I. Callimaque, Hymnes, VI
l36 . LES MÉTAMORPHOSES d'oVIDE
fication en usage dans les écoles, on ne saurait le nier; mais qui pourrait s'en plaindre, quand les images ajoutées par l'imitateur sont si vivantes ? Erysichthon a donné au chêne le premier coup de cognée ; il en jaillit du sang. Un des serviteurs, effrayé par ce prodige, essaie d'arrêter le bras de son maître ; celui-ci lui tranche la tête, puis continue sa sinistre besogne, malgré les plaintes menaçantes qui sortent de l'écorce, sous laquelle une nymphe est cachée ; enfin l'arbre, cédant à l'effort des cordes, tombe sur le sol. Toutes ces péripéties sont de l'invention d'Ovide ; il les substitue à l'intervention immédiate de Cérès, parce qu'il veut prolonger le drame. Il suppose que les Dryades éplorées vont « en habits de deuil » porter plainte à Cérès ; la déesse charge une nymphe des montagnes de se rendre de sa part auprès de la Faim et de lui confier sa vengeance ; la Faim se transporte en Thessalie. Voilà bien des démarches et des ambassades; tout cela ne vaut pas la soudaine apparition de Cérès, imaginée par Callimaque. Mais c'est qu'Ovide a en réserve un de ces tableaux allégoriques où il excelle : il veut représenter la Faim chez elle, dans son séjour ordinaire, au milieu d'un paysage en rapport avec sa nature et ses attributions. Le tableau est en efifet des plus ingénieux et il rend avec une étonnante richesse d'expression l'aspect d'un être décharné, traînant dans un désert une vie misérable. Ici l'admiration des partisans d'Ovide est très justifiée ; à son tour il a trouvé dans ce genre beaucoup d'imitateurs ; aucun ne l'a surpassé.
La Faim est entrée dans la demeure d' Erysichthon pendant la nuit ; il dormait la bouche ouverte ; elle y fait pénétrer son souffle fatal, et déjà pendant son sommeil il ressent les premières atteintes du mal qui ne le quittera plus. Ovide s'est probablement inspiré, en ajoutant ce détail à son modèle, de certaines superstitions qui étaient populaires en Italie aussi bien qu'en Grèce ^ Il revient enfin à Callimaque, lorsqu'il décrit les effets de la faim insatiable dont Erysichthon est tourmenté : « Déméter, disait le poète grec, fit entrer en lui une faim cruelle, sauvage, ardente, effroyable : une affreuse maladie le consumait. Plus l'infortuné mangeait, plus il voulait manger... Au fond de sa demeure, convive solitaire, il passait le jour à dévorer des mets sans nombre; aucune nourriture ne suffisait plus à apaiser ses entrailles irritées ; tous les aliments s'y engloutissaient vainement, sans le
I, Crusius, /. c, p. 1878, 4.
LA NARRATION ÉPIQUE iSj
satisfaire, comme dans les abîmes de la mer^ » Ovide reproduit tous ces traits et il en trouve encore de nouveaux; c'est merveille de voir avec quelle fécondité il multiplie les variations sur le thème que lui fournit son devancier ; on n'en peut bien juger qu'en se reportant au texte même ; car ce qu'il y a de plus étonnant ici ce sont les ressources qu'il sait trouver dans le vocabulaire, en retournant sans cesse la même pensée sous différentes formes, sans se répéter tout h fait. Il n'a pas toujours bien usé de ce procédé ; mais dans le cas présent il est à l'abri du reproche; il faut que les images se succèdent sous nos yeux avec rapidité et qu'elles aillent toujours grandissant comme les plats sur la table d'Érysichthon ; le poète ne s'arrêtera, lui aussi, que quand il aura dépensé tout son bien ; il n'est même pas mauvais qu'il nous lasse un peu; il y a des dénouements qu'on ne saurait accepter si l'on n'a pas été ébloui au préalable, et celui qu'il nous prépare ne doit pas être examiné de trop près. Non seulement Erysichthon, h bout d'argent, vend sa fille plusieurs fois, mais il finit par se dévorer lui-même à belles dents. Callimaque avait terminé sur ce tableau saisissant: « Alors le fils du roi s'en fut s'asseoir dans les carrefours, mendiant des morceaux de pain et des aliments de rebut ^. »
Ce sont ces « prestiges » d'Ovide, pour parler comme Quintilien, qui ont attiré sur son Erysichthon les sévérités des critiques; si nous voulons conclure à notre tour, il est impossible de ne pas reconnaître que le modèle est très justement admiré et que la copie est inférieure ; le personnage d'Ovide, à force de s'éloigner de la simplicité tragique, finit par ressembler un peu trop aux ogres des contes de fées, dont on épouvante les petits enfants. Remarquons cependant que, s'il y a des hyperboles dans le poème latin, il y en a aussi dans l'hymne de Callimaque. Nous y voyons Erysichthon dévorer successivement les moutons de son père, ses bœufs, ses mulets, son cheval de course, son cheval de guerre, la génisse que sa mère engraissait pour Vesta « et jusqu'au chat, terreur des petites bêtes ». Ovide a supprimé cette énumération et le trait qui l'achève^. Supposons qu'il les eût conservés et que son modèle fût perdu : il est h présumer que la