CHAPITRE II
FAIT» HATCRELS El 0I1SEHVATI0N5 Ot'I ONT PU CONDUIHE A LA I>Éc;Ot'VEHTE liE l'iD ENTITÉ VE LA FOtrDRE ET DE L'ÉLiy.TMICITÉ. — FAHS BAF'POKTÉS l'AR LEB HISTO- IIEN8 LATINS. — OBSERVATIONS CONSIGNÉES DANS L'IIISTOIHE MODKBNE. — LE CHATEAU DE DUINO, DANS LE FBIOUL. — LE FEU SAINT-ELME, — MANIFESTATIONS ÉLECTRIQUES EN M EH. — SCINTILLATIONS ÉLECTRIQUES DANS I.F-8 ALPElb — DÉCOIVKRTE DE l'aNALOCIE DE LA rOCDRE ET DE l'éLECTKICITÉ. — WAI L. — GBET. — JEAN FBEKE ET BENJAMIN MARTIN. — l'aBBÉ MOLLET. — 01 ■^STION POSÉE PAR i/a^J^DÉMIE DE BORDEAUX. — MÉMOIRE DE BAKHEHET, DE DIJON, SUR LA RESSEM- BLANCE DU TONNKMIIK ET DE i/éI.ECTBK ITÉ. — MÉMOIHE DE BOMAR, pK NÉRAC.
L'électricité rc trouve répandue dans la nature avec une telh; abondance, que ses effets ont pu se manifesU;r spontanément aux yeux des hommes, dans une foule de circonstances diverses. A toutes les époques, on a constaté des apparitions, des scintillations lumineuses, des attractions et des mouvements, qui avaient Télectricité pour cause. Mais avant que la science fût en possession de données exactes sur ces phénomènes météoriques, c'est-à-dire avant la connaissance et Tétude de rélectricité, il était impossible de rattacher entre eux par un lien commun les faits de ce genre que l'observation révélait de loin en loin. II fallait avoir des notions positives sur rélectricité, pour comprendre que beaucoup d'accidents extérieurs et de phénomènes naturels, dé|>endaient d'une cause de ce genre et obéissaient à la même loi.
C'est ce qui explique que, depuis Tantiquité jusqu'à la fin du dernier siècle, les physiciens aient pu, dans un grand nombre de cas, être témoins de manifestations extérieures du fluide électriquei sans soupçonner
la nature ni pouvoir fourmr Texplicafioii d ces phénomènes.
Une revue des principales observalkiiiB d ce genre que Thistoire nous m ocMiaervéa prouvera sufiKsamment que beaucoup de fui naturels, qui ont été remarqués à dillënnk époques, avaient pour cause une metàotk âec trique, et auraient pu mettre les saTuits sari voie d'une grande découverte, c^est^ànlive de voiler l'identité de la foudre et de réledricitc ou du moins faire constater TexisteBoe i l'électricité libre dans l'atmosphère.
Le cheval que montait, à Rhodes, Tempe reur Tibère , étincelait sous la main qui I frottait fortement. On citait un autre cheva doué de cette propriété. Le père de Théodo rie, et quelques autres, avaient observé o même phénomène sur leur propre corps (i)
Mais les Romains avaient une manière eom mode d'éviter l'explication embarrassani d'un phénomène physique. On mit ces fait au rang des prodiges, ce qui dispensa de toa examen.
Pendant la nuit qui précéda la Tictoire qui Posthumius remporta sur les Sabins, les javelots des soldats romains jetaient autant de clarté que des flambeaux. Lorsque Gylippuj allait à Syracuse, on vit une flamme sur sa lance (2).
Suivant Procopc, le ciel favorisa Bélisaire du même prodige pendant la guerre contre les Vandales (3).
On lit dans Tite-Live que Lucius Atreui ayant acheté un javelot pour son fils, qui Tenait d'être enrôlé parmi les soldats, cette arme parut embrasée, et jeta des flammes pendant plus de deux heures, sans être consumée par ce même feu (4).
(1) Damasclus in hidor. Vit. apud PhoL BibiioUu d. )42.
(2) « Gylippo Syracusas petenti, visa est Stella saper ipsam lanceam constitisse. In Romanorum castiis visa sqbI ardere pila, ignibus scllicet in illa delapsis : qui SKpe, imh minam more, animalia ferire soient et arbusta, ted si minores tI mittuntur, defluunt tantum et insident, non ferimrt nec vulnerant. >• (Senec, Natur, Qaœst,, lib. I, cap, i.)
(r Procop. De Bfli, VandaL, lib. II, cap. ii. (4)Titc-Llve,liv. XUII.
LE PAnATONNt-nRE.
Flf. 2GI, — Les piquet de fàrmée de Ccaor étiDcellent à Irj suih' d'uN oni^ri i(*.ige :»fti;).
Phitarqiie, dans la Vie de LysandrCy fait mention de deux faits de cette nature :
« Les Iniques de quelque» soîdats en Sicile, et une canne qtie porlaiL à sa main un cavalier, en Sardaigne, parurent en feu. Les côtes furent au«« lumineuses et hrillôrentde feux Eréquenta. i
Pline a observé le nnème phénomène sur des soldais ([uî élaîeiit en faction la nuit sur les remparts :
« Les étoiles paraissaient tant sur terre que sur mer* J ai vu une lumière sous celte forme sur lot piques des soldats qui étaient en factioo k nuit iiur les rcmpurts. On en a vu aussi sur les vergues et autres
parties des vaisseaux^ qui rendaieol un son intelligible et cbangeaieiit souvent de place. Deux de ces lumières prédisaient on bon temps et tin heureux voyagf?, et en chassaient une autre qui paraissait seule et qui avait un aspect menaçant. Les marins appellent celle-ci Uëéne; mais ils nomment les deux autres Ca&ljr d Potlux^ et les invoquent comme des dieux. Ces lumières se posent quelquefois vers le soir sur la ttHe des hommes, et sont d*un bon et favonible présage (i), »
(!) « E\istunt BtellîB et in mttîl terriique. Vldi no^turnls tnilitom vigihts inbierrre pilfs pro valb fulgorein ea effigie : et antennii navlgantium , aliUque Dsvlum partîbuSf eum vocali quoilant sonu insistant, ut rolucres, sedem tx sede mutatites. Geminas ayt«m latutares et prospcri
« Mais, ajoute Pline en style magnifique, ces choses sont encore cachées dans la majesté de la nature {incerta ratione et m nor turœ majestate abdita).
César rapporte, dans ses Commentaires^ que, pendant la guerre d'Afrique, aprfes un orage affreux, qui jeta toute l'armée romaine dans le plus grand désordre, la pointe des dards d*un grand nombre de soldats brilla d'une lumière spontanée. De Courtivron (4), de l'ancienne Académie des sciences, a cru le premier pouvoir rapporter ce phénomène à l'électricité. Voici le passage de César :
« Yen ce temps-là parut dans l'armée de César an phénomène extraordinaire. Au mois de février, ▼ers la seconde veille de la nuit, il s'éleva subitement un nuage épais suivi d'une gréle terrible ; et, * la m(!me nuit, les pointes des piques de la cinquième légion parurent s'enflammer (2). »
L'histoire moderne fournit un grand nombre d'exemples de ces apparitions de flammes k l'extrémité des corps pointus. Tant que l'on ignora la cause de ces phénomènes, on y fit peu d'attention ; mais on les a recueillis avec soin dès que l'on a reconnu leur corrélation avec l'électricité atmosphérique.
De tous ces faits appartenant aux temps modernes, le plus curieux est assurément le suivant, qui a été publié pour la première /ois par un physicien d'Italie, et reproduit ensuite dans l'un des Mémoires de l'abbé NoUet à l'Académie des sciences (3).
enrsûs prsnuntiœ ; quarum adventu fugari diram illam ac mlnacem appeiiatamque Hdenam ferunt. Kt ob id Pollue! et Castori his nomeo assignant, eosque in mari deos invoetot. Hominum quoque capitl vespertinis horis magno prssagio circumfulgent. >• (Plinii Historia naturaiiSf Ub, II.)
(1) Histoire de r Académie des sciences de Paris, pour 175?, p. 10.
(2) « Per id tempus fere Cssaris exercitui res accidit incredibilis auditu ; nempe vigiliarum slgno confecto, circiter vigilia tecunda noctis, nimbus eum saxea grandine subito est coortus ingens ; eadem nocte, legionls quints cacumina sua sponte arserunt >• (Casarls Comment, de Beilo Africann, cap. vi.)
(3) Leltera di Gio, Fortunato Bianchini, doit, medic. intomo un nuovo fenomeno elettrico, ail, Acad, R, di Scienxe di Parigi, 17 68. — Mémoires de i' Académie des sciences de Paris, I7i)4, p. 445, dans une note placée à la fin d*un Mémoire de Tabbé NoUet sur la cause et les effets du ton-
Sur un des bastions du château de Duino, situé dans le Frioul, au bord de la mer Adriatique, il y ayaii, de temps immémorial, une pique plantée yerticalement, la pointe en haut. Dans Tét/é, lorsque le temps paraissait tourner à l*orage, le soldât qui montait la garde sur ce bastion, présentait de près, au fer de cette pique, le fer d'une hallebarde {brandistoco) qui était toujours placée là pour cette épreuve. Si le fer de la pique étincelait beaucoup à l'approche de celui de la hallebarde, et qu'il jetât, par sa pointe, une aigrette lumineuse, la sentinelle sonnait aussitôt une cloche, qui se trouvait là. Les gens de la campagne et les pécheurs en mer se trouvaient ainsi avertis de l'approche du mauvais temps, et sur cet avis chacun pouvait rentrer chez soi. L'ancienneté de cette pratique est prouvée par la tradition du pays, et par une lettre du P. Imperati, bénédictin, datée de 1602, dans laquelle il est dit, en faisant allusion à cet ,usage des habitants, de Duino : Iffne et hastà utuntur^ ad imbreSy grandines procellasque prœsagiendas^ tempore presser^ tim œstivo.
Rien de plus curieux, rien de plus remarquable assurément, que cette coutume, qui fut sans douté révélée par quelque hasard heureux, aux habitants de cette partie des rives de l'Adriatique.
On a de tout temps observé, pendant les orages, des apparences, des aigrettes, des scintillations lumineuses brillant à l'extrémité des corps pointus qui sont très-élevés dans l'air, comme les mâts des vaisseaux et les clochers des églises. Tous les navigateurs ont signalé ces apparitions de lumière à la pointe des mâts, des vergues ou des cordages des vaisseaux. Dans l'antiquité, ces étincelles ou ces flammes étaient regardées comme des présages. Une seule flamme, qui recevait alors le nom d'Hélène^ était un signe menaçant pour la traversée. Deux flammes {Castor et Pollux) prédisaient au contraire, du beau temps et un voyage heureux.
LE PARATONNERRE
Ce phénomène météorologique a reçu différents noms chez les modernes : en France, c'est le feu Saint-Elmey en Italie le feu de Saint-Pierre^ de Saint-Nicolas^ etc. Personne n'ignore que ces aigrettes lumineuses sont de véritables et fortes étincelles électriques, tirées des nuages orageux par la pointe des mâts.
Plutarque cite de nombreux exemples de ces apparitions lumineuses ; nous ne rapporterons que la suivante :
a Au moment, dit Plutarque, où la flotte de Lysandre sortait du port de Lampsaque pour attaquer la flotte athénienne, les étoiles de Castor et de Pollux allèrent se placer des deux côtés de la galère de l'amiral lacédémonien . »
Les croyances, les mœurs, changent avec les siècles, mais les superstitions sont de tous les temps, et se transmettent, presque sans altération, d'âge en âge. Si l'on veut savoir comment les navigateurs au temps de Christophe Colomb envisageaient le phénomène dont nous parlons, il faut lire, dans l'ouvrage célèbre Vie de famiral^ écrit par le fils de Christophe Colomb, ce curieux passage.
« Dans la nuit du samedi (octobre 1493, pendant le second voyage de Colomb), il tonnait et pleuvait très-fortement. Saint-Elme se montra alors sur le mât de perroquet avec sept cierges allumés, c'est-àdire que Ton aperçut ces feux que les matelots croient être le corps du saint. Aussitôt, on entendit chanter sur le bâtiment force litanies et oraisons, car les gens de mer tiennent pour certain que le danger de la tempête est passé, dès que Saint-Elme parait. »
Herrera nous apprend que les matelots de Magellan avaient la même superstition.
« Pendant les grandes tempêtes, dit-il, Saint-Elme se montrait au sommet du mât de perroquet, tantôt avec un cierge allumé, et tantôt avec deux. Ces apparitions étaient saluées par des acclamations et des larmes de Joie. •
Le passage suivant emprunté aux Mémoires de Forbin^ présente un autre exemple du même phénomène, avec des proportions extraordinaires :
« Pendant la nuit (en tC9C, par le tra\ers des Baléares)^ il se forma tout à coup un temps très-noir, accompagné d'éclairs et de tonnerres épouvantables. Dans la crainte d'une grande tourmente dont nous étions menacés, je fis serrer toutes les voiles. Nous vîmes sur le vaisseau plus de trente feux Saint- Elme. il y en avait un, entre autres, sur le haut de la girouette du grand mât, qui avait plus d'un pied et demi (0"»,50) de hauteur. J'envoyai un matelot pour le descendre. Quand cet homme fut en haut, il cria que ce feu faisait un bruit semblable à celui de la poudre qu'on allume, après l'avoir mouillée. Je lui ordonnai d'enlever la girouette et de venir; mais à peine l'eut-il ôlée de place, que le feu la quitta et alla se poser sur le bout du mât, sans qu'il fût possible de l'en retirer. 11 y resta assez longtemps, jusqu'à ce qu'il se consuma peu à peu. »
En parlant du feu Saint-Elme, dans sa Notice sur le tonnerre^ Arago fait connaître sur ce sujet deux autres faits intéressants.
Fynes Moryson, secrétaire delord Montjoy, rapporte, dit Arago, qu'au siège de Kingsale, le 23 décembre 1 601 , le ciel étant sillonné par des éclairs sans tonnerre, les cavaliers ou sentinelles virentdes lampes qui semblaient brûler à la pointe de leurs lances et de leurs épées.
Le 25 janvier 1822, M. de Thielaw, serendant à Freiberg, pendant une averse de neige, remarqua sur la route que les extrémités des hranchesdetouslesarbresétaientlumineuses.
En Allemagne, la tour de Naumbourg était citée comme présentant souvent des feux Saint-Elme à son sommet. Au mois d'août 1768, Lichtenberg aperçut une flamme pareille sur le clocher de la tour Saint-Jacques àGœttingue. Le 22 janvier 4728, pendant un violent orage accompagné de pluie et de grêle, M. Mongez remarqua des aigrettes lumineuses sur plusieurs sommités lo> plus élevées de la ville de Rouen.
En 1783, Sauvan publia que le 22 juillet, par une nuit orageuse, il avait aperçu, pendant trois quarts d'heure, une couronne de lumière autour de la voûte du clocher des Grands-Augustins à Avignon (4).
Deux naturalistes célèbres du xv* siècle,
(1) Arago, Notice sur le tonnerre, N:*ticee scientifiquu^ t. 1, p. lU-154.
Aldrovande, de Bologne, et Hermolaus Barbttrus, de Venise, disent avoir vu quelquefols, à des hauteurs considérables, des corbeaux dont le bec jetait une vive lumière par les temps d'orage. C'est peut-être, ajoute lenaturalisteGuéneau (deMontbéliard), quelque observation de ce genre qui a valu à l'aigle le titre de ministre de la foudre.
M. Binon, curé de Plauzet, assurait que pendant vingt-sept ans qu'il résida dans cette paroisse, les trois pointes de la croix du clocher paraissaient environnées d'un corps de flamme dans les grandes tempêtes. Quand ce phénomène s'était montré, la tempête n'était plus à craindre, car le calme succédait aussitôt (1).
Pacard, secrétaire de la paroisse du prieuré de la montagne du Brevent, située en face du mont Blanc» faisait creuser les fondements d'un chalet qu'il voulait construire dans une prairie , lorsqu'un violent orage se déclara. U se réfugia sous un rocher peu éloigné, et vit le feu électrique briller à plusieurs reprises sur la tête d'un grand levier de fer planté en terre, qu'il avait laissé en se retirant(2).
Si Ton monte sur la cime d'une montagne, on pourra être électrisé par une nuée orageuse, comme le sont les pointes des girouettes et des mâts»
C'est ce qu'éprouvèrent, en 1767, Pictet, de Saussure et Jallabert fils, sur la cime du Brevent. Le premier de ces savants, à mesure qu'il marquait sur son plan, la position de quelque montagne, en demandait le nom aux guides qu'on avait pris; et pour la leur désigner, il la montrait du doigt en élevant la main. « U s'aperçut que chaque fois qu'il « faisait ce geste, il sentait au bout de son «doigt une espèce de frémissement ou « de picotement, semblable à celui qu'on « éprouve lorsque l'on s'approche d'un globe « de verre fortement électrisé. » L'électricité
(1) Transactions phiioiopfttqueSf i. XLVIH, port. I» p. 2l(». Çt) De Saussure, Voyage dans Us Alpes, iii-8*,t U, p. S6
d'un nuage orageux, qui était vis-à-vis, futla cause de cette sensation. L'effet fut le même sur les compagnons et les guides du Yoyage, et la force de l'électricité augmentant bieatAt, la sensation produite par l'électricité derârt à chaque instant plus vive ; elle était nièlBe accompagnée d'une espèce de sifflement. Jallabert, qui avait un galon à son chapeau, entendait autour de sa tête un bourdonneniflnt effrayant, que ks autres personnes rent aussi quand elles le mirent à leur* i sur leur tête. On tirait des étincelles du bouton d'or de ce chapeau, de même/pie de la virole de métal d'un grand b&UxtL
L'orage pouvant devenir dangneux, - on descendit à dix ou douze toises plus bas, où l'on ne sentit plus d'électricité. Bientôt apiès il survint une petite pluie, l'orage sedisHpa, et Ton remonta au sommet, où l'on neitranve plus aucun signe d'électricité (1).
Ainsi, à toutes les époques, on a vu ae manifester des phénomènes météoriques qui avaient Télectricité pour cause ; mais en l'absence de connaissances positives sur ce graiid agent de la nature, ces phénomènes ne pouvaient être qu'un objet de curiosité. Un étonnement'^rile était le seul sentimoit que ce spectacle put exciter, lorsqu'une idée superstitieuse ne venait pas couper court à toute tentative d'explication.
Bien que connus et depuis longtoKps enregistrés dans les annales historiques, ces faits restèrent donc, pendant des siècles, isolés et inutiles pour la science. Cette mine précieuse, qui devait être un jour si féconde en découvertes, apparaissait par intervalles et se dévoilait aux yeux des hommes par quelque filon brillant, par quelque lumineuse échappée ; mais cet appel à l'investigation scientifique demeurait sans résultat. Nul ne pouvait encore essayer de remonter jusqu'à la source où se cachaient tant
(I) D« Saussure, Voyage dans les Alpes, in^S*, t U, p. \hS.-^ Histoire de r Académie des sciences de Paris poui 17G7, p. 33.
de merveilles. Un travail de ce genre ne put être entrepris qu'après qu'une physique plus avancée eut soumis à ses études les phéno-* mènes électriques. Alors, seulement, tous les accidents météorologiques qui conslitueiit des manifestations de rélectriciié naturelle, apparurent sous leur véritable jour et purent être rapportés à leur origine exacte.
L'analogie des effets de la foudre avec ceux de rélectricité est tellement saisissante, tellement naturelle, qu'elle fut aperçue par les physiciens^ dès les premiers temps de la connaissance des phénomènes électriques* Ce que Ton observe en petit sur le conducteur d'une machine électrique, c'est-à-dire l'éclat et le bruit de rétincelle, la lumière de l'éclair el la détonation de la foudre le reproduisent en grand*
Celle comparaison et ce rapprochement, sont si simples, si naturels, que Fidée en
est venue à tous les physiciens, el cela, «m peut le dire, dès le moment même ou Ton ;i
eu connaissance de rétincelle électrique.
L© docteur Wall était un physicien anglais contemporain d*Otto de Guericke et qui, par conséquent, vivait vers 1650. Avant même que le célèbre consul de Magdebourg eût construit son globe de soufre, c'est-à-dire la première machine électrique que la science ait possédée, Wall, qui n'était pourtantqu'un observateur d'un mince mérite, apercevant pour la première fois, letincelle tirée d 'un gros morceau d'ambre, exprima tout aussitôt l'idée de la ressemblance de cette étincelle avec Téclair.Cetle remarque deWall est assez eu rieuse pour mériter d'être rapportée textuellement.
Comme nous l'avons vu dans l'histoire de la machine électrique, Otto de Guericke n'avait obtenu qu'une faible lueur en frottant son globe de soufre; Wall parvint à produire
r»io
ane lumière plus mar^uéfr en frictioanant doucement aTec la main bien sèche, oo aTec une étoffe de laine, nn gros morceau d*ambre aoqael Oawt donné la forme d*nn cène. En présentant le doigt à une petite distance de Fambre ainsi frotté, Wall entendit un petit craquement suiTÎ d'une forte étincelle. Il compara alors cette lumière à Téclair, et le craquement an tonnerre.
« £o frottant rapidement, dit Wall, le morceau d'amlMe arec da drap, et en le terrant asiei fortement atec ma main, oo entendit an nombre prodipewL de petiti craquements, et chacun d'en prodonil on petit éclat de I ornière; mais lorsqu'on firotia Famine doocemeot et léerrement avec le drap, il piodoiiit sealement de la lamière et point de craqoemeot. Si qaelq'j'r:Q pr^atàii le doigt à one petite distance de l'ambre, on entendait on grand f raqoement, s-Jn d on grand édat de lumière. Ce qui me sarprend beaucojp en celte éruption, c'est qa'elle frappe, le doigt très-sensiblemeat et y caose one impresnon de tent, à qaelque endroit qu'oa le présente. Le craquement est aassi fort que celui d'un cbarlion sor le feu, et une seule friction produit cinq oo m craquements, ou plus, suivant la promptitude avec laquelle on place le d'iîgt, dont chacun est toujours suivi de lumière. Mai o tenant Je ne doute pas qu'en se serrant d'un morceau d'ambre plus long et plus gros, les craquements et la lumière ne fusent l'un et l'autre beaucoup plus grands. Cette hmiireet ce craquement i/xraiuerU en queique façcm repràenier le tonnerre et ïérlm (I). »
Il est bieiB curieux et bien décisif de ?oir cette analogie entre Félectricité et le tonnerre, reconnue dès robserration des premiers phénomènes électriques.
En 1735, le physicien Grey, dont les trafaux appartiennent ji Teniance de la science électrique, exprimait la même analogie dans les termes les plus formels :
• Quoique ces effets Jusqu'à présent n'aient été produits que très en petit, noos dit Grey, fl est proiMble qu'on pourra, avec la temps, trouver une f^on de rassembler une plus grande quantité de feu électrique, et par conséquent d'augmenter la foffte de ce feu qui, d'après plusieurs expériences (itliCffmajpttfeompoitfrepanHi), semble être de la même nature que celle du tonnerre et de l'éclair (2). »
(f ) PrietUey, Huioire de réieeiricité, L 1, pp. 18, 19. (3) Lettre adressée par Grej, en 17tt, à GramwtU Mor-
Jean Freke, membre «le U Sxiii'S r^fox de Umdres^ et Benjamin Martin, kctear «ie physique, ont également dans leurs mÎM»res, signalé clairement la même analogie ; 1 ,.
En France, Tabbé Xollet mit en a^aat cette pensée sous la forme d'une probabilîlé sédnisante. Le passage, bien sourent cHé, dans lequel ce physcien parle de Fanalogîe de Félectricité et de la foudre, se trouve an quatrième Tolume de ses Lepms de pkgnqmg expérimeniale, qui parut en 1748.
• Si quelqu'un, par exemple, dit l'abbé SloCec, entreprenait de prouver par une iim^iaiaiii bien sairie de pliéaomènes, que le tonnerre art inin les mains de la nature, ce que l'électricité ai cntK les nôtres, que ees merreîlles dont noos diipoaDwi ■»<>tenant à notre gré, sont de petites hnitatioos ëe ces grands effets qui nous effraient, et que toot d^eod du même mécanisme ; si l'on bisaît mir qa'sae nuée préparée par l'action des Tents, par lacbnlear, par le mélange des exhalaisons, etc., est, iîi4-râ d'un obiet terrestre, ce qu'est le eorps âectriié en présence et à one certaine proiimilé de celai qui ne l'ert pai^J'aTôue que cette idée, a elle élail bien soutenne, me plairait beaacoup. Et pour la aoatenir, combien de raisons spécieuses ne se présentent pas à un homme qui est au (ait de rélectridlé 7 L'oni- Tersalité de la matière électrique, la promptitude de son action, son înflanwahîlité et son activité à enflammer d'autres matières ; la propriété qn elle a de frapper les corps extérieurement et inténrarement Jusque dans leurs moindres parties ; l'emiple singulier que noos STons de cet effet dans Texpérienoe de Leyde, l'idée qu'on peut légitimement s'en faire, en supposant un plus grand degré de rertu électrique, etc. ; tous ces points d'analogie qoe je médite depuis quelque temps, commencent à me faire croire qu'on pourrait, en prenant l'électricité pour modèle, se former, touchant le tonnerre et les éclairs, des idées plus saines et plus fraisemblaiiles que tout ce qu'on a imaginé Jusqu'à présent (2). ■
Le même soupçon de l'analogie des effets du tonnerre arec ceux de rélectricitê a été
r, secrétaire de la Stxi^é royale de Lomdrtt^ et pabfiée, peo de temps après, dans les Trantactûma pAi/omtpkiquu.
(1} EsMOi mr Im maturt de réiectneùé^ tradmi de /mglmit de M. Jean Freke^ dans le Recueil de traités smr téledrkiUy trmdmt de Paliemand et de tamgiais. S* partie, page 34. — Euai sur réiectrictté, traduit de TaDglais de M. BeoJ. Martin, lecteur de phjsiqoe. lUdem^ 3« partie, p. TI-TS. ,
(2) Upme de fhgsiqme expérimemtaie, t. lY, pw 214.
LE PARATONNERRE
émis, après Nollet, par divers autres physiciens, parmi lesquels nous citerons Winckler en Allemagne, et Haies en Angleterre.
Déjày en 1726, TAcadémie des sciences de Bordeaux avait décerné son prix annuel à un mémoire du révérend Père Lozeran du Fech, natif de Perpignan, sur la cause du ton-nerre et des éclairs. Dans ce mémoire, la cause du tonnerre était rapportée à l'embrasement des exhalaisons terrestres, selon la doctrine alors en vogue. Mais les phénomènes électriques qui furent signalés sur ces entrefaites, déterminèrent, en 1749, l'Académie de Bordeaux à remettre la même question au concours.
Le prix fut accordé en 1750, à un médecin de Dijon, nommé Barberet, qui admettait l'analogie de la foudre avec l'électricité, sans invoquer toutefois aucune expérience, et qui ne traitait la matière que par de simples considérations générales, dans le goût des dissertations académiques de cette époque.
Cette décision de l'Académie de Bordeaux couronnant de ses palmes la doctrine de Tanalogie de la foudre avec l'électricité, montre bien, selon nous, à quel point cette opinion était alors dans le courant des idées générales* Les Académies ne sont pas novatrices. L'histoire et les exemples contemporains, montrent suffisamment qu'elles représentent, dans les sciences, l'esprit du passé et le maintien rigoureux des opinions reçues. S'attachant surtout à conserver le dogme scientifique le plus généralement accepté, elles ne peuvent représenter l'idée de l'avenir, ni celle du progrès. Or, puisque en France, une Académie prenait sous son patronage ridée de l'origine électrique du tonnerre, on peut en conclure que c'était là une doctrine en parfaite harmonie avec les opinions scientifiques du temps.
La distinction accordée par l'Académie de Bordeaux au mémoire de Barberet, de Dijon, dans lequel on posait nettement le principe de l'analogie de la foudre avec l'électricité.
imprima une impulsion nouvelle aux recherches déjà entreprises sur ce sujet. Parmi les physiciens qui embrassèrent cette idée avec le plus d'ardeur, il faut citer surtout de Romas, l'un des membres les plus actifs de l'Académie de Bordeaux.
Né dans la petite ville de Nérac, qui fut aussi le berceau des Montesquieu, appartenant à une famille noble de la province de Guyenne, de Romas n'était pas un savant de profession; il était lieutenant assesseur au présidial de Nérac, c'est-à-dire simple juge au tribunal civil de cette ville. 11 était entré dans la carrière de la magistrature. Une fois en possession de la place modeste d'assesseur au présidial de sa ville natale, il put se livrer à la vocation bien décidée qui le portait vers l'étude des sciences. 11 possédait en physique des connaissances solides et variées. Si Ton consulte ses nombreux écrits, et en particulier ses recherches sur le magnétisme des corps, on voit qu'il avait abordé les parties les plus élevées et les plus difficiles de la physique de son temps. Comme s'il eût trouvé trop étroit pour ses facultés le champ de cette dernière science, il s'occupait encore de mécanique, de géographie, de navigatign, d'agriculture, d'élève des bestiaux, et sur ces divers sujets, il a laissé en manuscrits ou imprimés, trois gros volumes de mémoires.
Peu de jours après la publication du travail de Barberet, de Dijon, c'est-à-dire au mois d'août 1750, Romas présenta à l'Académie de Bordeaux un mémoire qui avait pour objet de signaler les ressemblances physiques entre. la foudre et l'électricité. Cet écrit fut composé à l'occasion d'un coup de tonnerre qui, le 30 juillet 1750, avait frappé le château de Tampouy, situé près de Nérac dans la sénéchaussée de Marsan, diocèse d'Aire. Il a pour titre : Observation qui prouve que la foudre a non-seulement deux barres de feu y de même que f électricité a deux étincelles; mais que^ de mime que t électricité^ elle a aussi deux attraC' tians. Romas cherche à prouver dans cet écrit :
MrRVEtLLRS DE LA SCIENCE.
Pig. ^63.— Le physicien Wall, au ivii« siècle, découvre I analogie de Tétlncelle électrique trec l'édmlr et le totmerr*
fpage SîO).
!• Que la fondre a, comme réleclricitc, deux barres de feu» c'est-à-dire probablement deux pôles opposés; 2* que la foudre exerce, comme rélectriciléyUne aUraction sur les corps environnants. «Ce qui étant bien constaté^ dit i< Romas, on en pourra inférer que la foudre « ressemblant aux phénomènes fondamen- « taux de rékctricité, elle lui est analogue en «• toutes les dernières particularités (1). >»
Romas donne, dans ce mémoire, une description minutieuse des effets pi\iduits par la chute de la foudre sur le château de Tampouj, H parait que deux lames de feu se croisèrent à plusieurs reprises, avec des sidlements trèsiîiU^nses, et que des corps solides volumineux furent soulevés et trani^porlés au loin. Bornas vit dans ces particularités une ressemblance avec le phénomène d'attraction et de répulsion des corps légers par le lluide électrique,
(i) Ce mécnoire n'a pia été imprimé, mait il ae trouve »v(<c les autres manuscrits de Ramas, dans les archives de i ancienne Académie de Uordenu?i^ qui f^oiit déposées auj'niril'huî dam la blbUotUèque ik celte ville
comme avec la double étincelle qui, selon lui, part entre deux conducteurs au moment de la décharge électrique. Ces rapprochements étaient sans doute inexacts, mais ils frappèrent beaucoup rimagination de l'observateur, qui termine son travail par les lignes suivantes :
«r Je me réserve, si ce mémoire est bien reçu, de trailer un peu plys amplemenl, dans un autre que Je me propose de dooner sous ta foitne d'uo ouvrage lié de toutes le^s parties qui me paraltraut les plus propres à faire conoaUre l*iinalogie de la foudre et de rélectridlé (i)* »
Le mémoire que nous venons de cîter, prouve avec évidence, que, dès Tannée 1750,
(1} A k suite du coup de foudre de Tampouy et des réaexioDs dont cet événement fut le point de d^^part, Fionuis conçut le projet d'un instrliment destiné à détourner le taimerre. Cet instrument, qu'il n'a décrit nulle part, mais auquel il fiiit quelque allusion dsns sa Utire à M, Lutfon^ dcmt il sera question plus loin, .onsistaît, autant qu'on peut eu Juger sur de vagues indications, en un conducteur îaoléi terminé par une boule^ ce qui aurait coaiposé un fort tmiavais paratonnerre. M. de Vivens^ qui eut connaissance dn nouffll instrument , et fui donna le nom de èrtmtùmétrt, compril sans doute hi dangers que son emploi aurait iné- Yitabtement entraînes, et il dt; tourna Romas de publier sa description.
LE PARATONNERRE
Fig. }64. — L« pbyijclen laMalj«rt dëcouFre le pouvoir des polnlet rpxge SIS)
le physicien de Nérac avait pénétré la nature du taiincrre, et qu'il avait poussé Urvi loin cette idée de T identité de la foudre et de réleciricilé qui commençait à prendre faveur chcï les électriciens de TEurope.
La question historique que nous venons de Imiter concernant la découverte du grand fait de rideniité de l'électricité et de la foudre, met encore une fois en évidence une vérité que nous avons déjà essayé de faire ressortir dans cet ouvrage: c'est qu'il est impossible d'accorder à un seul homme l'honneur d'une grande invention scientifique, et que les découvertes importantes naissent toujours, non des efforts isolés d'un homme de génie, mais d'un concours le ni et successif de travaux dirigés vers un liut commun*
La science et le te m ps préparent les éléments divers des grandes découvertes ; il arrive dès T. J<
lors un moment où la même idée se présente à la fois a un grand nombre d'esprits, parce qu'elle est la conséquence d'une foule de travaux entiérementaccomplis. On a attribué, tantôt à Wall, tantôt à Franklin, tantôt k Tabbé Nollet, la gloire d'avoir déniontré les premiers l'analogie physique de la foudre et de rélectricité. Ce n'est à aucun de ces savants en particulier que revient le mérite de cette pensée ; elle était Texpressiou et le résultat de l'ensemble des travaux des physiciens du dernier siècle. C'est à la science collective, à la réunion de tous les efforts, et non à Tunique inspiration d'un homme de génie, que Thumanité est redevable de la plupart des grandes conquêtes scientifiques qui font son tionheur ou sa gloire*
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