‹ Les merveilles du monde: ou Les plus beaux ouvrages de la nature ..., Volume 2Chapitre 112 sur 134 · LE ROSSIGNOL · texte numérisé non relu

LE ROSSIGNOL

Yaihement l'alouette , le serin , le pinson , la fauvette , le merle commun , le merle solitaire , et le moqueur d'Amérique , font -ils retentir les champs et les bois de leurs mélodieux concerts , leurs accens , quelque flatteurs qu'ils soient , se trouvent bientôt surpassés , si le rossignol se fait entendre. « Ce coryphée du printemps, dit >• Buffon , charme toujours , et ne se repèle ja- » mais 9 du moins servilement : s'il redit quel- » que passage, ce passage est animé d'un accent » nouveau , embelli par de nouveaux agrémens. » Il réussit dans tous les genres , il rend toute ^ les expressions , il saisit tous les caractères > M et de plus il sait en augmenter l'effet par lei « contrastes. Se prépare-t-il à chanter l'hymne •» de la nature , il commence par un prélude ti- » mide , par des tons faibles , presque indécis ^ •» comme s'il voulait essayer son instrument ^ ^ » intéresser ceux qui Técoutent ; mais , prenant 1» ensuite de l'assurance , il s'anime par degrés , N il s'échauffe , et bientôt il déploie dans leur M plénitude toutes les ressources de son incom^

( 3i5 ) » parable organe ; coups de gosier éclatans , bat- »» teries vivres et légères, fusées de chant où la » netteté est égale à la volubilité ; murmure in- * térieur et sourd qui n'est point appî^éciàble à » l'oreille , mais très propre à augmenter l'éclat » des tons appréciables; rouladeis précipitées, » brillantes et rapides, articulées avec force, et » même avec une dureté de bon goût; accens » plaintifs cadencés avec mollesse; sons filés » sans, art, mais enflés avec âme; sons enchan- » teurs et pénétrans , vrais soupirs d'amour et w de volupté, qui semblent sortir du coeur, et » font palpiter tous les cœurs , qui causent à tout » ce qui est sensible une émotion si douce , une » langueur si touchante! C'est dans ces tons » passionnés que l'on réconnaît le langage du sen- >» timent qu'un époux heureux adresse ^ unt » compagne chérie, et qu'elle seule peut lui in- » spirer ; tandis que , dans d'autres phrases plus » étonnantes peut-être , mais moins expressives » on reconnaît le simple projet de l'amuser et de « lui plaire , ou bien de disputer devant elle le H prix du chant à des rivaux jaloux de sa gloire » et de son bonheur.

» Ces différentes phrases sont entremêlées de ' >» silences , de ces silences qui, dans tou? genres >• de mélodies, concourent puissamment aux n grands effets. On jouit des beaux sons que l'on » vient d'entendre , et qui retentissent encore >» dans l'oreille ; on en jouit mieux , paixe que la >• jouissance en est plus intime, plus reeueUlrâ

(3.4) M et n'est point troublée par des sensations nou- » Telles. Bientôt on attend , on désire une autre y* reprise ; on espère que ce sera celle qui plaît ; N si Fon est trompé , la beauté du morceau que >» l'on entend ne permet pas de regretter celui » qui n'est que différé, et l'on conserve Tintérêt » de Tespérance pour les reprises qui suivront. >» Au reste, une des raisons pourquoi le cbant » du rossignol est plus remarqué , et produit plus >» d'effet, c'est parce que chantant la nuit, qui » est le temps le plus favorable , et chantant seul, >» sa voix a tout son éclat , et n'est offusquée par » aucune autre voix. Il efface tous les autres oi- » seaux par ses sons ipoelleux et flutés , et par la >» durée non interrompue de son ramage , qu'il >» soutient quelquefpis pendant vingt secondes. » M. Barrington assure a,voir compté dans ce ra- » mage vingt reprises différentes , bien détermi- »» nées par leurs premières et dernières notes , et » dont l'oiseau sait varier avec goût les notes in- » termédiaires. Enfin il s'est as&uré que la sphère » que remplit la voix d'un rossignol n'a pas » moins d'un mille de diamètre^ surtout lorsque » l'air est calme ; ce qui égale au moins la portée >» de la voix humaine.

» Il est étonnant qu'un si petit oiseau , qui ne >» pèse pas une demi-once , ait tant de force dans » les organes de la voix. Aussi M. Hunter a-t-il >> observé que les muscles du larynx , ou , si l'on » veut, du gosier, étaient plus forts à propor- ». tion dans cette espèce que dans toute autre , et

( 3i5 ) » tnème plus forts dans le mâle qui chante , que » dans la femelle qui ne chante point. >»

Rien de plus naturel que de penser que l'homme, qui aime à imiter tout ce qu'il voit et tout ce qu'il entend, ait cherché à contrefaire la voix du rossignol ; aussi , entre autres personnes , en a-t-on vu deux qui étaient parvenues à l'imiter d'une manière à faire illusion : c'étaient deux hommes ; à la vérité ils sifflaient plutôt qu'ils ne parlaient , mais l'imitation était parfaite.

Si éminen*ment supérieur aux autres oiseaux par la beauté de son chant , le rossignol ne pouvait pas manquer de donner naissance à plusieurs préjugés. Par exemple , de ce qu'il passe toutes les nuits du printemps à chanter , les anciens en avaient conclu qu'il ne dormait pas ; et de cette conséquence peu juste était née cette erreur , que leur chair était une nourriture antisoporeuse , et qu'il suffisait d'en mettre le cœur et les yeux sous l'oreiller d'une personne pour lui donner une insomnie. Enfin, d'erreur en erreur, les poètes et les artistes étaient convenus d'en faire l'emblème de la vigilance : mais les modernes ayant observé que non seulement les rossignols dormaient pendant le jour , mais que même ils rêvaient et gazouillaient à demivoix , leur réputation de vigilance s'est évanouie. Au reste , ce ne sont pas les seules fables auxquelles la célébrité de ces animaux ait donné lieu. On a dit que , si une vipère , ou , selon d'autres, si un crapaud le fixe, l'ascendant de ce seul

( 3.6 ) regard le fascine au point qu'il perd insensible«ment la voix , et finit par tomber dans la gueule be'ante du reptile. On a aussi prétendu que les père et mère ne soignaient , parmi les petits , que ceux qui montraient du talent , et qu'ils tuaient les autres, ou les laissaient périr d'inanition. On a dit encore qu'ils chantaient beaucoup mieux lorsqu'on les écoutait , que lorsqu'ils chantaient pour leur plaisir. Mais toutes ces suppositions et tous ces dires dérivent de la même source , de l'habitude où sont les hommes de prêter aux animaux leurs faiblesses , leurs passions et leurs vices.

La nature a cru sans doute avoir assez favorisé le rossignol en lui donnant son merveilleux ramage ; car son plumage n'a rien de remarquable ; une couleur brune , tirant sur le roux , est celle qui y domine.

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