‹ Les mésaventures d'un avocatChapitre 6 sur 6 · COUR DU RANG DE LA REINE · texte numérisé non relu

COUR DU RANG DE LA REINE

La Reine.

vs.

Théodule Reauchamp, pour la même offense.

Le verdict du jury fut — non coupable.

Dans son adresse au jury Son Honneur le juge Tessier fit une verte réprimande au nommé Taylor pour avoir troublé la paix publique et avoir provoqué l'émeute ; il lui insinua même, assez clairement, qu'il mériterait, pour ce fait, d'être traduit à la barre des criminels.

Encore un coup d'épée dans l'eau !

La seconde série des procès criminels intentés par M. Irvine contre M.

Sénécal et ses employés est bien autrement cocasse. Il faut lire la déclaration qui suit pour en apprécier l'ineptie. Cet échantillon de style judiciaire est à croquer, il mérite de passer à la postérité pour Tamusement de nos arrières neveux.

Nous citons textuellement :

" Il est par le présent certifié que Louis Adélard Sénécal, Louis Samson, ïhéodule Beauchamp, John Topping et G eorge Bélanger sont sous le coup de l'accusation suivante, savoir : que les dits Louis Adélard Sénécal, Louis

Samson, Théodule Beaucliamp. John Topping et George Bélanger de concert avec d'antres personnes mal disposées et étant en nombre de plus de douze personnes inconnues, ont, le douzième jour de février mil huit cent soixante-dix-sept fait des discours

MENAÇANTS et des GESTES TURBU- LENTS dans la paroisse de St-David de l'Aube Rivière et de plus qu'ils

se sont ILLÉGALEMENT, SÉDITIEU- SEMENT, et TUMULTUEUSEMENT assemblés ensemble pour troubler la

PAIX de NOTRE souveraine DAME LA

Reine, et étant assemblés illégalement, séditieusement et tumultueusement comme susdit ont fait grand bruit, émeute et tumulte et qu'ils ont ainsi continué à faire grand bruit, émeute et tumulte pendant l'espace d'une demi heure à la grande terreur non seulement des loyaux sujets de Notre Souveraine Dame la Reine demeurant à cet endroit mais aussi de ceux qui passaient et repassaient

sur le chemin ordinaire de la Reine et cela, contrairement aux lois de Sa Majesté la Reine, donnant mauvais exemple aux délinquants dans un cas semblable et contre la paix de Notre Souveraine Dame la Reine, sa couronne et sa dignité."

Quand ce galimatias fut présenté au grand jury, toutes les personnes qui le composaient partirent d'un immense éclat de rire. L'idée seule de voir M. Sénécal partant en excursion, avec douze autres personnes, pour s'en aller à Saint-David de l'Aube Rivière faire des discours menaçants et des gestes turbulents pour terrifier les loyaux sujets qui passaient et repassaient et offenser Notre Souveraine Dame la Reine, sa couronne et sa dignité, est d'un comique achevé. Nous ne sommes pas surpris du fou-rire qui s'empara des jurés ; jamais accès de gaîté ne fut plus digne d'excuse.

Le verdict fut : " No Bill. "

Après ces exploits, M- Irvûne fit une nouvelle tentative pour faire condamner messieurs E. C. "Wurtele, Honoré Comtois et Honoré Filteau devant la cour de police, sous l'accusation d'avoir enlevé des rails. Mais, soit qu'il fut démoralisé par ses précédentes défaites, soit qu'il fut convaincu de la futilité de son accusation, il la soutint mollement, sans verve ni conviction.

Aussi fut-elle renvoyée, avec tous les honneurs.

Franchement, est-il possible d'expliquer par les caprices du hasard la constance d'une aussi lamentable déveine, et ne doit-on pas plutôt l'attribuer à la faiblesse du jurisconsulte pour les questions de fond, et à l'ignorance du procureur pour celles de forme et de pratique.

Il est probable que M. Irvine a négligé la forme pour les fonds et qu'il s'en inquiéta peu, mais qu'en

pensent messieurs les capitalistes d'Angleterre ?

En tous cas, cette comédie de basochien a réjoui en son temps, nombre de canadiens ; et beaucoup des confrères de l'ex-bâtonnier ont perdu toute foi dans la science de cette prétendue lumière du barreau.

Par l'affirmation narquoise faite en chambre à propos de ces procès, par le rire ironique qui accompagnait son assertion, le député de Mégantic s'imagine évidemment qu'il en est des procès perdus comme des chevaux tués sous soi un jour de bataille. Il se trompe étrangement, et s'il persiste dans son erreur, nous l'engagerons, pour le succès de sa fortune et l'honneur de sa réputation à quitter le barreau et à entrer dans la cavalerie.

De cette manière, les chevaux exceptés, tout le monde sera content : La cour, l'avocat, les plaideurs et surtout ses clients ! !

Library of the University of Toronto

Page 1