LE CHEF DE CLAQUE ET LE MARCHAND DE BILLETS
Il est deux métiers qui touchent de près à l'art dramatique, et sur lesquels le public n'a, je le crains bien, que des notions fort erronées : je veux parler du chef de claque et du marchand de billets.
Le premier joue un rôle fort impoi tant dans la mise en scène des pièces nouvelles, et ce serait se tromper étrangement que de ne voir en lui que le chef vulgaire d'une bande de gaillards aux mains robustes, gagés pour couvrir invariablement d'applaudissements bruyants tels ou tels passages de l'ouvrage que Ton représente, et tels ou tels effets des artistes qui l'interprètent. Si la besogne habituelle de la claque consiste effectivement, le plus souvent, en ces tumultueuses manifestations, elle s'agrandit suivant les circonstances, et va quelquefois jusqu'à protéger une œuvre consciencieuse et méritante contre le parti pris de l'indifférence, ou, ce qui pis est, les manœuvres de la cabale.
1. Nous empruntons cet article à un charmant écrivain, M. G. d'Olbreuse, que les lettres viennent de perdre.
Aux premières représentations, le chef de claque perd ce nom vulgaire, il s'élève au titre d'entrepreneur de succès dramatiques. Il a répété avec l'auteur, le directeur, le régisseur, le metteur en scène, les acteurs et tout lé personnel du théâtre ; il connaît les passages à enlever, les entrées à soigner, les sorties à accompagner, les situations délicates à sauver. Il est chargé de compléter, de son poste d'observation, sous le lustre, au milieu de ses hommes, l'illusion que les artistes travaillent à produire sur la scène. C'est sur lui que repose une grande partie de la responsabilité de ces périlleuses soirées. Il faut qu'il entraîne le public, mais qu'il sache s'arrêter aussitôt pour donner à l'enthousiasme de bon aloi qu'il a su provoquer, le temps de se reconnaître. Quand les spectateurs s'aperçoivent que ce sont eux qui battent des mains, les applaudissements redoublent, ils oublient qu'on les y a amenés.
Et si le succès est contesté? s'il y a une opposition, fondée ou non? quelle habileté ne faut-il pas au chef de claqu e pour louvoyer au milieu de cette tempête? Il ne s'agit pas d'étouffer à tout prix, sous des protestations violentes, le droit brutal que le public a acheté à la porte en entrant. Il faut bien se garder de heurter de front cette assemblée souveraine, dont la décision est presque toujours sans appel . Il faut au contraire, conserver, vis-à-vis d'elle, toutes les apparences d'une respectueuse condescendance, n'opposer que de légers murmures à ses sévères marques d'improbation, attendre que sa mauvaise humeur soit passée pour essayer de la ramener à une appréciation plus indulgente, profiter de ses moments de calme et de silence pour risquer quelques bravos, en un mot la suivre dans ses caprices et tâcher de la surprendre dans ses faiblesses. *
Telle est la tâche délicate qui incombe souvent à cet homme, que nous appelons chefde claque, et qui, lui, mieux pénétré de sa dignité professionnelle, s'intitule entrepreneur
de succès dramatiques. Et que reçoit-il pour cette mission? Un certain nombre de places, à chaque représentation dont il lui est permis de disposer, à son gré, pourvu que le service dont il est chargé se fasse comme il a été convenu.
C'est le prix de ces places, revendues par ses soins, qui constitue le plus clair du bénéfice du chef de claque. Afin d'en tirer le meilleur parti possible, il les divise en deux catégories : les solitaires et les intimes. Les solitaires se placent où ils veulent, dans le parterre, et on laisse à leur conscience le soin de s'acquitter plus ou moins fidèlement du devoir qu'ils sont censés s'être imposé : celui d'applaudir. Les intimes doivent, au contraire, se grouper sous le lustre, au centre même du parterre, autour du chef, afin d'être prêts, au signal de ce dernier, à faire retentir leurs vigoureux poignets. C'est le bataillon sacré, la vraie légion des Romains.
A un petit nombre d'exceptions près, ce personnel se renouvelle tous les soirs, car c'est le goût du spectacle à bon marché qui envoie au chef de claque des amateurs pour ses places, qu'il vend à prix réduit. Des garçons coiffeurs, des garçons de salle, qui ont une vocation malheureuse pour le théâtre, forment le noyau des intimes; quelques commis de magasin, quelques employés de bureau se risquent timidement aux solitaires. Et c'est avec de pareilles recrues, des conscrits, que le chef de claque doit livrer ces batailles décisives, d'où dépendent le succès d'une pièce, la réputation d'un auteur, la carrière d'un artiste.
Je me fais idée que si la vente de ses places forme le principal chapitre du budget de M. l'entrepreneur, ce chapitre n'est pas unique. La reconnaissance des auteurs, celle des artistes, qui veulent se faire soigner dans leurs entrées, leurs sorties et dans certains rôles tout entiers, doivent aussi se traduire pour lui en profits dont nul ne contestera la légitimité.
Avec ces ressources, l'entrepreneur de succès dramatiques se transforme souvent en capitaliste. 11 en est qui sont devenus les commanditaires ou les banquiers -de leurs directeurs.
Il a été souvent question de supprimer la claque, on. a reconnu que c'était une utopie. Nos salles de théâtre ne supporteraient pas impunément la perte de ce mouvement qui les anime et les fait paraître vivantes, même quand elles sont à moitié vides. Je me souviens, avant que l'illustre et regrettable Rachel n'eût galvanisé la tragédie, d'avoir assisté, au Théâtre-Français, à une représentation du vieux répertoire, à laquelle il n'y avait pour ainsi dire que la claque et moi. On avait commencé par une comédie de Molière, dans laquelle Monrose père (il n'était heureusement pas encore question du fils) s'était montré étourdissant de verve et d'entrain, comme si la salle eût été pleine. On finit par Horace, de Corneille, avec Joanny dans le rôle du vieil Horace, Ligier dans celui d'Horace, David dans celui de Curiace, et Mme Paradol dans celui de Camille. Ces beaux vers furent débités dans une atmosphère glaciale, au milieu d'un silence interrompu seulement par les applaudissements périodiques de la claque. Au quatrième acte, après la scène des imprécations que Camille avait lancées, ma foi comme un premier prix de Conservatoire, l'effet tourna au comique. On se souvient que Mme Paradol était d'une taille fort élevée ; Ligier, qui la poursuivait pour la frapper dans la coulisse, était au contraire bien moins grand qu'elle, de sorte qu'il avait beau se hausser sur la pointe des pieds et élever le glaive meurtrier, il ne pouvait l'atteindre qu'à cette limite shoking où le dos change de nom, ce qui menaçait Camille de périr d'une façon renouvelée du pal, et assurément fort imprévue par Corneille. Au burlesque jeu de scène, je ne pus retenir mon hilarité, mais elle fut heureusement couverte par les applaudissements de
la claque, qui éclatèrent à tout rompre, tandis que le chef courroucé me lançait avec un regard furieux cette rigoureuse apostrophe :
— C'est nous qui sommes les derniers des Romains !
Je ne pus m'empêcher de convenir, à part moi, que jamais ils n'avaient mieux mérité ce nom, et je me demandai si c'était une circonstance de ce genre qui le leur avait fait donner.
A cette époque, le chef des Romains de l'Opéra s'appelait Auguste; c'était certes un nom prédestiné.
Il y a pourtant à Paris un théâtre exempt de claque : c'est le Théâtre-Italien ; mais le public d'élite qui s'y presse est tellement expansifdans ses manifestations, qu'il remplace admirablement la claque absente. Nulle part on n'applaudit plus qu'aux Italiens, nulle part les artistes ne sont rappelés si souvent pour recevoir de véritables ovations. J'en ai vu revenir jusqu'à cinq ou six fois de suite, sans pouvoir calmer l'agitation de la salle, qui les couvrait de fleurs et de bravos; les gants se rompent sous les battements de mains; les dames jettent leurs bouquets sur la scène; les exclamations répétées de bravo ! bravo ! bravo! partent de tous les points de la salle. 11 faut convenir que cette fièvre d'enthousiasme est le plus souvent justifiée par une exécution parfaite et des virtuoses hors ligne qu'on ne rencontre guçre que dans ce temple privilégié de la mélodie.