans inconvénient la faire agir par percussion ; on s'en tînt donc à l'emploi des outils rôdeurs. Un second manége,tourné par des chevaux, fut installé pour effectuer ce travail, le premier étant mis en œuvre exclusivement pour descendre et remonter la sonde.
Le 10 février 1837, on était arrivé à la profondeur de 393 mètres, lorsqu'un malheur arriva. En remontant la sonde, 320 mètres de tiges tombèrent de 75 mètres de hauteur;
au bout se trouvait une cuiller à soupape.
La cloche à vis, descendue deux fois, ramena les tiges fortement tordues et une partie de la cuiller. Restaient encore la moitié de la première tige, ses trois goupilles et la plus grande portion de l'instrument. Après de nombreux tâtonnements, celui-ci fut taraudé énergiquement ; mais il était tellement enfoncé dans la craie, qu'il résistait à tous les efforts de traction. Enfin, après quinze jours de travail et en procédant par petites secousses fréquemment répétées, on réussit à le retirer. Il renfermait la moitié de la tige et les trois goupilles.
Le 21 mars 1837, le marché de l'entrepreneur était arrivé à son terme : on avait atteint la profondeur de 400 mètres, et l'eau n'avait pas été rencontrée. Les travaux continuèrent cependant. Une proposition pour une nouvelle percée de 100 mètres, fut faite au conseil municipal, qui l'approuva, et le 1er septembre un second marché fut signé entre le préfet delà Seine et M. Mulot. Ce dernier s'engageait à exécuter les derniers 100 mètres de forage pour la somme de 52,000 francs, non compris les frais d'alésage et de tubage provisoire.
Le 25 mars 1 837, à la profondeur de 407 mètres, un accident extrêmement grave se produisit : 320 mètres de sonde tombèrent,, avec la cuiller à soupape, au fond du trou, d'une hauteur de 80 mètres. Le bruit et la commotion furent si forts, que dans le voisinage on crut à un tremblement de terre.
Quelques jours suffirent pour retirer les tiges de sondé, naturellement fort endommagées ; mais les difficultés pour extraire la cuiller à soupape furent prodigieuses. Elles absorbèrent quatorze mois de travail. On ne put extraire que 2m,30 de ce cylindre, qui mesurait 9m,43 de longueur totale. 11 en restait donc 7m,13 dans le sondage
On essaya inutilement, plusieurs fois, de le tarauder; on résolut alors de le prendre avec une cloche à vjs. Mais le trou n'avait pas
LES PUITS ARTÉSIENS
assez de largeur pour cet instrument. Il fallut se décider à agrandir le puits et à lui donner, avec Falésoir, 16 centimètres de diamètre, au lieu de 13.
Ce travail exigea neuf mois. Pendant sa durée, un nouvel accident vint compliquer le premier d'une manière bien fâcheuse. La tige de suspension s' étant cassée, toute la sonde, comprenant les barres et Falésoir, fut précipitée dans le trou, ainsi qu'une pièce de fer forgé, coudée à angle droit, qui provenait d'un encliquetage destiné à retenir la sonde.
On releva la plupart des barres au moyen de la cloche à vis ; mais on n'eut raison de l'aîésoir qu'avec une extrême difficulté. On le prit d'abord avec la caracole, puis avec le taraud, et ce n'est qu'à grand'peine qu'on le remonta, attendu que le morceau de fer coudé faisait coin et s'opposait à son extraction.
Quant à Falésoir, il n'offrait aucune prise aux instruments, et l'on ne réussit, en voulant l'extraire, qu'à le pousser sur la cuiller en permanence dans le trou de sonde. Des galets tombés d'en haut , étant venus s'accumuleï au même point, la cuiller fut soustraite à toute tentative d'extraction, et l'on n'eut plus d'autre ressource que de pulvériser tout ce qui se trouvait au-dessus, et, au besoin, une partie de l'instrument luimême.
Des douilles, taillées à leur base, furent confectionnées po«ur accomplir cette besogne, qui avança fort lentement , comme on le pense bien.
C'est à cette occasion qu'on descendit une sixième colonne de garantie, pour se débarrasser de la vase que fournissaient continuellement 250 mètres de terrains non tubés. Cette colonne fut mise en place le 14 juin 1838 : elle avait 0m, 265 de diamètre et 208m,80 de longueur, descendait jusqu'à 350 mètres et pesait 6,478 kilogrammes.
Le 1er août 1838, quatorze mois après sa chute, la cuiller fut définitivement retirée du trou de sonde. On n'en ramena que 3 mètres,
en très-mauvais état ; le reste, c'est-à-dire 4m, 13, avait été broyé.
Depuis le 3 août jusqu'au mois de décembre, la sonde se brisa encore, et ce ne fut pas sans difficulté qu'on parvint à l'extraire, attendu qu'elle s'engageait, en remontant, entre les parois de la colonne de garantie et celles du sondage.
On pensa, non sans raison, que les ajustements avaient pu, durant les nombreuses manœuvres de la sonde pour retirer la cuiller brisée, pratiquer dans les couches tendres, une rainure, où venaient se loger les barres; que celles-ci se courbaient dans l'excavation qui leur était offerte, qu'elles l'agrandissaient en tournant, et que finalement elles cassaient, quel que fût leur diamètre. En conséquence, on résolut de tuber le trou de sonde jusqu'au fond. La septième colonne de garantie fut descendue, le 28 janvier 1839, jusqu'à la profondeur de 400,60 : elle avait 0m,21 de diamètre et 340 mètres de longueur.
En 1 840, on était arrivé à 500 mètres de profondeur, et l'eau ne paraissait pas ! M. Mulot dutsolliciter du conseil municipal une nouvelle autorisation et un supplément d'allocation.
Comme l'allocation demandée se faisait trop attendre, au gré de son impatience, M. Mulot, animé d'un patriotisme, trop rare de nos jours, déclara qu'il poursuivrait le forage à ses frais, et il reprit sa sonde. Il ne lui avait été alloué à grand'peine que 263, OOOfrancs; il en prit 40,000 sur sa propre fortune.
Un nouveau marché intervint alors entre la ville de Paris et M. Mulot, pour une autre percée de 100 mètres, moyennant la somme de 84,000 francs, non compris les frais d'alésage et de tubage provisoire.
A la profondeur de 505 mètres, on entra dans l'argile brune micacée, renfermant des pyrites de fer. D'abord assez compacte, cette argile devint tellement coulante, à la profondeur de 515 mètres, qu'on reconnut l'impossibilité de pousser le forage plusloinsans une huitième colonne de garantie.
La partie inférieure de la craie n'était percée qu'à la largeur de 0M,13, il fallut l'élargir à 0m,20, opération peu aisée, vu la dureté du
Fig. 377. - M. Mulot.
terrain. Jusqu'à 475 mètres, l'agrandissement se fit sans encombre ; mais alors la sonde se rompit, et l'alésoir tomba dans le trou.
Quatre mois et six jours de travail furent nécessaires pour le retirer ; pendant cette extraction, la sonde se cassa 22 fois.
Enfin, on procéda, le 8 septembre, à ïa pose de la huitième colonne de garantie : elle avait 0m,i85 de diamètre, 129 mètres de longueur, et descendait dans les argiles jusqu'à 514 mètres.
De 531 à 540 mètres de profondeur, la sonde rapporta de nombreux débris de coquilles fossiles. A mesure qu'on creusait, on enfonçait la dernière colonne. A 538 mètres, elle cessa de descendre, quoique le forage fût poussé jusqu'à 545 mètres. Le cas avait été prévu, et un neuvième tube de garantie de 60 mètres de longueur, était préparé.
L'argile devenait de plus en plus dure :
la tarière n'y entrait que de 10 ou 15 centimètres à chaque manœuvre. A 545 mètres un ciseau descendit de 41 centimètres seulement en cinq heures. Une cuiller à soupape, qui succéda à cet instrument, s'enfonça de 8 centimètres en deux fois, et remonta de gros grains quartzeux, empâtés dans l' argile verdâtre. Dans une autre manœuvre, elle entra de 0m,28 et revint pleine, contenant à la partie inférieure du sable vert très-argileux. On touchait au but si ardemment poursuivi !
En effet, le lendemain matin, tout le personnel des travaux étant réuni au bord du forage, la soupape remonta, au bout de 3 heures 45 minutes, une charge de sable vert : on avait donc atteint le gîte de la nappe des eaux jaillissantes !
La cuiller fut redescendue immédiatement. Après un trajet de 2 heures, elle arriva au fond du trou, et pénétra dans le fond de 0m,50. On la souleva légèrement, puis on la laissa retomber : elle entra de nouveau de 0m,10. On essaya alors de la faire tourner ; les chevaux tiraient à franc collier sans pouvoir entraîner le manège . Enfin , après une secousse qui ébranla tout l'atelier, la machine cessa de résister.
« La sonde est cassée, ou nous avons de l'eau ! » s'écria M. Mulot fils, attentif à toute les péripéties de l'opération.
Peu de temps après , un sifflement vint frapper délicieusement les oreilles de tous les assistants, et l'eau jaillit avec impétuosité.
G' était le 26 février 1841, à 2 he ur es et demie.
Selon l'usage des ingénieurs-sondeurs, M. Mulot, pendant le travail du forage, avait conservé dans un casier un spécimen de chacune des couches des terres que sa sonde traversait, et dont il avait avec soin constaté la nature et noté l'épaisseur. M. Ch. Bizet, conservateur des abattoirs, eut l'ingénieuse pensée de réunir ces fragments, et en les plaçant les uns sur les autres, dans leur ordre géologique, d'en composer le spécimen na-
LES PUITS ARTÉSIENS. 581
Terrain de !
transport ' sables j et graviers ) I
Argile plastique.
Craie blanche
avec si Ses.
pyromaqucs.
Craie blanche aTee silex et bancs de dolomie.
Craie grise.
4,75 i Craie bleue > argileuse et sableuse.
Argile avec pyrites de fer ei phosphate de chaut.
Argile et sable?
Terdàtres.
Sables verts.
Fig. 378. — Coupô des terrains traversés par le forage du puits de Grenelle.
turel des terrains traversés par la sonde. Il t circonférence d'une pièce de 5 francs ét
prit un tube de verre cylindrique, ayant la
haut de 548 millimètres, c'est-à-dire d'autant
de millimètres que le sondage a de mètres. Quand ce tube eut été implanté dans un socle, il en couvrit le fond d'un cercle de glace polie, pour figurer la nappe d'eau artésienne. Sur l'eau ainsi représentée, il commença, avec l'aide de M. Mulot, à placer les matières retirées du puits, dans l'ordre inverse à celui de leur extraction, et en donnant exactement à chaque couche l'épaisseur indiquée par les notes de M. Mulot, vérifiées par M. Élie de Beaumont.
Les matières qui se succèdent ainsi à partir de la couche aquifère sont : 1° Du sable vert de la couche aquifère; 2° des argiles sableuses ; 3° de la craie, et ainsi de suite, en remontant jusqu'au sommet de la colonne transparente, dont la couche supérieure est du sable pris sur le sol même de l'abattoir.
Ce curieux et fragile monument méritait d'être conservé par la gravure. M. Bizet s'y décida, et cet intéressant modèle fut ainsi perpétué.
C'est cette gravure même que nous reproduisons ici (fig. 738), en la réduisant.
Les sables verts commencent à la profondeur de 547 mètres; la sonde y étant entrée d'un mètre environ, la profondeur du puits de Grenelle est donc de 548 mètres.
La température de l'eau du puits de Grenelle est de 27°, 7 centigrades. Quant à sa pureté, elle fut reconnue supérieure à celle de l'eau de Seine par Pelouze, qui en fit l'analyse immédiatement après le jaillissement. Le débit du puits à la surface du sol, avant le tubage définitif, était d'environ 1 million de litre par heure.
Nous devons dire que les savants avaient parfaitement prédit ce résultat, et l'avaient annoncé avec une précision qui fut pour tout le monde un juste sujet d'étonnement.
Pendant les travaux du puits de Grenelle, le public s'occupait beaucoup de cette importante expérience, et en suivait les phases avec la plus vive curiosité. Arago ne cessait d'affirmer que le succès du puits de l'abat-
toir était infaillible, si l'on avait assez de persévérance pour traverser toute la couche de craie. Il s'appuyait sur les succès des forages d'Elbeuf pour assurer que, si l'on
Fig. 379. — M. Élie de Beaumont.
rencontrait à Paris la même nappe d'eau, elle jaillirait à la surface du sol. De son côté, M. Elie de Beaumont, l'illustre géologue, ne cessait de prodiguer les conseils de sa haute science aux personnes chargées de ce travail pénible, et de leur prodiguer ses encouragements. C'est, on peut le dire, à la persévérance d' Arago et aux conseils éclairés de M. Élie de Beaumont que Ton dut la réussite de cette entreprise.
Ainsi les prévisions de la science furent 1 confirmées dans toute leur étendue. L'issue des travaux du puits de Grenelle fut un succès des plus brillants et des plus mérités, pour la géologie et l'hydraulique.
La pose des colonnes d'ascension commença le 29 juin 1841. Cette opération fut
LES PUITS ARTÉSIENS
entravée par divers accidents qui en retardèrent l'achèvement.
Les tubes étaient en cuivre rouge ; ils avaient 3 millimètres d'épaisseur, et formaient une seule colonne de trois diamètres différents (0m,18, 0m,22 et 0",25) pesant 10,000 kilogrammes. Cette colonne devait être descendue jusqu'à la profondeur de 408 mètres seulement, et là elle devait être vissée sur le dernier tuyau de retenue de 0m,17, afin de ne pas abaisser au-dessous de ce chiffre le diamètre du trou de sonde.
Les tuyaux d'ascension furent conduits sans trop de difficulté jusqu'à la profondeur voulue; mais comme on ne put les fixer solidement, on essaya de les retirer pour les mieux placer : entreprise d'autant plus nécessaire que, depuis plusieurs jours, une accumulation de sables et d'argiles, à l'orifice inférieur du sondage, interceptait fortement le passage de l'eau. On se mit donc en mesure de sortir les tubes ; mais on en avait à peine extrait une cinquantaine de mètres, lorsque F eau recommença à couler, charriant de grandes masses de sable : il fallut renoncer à retirer les tubes. En attendant, l'espace annulaire compris entre les colonnes de retenue et les tubes d'ascension, se remplissait de sable, et l'eau coulait fort trouble. On décida alors de descendre la colonne de cuivre jusqu'à 548 mètres, contrairement à la première résolution, afin de prévenir tout éboulement de l'argile non tubée ; et l'on fabriqua des tubes de cuivre qui devaient passer dans les tuyaux en ferdeOm,17.
Lorsqu'il fallut les introduire dans le sondage, on s'aperçut que ceux déjà en place étaient aplatis en divers endroits, par suite d'un excès de pression extérieure, non prévue.
Ces tubes étaient trop faibles pour résister à la poussée des eaux qui avaient pénétré entre eux et les tuyaux de retenue; il fallait donc absolument les remplacer, car, en admettant qu'on parvînt à les redresser aux endroits attaqués, de nouveaux apla-
tissements se produiraient. C'est en effet ce qu'on constata par expérience. Trois accidents de ce genre ayant été réparés à l'aide de cylindres enfoncés dans les tubes, un quatrième se déclara soudainement.
On eut beaucoup de peine à retirer les 358 mètres de tubes de cuivre restés dans le forage, précisément à cause des dépressions qui empêchaient les instruments de manœuvrer.
Une commission nommée par le préfet de la Seine avait décidé que le second tubage serait fait, non en cuivre, mais en tôle galvanisée, de 0m,005 d'épaisseur, pouvant supporter une pression de 70 atmosphères. La descente de cette colonne, qui pesait 12,000 kilogrammes, s'accomplit sans difficultés, mais elle s'arrêta à 408 mètres : on avait reconnu que le tube de fer de 0m,17 était courbé, ce qui excluait toute possibilité de pousser les tuyaux galvanisés jusqu'à la rencontre de la nappe jaillissante.
Les choses étant en cet état, on s'aperçut qu'il sortait de l'eau par l'espace annulaire. On en rechercha la cause, et l'on constata que le liquide filtrait de l'intérieur du trou de sonde par certaines fissures du tube en fer de 0m,17, dans lequel circulait directement la colonne des eaux. Pour obvier à cet inconvénient, on remplit d'abord de chaux hydraulique J'espace compris entre le tube de 0m,51 et celui de 0m,35; puis on combla avec 20 mètres cubes de sable quartzeux très-fin, les intervalles existant entre les autres tubes et la colonne de tôle galvanisée.
Le 30 novembre 1842, c'est-à-dire au bout de neuf ans, les travaux furent complètement terminés. Le sondage proprement dit avait coûté 262,375 francs, et le tubage 100,057 francs, se décomposant ainsi : 37,000 francs de tuyaux en cuivre, 63,057 francs pour la fourniture et la pose des tuyaux en fer galvanisé. Le prix total de l'exécution du puits de Grenelle jusqu'à la surface du sol fut donc de 362,432 francs.
Depuis Fen;ier achèvement des travaux, l'eau est toujours restée claire. Le débit du puits est de 2,200 litres par minute, à la surface du sol, et de la moitié seulement, soit 1,100 litres, à la hauteur de 32m,50.
Au lieu de laisser jaillir l'eau librement à plusieurs mètres au-dessus du sol, on Ta forcée à monter dans un tuyau vertical, de 34 mètres de long, terminé par un réservoir. Grâce à cette disposition, l'intervention des pompes est inutile pour la refouler dans les autres quartiers. Elle descend du réservoir
Fig. 380- — Péligot.
supérieur par un second tuyau, et se répand, sous une charge suffisante, dans les quartiers situés à un niveau plus bas. C'est ainsi qu'elle «st amenée dans les réservoirs de laplace du Panthéon, d'où elle se distribue dans les fontaines publiques et privées.
Un monument d'aspect élégant, malgré ses vastes proportions^. 381), a été élevé sur la place Breteuil, pour marquer l'emplacement du puits artésien. C'est une colonne en fonte, <juireçoit}parun aqueduc souterrain, l'eau de
la source jaillissante, située dans le voisinage immédiat. Cette colonne,de forme hexagonale, a 42m,85 de hauteur. Elle repose sur un socle en pierre de taille creusé en forme de bassin, dans lequel s'épanchent 96 gerbes d'eau provenant de quatre vasques étagées de la base au sommet. Un escalier à jour de 150 marches serpente autour du tube ascensionnel, et aboutit à une plate-forme j que domine une lanterne terminée en dôme. L'architecte de ce monument, élégamment brodé et découpé, est M. Delaperche.
Une rente viagère de 3,000 francs a été accordée à M. Mulot, par l'administration municipale de Paris.
L'eau du puits de Grenelle est d'une pureté remarquable; MM. Payen etPelouzeonl constaté qu'elle ne contient pas un atome de sulfate de chaux, et que, par conséquent, elle est éminemment propre à tous les usages domestiques et industriels, à la dissolution du savon, à la teinture, à la cuisson des légumes, et surtout à la boisson. 9
Sous ce dernier rapport, l'eau du puits de Grenelle reçut un hommage assez singulier et qui paraissait beaucoup flatter les habitants, du quartier du Gros-Caillou. L'ambassadeur de Turquie envoyait tous les deux jours, un de ses domestiques au puits de Grenelle, avec mission de lui apporter une cruche d'eau du puits artésien.
L'absence de toutes matières étrangères, et en particulier de sulfate de chaux (plâtre), rend cette eau précieuse pour les chaudières des machines à vapeur, qui, alimentées avec cette eau, sont moins sujettes à s'encroûter de dépôts terreux.
La quantité de substances solides tenues en dissolution dans l'eau du puits de Grenelle, est plus faible que celle que renferme l'eau de la Seine. En effet, un litre d'eau de. Seine renferme, en moyenne, 0*r,30 de matières dissoutes, tandis que celle du puits du Grenelle n'en contient que 0,14.
LES PUITS ARTÉSIENS
Fi g. 3SÏ, — La colonne monumentale du puits do Grenelle, sur la place Breteuil,
L'analyse chimique de l'eau du puits de Grenelle a été faite par M. Paye n en 1841, et par MM. Boufcron et Henry, en 1848. Voici les résultats des analyses de MM. Boutron et Henry.
Eau=Uitrc,
Bicarbonate de chaux 0*,0292
Bicarbonate de magnésie. 0 ,0092
Bicarbonate de potasse. — 0 ,0100
Sulfate de potasse. . . 1
c lf , , y , 0,0320
Sulfate de soude )
Chlorures de potassium et de sodium 0 ,0579
Silice 0,0*00
Albumine et oxy de de fer. . . . 0 ,0020
Matière organiq ue traces .
T. IV
M. Payen est arrivé, en 1841, aux résultats suivants :
LCau = ] litre.
Carbonate de chaux 0^,0680
Carbonate de magnésie , , 0 ,0142
Bicarbonate de potasse 0 ,0296
Sulfate de potasse , 0 ,0120
Chlorure de potassium 0,0i09
Silice o ,0057
Substance jaune particulière 0 ,0002
Matière organique azotée O ,0024
Ces deux analyses donnent, on le voit, sensiblement le même chiffre pour le poids des
résidus solides laissés par l'évaporation d'un litre d'eau. Mais elles offrent, quant aux substances dissoutes, un tel désaccord qu'il faut admettre que la composition de l'eau n'était pas la même aux deux époques différentes où ces analyses ont été faites. Il était donc utile de procéder à une nouvelle analyse, pour rechercher si l'eau de ce puits offre la même composition qu'aux premiers temps de son débit. En 1887, M. Péligot a fait une nouvelle analyse, et il est arrivé au résultat suivant :
Eau. = i litre.
Carbonate de chaux 0^0379
Carbonate de magnésie 0,0163
Carbonate dé potasse 0,0205
Carbonate de protoxyde de fer 0,0031
Sulfate de soude. 0,0161
Hyposulflte de soude 0,0091
Chlorure de sodium. , . 0,0091
Silice 0,0099
On remarquera dans cette analyse de M. Peligot, la présence de l'hyposulfite de soude, substance dont l'existence est assez difficile à expliquer. Quelques sulfures provenant des couches profondes du globe, se sont sans doute transformés en hyposulfîtes.