‹ Les merveilles de la science, ou Description populaire des inventions modernes. Suppléments. 6Chapitre 45 sur 130 · L'USINE KRUPP A ESSEN. — LES ARTILLERIES ITA- LIENNE ET ANGLAISE · texte numérisé non relu

L'USINE KRUPP A ESSEN. — LES ARTILLERIES ITA- LIENNE ET ANGLAISE

Nous terminerons cette étude par un coup d'œil sur les artilleries étrangères ; mais il faut nous, hâter de dire que ce chapitre

n'aura pas à recevoir de grands développements. En décrivant, en effet, l'artillerie française, nous avons à peu près exposé ce qui concerne les artilleries étrangères, attendu que ce que nous avons créé en France, tous nos voisins l'ont servilement copié. Faire une description minutieuse de l'artillerie allemande, autrichienne, italienne, anglaise, serait répéter ce que nous avons dit dans les pages qui précèdent.

L'artillerie allemande offre seule pour nous un intérêt particulier.

On peut, chez les Allemands, mettre en ligne 2 220 grosses pièces de canon, soit un peu plus de trois pièces par mille hommes.

L'artillerie allemande a quatre ateliers de construction, à Strasbourg, à Dantzig, à Deutz et à Spandau. Les obus sont maintenant fabriqués à Burkau, dans les ateliers de l'usine Griïson; ils sont chargés avec une substance explosive spéciale, analogue à la hellofitte. Quant aux canons, ils sortent tout fabriqués, essayés et vérifiés, des ateliers de l'usine Krupp.

Une sera pas sans intérêt pour nos lecteurs de connaître avec quelques détails la célèbre usine dont l'Allemagne s'enorgueillit, et qui, en effet, dépasse par son importance nos plus grands établissements industriels, tels que le Creusot.

On peut dire que l'usine Krupp est tout une ville, Essén n'était jadis qu'une bourgade. En 1820, Frédéric Krupp euti'idée de créer une fabrique d'acier fondu; mais il eut à lutter avec de sérieuses difficultés, et son fils fut le premier à obtenir quelques résultats des efforts de son prédécesseur. En 1851, Alfred Krupp envoyait à l'Exposition universelle de Londres un bloc d'acier, qui pesait 2^00 kilogrammes. Quatre ans plus tard, il fabriquait couramment des blocs d'acier de 5000 kilogrammes. En 1862 enfin, Alfred Krupp produisait dans ses ateliers un bloc d'acier long de 2m,50, large de

4m,l6, et qui pesait 20 000 kilogrammes. Le problème de ia fabrication de grosses masses d'acier était définitivement résolu. Ce n'était qu'en 1856, que Krupp avait commencé de fabriquer des canons en acier, et en 1862 il en avait déjà livré plus d'un millier à Tannée prussienne.

A cette époque, huit cents ouvriers étaient employés dans les ateliers de l'usine Krupp ; cette usine ne comportait alors que douze machines à vapeur.

Aujourd'hui, le voyageur qui, après avoir dépassé Diisseldorf et traversé des landes et des bois, s'arrête à la gare d'Essen, aperçoit sur sa gauche la vieille ville, amas pittoresque de cinq à six cents maisons, et sur sa droite une cité toute noire, enveloppée, jour et nuit, d'un nuage de fumée. C'est la cité nouvelle, et pas un seul de ses habitants n'est étranger à l'industrie métallurgique. L'usine possède 13 hautsfourneaux, 1 618 fourneaux ordinaires, 461 chaudières, 91 marteaux-pilons et 482 machines à vapeur, qui développent une force totale de 210 000 chevaux. Il y a là un marteau qui tombe d'une hauteur de 50 mètres et qui frappe avec une violence de mille quintaux.

Quand l'empereur Guillaume Ier visita l'usine d'Essen, on lui présenta l'ouvrier qui maniait ce marteau avec une telle dextérité qu'il l'arrêtait à tel ou tel point de sa course. L'empereur plaça sous le marteau une montre, garnie de brillants, et donna l'ordre à l'ouvrier d'abaisser l'énorme marteau. L'ouvrier hésitait : « Allons, Fritz, s'écria Guillaume Ier, tape dessus ! » Et, à 5 ou 6 centimètres au-dessus de la montre, le marteau faisait halte. Inutile d'ajouter que le souverain fit cadeau de cette montre à l'habile ouvrier. M. Krupp, de son côté, fit graver sur le marteau l'inscription, désormais historique : « Allons, Fritz, tape dessus! »

Vingt- trois mille ouvriers sont employés dans les ateliers Krupp. Leurs familles oc-

cupent Les maisons de la ville ; on a créé, pour leur alimentation et leur habillement, seize sociétés coopératives, et M. Krupp a fait construire quatre écoles. Chaque année, l'usine travaille environ 300 millions de kilogrammes d'acier ou de fonte ; elle dispose de voies ferrées, dans l'intérieur même de l'usine ou dans ses polygones, dont la longueur totale n'est pas inférieure à 60 kilomètres, et sur lesquelles circulent constamment 40 locomotives et 910 wagons.

L'artillerie anglaise se compose, comme la nôtre, de pièces de campagne et de montagne etd'obusiers. Les types de ces pièces sont les mêmes que les nôtres. On est seulement frappé des dimensions que nos voisins donnent à certaines de leurs bouches à feu.

Les Italiens dépassent encore les Anglais par l'incroyable dimension qu'ils donnent à leurs pièces de siège et de défense des ports et des côtes. Tout le monde connaît le fameux canon de 100 tonnes qui a eu des mésaventures si nombreuses. Nous parlerons de ces dernières bouches à feu dans la notice que nous consacrerons plus loin aux Bâtiments cuirassés.

Pour terminer cette description de l'artillerie contemporaine, citons les chiffres de l'État-major militaire, chez les principales nations européennes. Ces chiffres ont leur éloquence, mais ils méritent aussi d'être convenablement interprétés.

L'Allemagne compte 37 régiments d'artillerie, dont 2 de la garde, soit au total 312 batteries, dont 50 à cheval. Toutes les batteries montées attellent des canons de 90; les batteries à cheval attellent des canons de 80. Sur pied de guerre, chaque batterie a 6 pièces, 8 caissons, 3 chariots de batterie et 1 forge. La Landwehr fournit 200 batteries. En outre, l'artillerie u pied,

Fig, 200. — Tranchée-abri.

ou artillerie de forteresse, comprend 124 compagnies sur pied de paix et 248 compagnies sur pied de guerre.

L'Angleterre a 106 batteries , dont 76 batteries montées, 24 batteries à cheval et 6 batteries de dépôt; ces batteries sont à 6 pièces ; l'artillerie de forteresse anglaise ail brigades à 10 batteries, soit 110 batteries.

L'Autriche-Hongrie dispose de 230 batteries, dont 184 batteries montées. 46 batteries à cheval et 30 batteries de montagne; et de 72 compagnies d'artillerie de forteresse. Les batteries montées attellent des canons de 90 ou de 80 millimètres, les batteries de montagne des canons de 70 millimètres.

L'Italie a 190 batteries, à 8 pièces chacune, dont 174 batteries montées, 4 batteries à cheval et 12 batteries de montagne et .60 compagnies d'artillerie de forteresse, avec deux équipages de siège de 200 pièces chacun. Ces équipages se composent de 60 canons de 16 centimètres, 100 canons de 12 centimètres, 30 obusiers de 22 centimètres et 10 mortiers de 15 centimètres.

L'artillerie de l'armée russe comprend

360 batteries, dont 108 batteries montées

lourdes , 188 batteries montées légères, s. T. il.

44 batteries à cheval et 20 batteries de montagne. Chacune de ces batteries attelle 8 pièces. Les canons de l'artillerie montée lourde ont 106 millimètres de diamètre; ceux de l'artillerie montée légère ont 86 millimètres, et ceux de l'artillerie de montagne 63 millimètres. Les troupes de réserve auraient, en outre," 200 batteries, dont la plupart n'ont que 6 pièces. 42 bataillons d'artillerie de forteresse, à 4 compagnies chacun, font, en outre, partie de l'armée russe.

Nous avons déjà dit que l'artillerie allemande peut mettre en ligne 2220 grosses bouches à feu. La Russie dispose, sur sa frontière occidentale, de 425 batteries à 8 pièces, soit de 3300 canons. Les publicistes allemands ne se lassent pas de faire ressortir cette infériorité de leur part. Ils oublient, ou font semblant d'oublier, qu'en cas de guerre, la Russie n'aurait pas seulement à faire face à l'Allemagne, mais aussi probablement à* l'Autriche.

Tel est l'effectif, en bouches à feu, dont

disposent les Etats militaires de l'Europe. Bien que ces chiffres soient authentiques, il ne faudrait cependant pas les. prendre trop au sérieux. Il ne suffit pas, en effet, pour obtenir des résultats,

de mettre en ligne un grand nombre de canons; il faut encore qu'ils soient approvisionnés, et que leur tir soit réglé. Une seule pièce bien servie fera plus de mal à l'ennemi que vingt autres pièces servies par des conscrits. Or, ce personnel bien instruit, bien préparé, croit-on que toutes les armées le possèdent en nombre suffisant? L'expérience seule permettra de résoudre ce problème, et cette expérience porte un nom redoutable : la guerre. Quand nous l'aurons faite, nous n'aurons plus besoin d'être renseignés.

En ce qui touche la production manufacturière, nous dirons que les usines françaises et l'usine Krupp ont exclusivement

le privilège de fournir des canons et des mortiers aux peuples dont l'industrie n'est pas assez avancée pour produire ces engins de guerre. Et quant au mérite comparé des produits des usines françaises et de celles d'Essen, nous rappellerons un fait significatif.

En 188o, le gouvernement serbe avait décidé d'acheter trente batteries d'artillerie de campagne. Il s'agissait, en chiffres ronds, d'une dépense de trois millions de francs. Des expériences comparatives eurent lieu, avec les matériels français et allemand : Krupp contre Bange. Ce n'étaient ni des Français ni des Allemands qui étaient juges. Or, le matériel français l'emporta haut la main !

FIN DU SUPPLÉMENT A L'ARTILLERIE MODERNE

AUX

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