‹ Les merveilles de la science, ou Description populaire des inventions modernes. Suppléments. 6Chapitre 27 sur 130 · EMPLOIS MILITAIRES DES EXPLOSIFS · texte numérisé non relu

EMPLOIS MILITAIRES DES EXPLOSIFS

Dans l'armée, la dynamite est le seul explosif adopté. La dynamite sert aujourd'hui à deux usages : l°pour le chargement des obus, 2° pour la destruction rapide d'obstacles de nature diverse.

Chargement des obus. — Dans la lutte aujourd'hui engagée entre le navire- cuirassé et le canon, entre le rempart et l'obus, c'est la poudre qui joue le rôle essentiel. A force d'augmenter la puissance de nos grosses pièces d'artillerie de terre, de côte et de marine, nous sommes arrivés à d'étranges contradictions : nous fabriquons des plaques de blindage, qui ont 50 centimètres d'épaisseur; mais nous possédons des canons de 100 tonnes, dont les projectiles trouent ces mêmes plaques ; l'Italie a même fait construire, par l'usine Krupp, des canons de 121 tonnes, qui sont destinés à la défense des côtes. Marche ra-t-on indéfiniment dans cette voie vertigineuse? Continuerons -nous à faire des canons dont chaque coup revient au prix de 1000 à 2000 francs? C'est ce que nul ne saurait dire au jourd'hui : le problème paraît même insoluble.

Il est naturel que l'on ait pensé à utiliser

la dynamite et quelques autres explosifs pour charger des obus, qui, en éclatant, démoliraient et les cuirasses métalliques des navires et les murs mêmes de l'intérieur des forts, ainsi que les talus de terre.

Dès 1874, les Italiens avaient un 6 bus- torpille, qui pesait 75 kilogrammes, et qui contenait 8 kilogrammes de substance explosive. Ce projectile était lancé par l'obusier rayé de 22 centimètres, se chargeant par la bouche. A l'usine Krupp, on étudiait, presque à la même époque, un obus à fusée, en acier, à faibles parois, et qui, pour un poids total de 21 kilogrammes, l'enfermait 14 kilogrammes de poudre. D'autre part, l'usine Gruson, à Buckau (Allemagne), fabriquait des obus avec disques de poudre comprimée, où le feu se propageait à la fois dans tous les sens. On n'avait songé jusque-là qu'à concentrer l'action brisante de la poudre : l'heure de la dynamite allait sonner.

Et quand on connaît les effets formidables produits par des pétards de dynamite isolés, déposés près d'une voie ferrée, ou sous un pont en pierre, on est tout surpris que l'artillerie n'ait pas pensé plus tôt à se servir de la dynamite pour emplir ses projectiles, et pour centupler leur puissance de destruction. C'est qu'il y avait deux sérieuses difficultés : d'abord, charger l'obus, et le transporter, sans s'exposer à des éclatements prématurés, dont les conséquences devaient être désastreuses; puis, régler la fusée de l'obus de telle façon qu'il ne fît explosion qu'au moment propice. Or, quel est le moment propice? Il faut quel'obus, a vantl' explosion, ait pénétré profondément dans le talus du fort que l'on se propose de détruire, dans le mur que l'on cherche à démolir* S'il éclate à la surface de l'obstacle, il ne détermine que des dégâts insignifiants.

En Allemagne, en Italie, en Russie, l'artillerie se sert de bouches à feu courtes, qui se rapprochent des mortiers; et elle emploie des obus d'un poids énorme, qui sont

SUPPLÉMENT, AUX POUDRES DE: GUERRE

remplis de coton-poudre comprimé et humide. L'obus décrit alors une trajectoire parabolique ; il tombe presque verticalement, s'enfonce dans le sol, et éclate, en soulevant, avec une violence incomparable, la terre, les pierres, tout ce qu'il heurte sur son passage et qu'il a laissé au-dessus de son parcours.

Les Américains ont imaginé, pour tirer des obus chargés de dynamite, le canon pneumatique, imité du canon accélérateur de Lymann-Haskell, et qui se compose d'une succession de poches, communiquant avec l'âme du canon par une gorge cylindrique. Ces poches sont emplies de dynamite, qui s'enflamme par les gaz surchauffés, au fur et à mesure du passage du projectile. On obtient ainsi une accélération de vitesse constante, jusqu'à ce que le projectile soit sorti du canon, et l'on évite que la charge de dynamite fasse explosion dans l'âme de la pièce.

L'accélération constante, c'est l'idéal de l'artilleur, et le l'ait est qu'aux premières expériences, un de ces projectiles, lancé par un canon Withworth, traversa, à 180 mètres de la bouche à feu, une plaque en fer, de 127 millimètres d'épaisseur. Après avoir accompli ce quasi-prodige, l'obus parcourut encore 115 mètres, sans dévier de sa trajectoire primitive.

Le 17 octobre 1885, au fort Lafayette, dans le port de New-York, on essayait un canon de 8 pouces, long de 18 mètres, formé par quatre parties en fer forgé, réunies par des fresses et des boulons, disposé sur un support métallique évidé, et que l'on pointait à l'aide d'un appareil à air comprimé. C'est aussi l'air comprimé qui, contenu dans huit réservoirs, remplace la poudre et qui, chaque réservoir s'ou vrant l'un après l'autre, ! produit une accélération constante. Quant ! au projectile, il consiste en un cylindre en laiton, de 1 mètre de longueur, terminé par une pointe conique, et en un sabot en bois,

long de 1 mètre 30, faisant l'office de culot. Le culot dirige le projectile pendant son parcours. Cet obus renferme 46 kilogrammes de gélatine explosive ;la cartouche d'inflammation est à base de dynamite, et c'est une fusée percutante qui met le feu à la cartouche.

Le premier projectile lancé, dans ces conditions, parcourut 2000 mètres, et ne fit pas explosion. On n'avait cependant pas perdu son temps, puisqu'il était démontré que le- tir des obus chargés à la dynamite n'offrait pas des difficultés insurmontables, . Le 28 novembre suivant, on tirait trois obus chargés de gélatine explosive, dont l'un franchît 4000 mètres et tomba dans Feau; les deux autres firent explosion au fond de la mer, en projetant des gerbes, dont la hauteur dépassait 80 mètres.

Il était donc, établi que l'on pouvait lancer des obus chargés de gélatine explosive, qui produisaient des effets prodigieux. Il ne restait, par conséquent, qu'à perfectionner le mode de chargement de ces obus, et à chercher la forme de canon qui con- . venait le mieux pour les lancer.

En réalité, le problème se posait en ces termes : Envoyer un projectile contenant une forte dose de substance explosive, sans que le choc provoqué par l'inflammation de la charge détermine une explosion prématurée. Il existe deux solutions à ce problème : ou bien, employer des pièces courtes,, à trajectoire très peu tendue, à charge très faible, et remplir de substances explosives des sortes de bombes ; ou bien se servir des canons nouveaux, où la charge ne s'enflamme que progressivement, et ou l'on n'a pas à craindre un à-coup assez violent pour causer l'explosion de la dynamite.

Les ingénieurs et les officiers américains ont adopté la seconde de ces solutions, sans avoir toutefois réussi, au moins jusqu'à présent, à construire un canon réellement susceptible d'être mis en batterie. En

France, en Russie, en Italie, en Allemagne, c'est l'autre solution qui a prévalu, c'est-àdire que Ton a conservé les obusiers ordinaires et chargé les obus avec la dynamite. Pourquoi?

D'abord, parce que les poudres progressives n'ont pas fourni des résultats satisfaisants. C'est en vain qu'au Bouchet, notamment, on s'est efforcé de perfectionner la poudre prismatique; on n'est pas arrivé à la certitude, et en pareille matière, le doute n'est même pas admissible. Supposons qu'on se soit trompé, que la charge s'enflamme brusquement; l'obus, qui contient assez de dynamite pour faire sauter -une portion de rempart, éclate dans l'âme de la pièce; le canon est rompu, et ses morceaux sont projetés tout à Tentour, en tuant les canonniers. Yoilà de terribles accidents, dont nul n'oserait assumer laresponsabilité.

En Allemagne, on a fabriqué des obus de 21 centimètres, que l'on charge de cotonpoudre. Ces projectiles sont en acier, à parois minces. D'après le général belge Brialmont, ils contiennent 26 kilpgrammes de pyroxiline humide et comprimée. Quand l'obus est chargé, on y introduit de la paraffine fondue, destinée à boucher les interstices et à empêcher la dilatation de l'eau qui entre dans la composition de la pyroxiline. Au centre de la partie supérieure de l'obus, on place une charge de coton-poudre, munie d'une capsule de fulminate de mercure.

Des expériences ont été faites, avec ces projectiles, au polygone de Kummersdorf, et aux environs de Cosel. Le polygone de Kummersdorf a été construit en 1878, par les soins et aux frais de l'usine Krupp; c'est le polygone le mieux aménagé qui existe en Europe.

Les obus dont nous parlons, pénétrèrent â 4 mètres de profondeur, dans les terres sablonneuses de ce polygone, et creusèrent un entonnoir de 4 mètres 80 de diamètre, sur 2 mètres 40 de profondeur. Les officiers

de pionniers allemands avaient édifié une voûte en pierres, d'une épaisseur d'un mètre, protégée par une couche de sable de 3 mètres : les obus entrèrent dans la voûte, et la détruisirent !

A Cosel, l'artillerie allemande s'exerça à battre en brèche des fortifications déclassées ; les obus de 21 centimètres chargés de pyroxiline percèrent des voûtes maçonnées recouvertes d'un mètre de béton !

Contre les coupoles cuirassées, l'action de ces projectiles fut moins considérable : l'obus éclatait en touchant la coupole, et ne produisait guère que l'effet d'un obus chargé de poudre ordinaire. A ce propos, le général Brialmont exprimait l'opinion que les substances explosives n'agissent pleinement que lorsqu'elles sont en contact intime avec l'obstacle à détruire.

Mais si l'obus glisse sur une coupole métal Jique sans effets destructeurs, il exerce, au contraire, des ravages prodigieux quand il vient à rencontrer les fondations, en granit ou en béton, des tourelles.

En Russie, l'artillerie a essayé d'utiliser la heiloffttê, substance inventée par MM. Hellhoff et Gruson, et qui paraît être une dissolution de nitro-benzine dans de l'acide azotique concentré. C'est un liquide rougeâtre, épais, corrosif et très instable, que l'on utilise, comme la nitro-glycérine, en la mélangeant avec une base inerte. Alors elle résiste aux chocs, à l'action du feu, et ne détone plus que sous l'influence d?une capsule chargée de fulminate de mercure; on peut donc la transporter d'un endroit à un autre, sans courir un danger quelconque. Seulement, la helloffite est tellement volatile qu'on est obligé de l'enfermer dans des vases hermétiquement clos; enfin, il suffit qu'elle soit mélangée avec de l'eau, pour qu'elle perde aussitôt ses qualités. On ne doit donc songer à l'utiliser que pour l'artillerie de terre ; elle ne rendrait aucun service pour les défenses sou s -marine Si

Fig. 105. —

Essais des obus à la mélinite contre les talus de terre et les remparts de granit, faits en 1887,

au polygone de Vincennes.

En Italie, les recherches pour l'emploi cT explosifs nouveaux dans les obus ont été poursuivies avec une rare ténacité. Dès 1882, on y connaissait une substance explosive, due aux essais- de M. Parone, et composée de chlorate de potasse et de sulfure de carbone. Les obus chargés de cette substance ne faisaient explosion qu'au contact du fulmi-coton contenu dans la fusée.

Voilà donc une première difficulté surmontée : l'obus est transportable. Mais, au premier coup tiré, le canon éclata. Pourquoi? On ne Fa jamais dit, et nous sommes réduits, sur ce point, à des hypothèses. L'obus avait-il fait explosion, sous l'impulsion du choc initial reçu dans l'âme de la pièce? Il serait difficile de l'affirmer. Toujours est-il que l'artillerie italienne a renoncé à utiliser la composition Parone.

Deux ans plus tard, plusieurs officiers .s. T. II,

du ministère de la guerre et de l'artillerie italienne, assistaient à d'importantes expériences, à Palmanora. On se servait de canons de 15 centimètres en acier, du système Krupp, et d'obus-torpilles, contenant une charge de 12 kilogrammes, que l'on tirait contre des voûtes en maçonnerie, d'un mètre d'épaisseur, protégées par une couche en terre de 2 mètres.

Ce qui caractérise ces expériences et les rend tout à fait intéressantes, c'est qu'on y compara les effets des obus-torpilles avec ceux des obus ordinaires. L'obus ordinaire pénétrait jusqu'à 50 centimètres au-dessus de la chape des voûtes, et produisait simplement un entonnoir de 2 mètres de diamètre à l'intérieur des terres; l'obus chargé de fulmi-coton, pesant 58 kilogrammes et lancé sous un angle de 45 degrés, détruisait la voûte.

Avec de pareils projectiles, les casemates ne constituent plus qu'un abri dérisoire. Avec l' obus-torpille Gruson, chargé d'Ae/lofite (b i ni tro -benzol et acide nitrique), les fascines et les poutrelles qui protègent la voûte sont réduites en morceaux, la couche de terre est dispersée ; les dégâts, d'après le rapport de témoins oculaires, sont à peu près irréparables. Il y a bien encore quelques inconvénients : le tir manque de précision ; mais il ne faut pas oublier que le jour où l'obus-torpille fera partie du matériel de guerre, des tables de tir seront dressées tout exprès, et l'on parviendra bien vite à une régularité analogue à celle des canons de 120 et de 155.

En résumé, Y obus-torpille destiné à démolir les talus de terre et les remparts de granit existe. Ce qui le prouve, c'est que, depuis 1887, l'artillerie française ne fabrique plus qu'un très petit nombre d'obus chargés avec de la poudre ordinaire. Tous les obus destinés à l'artillerie de place et de siège sont chargés avec de la mélinite.

Qu'est-ce que la mélinite? Comme nous l'avons dit plus haut, elle paraît consister en un mélange d'acide picrique et de trinitro-cellulose soluble : c'est tout ce que l'on en sait.

Au mois de septembre 1886, le Ministre de la guerre assistait, à la Fère, à d'importantes expériences sur les obus-torpilles chargés de mélinite. Les, députés, membres de la commission du budget, l'avaient accompagné, pour examiner de près, sur place, les résultats obtenus, et pour demander ensuite aux Chambres les crédits nécessaires à la poursuite de ces intéressantes recherches. Ces expériences furent continuées plus tard au polygone de Yincennes (fig. 1 05). G'est à leur suite que le Ministre de la guerre décida l'adoption des obus à la mélinite, et la généralisation des tourelles cuirassées pour la défense des places.

Le gouvernement français avait acheté de

M. Turpin le brevet de la mélinite; depuis cette époque, deux savants, MM. Berthelot et Sarrau, ont perfectionné le mode de fabrication de cette substance, si bien que sa préparation et son emploi n'offrent plus, dit-on, le moindre danger.

Il est d'autant plus nécessaire qu'on nous rassure sur ce point, que personne n'a perdu le souvenir de la terrible catastrophe arrivée à l'arsenal de Belfort, le 1 0 mars 1887.

A onze heures et demie du matin, une formidable détonation se faisait entendre dans la cour de cet arsenal. On avait récemment construit, dans cette cour, une barraque en planches, où les artificiers et les soldats du 9° bataillon de forteresse procédaient au chargement d'obus à mélinite. Une trentaine d'obus avaient été remplis, durant les deux précédentes journées. Les règlements militaires déterminaient de la façon la plus minutieuse les précautions à prendre dans ce cas : l'officier présent devait consulter le thermomètre, pour s'assurer que la température ne s'élevait jamais au-dessus d'une certaine limite. Comment cette explosion eutelle lieu? L'enquête a établi qu'un artilleur avait tassé dans un obus de la mélinite encore chaude; des gaz se développèrent, atteignirent une forte pression, et l'explosion eut lieu.

Tous les soldats présents furent renversés, par la violence du choc; trois furent tués sur le coup ; l'un d'eux, le chef artificier, eut le haut de la tête emporté; un autre fut littéralement mis en morceaux; un troisième fut coupé en deux. Il y eut neuf morts, au total.

Aujourd'hui, heureusement la mélinite, rendue insensible aux chocs et aux frottements, ne fait plus explosion que sous l'influence d'un détonateur particulier. C'est tout ce que nous avons le droit de dire sur ce point de notre organisation militaire, où le secret s'impose de lui-même.

L'apparition de Yoôus-torpille capable de

Fig. 106. — Coupe d'un pétard de dynamite, avec son amorce, confectionné, pour les usages militaires.

à la poudrerie de Vonges (Côte-d'Or).

G, pétard ; A, amorce ; E, dynamite ; D, cordeau ou mèche.

détruire les talus de terre et les remparts de pierre, est un fait de la plus haute importance. On sait qu'un fort, une fois cerné, est condamné, et que la lutte de ses défenseurs ne fait que prolonger une résistance inutile. Avec les obus-torpilles chargés de mélinite ou de hellofite, aucune forteresse né pourra plus résister à l'assaillant plus de vingtquatre heures. Grâce à ce projectile et à cet explosif formidables, la poudre et le canon l'emporteront, sans nul doute, sur la cuirasse et le rempart ; l'artilleur triomphera, à coup sûr, de l'ingénieur, l'assiégeant sera le' maître de l'assiégé.

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