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CHAPITRE II

CLASSIFICATION DES BATIMENTS COMPOSANT NOTRE FLOTTE DE GUERRE. ■ — LES GRANDS CUIRASSÉS; LES CUI- RASSÉS D'ESCADRE. — TYPES PRINCIPAUX DE NOS NAVIRES CUIRASSÉS. — l'aMIRAL-DUPERRÉ J LE GRAND CUIRASSÉ D'ESCADRE LE COLBERT , L'AMIRAL-BAU- DIN, ETC. — LES GARDE-CÔTES CUIRASSÉS.

Après ces considérations générales, nous pouvons entrer dans la description du matériel actuel de notre marine militaire.

On peut classer notre flotte de guerre en vaisseaux cuirassés, garde-côtes, croiseurs, navires torpilleurs et bateaux torpilleurs.

Examinons successivement ces divers types.

Vaisseaux cuirassés. — La France possède aujourd'hui huit cuirassés d'escadre, portant des tourelles blindées, pour abriter l'artillerie : Y Amiral-Duperré , YAmiral- Baudin, le Hoche, le Marceau, le Neptune, le Brennus et le Magenta; — huit cuirassés d'escadre, à réduit central : le Marengo, YOcéan, le Suffren, le Friedland, le Richelieu, le Colbert, le Trident, le Redoutable, le Courbet et la Dévastation ; — deux cuirassés d'escadre à batterie : l'Héroïne et la Revanche, — et neuf cuirassés de croisière : le Montcalm, la Thétis, le La Galissonière, la Triomphante, la Victorieuse, le Baijard, le Duguesclin, le Turenne et le Vauban.

En admettant que chacun de ces cuirassés ait coûté six millions, en moyenne, on voit que nous avons dépensé une assez grosse partie de nos budgets annuels pour

SUPPLÉMENT AUX BATIMENTS CUIRASSÉS

la construction de nos bâtiments de guerre.

Le beau navire cuirassé, V Amiral-Duperré, est le type de nos meilleurs navires de guerre.

U Amiral-Duperré , qui a été lancé le 11 septembre 1879, à la Seyne (près Toulon), a été construit sur les plans de M. Sabatier, directeur du matériel de la marine, dans les chantiers de la Société des forges de la Méditerranée . Ce cuirassé, l'un des plus grands de notre flotte — avec ceux qui sont j du même type — possède, sur {'Inflexible, de la marine anglaise, et sur le Duilio, de la marine italienne, cette supériorité, que sa ! cuirasse va d'un bout à l'autre de la flottaison, et que son pont cuirassé le rend à peu près impénétrable aux plus gros projectiles. Son blindage, qui est en acier, a environ 2m,50 de hauteur en moyenne, et les plaques de ce blindage atteignent jusqu'à 55 centimètres d'épaisseur.

L'étrave, qui affecte la forme d'un éperon, et qui est en fer forgé, reçoit les aboutissements des plaques de la cuirasse qui, à cet endroit, descendent jusqu'à 3 mètres au-dessous de la ligne de flottaison. Dans I ces conditions, toutes les précautions sont prises pour prévenir les avaries qui résulteraient d'un choc violent.

Long de 97 mètres, large de 20m,40, ! Y Amiral-Duperré déplace 10 487 tonneaux, I avec un tirant d'eau de 7m,85. Ses moyens j de propulsion consistent en une voilure ordinaire et deux machines à vapeur indépendantes, du système compound vertical, à pilon, avec trois cylindres et activant chacune une hélice. Ces machines développent ensemble une force de 8 000 chevaux.

h' Amiral-Duperré est armé de quatre canons de 34 centimètres, placés dans deux tourelles cuirassées, et de quatorze canons de 14 centimètres.

Le Colbert a des dimensions un peu plus considérables. En axe, il mesure 98 mètres de longueur, sur 18 de largeur; ses ma-

chines développent une force de 5 000 chevaux ; il est armé de huit canons de 27 centimètres, de neuf canons de 24 centimètres, de quatre canons de 19 et de six canons de 14 centimètres.

Le Hoche (fig. 255, p. 305), plus récent que les deux cuirassés dont il vient d'être parlé, a été lancé le 29 septembre 1886. Voici quelles sont1 ses dimensions principales :

Longueur 105 mètres.

Largeur 20 —

Tirant d'eau 8 —

Déplacement 10.581 tonneaux.

La coque est en acier ; elle est construite d'après le système cellulaire, c'est-à-dire que la carène est divisée en nombreux compartiments, indépendants l'un de l'autre et séparés par des cloisons longitudinales et latérales. On compte, en outre, seize cloisons transversales étanches et une cloison longitudinale médiane, qui s'élève jusqu'au pont cuirassé; l'épaisseur de ce pont est de 8 centimètres. Le Boche est pourvu dune ceinture qui l'entoure de toutes parts et qui est composée de plaques métalliques de 45 centimètres. Le cofferdam cuirassé, qui va jusqu'à la première cloison étanche du navire, est rempli de cellulose.

L'armement se compose de deux canons de 34 centimètres, placés chacun dans une tourelle fermée, dont la partie inférieure est fixe, et dont la partie supérieure, mobile, est mue par des appareils hydrauliques, — de deux canons de 27 centimètres, contenus dans deux autres tourelles en forme de dôme, dites tourelles-barbettes, — de dix-huit canons de 14 centimètres, placés dans la batterie, — et d'un grand nombre de canons à tir rapide.

La construction de ce magnifique et puissant cuirassé a coûté environ 15 millions.

Un écrivain spécial, M. Tachert, a donné de ce nouveau cuirassé une description que nous allons reproduire en partie, parce

qu'elle contient des renseignements très intéressants sur ce type nouveau de bâtiments de guerre.

« Le Hoche, construit par M. Huin, ingénieur de première classe de la marine, d'après ses plans et devis, a, dit M. Tachert, un aspect qui étonne, car cette architecture navale est d'un style nouveau.

« Ce cuirassé de haut bord a été coupé à l'avant et à l'arrière dans ses œuvres légères, afin que ses deux massives tourelles portant des canons de trente-quatre centimètres, cuirassées, fermées et mobiles, soient assez rapprochées de la flottaison pour ne nuire en rien à ses qualités nautiques. Entre ces deux tourelles, limitées par deux cloisons d'acier à pans coupés pour laisser un plus grand champ de tir à ces pièces, s'élève la superstructure, comprenant le pont principal, le pont de la batterie et le spardeck. Les deux mâts, placés sur l'arrière des tourelles et s'élevant à 28 mètres environ audessus de la flottaison, sont de doubles tours d'acier concentriquement placées ; le tube intérieur sert au passage des munitions desservant les hunes militaires. Dans l'espace laissé libre entre les deux tubes, est pratiqué un escalier, pourvu à chaque tournant d'un palier, qui permet au commandant de voir une partie de l'horizon par un sabord convenablement disposé. En outre chaque mât possède un donjon circulaire muni de regards.

« Le pont principal est aménagé pour le logement des officiers subalternes et des maîtres.

« La batterie, qui arme quatorze canons de 14 centimètres, est coupée vers son milieu par deux tourelles cuirassées, fixes avec plates-formes mobiles, disposées en barbette et armées de canons de 20 centimètres à 7m,90 au-dessus de la flottaison; cette hauteur permet de les utiliser même par une grosse mer. Un boulevard extérieur est ménagé sur chaque bord pour

que ces canons puissent tirer en chasse comme en retraite.

« Le pont des gaillards, en temps ordinaire, sert de logement aux officiers supérieurs ; leurs chambres de combat sont placées sous la flottaison. Enfin le spardeck sert de promenoir.

« La muraille de la batterie suit les formes du bâtiment, mais celle du pont des gaillards après un ressaut monte verticalement pour constituer les boulevards cités plus haut. Puis entre les deux mâts sont disposées des passerelles longitudinales recevant des bastingages. Une passerelle transversale plus vaste relie les deux tourelles barbettes et reçoit des canons-revolvers, des bastingages, des kiosques, des cabines pour les canons à tir rapide.

« Son abri cuirassé, ses embarcations haut perchées, qui ne craignent rien des coups de mer, les fenêtres, les hublots pour éclairer et aérer les logements, ainsi que toutes les parties élevées, y compris les mâts, sont couronnées de canons à tir rapide et de revolvers Hotchkiss. Des regards et des meurtrières ménagés dans les moindres espaces des gardes-corps, lui dessinant son triple étage de galeries, donnent à ce navire l'aspect d'un château fort flottant.

« La longueur totale du Hoche est de 105 mètres; dans sa plus grande largeur, il mesure 19m,7S ; malgré cette largeur, ses formes d'attaque font bien augurer pour la rapidité de sa marche. Sa profondeur, mesurée du pont principal jusqu'au-dessus de la quille, est de 8m,50 ; du pont du spardeck au fond de la cale, elle est de 15m,80. La grande passerelle est à une hauteur de 12m,50 de la flottaison. Il y a cinq ponts et une plate-forme de cale. Son tirant d'eau est de 8 mètres environ.

« Pour mettre cette forteresse métallique en mouvement, il y a un appareil moteur de d 1 700 chevaux de 75 kilogrammètres. Cet appareil est composé de quatre machines

Fig. 255. —

S. T. II

Le Hoche, grand cuirassé d'escadre de la marine française.

principales, placées dans deux compartiments, deux à tribord, deux à bâbord, et actionnant deux bélices de 5m,40 de diamètre, en porte à faux à ailes fixes déployées et à pas constant, de l'extrémité au milieu. Ces machines sont du système à pilon, égales et symétriquement placées. Chacune est composée de deux cylindres fixes verticaux : un grand et un petit. L'admission de vapeur se fait dans le petit et la détente dans le grand. Chaque machine est conjuguée sur un arbre en acier, à deux coudes. De chaque bord, les deux machines peuvent être rendues solidaires ou indépendantes l'une de l'autre, par un système d'embrayage.

« La condensation de la vapeur s'opère par contact ; les pompes de circulation sont mues par des moteurs spéciaux. Deux machines auxiliaires à piston actionnent les turbines de cale. La mise en train et le vireur peuvent être manœuvrés, soit à bras, soit à la vapeur. Les bâts des machines motrices sont en tôle, ce qui fait une économie de poids sans rien faire perdre à la solidité.

« Cet appareil a été construit à l'établissement maritime d'Indret, d'après les plans de l'ingénieur du bâtiment.

« La marche à outrance est de quatrevingt-dix tours, à 7 kilogrammes de pression absolue.

« Pour fournir de la vapeur à ces énormes machines, il y a huit générateurs, cylindriques, à haute pression, à enveloppe d'acier et à trois fourneaux par corps, placés dans quatre chambres de chauffe, séparées par des cloisons étanches longitudinales et transversales. Ces chaudières sont timbrées à 6 kilogrammes.

« Le volume total de l'eau qui remplit les chaudières est de d 79 360 litres. Pour vaporiser cette eau, il faut une surface de grille de 52 mètres carrés.

« Les cheminées de ces chaufferies se réunissent à la hauteur du spardeck, en une seule, qui est protégée par une enveloppe en

tôle d'acier chromé ; cette enveloppe est ellemême entourée à sa base d'un glacis cuirassé.

« La consommation de charbon par heure, à marche réduite, est à peu près de 5 300 kilogrammes. Pour la marche à outrance, elle est d'environ 12 500 kilogrammes.

« Ce cuirassé appuyant la chasse ou filant en retraite, poussé par ses 877500 kilogrammètres, peut parcourir 33 kilomètres à l'heure.

« Filant avec cette rapidité, par une mer houleuse, il offrirait à un spectateur un peu éloigné un aspect vraiment surprenant, car c'est à peine si l'on verrait la coque : les substructures, les tourelles et les mâts seuls émergeraient.

« Ce navire, si bon marcheur, a des moyens de défense formidables.

« Pour se mettre à l'abri de l'artillerie des gros navires ou de l'artillerie des côtes, il a une cuirasse d'acier, épaisse de 45 centimètres, sur un matelas de bois de teck, de 20 centimètres d'épaisseur, et qui, luimême, est renforcé de deux tôles d'acier, de 18 millimètres d'épaisseur chacune.

« Le blindage de son cofferdam et sa ceinture cuirassée, qui vient recouvrir jusqu'à la pointe extrême de son étrave, lui constituent un éperon redoutable.

« Contre les tirs plongeants, il a son pont principal, recouvert d'un blindage de 10 centimètres d'épaisseur. Les surbaux des panneaux sont cuirassés, pour empêcher l'introduction des projectiles dans les fonds.

« Ses tourelles, d'un diamètre aussi petit que possible, pour diminuer la surface vulnérable, sont blindées avec des plaques d'acier de 35 centimètres d'épaisseur, fixées sur un matelas de bois de teck, de 25 centimètres, doublé lui-même, pour pare-éclats, de deux tôles d'acier, de 15 millimètres d'épaisseur.

« Pour l'offensive, l'artillerie est puissante et savamment disposée.

« Pour le combat en pointe, soit en chasse ou en retraite, nous trouvons un canon de

SUPPLÉMENT AUX BATIMENTS CUIRASSÉS

34 centimètres, tirant dans l'axe et battant i un secteur de 254°. Le champ de tir de I l'avant est parfaitement dégagé pendant le ; combat, car les grues qui servent à la manœuvre des ancres se rabattent sur le pont. Deux canons de quatorze centimètres, placés sur le pont du spardeck, dans les pans coupés des cloisons avant et arrière, battent un j secteur de 70° ; deux canons de 27 centij mètres, en barbette, ont pour champ de tir un demi-cercle; enfin des canons à tir ra- ! pide et des Hotchkiss, soit pour la chasse extrême ou la retraite.

« Pour le combat par le travers, il y a les deux canons de 34 centimètres, un canon de 27 centimètres, sept canons de 14 centimè- , très et presque toutes les mitrailleuses lançant à peu près 1 130 kilogrammes de métal.

« Entouré et battant de toute son artillerie, il arme deux canons de 34 centimètres, deux canons de 27 centimètres, dix-huit I canons de 14 centimètres, six canons de 47 millimètres dans l'abri central, deux canons de 47 millimètres dans la hune de misaine, six canons-revolvers de 37 milli- | mètres sur la passerelle centrale, quatre de 37 millimètres sur la superstructure ; deux canons de 37 millimètres dans la hune du grand mât ; enfin, deux canons de 63 millimètres : soit quarante-quatre canons, lançant près de 2 000 kilogrammes de boulets ou d'obus chargés de poudre brisante.

« Pour l'abordage, le Hoche dispose d'une mousqueterie de cinq cents combattants environ et de cinq tubes lance-torpilles : deux en chasse, deux au centre et le cinquième en retraite.

« Puis, par-dessus tout cela, quoi qu'on dise, et peut-être avant tout cela, l'éperon!

« Quel sera l'audacieux capitaine qui, le premier, jugeant le moment opportun, et choisissant le bon endroit, avec un bélier comme le Hoche, qui déplace près de onze mille tonneaux, ébranlera son ennemi, d'un formidable coup d'éperon qui le blessera

certainement à mort? La prochaine guerre navale nous le dira peut-être...

« A voir ces canons monstres qui ont 8 et 10 mètres de longueur, on se figurerait que l'on éprouve de très grandes difficultés à les manoeuvrer et qu'il faut encore un temps assez long pour charger et tirer. Il ne faut cependant que quelques minutes pour cette opération. Le chargement peut s'effectuer dans toutes les positions du canon, que celui-ci soit en repos ou en mouvement.

« L'appareil hydraulique nécessaire au monte-charge est placé bien au-dessous de la flottaison. Cette ascension se fait très rapidement et très simplement par traction de chaînes. Les tubes de chargement contenant les munitions arrivent à l'arrière du canon, prêtes à être refoulées au moyen d'un refouloir télescopique et juste à l'endroit où il le faut. Enfin, le pointage en direction s'opère par des chaînes croisées tirées par de puissantes presses hydrauliques mouflées, qui font rouler les tourelles ou les plates-formes sur de forts galets d'acier.

« L'éclairage, à l'intérieur, est fourni par des centaines de lampes électriques à incandescence.

« L'aération et la ventilation ont été étudiées avec soin. L'air pénètre à profusion dans toutes les parties du navire.

« Les conditions qui peuvent rendre le navire habitable pour sept cents hommes ont été prises avec humanité.

« Quant à l'aménagement général, les chambres des officiers, des maîtres, les postes des mécaniciens, leurs lavabos, le logement de l'équipage, l'hôpital, les postes des blessés, la boulangerie, les cuisines, etc., n'ont pas été établis avec la stricte économie de place que l'on remarque sur certains navires de l'Etat. »

Le Richelieu (fig. 236), qui a remplacé le Magenta, dont nous avons donné la description dans les Merveilles de la science, est un

cuirassé de premier rang. Sa longueur est de 100 mètres, sa largeur de 17 mètres, son tirant d'eau de 8 mètres. Il mesure, de la sorte, 16m,50, de la quille aux bastingages : c'est la hauteur moyenne d'une maison de Paris.

Son déplacement d'eau est de 8500 tonneaux, c'est-à-dire qu'il pourrait supporter un poids maximum de 8 500 000 kilogrammes.

Il porte quatre tourelles latérales blindées (on en voit deux sur notre dessin), et est armé d'un puissant éperon. Au milieu, est un réduit central blindé.

Son appareil moteur se compose de deux hélices, placées une à chaque bord, et qui sont mises en mouvement par une machine à vapeur, chacune de la force effective de 4 500 chevaux.

Son gouvernail, du système Joëssel, est en bronze. Il pèse 30 000 kilogrammes, et est mis en mouvement par une machine à vapeur, de la force de 3 000 chevaux. Grâce à ce gouvernail, le vaisseau peut opérer sa révolution sur lui-même, par un mouvement de 116 mètres de rayon. Les meilleurs bâtiments blindés demandaient, autrefois, un rayon double, pour exécuter cette même parabole.

Le Richelieu est porteur de mâts à voiles qui concourent à sa marche, pour remplacer la machine à vapeur, en temps favorable. Le plus haut de ses mâts a 60 mètres de hauteur. En mettant au vent toutes ses voiles, il offre une surface de toile de 2500 mètres carrés.

Sa vitesse normale est de 14 nœuds, soit

26 kilomètres à l'heure.

L'épaisseur de la cuirasse est de 22 centimètres à la flottaison, 10 centimètres à la batterie et 15 centimètres sur les tirants.

Son artillerie se compose de 6 pièces de

27 centimètres, placées dans la tourelle centrale, et lançant un projectile du poids de 206 kilogrammes.

Cinq autres pièces, de 24 centimètres,

sont installées dans les tourelles et le fort de l'avant.

Son équipage se compose de 760 hommes.

Le Richelieu, un des plus beaux spécimens de l'artillerie et de l'art des constructions navales, a coûté 20 millions.

Ce cuirassé a son histoire. Construit à Toulon, en 1873, il fut victime, en décembre 1880, d'un épouvantable sinistre. Il fut en partie consumé par le feu, dans le port, et il se renversa sur l'eau, en s'enfonçant vers la droite. On désespéra quelque temps de pouvoir le renflouer, mais on finit par y parvenir. Remis en chantier, en 1881, il fut réparé dans toutes ses œuvres, et reprit la mer en 1885. Aujourd'hui, c'est un des plus importants et un des plus rapides de nos cuirassés d'escadre.

L'un des plus beaux cuirassés de notre flotte estl' A?niral-Baudin(fig. 257, page 312).

YJ Amiral-Baudin est le similaire du Formidable, dont nous avons décrit et représenté les machines motrices, à la page 297 de cette Notice, dans les considérations générales sur les nouvelles transformations de nos bâtiments de guerre. Le dessin que nous donnons de Y Amiral- Baudin représente donc également le Formidable.

Ces deux cuirassés sont les plus grands de notre flotte. Yoici leurs dimensions principales :

Longueur 104m,62

Largeur 21 ,24

Creux 12 ,40

Tirant d'eau moyen 7 ,98

Déplacement d'eau 11 400 tonnes

Hauteur de commandement des

canons 8m,52

La coque, en tôle d'acier, est partiellement cuirassée. La cuirasse s'étend sur la flottaison, de bout en bout du navire. Un blindage protège trois tourelles, où sont placées les grosses pièces d'artillerie, et couvre jusqu'au pont blindé le passage des projectiles destinés à ces pièces. Le commandant du navire

SUPPLÉMENT AUX BATIMENTS CUIRASSÉS

Fig. 256. - Le Richelieu, grand cuirassé d'escadre de la marine française.

se loge dans un abri blindé, à l'épreuve du tir de la mousqueterie et des pièces légères.

Le moteur se compose de deux machines à vapeur distinctes, séparées par une cloison médiane. Elles actionnent, chacune, une hélice ; en sorte que. dans le cas d'avarie de l'une des hélices, le navire n'est pas immobilisé.

L'artillerie se compose : 1° de trois canons de 37 centimètres, placés dans les tourelles ; 2 de deux canons de 14 centimètres, installés dans la batterie ; 3° d'un grand nombre de canons à tir rapide et de mitrailleuses, disséminés soit sur les gaillards, soit dans les hunes.

\j Amiral-Baudin et le Formidable n'ont pas de voilure. Les mâts que l'on voit sur notre dessin sont des mâts dits militaires, c'est-à-dire destinés à porter à une certaine hauteur des mitrailleuses, qui permettent de diriger des feux plongeants contre les bateaux ou navires torpilleurs.

A propos de Y Amiral-Baudin, nous donnerons une idée des mâts militaires qui, avec quelques modifications, existent aujourd'hui sur la plupart des grands cuirassés de toutes les marines.

Ces mâts sont en tôle, avec escalier intérieur en spirale. Ils portent des hunes étagées, qui reçoivent des mitrailleuses ou de la mousqueterie, destinées, au moment d'un combat, à couvrir de projectiles le pont du navire ennemi.

Dans certains cuirassés on a placé sur le mât militaire le poste du commandant du navire, et celui de l'officier torpilleur. C'est la disposition adoptée sur Y Amiral-Baudin, comme on le voit sur notre dessin.

De tels postes sont mal défendus, sans doute, contre l'artillerie ennemie, mais on ne pouvait songer à les protéger par des blindages. L'utilité de ces hautes tours militaires, qui remplacent les anciens mâts, c'est de donner au commandant le moyen d'observer d'une grande élévation tout l'en-

semble du navire et les mouvements de l'escadre ennemie. La durée d'un combat étant très courte, l'abri du commandant serait sans doute suffisant.

C'est ce que pensent la plupart de nos marins, mais leur confiance n'est pas partagée par tous..

Quoi qu'il en soit, sur Y Amiral-Baudin, le poste de commandant, au moment d'un combat, se trouverait sur le mât militaire, à la partie supérieure : de là, il dominera tout le pont. Au-dessous de lui et sur le même mât, dans un kiosque de dimensions un peu plus grandes, se trouve le poste de l'officier torpilleur, qui reste en communication constante avec le commandant.

Après cette description de Y Amiral-Baudin et du Formidable, nous ajouterons que nos ingénieurs ont été mieux inspirés que les ingénieurs anglais, quand ils en ont conçu les plans.

Un rapport à l'amirauté anglaise sur les manœuvres de 1886 signale ce fait, que les cuirassés anglais, trop peu élevés sur l'eau, à l'avant, se trouvent dans des conditions d'infériorité sensible sur nos cuirassés, au point de vue de la navigabilité.

C'est ainsi que le cuirassé anglais le Trafalgar est élevé de 3m,40 seulement audessus de l'eau, alors que, pour un tirant d'eau à peu de chose près analogue, cette hauteur est de 5m,68 sur Y Amiral-Baudin. Il en résulte qu'à puissance égale, nos cuirassés auraient l'avantage sur les vaisseaux anglais du même type d'une meilleure navigation, pour peu que la mer fût agitée.

Nous passons à la description des gardecôtes cuirassés.

Entre les cuirassés d'escadre et les gardecôtes cuirassés, la différence n'est pas toujours très sensible. C'est ainsi que Y Indomptable appartient, en réalité, à l'une et à l'autre de ces deux catégories. Il a 84 mè-

très de longueur, sur 18 mètres de largeur, et déplace 7239 tonneaux, mais sa vitesse n'est que de 14 nœuds, et s'il est presque entièrement en fer et en acier, si la ceinture qui le protège à la flottaison atteint une épaisseur de 50 centimètres, il n'est armé que de deux canons, de 42 centimètres, placés dans une tourelle mobile, et de quatre canons de 10 centimètres. C'est ce qui lui assigne plus particulièrement le rôle de garde-côtes.

U Indomptable, abrité par un pont en acier, est mis en mouvement par deux hélices, actionnées par deux machines à vapeur compound à trois cylindres. La vapeur est fournie aux machines par deux chaudières. A l'intérieur, le navire est divisé en dix compartiments, par des cloisons étanches.

Le garde-côtes cuirassé, le Tonnerre, construit sur les plans de M. de Bussy, ingénieur des constructions navales, a été lancé en 1877. Ce qui fait l'originalité de ce bâtiment, c'est que tous ses mouvements, grâce aux appareils que nous avons décrits dans le Supplément aux Bateaux à vapeur, sous le nom de servo-moteurs (1), sont littéralement sous la main de son commandant, qui, installé dans le réduit du centre, domine son énorme bâtiment, et le fait, à proprement parler, évoluer du doigt. Dans ce garde-côtes, tout s'exécute à la machine, même la ventilation. La lumière est artificielle ; ce qui était nécessaire, puisque, sauf le réduit cuirassé central, tout le reste du navire est presque entièrement sous l'eau, et n'émerge que de 2 mètres au plus au-dessus de la mer.

Le Tonnerre a deux coques, distantes l'une de l'autre de 90 centimètres, et superposées. Il ne possède qu'un seul mât, où l'on bisse les signaux, et où l'on place les vigies.

Ce navire, qui déplace 4 524 tonnes, se compose d'un réduit, d'une tour et d'une superstructure. La coque, doublée enfer, est

(I) Tome I", pages 174-177.

armée d'un éperon de 3 mètres. A sa partie moyenne, cette coque a 7 mètres de hauteur; elle est partagée en neuf sections à l'aide de huit cloisons étanches transversales.

Le réduit central, qui se trouve sur le pont, et qui contient la tour, est blindé. lia 40 mètres de longueur sur 12 mètres de largeur et 2 mètres de hauteur, et renferme les logements du commandant et de son second, l'hôpital, ainsi que le poste de l'équipage. La tourelle a un diamètre extérieur de 10m,50; elle s'élève de 6 mètres au-dessus du pont, et elle est elle-même surmontée d'une petite tourelle, d'un mètre. Percée de deux sabords, elle est armée de deux canons de 27 centimètres; comme la tour tourne sur un pivot ses canons peuvent être pointés clans toutes les directions. Enfin, dans l'espace laissé libre sur le pont, à l'avant et à l'arrière, on a construit deux sortes d'immenses caisses en tôle, où sont les logements des maîtres et de l'état-major.

Quant à la superstructure, élément dont nous avons pour la première fois l'occasion de parler, c'est un vaste palier en tôle, qui a 3 mètres de largeur, sur 27 mètres de longueur, et qui, installé au centre du navire, renferme la cheminée et supporte une large plate-forme. A chacun des angles de cette plate-forme se trouve un canon de 12; les hamacs de l'équipage sont, pendant le jour, rangés dans les bastingages de cette plateforme.

Quand un petit modèle de ce navire parut à l'Exposition universelle de 1878, quelques marins prétendirent que ce bâtiment manquerait de stabilité. La navigation qu'il a faite depuis a largement démontré que ces critiques étaient mal fondées.

Sur le modèle du Tonnerre et en différant à peine par quelques dispositions, a été construit, à Rochefort, et lancé en 1881, le magnifique garde-côtes cuirassé, le Tonnant, que nous représentons dans la figure 258.

Ce formidable engin de guerre mesure 75m,60 à la flottaison; il a 17m,60 de largeur extérieure, 5m,49 de creux et 5m.10 de tirant d'eau. Son déplacement et de 4 523 tonneaux. Sa cuirasse a 33 centimètres au milieu, 25 centimètres à l'avant, et 24 centimètres à l'arrière. Sa tour est également cuirassée à l'épaisseur de 35 centimètres.

Son artillerie se compose de deux canons de 34, enfermés dans une tourelle, et de 4 canons-revolvers, placés sur les gaillards.

Comme on le voit par notre dessin, les puissants garde-côtes du genre du Tonnant n'ont plus du navire que le nom. Il faut un effort d'imagination pour comprendre que cette succession d'étages, placés les uns au-dessus des autres, sont supportés par une coque qui rappelle les anciens bâtiments. La coque est, en effet, presque entièrement noyée, et ce que l'on voit au-dessus du niveau de l'eau a plutôt l'apparence d'un châteaufort bardé de fer, que d'un bâtiment. Nous sommes loin de ces élégantes frégates dont la légère voilure séduisait tant les peintres et les poètes. Mais il y a ici un autre genre de pittoresque et de poésie. Sans doute, nos navires de guerre ne rappellent plus le « goéland » étendant ses ailes, mais ils nous montrent un gigantesque édifice dominant la mer de toute sa puissance. A ce point de vue, le Tonnant, qui justifie bien son nom, a aussi sa beauté.

La classification nouvelle adoptée, pour les navires de notre flotte, comprend neuf gardes-côtes, doritleplus ancien, YOnondaga, date de 1863. Le Tonnant est, avec le Tonnerre, le dernier lancé et le plus perfectionné.

Il porte 197 hommes.

La Fusée (fig. 259) est un autre navire cuirassé, qui est destiné à la défense des côtes. Construit à Lorient, il a été lancé le 7 mai 1884.

Sa coque est en acier et en bois doublé de cuivre ; ses dimensions sont restreintes, car sa longueur est seulement de 65 pieds,

sa largeur de 32 pieds, 7 pouces, son déplacement d'eau de 1045 tonnes.

La coque est protégée par une ceinture en acier, de 10 pouces d'épaisseur au-dessus et de 7 pouces au-dessous. Le pont est défendu par une plaque en acier, de 2 pouces d'épaisseur. Toutes les parties pleines et vides sont protégées de même.

La flottaison de ce navire est assurée par de nombreux compartiments étanches, faisant tout le tour du pont. Le bouclier placé en avant est lui-môme protégé par une plaque de 4 pouces.

Le poids total de la cuirasse est de 333 tonnes.

L'armement de ce garde-côtes consiste en un canon de 27 centimètres, monté en avant de la tourelle. Deux mitrailleuses Hotchkiss et un tube lance-torpille Whitehead sont adaptés à l'une des batteries.

Les machines à vapeur, qui sont de la force de 1500 chevaux, font mouvoir deux hélices jumelles.

La vitesse de la Fusée est estimée à 13 nœuds.

L'équipage se compose de 70 hommes.

Les types des bâtiments cuirassés et des garde-côtes cuirassés que nous venons de décrire ont servi de modèle pour construire les grands cuirassés et les gardecôtes de notre flotte.

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