CHAPITRE X
LA FORTIFICATION MODERNE J L'ENCEINTE BASTIONNÉE ET L'ENCEINTE POLYGONALE. — UN FORT MODÈLE. — ARMEMENT DE CE FORT. — COUPOLES CUIRASSÉES. — BATTERIES DE SIÈGE.
Nous avons décrit les transformations qu'a dû recevoir l'artillerie de siège, depuis l'année 1888. Étudions les conséquences de ces transformations.
U obus-torpille avait à peine fait son apparition, ainsi que nous l'avons raconté
Fig. 191. — Fort bastionné (système Vauban).
dans un précédent chapitre (page 121), que l'on proposait de garnir tous nos forts de coupoles eu acier, et de revêtir de cuirasses certaines parties des remparts de nos places de guerre. En effet, si l'assiégeant dispose d'obus contenant de la dynamite ou de la mélinite; l'assiégé aura beau posséder des moyens de défense analogues, il sera entouré, écrasé sous la puissance des obus, et condamné à capituler, à moins qu'il ne réussisse à se soustraire aux atteintes de l'artillerie de siège.
Il résultait d'expériences qui avaient eu lieu, en 1887, en Allemagne, qu'une couche de terre de 4 mètres d'épaisseur protège des voûtes ordinaires construites en béton, contre l'action d'un obus chargé de 19 kilogrammes de coton-poudre. Mais depuis cette époque, les mortiers ont été prodigieusement perfectionnés ; des obus, tirés tout récem-
ment, ne contenaient pas moins de 40 kilogrammes de matière explosive!
La question se posait donc en ces termes: « Augmenterait-on indéfiniment l'épaisseur des maçonneries et des retranchements? » La lutte est aujourd'hui engagée entre l'artillerie et la fortification, comme entre la cuirasse des navires et la torpille. Il est bien permis de prévoir que, dans cette bataille qui se livre, en temps de paix, à coups de millions, les artilleurs l'emporteront, et que les ingénieurs auront le dessous. On peut ajouter que, désormais, les fortifications, qui n'avaient déjà plus l'importance qu'elles avaient autrefois, joueront dans l'avenir un rôle de plus en plus effacé, et que l'invention presque simultanée de l'obustorpille et du fusil modèle de 1886 doivent entraîner la transformation de la défense des places.
SUPPLÉMENT A L'ARTILLERIE MODERNE
mm
Fig. 195. — Fort moderne (place de BeU'ortj.
Hâlons-nous, toutefois, d'ajouter que les forts serviront, pendant quelques jours, à briser l'élan des colonnes d'invasion ; et qu'à l'abri de ces forts, les armées de défense pourront compléter leur organisation et achever leur mobilisation.
Enfin, comme le dit le général belge Brialmonl, « les forts stratégiques fournissent à l'armée défensive le moyen de rétablir l'équilibre rompu par une défaite ou par un accroissement notable des forces ennemies, et lui permettent ensuite, lorsqu'elle s'est reconstituée ou accrue par l'arrivée de secours, de reprendre l'offensive au moment opportun ».
A ces titres divers nous devons donner la description de la fortification contemporaine.
Un fort, ou une place forte, se composait autrefois d'un certain nombre de portions
S. T. II-
de rempart, A, A (fig. 194), nommées cour tines, et d'un nombre égal de bastions, B, B. Les bastions étaient destinés à protéger le fort ou la place contre toute attaque de vive force. Avant que l'assiégé fût arrivé au pied du rempart et qu'il en pût tenter l'escalade, il était obligé de traverser le fossé, D. Or, comme on le voit, les canons placés sur les bastions B, B croisaient leurs feux au milieu de ce fossé, sur le pont-levis, C, et tirant à mitraille sur les troupes d'assaut, ils défendaient le rempart, ou courtine, A, ainsi que les casernes, E.
Ce système de fortification, dû à l'illustre Vauban, était excellent, à l'époque où l'artillerie n'avait que peu de puissance. Mais il était à prévoir qu'avec la précision du tir des pièces actuellement en service, les canons des bastions seraient vite démontés par l'assiégeant, et que les troupes d'assaut
ne seraient pas longtemps arrêtées au pied du rempart.
Le système de fortification en usage de nos jours est le système dit polygonal, dans lequel les bastions sont à peu près entièrement supprimés, et remplacés par des ouvrages défensifs, placés dans les fossés et garnis d'une puissante artillerie.
Un ingénieur français, Montalembert, avait imaginé, vers la fin du siècle dernier, ce système, que les Allemands ont pratiqué depuis longtemps, et que nous avons adopté après eux. Il constitue aujourd'hui notre système général de forts.
Nous décrirons comme type des forts, tels qu'on les construit au jourd'hui, en France, celui de Belfort (fig. 193).
Destiné à battre deux routes, à tirer dans les deux directions, A et B, il a deux fronts, E, et PL. Sur le front E, sont établis quatre canons de gros calibre, séparés les uns des autres par des traverses en terre ; trois canons sont disposés sur le front PL. Les casernes sont construites sous le rempart, en a, b. Ce sont des logements assez confortables, recouverts d'une énorme masse de terre, et par conséquent, presque à l'abri des obus. Un passage blindé, XX, conduit, de l'entrée du fort, soit jusqu'au pied du rempart, soit jusqu'à la porte des casernes, ou plutôt des casemates.
Les fronts d'attaque, PL, sont droits. Là, point de bastions. Comment, sans aucun bastion, empêchera-t-on l'assiégeant de descendre dans le fossé, et de tenter l'escalade du fort?
Trois ouvrages ont été élevés dans le fossé même; ces ouvrages, R, P, M, se nomment caponnières. L'un, P, est plus vaste que les deux autres ; il est situé juste à l'angle des deux fronts d'attaque. Imaginez une sorte de chambre en maçonnerie protégée par une couche de terre de 10 mètres d'épaisseur et par deux ou trois rangées de madriers. A l'avant, un petit fossé plein d'eau,
LO, et des créneaux, d'où jaillirait, en cas d'assaut, un violent feu de mousqueterie. A droite et à gauche, trois ou quatre mitrailleuses, qui tirent à travers des embrasures étroites, et dont les projectiles brûleraient littéralement les troupes d'assaut. Cette même caponnière, P, défend les deux fossés du front d'attaque; les caponnières M et R enfilent les fossés 0 et L ; enfin la gorge EE, à l'entrée du fort, est défendue par des bastions.
Ces bastions sont, d'ailleurs, ici, à titre d'exception. Il ne faut pas oublier que le fort que nous décrivons est celui de Belfort, et que l'attaque par les revers du fort n'est pas à redouter, en raison des dispositions locales.
Ajoutons que quand on le peut, on remplit d'eau les fossés.
Tel est le fort polygonal, ou fort moderne, qui défend aujourd'hui nos places de guerre. C'est dans ce système que sont construits les forts placés autour de Paris, les forts de l'Est, du Nord-Est et du Sud-Est, ceux de Verdun, de Belfort et de tant d'autres places.
Mais depuis la construction de ces forts, on a découvert la mélinite, et les étrangers ont rempli leurs obus de substances explosives très puissantes. Nous avons décrit les terrifiants effets produits par l'explosion de ces compositions chimiques. Nos officiers du génie se sont préoccupés de mettre nos places fortes à l'abri de ces terribles agents de démolition qui détruisent pierre et terre. Ils ont construit, pour résister aux obus à la mélinite, des tourelles métalliques tournantes.
L'idée de garnir les forts de tourelles en métal ne date pas d'aujourd'hui. En France, on a essayé, depuis 1870, trente ou quarante modèles de coupoles en acier, en métal compound, ou en fer laminé. On a reconnu que le métal compound et l'acier se fissurent
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Fig. 196. — Tourelle à coupole tournante du fort Saint- Philippe, à Anvers.
sous l'action des gros projectiles; le fer laminé résiste seul, sans se briser, ni se fendre.
Ce n'est que tout récemment que l'industrie française a découvert le moyen de faire des plaques de fer laminé, épaisses de 60 centimètres, tandis que Ton sait depuis longtemps marteler des plaques d'acier de 70 et même de 80 centimètres d'épaisseur.
Les projectiles explosifs démoliront forcément n'importe quel talus en terre ; ce ne sera jamais qu'une question de temps. On ne saurait, d'autre part, songer à construire un fort entièrement métallique. Les tourelles tournantes métalliques répondent aux nouveaux besoins de la défense.
Supposez, eneffet, que l'assaillantserisque dans le fossé, et se dirige vers l'escarpe, où il aura frayé une brèche, pour pénétrer jusque dans l'intérieur du fort; ses colonnes d'assaut seront obligées de défiler sous le feu des mitrailleuses des caponnières, et l'on devine sans peine l'effet produit par le tir rapide de ces pièces, croisant leurs feux dans le
fossé. Le tout est donc de conserver intacte la caponnière. Pour y parvenir, il faut répondre au tir de l'ennemi, et puisque nos remparts en terre ne sont plus en état de résister aux obus, il faut pourvoir nos forts de coupoles cuirassées et mobiles.
C'est le duc d'Aumale qui, en 1877, alors qu'il commandait le 7e corps d'armée, à Besançon, fit installer la première coupole cuirassée tournante, au fort de Giromagny, près de Belfort. L'Allemagne possède aujourd'hui près de cent cinquante coupoles cuirassées ; la Belgique en a vingt, rien qu'autour de son camp retranché d'Anvers ; l'Angleterre en a construit une à l'entrée du port de Douvres. En France, nous avons des coupoles cuirassées à Paris, à Toul, à Belfort, à Laon, à Maubeuge, à Nice et à Verdun. Mais ce n'est que le commencement de la réforme de notre défense.
Le général belge Brialmont, dont nous avons déjà cité le nom, est l'inventeur des coupoles cuirassées actuelles. Il créa de toutes pièces, dès l'année 1868, les coupoles
Fig. 197. — Tourelle à coupole tournante de Bucharest.
du fort Saint- Philippe à Anvers que nous représentons dans la figure 196.
Qu'est-ce qu'une coupole cuirassée? C'est un cylindre en tôle qui s'appuie sur une base en béton, et qui tourne sur des galets métalliques, autour de son axe, sa portion supérieure ne dépassant que très faiblement les terrassements avoisinants. Le pointeur fait mouvoir la tourelle à son gré. A l'instant qu'il a choisi, l'embrasure apparaît du côté convenable ; il met le feu à la pièce. Aussitôt après le coup de canon, la coupole continue son mouvement de rotation. Quand l'assiégeant riposte, son obus, s'il arrive, ne rencontre plus qu'une cuirasse métallique, dont l'épaisseur varie entre 30 et 120 centimètres. Or, nous avons dit plus haut que même les projectiles contenant des substances explosives, mélinite, hellofitte, etc., glissent sur les coupoles métalliques, sans les entamer.
Un officier français, le commandant du génie Mougin, qui poursuit depuis longtemps d'intéressantes recherches sur l'emploi du fer et de l'acier dans la fortification, a construit une coupole perfectionnée qu'il a installée sur le fort de Bucharest (fig. 197). Cette coupole, B, a un diamètre de 3m,90 et 90 centimètres d'épaisseur ; les plaques sont en fer laminé ; les deux plaques de la toiture pèsent, à elles seules, 19 900 kilogrammes. Le tout s'appuie sur un pivot hydraulique, par l'intermédiaire d'une couche de glycérine, de telle façon que ce n'est pas du métal qui frotte ou qui roule sur un autre métal, mais sur une couche de liquide, presque sans aucun frottement. La pièce est tirée à l'aide de l'électricité.
Le mouvement de rotation est imprimé à la coupole B, par un axe tourné à bras, A, placé au-dessous du canon.
Au camp deChâlons,le commandant Mou-
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Fig. 198. — Tourelle cuirassée du camp de Châlons.
gin a élevé une tourelle sphérique du même genre, que nous reproduisons, en coupe, dans la figure 498.
Le commandant Bussière a, de son côté, imaginé une tourelle dite à contrepoids accumulateur. Cette tourelle (fig. 199) a une hauteur de lm,20,un diamètre de 3à4mètreset une épaisseur de 45 centimètres ; elle est faite en métal compound, et plonge presque tout entière dans une sorte de puits en béton. Le cylindre s'appuie sur une couronne en acier, qui se prolonge de 30 à 50 centimètres vers l'intérieur du puits.
Le colonel Hennebert décrit en ces termes le fonctionnement de cet ingénieux appareil (1) :
« Le guidage vertical est obtenu, à la partie supérieure, par le moyen d'une couronne de centrage munie de galets à axes verticaux, scellés dans la maçonnerie du puits, couronne dans laquelle se meut la virole porte-cuiràsse. Les galets directeurs sont à centrage réglable et, par conséquent, organisés de façon à permettre d'assurer à la tourelle
(1) La Science illustrée, u» 61, p. 135.
une position rigoureusement verticale. A la partie inférieure, le pivot de l'appareil glisse à frottement doux dans une lunette de centrage portée par un plancher métallique, solidement encastré dans la maçonnerie.
« Une collerette en acier à position réglable est disposée au-dessus de la couronne de centrage à galets. Pourvue d'une gorge, sa face intérieure ne laisse subsister qu'un millimètre de jeu à l'entour de la face extérieure de la virole porte-cuirasse. De là un joint assez étanche peut s'opposer à l'introduction des gaz extérieurs dus à l'explosion des projectiles ennemis ou au tir des pièces de la tourelle.
<< Le poids total delà partie mobile de l'ouvrage — cuirassement, bouches à feu, personnel et approvisionnements compris— est d'environ 180 000 kilogrammes. Cette partie mobile a pour support une presse hydraulique dont le cylindre est solidaire de la partie inférieure du pivot en tôlerie et qui — moyennant le jeu d'une tuyauterie convenablement organisée — est mise en communication avec un contrepoids accumulateur.
« Destiné à équilibrer la majeure partie du poids de la tourelle cuirassée et à réduire ainsi au minimum possible le travail moteur à développer au moment des manœuvres de mise en batterie ou d'éclipsé, ce contrepoids accumulateur — logé dans une cave voisine du puits de la tourelle — se compose d'un cylindre vertical mobile de 0m,30 de diamètre intérieur, lesté par des rondelles de fonte
Fig. 199. — Tourelle Bussière, à contre-poids accumulateur.
constituant une charge de 68 000 kilogrammes et reposant sur un piston différentiel dont la tige mesure 0m,26 de diamètre. La partie inférieure de celle-ci se trouve encastrée dans un socle scellé lui-même dans la maçonnerie.
« La tige du piston de l'accumulateur — qui est creuse — met en communication l'intérieur du cylindre avec celui de la presse de soulèvement de la tourelle. Un second conduit, également enfermé dans la tige de ce piston, se relie avec un appareil de manœuvre à soupapes, appareil qui permet d'établir, à volonté, la communication entre ce conduit et le premier, ou de le mettre à l'évacuation. Il suit de là que le poids de la partie mobile de l'accumulateur est reporté : tantôt, sur toute la surface du piston de 0m,30de diamètre; tantôt, sur la surface réduite de la tige de 0m,26. La pression de l'eau qui s'y trouve contenue varie ainsi de 96 à 128 kilogrammes par centimètre carré. Les efforts correspondants, exercés sur le piston de la presse de soulèvement de la tourelle, sont respectivement de 160 000 ou de 213 000 kilogrammes à l'état statique.
« Dans le premier cas, si la tourelle est en batterie, son poids l'emporte sur celui de l'accumulateur et, nécessairement, elle s'éclipse; au second cas, la tourelle éclipsée monte en batterie sous l'action prépondérante de l'accumulateur. La commande de ces manœuvres se fait d'un poste situé au niveau du plancher d'approvisionnement; et ce, au moyen de volants à manettes.
« Tel est. rapidement esquissé, l'organe essen-
tiellement original de la tourelle Bussière, organe dont le jeu permet d'obtenir l'éclipsé quasi instantanée d'une masse métallique considérable. La hauteur d'éclipsé ou course de la tourelle de la position de repos à la position de combat, et réciproquement, est de 0m,80. Le soulèvement et la mise en batterie ne demandent ensemble qu'un intervalle de temps de sept secondes; l'éclipsé n'en exige que cinq. En ajoutant à la somme de ces nombres un chiffre de deux secondes représentant le temps de l'ordre, on obtient le total de quatorze secondes pour l'apparition de la muraille métallique,1 pour le tir des pièces qu'elle abrite et, enfin, pour son éclipse. Les embrasures — partie faible de la tourelle — se trouvent éclipsées quatre secondes après le coup tiré.
« Ces chiffres ont leur éloquence.
« Le mouvement de rotation de la tourelle s'obtient à bras, à la vapeur, ou à l'aide d'appareils hydrauliques.il ne s'exécute, d'ailleurs, que durant les éclipses, car le pointage se fait à l'abri des coups de l'artillerie ennemie. »
Tel est le dernier mot de la fortification actuelle, qui assure aux places les meilleures garanties de défense. Il est probable, toutefois, que l'art de défendre une place forte trouvera dans l'avenir de moins en moins l'occasion de s'exercer. C'est en rase cam-
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pagne que les armées se rencontreront, et on ne verra plus, comme dans les deux derniers siècles, les généraux s'attarder devant les villes fortifiées
Ce qui, toutefois, ne tombera pas en désuétude guerrière, c'est ce que l'on appelle la fortification passagère, par opposition avec la fortification permanente , que nous venons de décrire. Dans bien des occasions, en effet, une armée en marche ou en retraite est obligée de s'entourer de défenses et de créer, en peu de temps, et sur une position déterminée, des obstacles capables d'arrêter, ou tout au moins de retarder, la marche de l'ennemi.
De tout temps, les commandants d'armée ont fait usage de la fortification passagère. C'est ainsi qu'une armée, pour se mettre à l'abri d'une attaque subite, couvre toute l'étendue de sa position de lignes ou de retranchements. Ces retranchements sont creusés à 2 mètres de profondeur. On ne fera plus guère usage désormais que de tranchées-abris.
Une tranchée-abri, que nous représentons dans la figure 200 (page 233), est une excavation de 50 centimètres de profondeur, sur lm,30 de largeur, protégée par un petit bourrelet en terre, de 60 centimètres de hauteur. Le fantassin installé dans le fossé a donc une protection de lm,10.