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CHAPITRE IX

UTILITÉ DES PARATONNERRES. — FAITS A L'aFFOI.

Les paratonnerres sont-ils utiles? La théorie le fait prévoir. Mais les personnes étrangères aux sciences, comparant la grandeur du phénomène de la foudre et les désastres qu'il occadonne, avec la faiblesse et l'insignifiance apparente du moyen qu'on lui oppose, ont toujours conçu des doutes à ce sujet. Dans cette conjoncture, il n'y a d'autres preuves à admettre que celles qui résultent des faits observés. 11 faut que des éfénements multipliés aient prouvé avec surabondance que rinstrument de Franklin rend, en effet, les édifices invulnérables. Or, cette démonstration a été fournie d'une manière si complète, que nous n'avons que l'embarras du choix parmi les faits innombrables qui la confirment. L'énumération qui va suivre ne laissera subsister aucun doute à cet égard.

En 1782, il existait déjà à Philadelphie, un nombre considérable de paratonnerres. Sur 4,800 maisons dont se composait la ville, on comptait au moins 400 paratonnerres. Tous les édifices publics en avaient été munis. Un seul faisait exception: c'était l'hôtel de FAnir

LE PARATONNERnE.

Kig. t79. — Lf ehapêau-paratonfierre des dames de Taris, en t778.

bassade de France. Le 27 mars 1782, un orage éclata sur la ville, et tomba prcciscnieni sur cet hôleLll y occasionna divers ravages, et frappa un oflkier français, qui mourut au bout de quelques jours. On ue manqua pas, après cet événement, de placer ou paratonnerre sur l'hôtel, qui depuis fut épargné par la foudre.

Le 12 juillet 1770, à Philadelphie, la foudre tomba tout à la fois sur un petit navire dépourvu de paratonnerre, sur deux maisons qui étaient dans le même cas, et sur une troisième maison défendue par un de

ces appareils. Le navire et les deux premières maisons furent gravement endommagés.

Quant à lu maison armée d'un paratonnerre» et qui avait été également atteinte par la foudre, elle n'oITrit aucun dégât : seulement, la lige du paratonnerre avait été fondue sur une assez grande longueur.

En 1787, toujours i Philadelphie, la maison de Franklin fut frappée par le feu du ciel, qui n'y occasionna pourtant aucun dommage. Comme dans le cas précédent, la pointe du [Kiratonnerre avait été fondue, « ilo a sorte, dit Franklin dans une lettre à M.Lan-

« driani, qu'avec le temps Tinvention a été de « quelque utilité pour l'inventeur (1). »

La belle tour de la cathédrale de la ville de Sienne, Fun des clochers les plus beaux ei les plus élevés de l'Italie, était souvent foudroyée, et chaque fois endommagée gravement. On se décida, en 1776, à la mettre sous la sauvegarde d'un paratonnerre.

Les habitants de Sienne ne virent pas sans horreur et sans effroi se dresser sur la tour de leur cathédrale ce qu'ils appelaient la b(iguette hérétique. Mais le 18 avril 1777, la foudre se chargea de réconcilier ces bons catholiques avec la découverte de la science profane. Elle vint frapper la même tour qui avait été si souvent endommagée par le feu du ciel; mais elle descendit, inoffensive, le long du conducteur, sans causer le moindre dégât. Sans même altérer les ornements dorés près desquels elle passait, elle se pecdit dans le conduit souterrain qui la faisait aboutir à un canal rempli d'eau.

Le clocher de Saint-Marc, à Venise, avait été foudroyé un grand nombre de fois, et les dégâts occasionnés à ce haut édifice avaient entraîné à beaucoup de dépenses la république vénitienne. Ce clocher était exposé plus que tout autre aux coups de foudre, à cause de sa grande élévation, de sa

(1) « J'ai reçu, écrit Franklin à M. Landriani, Texcellente dissertation sur VUtilité des conducteurs électriques, que TOUS avez eu la bonté de m*enyoyer, et Je Tai lue avec beaucoup de plaisir. Recevei-en mes sincères remerciments.

« je trouve, à mon retour en ce pays, que le nombre des conducteurs y est fort augmenté, Tutilité en ayant été démontrée par plusieurs épreuves de leur efficacité à préserver les bâtiments de la foudre. Entre autres exemples, ma maison fut, un Jour, frappée d*un violent coup de tonnerre; les voisins, s*en étant aperçus, accoururent sur-le-champ, pour y porter du secours , au cas que le feu y eût pris ; mais il n'y avait eu aucun dommage, et Ils trouvèrent seulement la famille fort effrayée de la violence de l'explosion.

« En faisant, l'année dernière, quelque augmentation au bâtiment, on fut obligé d'enlever le conducteur; J'ai trouvé, en l'examinant, que la pointe de cuivre qui avait, quand on Ta placée , neuf pouces de long et environ un tiers de pouce de diamètre dans sa partie la plus épaisse, avait été presque entièrement fondue et qu'il en était resté fort peu attaché à la verge de fer : de sorte qu'avec le temps Vinvention a été de quelque utilité à Vinventeur^ et a ajouté cet •vanUga au plaisir d'avoir été otUe aox autres. »

situation isolée et de la grande quantité de fer qui entrait dans sa construction. Aussi dans un intervalle de quatre siècles avait-il éprouvé neuf coups de tonnerre, dont les effets avaient été plus ou moins désastreux. Le premier et le second furent si terribles, que le feu du ciel renversa en partie le clocher; par le même coup, le clocher des Frères Mineurs conventuels fut frappé au même instant, et sept cloches furent fondues. Dans le septième coup de foudre, le 23 avril 1745, il y eut sur le clocher de Saint-Marc, trente-sept fractures, qui menaçaient la tour d'une ruine entière (fig. 280, page 573). Les réparationscoûtèrentplusdehuitmilleducats.

Rien n'était plus nécessaire, on le voit, que d'élever un paratonnerre sur la tour de Saint-Marc. C'est ce que l'on fit au mois de mai 1776. Depuis cette époque, il n'a plus été atteint par le feu du ciel.

Le clocher des Cordeliers de San- Francisco délia Vigna^ l'un des plus beaux de Venise, et qui, s'élevant en pyramide à une grande hauteur, servait autrefois de signal aux vaisseaux prêts à entrer dans le port, fut frappé, et presque entièrement renversé par la foudre, en 1777. On le rebâtit bientôt, et le sénat de Venise ordonna qu'il fût arma d'un paratonnerre.

A la fin du mois de mai 1780, comme on travaillait encore à la construction de cet appareil, la foudre tomba de nouveau sur le clocher, qui n'était pas encore muni de sa tige préservatrice. Mais dès que la matière fulminante fut parvenue à l'extrémité supérieure de ce conducteur partiel, elle fut transmise, sans occasionner le moindre dommage, et se perdit ensuite tranquillement dans le sol.

En 1781 , ce même clocher fut encore atteint parla foudre ; mais cette fois son paratonnerre était complètement installé. Aussi ne reçut-il aucun dommage. Une légère marque à la croix, quelques empreintes noîres que l'on trouva sur la chaîne du paratonnerre, at-

LE PARATONNERRE

testèrent la transmission inoflensive du fluide fulminant.

D*après un mémoire de M. Harris, savant anglais, qui s'est occupé avec infiniment de soin de la construction des paratonnerres des navires, il y a dansleDevonshire, six églises à clochers très-élevés, dont cinq ne sont pas munis de paratonnerres. Dans un intervalle de €[uel€[ues années, les six églises ont été frappées de la foudre, et la seule qui n'ait subi aucun dommage de Faction du météore, était la seule qui fût armée d'un paratonnerre.

Lichtenberg, d'après les observations et sous la garantie d'Ingenhousz, a raconté un cas fort curieux de l'ef&cacité du paratonnerre.

En Carinthie, dans les domaines du comte Orsini de Rosenberg, chambellan de l'empereur; il existait, sur une montagne, une église, qui avait été, à plusieurs reprises, frappée du tonnerre. Cet accident, fréquemment renouvelé, avait amené tant de désastres que, durant Tété, on s'abstenait d'y célébrer le service divin. En 1730, cette église fut, selon l'expression d'InTgenhousz, « tout anéantie par la foudre. » On la rebâtit à neuf, mais elle subissait trois ou quatre fois par an, comme par le passé, les périlleuses visites de l'électricité météorique. Dans le cours d'un seul orage, le tonnerre tomba jusqu'à dix fois sur le clocher ; et en 1778 il fut foudroyé à cinq reprises différentes : la cincpiième fois l'atteinte fut si violente, que, craignant pour la soUdité de l'édifice, le comte Orsini se décida à le faire démolir.

On le releva de nouveau, mais cette fois, en le munissant d'un paratonnerre. Depuis cette époque jusqu'en 1783, date des observations de Lichtenberg, aucun accident ne vint compromettre la solidité de ce bâtiment. Une seule fois le tonnerre vint le frapper ; mais Félectricité s'écoula le long de la route qu'on lui avait tracée, et ne fondit pas même la pointe du conducteur (1).

(1) Bertholoo^ De réiectriaté des météont, L I, p. 201.

L'abbé Toaldo est le premier qui, en 1782, établit des paratonnerres en Autriche et en Bavière. A peine les conducteurs étaient-ils placés sur le château de Nymphenbourg, appartenant à l'Électeur de Bavière, que ce prince y observa le premier, dans un orage, des feux sur les pointes de deux de ces instruments. 11 fit aussitôt appeler pour témoin toute la cour, dans laquelle il y avait, comme les appelait l'Électeur, des hérétiques en électricité, lesquels furent convertis à la seule inspection de ce phénomène.

Un autre fait curieux fut observé à Nymphenbourg. Pendant un orage, on vit s'avancer vers le château des nuées orageuses qui lançaient de terribles éclairs. Mais dès que ces nuées avaient passé au-dessus des paratonnerres, elles devenaient toutes a comme (c des charbons éteints ; aucune n'éclairait <c plus, ayant fait passer tout leur feu dans a les pointes. )> Beaucoup de personnes furent témoins de ce fait, ainsi que l'abbé Toaldo qui l'a rapporté (1).

Dans le mémoire de l'abbé Bertholon intitulé : Nouvelles Preuves de t efficacité des paratonnerres, on lit que, durant une tempête terrible, les paratonnerres de Londres^ et principalement les pointes de ceux qui se trouvaient sur le palais de la reine, se montrèrent lumineux. « On voyait, dit Bertholon, € le fluide électrique se jouer et voltiger de a la plus belle manière. » Le fluide fut si bien transmis, qu'il n'y eut en ce moment, malgré la violence de l'orage, aucune maison de Londres qui en souffrit le moindre dégât (2).

Un autre exemple de l'utilité des paratonnerres fut constaté h Glogau, dans la Silésie, en 1782. Le 8 mai, vers huit heures du soir, un orage venu de l'ouest vint fondre non loin du magasin à poudre établi dans Galinaburg. Un éclair éblouissant parcourut le ciel, accompagné d'un effroyable éclat de tonnerre,

(1) Bertholon, Oe rélectriciti des météores^ 1. 1, p. 198. {!) Nouvelle* Preuves de l'efficacHi des paratonnerre»^ io-4, aToc flgares, pp. 18 et 19.

le tout avec tant de violence, que la sentinelle, irappée de stupeur, perdit pour quelques moments Tusage de ses sens. Quelques ouvriers employés aux travaux de la forteresse, à deux cent cinquante pas des magasins, virent la foudre sortir du nuage, et frapper la pointe du conducteur, sans lequel évidemment tous les bâtiments auraient sauté (1).

« La grande colonne de Londres le Monument^ dit Arago dans sa Notice sur le tonnerre^ fut élevée dans Tannée i677, par Christophe Wren, en commémoration du grand incendie de cette capitale. Elle a environ soixante-deux mètres de hauteur, à compter du pavé de Fish-street. Sa partie supérieure se termine par un large bassin de métal, rempli d'un grand nombre de bandes également métalliques, plus ou moins contournées, dirigées dans divers sens, et qui, étant destinées à figurer des flammes, sont toutes terminées en pointes très aiguës. Du bassin Jusqu'à la galerie descendent verticalement quatre fortes barres de fer, qui servent d'appui aux marches de Tescalier de môme métal, aboutissant au bassin. Une des quatre barres (elle n'a pas moins, à sa base, de treize centimètres de largeur sur vingt-cinq millimètres d'épaisseur) est en communication avec les mains courantes en fer de l'escalier, lesquelles descendent Jusqu'au sol. Tout le monde retrouvera ainsi les pointes multiples de certains paratonnerres et le conducteur. Je n'ai pas appris que, dans les cent soixante années qui se sont écoulées depuis 1677, un seul coup de foudre ait frappé le Monument,

« Les dégâts faits par la foudre dans la tour de Strasbourg étaient, chaque année, l'occasion d'une dépense considérable. Depuis l'époque assez récente où la flèche a été armée d'un paratonnerre, les dégâts sont nuls, et la dépense a disparu du budget municipal (2). â

Le 5 septembre 1779, un violent orage ayant éclaté à Manheim, la foudre tomba sur

(1) C*est ce qui était arrivé pour une énorme quantité de poudre appartenant à la république de Venise, et qui se trouvait déposée sous les voûtes de l'église de SaintNazaire, à Brescia. Au mois d'août 1767, la tour principale de cette église fût frappée de la foudre ; le fluide électrique descendit dans les souterrains, et deux cent sept mille six cents livres de poudre firent explosion. Un sixième de la belle cité de Brescia fut détruit par cette catastrophe, qui entraîna la mort d'environ trois mille personnes.

Un événement de même nature, amené par l'absence de précautions, fit sauter, à Sumatra (1782), les bâUments d'un entrepôt où étaient enfermés quatre cents barils de poudre.

Enfln^ à Luxembourg, en 1807, l'explosion d'un magasin où la foudre mit le feu à douze tonneaux de munitions d'artillerie, fit écrouler toute la parUe inférieure de la ville.

(2) Noticei scientifiques^ t 1, p. 386.

une cheminée de la Comédie allemande , et la mit en pièces. Elle frappa en même temps, une maison située à peu de distance : c'était celle du comte de Riaucour, ambassadeur de Saxe à Paris. Cette dernière maison était munie depuis deux ans d*un paratonnene, qui la préserva de tout dégât, car la foadn suivit parfaitement la chaîne conduetriee. Plusieurs officiers et autres personnes Timt la flamme électrique tomber sur le parstsanerre, et de là sur le sol, oh elle sooleia ai tourbillon de sable, qui couvrit le condnelav à son entrée en terre. Ce paratonnerre avait été élevé par Tabbé Hemmer de rAcadéane de Manheim, garde et démonstrateur de physique du cabinet de TÉIecteur.

« Informé de ce fait, écrit l'abbé Henuner, JeoM rendis le 16 du môme mois, avec une bonne looette, devant la maison de M. le comte de Riaucoor, oA, ayant bien examiné les pointes des conductems (dtt* cun en a cinq), j'en ai découvert une qui était fort endommagée, et c'était précisément sur le conducteur sur lequel on assurait avoir vu tomber la fondre. J'ai fait monter un couvreur pour dévisser cette pointe, qui était la perpendiculaire, les quatre «ulies étant horizontales; cet homme me l'ayant apportée en présence de plusieurs personnes, nous rayons trouvée fendue vers le haut, et très-fortement coorbée et tortillée à la longueur de deux pouces et demi. A l'endroit où cette courbure finit, elle a deux lignes et demie de diamètre. J'en ai fait visser une autre à sa place, et Je conserve la première dans le cabinet de physique de S. A. S. E. (i). »

Le paratonnerre que Tabbé Bertholon avait élevé sur Téglise de Saint-Just à Lyon, donna une preuve de Tefficacité de ces instruments, même quand ils sont privés de leur pointe. Le désir de voir la foudre tomber sur ce paratonnerre, afin de montrer à tous les yeux la manifestation de Tutilité de cet appareil, avait engagé Bertholon à différer assez longtemps de le compléter, en Tarmant de sa pointe. 11 espérait que dans cet état la foudre, qui l'avait auparavant assez souvent visité, pourrait y revenir. Le 3 septembre 1780,

(1) Sigaudde Lafond, Précis historique et expérimental nr Célectridté, p. 2&9.

après lia orage accompagné de vent, de pluie et de fréquents tonnerres, on grand nombre de personnes virent un trait de feu serpentant venir frapper l*extrémilé du paratonnerre désarmé de sa pointe, rinstriiment le conduisit en silence jusque dans la terre, sans qu'il occasionnât le moindre dommage à l'édifice.

Ainsi la physique fit dans ce cas Tépreuve que tous les gouvernements prescrivent pour s'assurer d'avance de la résistance des bouches à feu et de celle des machines à vapeur. La pointe fut placée ensuite sur la tige du paratonnerre, pour compléter rinslrnmcnt (1).

Le château royal de Turin, la Valentina^ qui avait souvent été frappé du tonnerre, s'en trouva entièrement à rabri dès qu'il fut armé d'un paratonnerre par BeccariiL

En 1783, la foudre fit beaucou|) de ravages

(l}DertholoQ, Ù€ Véiecii-kité du méiéùrt$,\u-%^,\A,}^. 20G,

Arnolsini a remarqué que la foudre ne tomba point dans l'été de 1783, à Lucques, ou il avait introduit, le premier, Tusage des paratonnerres, bien qu'elle fit de grands ravages, pendant le même temps, dans toute rUaiic,

Aux environs de Bologne, elle tomba trèssouvent et tua quatre personnes. Néanmoins elle respecta le palais de Saint-Marin et deux édifices de Lucques armés de conducteurs, qui, avant cette époque, avaient souvent été foudroyés,

Schintlz, secrétaire de l'Académie de Zurich, ville dans latiuelle on avait élevé un grand nombre de paratonnerres, a également

observé que, malgré la très-grande quantité d'orages qui éclatèrent en Suisse, en 1783, aucune maison n'en souffrit le plus petit accident.

La maison de campagne du comte de Mniszeck, à Demblin, avait été ravagée par la foudre pendant plusieurs années, ce qui détermina à y éhver un appareil préservateur. Dès lors la foudre puty tomber cinq fois sans occasionner aucun effet fâcheux.

L'abbé Hemmer écrivait en 1783, à Landriani, que l'église luthérienne de Bomheim et celle de Nierstein, qui avaient été très-souvent fort endommagées par le feu du ciel, en furent entièrement préservées, même dans les orages les plus terribles, dès qu'on les eut munies de paratonnerres.

D'après M. Greppi (1), les maisons de Hambourg n'éprouvèrent plus aucun dégât de la foudre depuis que ces appareils y furent établis (2).

(1) Distertation de M. Landrianif 1784, p. 283 et sulv.

(2) Oo se fait difQcilement l'idée de la quantité de fluide électrique qu*un paratonnerre peut neutraliser. Pour donner un résultat précis sur ce point et montrer par une évaluation positive l'efilcacité de l*appareil de Franklin, nous citerons un curieux passage de la Notice d*Arago sur le tonnerre, où cette question est traitée avec précision.

<c La matière fulminante que les paratonnerres en pointe soutirent aux nuées est-elle considérakleîditArago. Peutil résulter de cette action un affaiblissement sensible des orages ? Là où il y aura beaucoup de paratonnerres, les coups de folidre seront-ils moins à redouter? I>es expériences de Beccaria m*ont fourni les éléments nécessaires pour éclaircir, Je crois^ tous ces doutes.

« Cet habile physicien avait dressé à Turin, sur deux points du palais de Valentino fort éloignés l*un de l'autre, deux gros flls métalliques rigides, maintenus en place à l*aide de corps de certaines natures que les physiciens appellent corps isolants. Chacun de ces flls était peu éloigné d*un autre fll métallique ; mais celui-ci, au lieu d'être isolé, descendait le long du /nur du bâtiment Jusqu'au sol, où 11 s'enfonçait asses profondément Le premier fll, comme on voit, était le paratonnerre; le second, le conducteur. Eh bien, en temps d'orage, de vives étincelles, Je pourrais dire des éclairs de la première espèce. Jaillissaient sans cesse entre les flls isolés supérieurs et les fils inférieurs non isolés. L'œil et l'oreille suffisaient à peine à saisir les intermittences : l'œil n'apercevait aucune interruption dans la lumière, l'oreille entendait un bruit à peu près continu.

« Aucun physicien ne me démentira, quand Je dirai que chaque étincelle prise isolément eût été douloureuse ; que la réunion de dix aurait suffi pour engourdir le bras ; que cent eussent peut-être constitué un coup foudroyant. Cent

Dans tous les faits qui précèdent, il n'a été question que d'édifices et de maisons prése^ vés du feu du ciel par Tappareil de Franklin. Donnons maintenant les preuves que les navires en mer peuvent être mis, par le même moyen, à Tabri de ce redoutable météore.

En 1780, le physicien Delor montrait i Paris, comme objet de curiosité, une portion du conducteur du paratonnerre d*un vaisseau anglais, formé d'une pointe de fer doré qui communiquait avec une chaîne de tringles de fer descendant jusque dans la mer. Dans la réunion de ces tringles, il existait, par hasard, une petite interruption de trois à quatre lignes. Ce vaisseau ayant été surpris, dans sa route, par un orage considérable, tout l'équipage put observer pendant trois heures, l'écoulement du feu électrique dans la portion interrompue du conducteur.

Le naturaliste Forster, dans son voyage autour du monde, eut l'occasion de reconnaître l'efficacité des paratonnerres sur les navires. Les lies de la mer du Sud sont exposées à de violents orages qui éclatent en toute saison. Pendant que Forster naviguait dans ces parages, il faisait souvent attacher

étincelles se manifestaient en moins de dix secondes ; ainsi, chaque dix secondes, il passait d'un fll ao fll correspoodaot une quantité de matière fulminante capalile de toer no homme ; en une minute six fois autant ; en une heure soixante fois plus qu'en une minute. Par heore, chaque tige métallique du palais de Valentino arrachait donc aoi nuées, en temps d'orage, une quantité de matière fàlminante capable de tuer 360 hommes. Il y avait deoz do ees tiges : le chlifire 360 doit donc être doublé ; noos Tollà d^â au nombre 720. Mais le Valentino se composait de sept toits pyramidaux, recouverts de feuilles de métal commoniqnaol avec des gouttières également métalliques qui s'enfonçaient dans la terre. Les sommets de ces pyramides étaient pointus ; ils s'élevaient plus dans les airs que les extrémités des deux lignes sur lesquelles Beccaria opérait. Tout aotoriss donc à supposer que chaque pyramide soutirait aux nuagei autant de matière au moins que les minces tiges en question. 7, multiplié par 360, donne 2520; et si l*on i^oute les 720 des deux tiges, on trouve 3240. En cavant toutao pins bas, en supposant que le Valentino agissait par ses pointes , que le reste du bâtiment était absolument sans action, nous n'en trouverons pas moins, pour ce seul édifice, que la quantité de matière enlevée à l'orage dans le court espace d'une heure eût suffi pour tuer plus de trois mille hommes. »

(Arago, Notices scientifiques, 1. 1, p. 319-340.)

LE PARATONNERRE

les chaînes du conducteur du paratonnerre, pour préTenir les effets de la foudre. Le bâtimentse trouvant un jour dans Ftle d*Otahiti, on envoya un matelot attacher cette chaîne au grand mât. Cet homme eut à peine rempli son office, qu'un autre matelot, qui nettoyait la chaîne avant de la fixer près des haubans, reçut une secousse électrique, et Ton vit le feu du ciel descendre le long de ce conducteur, sans occasionner le moindre accident.

Voilà sans nul doute un témoignage décisif de refficacité des paratonnerres sur les navires. La foudre est transmise par la chaîne conductrice ; on la voit descendre du ciel dans la mer : elle avertit de sa présence, par une secousse électrique, le matelot qui allait fixer le conducteur, et aucun accident n'arrive ; si la chaîne n'eût pas été placée à temps le long du mât, le vaisseau eût été foudroyé.

Le capitaine Cook a rapporté une autre observation, qui est tout aussi décisive sous ce rapport :

« Nous éprouvâmes, sur les neuf heures, dit le célèbre navigateur dans le récit de l'un de ses voyages autour du monde, une horrible tempête, accompagnée d'éclairs et de pluie, pendant laquelle un navire hollandais, dit llndien occvienial, eut son grand mût brisé et emporté de dessus le tillac ; le grand perroquet etlegrand hunier furentmis en pièces(fig.28i). 11 y avait une espèce de dard en fuseau de fer au sommet du grand perroquet, qui dirigea probablement le coup ; ce vaisseau n'était éloigné des nôtres quo de la portée de deux câbles, et il y a toute apparence que nous aurions subi le même sort, sans une chaîne électrique que nous avions attachée au haut de nos vaisseaux, et qui conduisit la foudre sur les côtés. Mais quoique nous ayons échappé au ravage de la foudre, nous éprouv&mes une explosion semblable à un tremblement de terre, et la chaîne parut en même temps comme une traînée de feu. La sentinelle, occupée à la charger, éprouva une secousse qui lui fit tomber son mousquet d'entre les mains, et brisa même la baguette. Je ne peux donc trop recommander de pareilles chaînes pour chaque vaisseau ; quelle que soit sa destination, j'espi>re que le malheureux destin du Hollandais servira, à ceux qui liront cette relation, d'avertissement pour ces pointes de fer qu'on fixe au haut du mftt. •

On a fait remarquer judicieusement, à propos de ce récit du capitaine Cook, que le con-

ducteur de son navire n'ayant qu*un sixième de pouce de diamètre, était trop mince pour cet objet; il aurait dû, pour jouir de toute son efficacité, présenter au moins un pouce d^épaisseur. Il parait aussi que la pointe qui appartenait originairement à la chatne conductrice, avait été volée, et que celle qui fut atteinte par la foudre, était d*un travail inférieur et moins aiguë. Sans ce double défaut: une pointe obtuse et une chaîne trop mince, le coup de foudre aurait été entièrement prévenu.

Au mois de juin 1813, dans le port de la Jamaïque, le vaisseau le Norge et un navire marchand furent atteints par la foudre et gravement endommagés ; ils n*étaient munis ni l'un ni l'autre de paratonnerres. Les autres bâtiments, en très-grand nombre, qui remplissaient le port, furent respectés; ils étaient tous munis de leurs paratonnerres.

En janvier 1814, la foudre tomba dans le port de Plymouth. Le vaisseau Milleford fut le seul frappé et endommagé. Il était aussi le seul qui, dans ce moment, ne se trouvât point muni de son paratonnerre.

Trois coups de foudre frappèrent, en janvier 1830, dans le canal de Corfou, le paratonnerre du vaisseau anglais l'Etna^ sans lui causer le moindre dommage. Le Madagascar et le Mosqueto^ vaisseaux sans paratonnerres, placés non loin de VElna, furent atteints et fort maltraités par ce météore.

Après des faits si nombreux, et dont on pourrait étendre presque indéfiniment la liste, le lecteur demeurera suffisamment convaincu de l'efficacité des paratonnerres, et trouvera sans doute bien justifié l'hommage que la poésie a rendu à cette belle découverte scientifique, quand elle a dit, par l'organe de l'auteur des MoiSj en parlant de la tige électrique :

Et par elle, à nos pieds, conduit sans violence, Le tonnerre captif vient mourir en silence.

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