I. Le rayon
82 LA COULEUR, LA LUMIERE ET l'oMBRE
Dans les verts écrins de la mousse Luit le scarabée, or vivant.
Les Rayons et les Ombres^ 460 (XVII).
C est une béte qui était là embusquée, un nécrophore, la jardinière, un scarabée splendide et agile, vert, pourpre, flamme et or, une pierrerie armée qui court et qui a des griffes.
Posi-scriptuin de ma vie ^ 1 16 (Promontorium somnti).
Tout est lumière, tout est joie.
L^araignée au pied diligent Attache aux tulipes de soie Ses rondes dentelles d'argent.
Les Rayons et les OmbrcSy 459 (XVII).
On voit très souvent chez Victor Hugo des poissons d'argent ; on en voit aussi d'or et de perle. Il . est fort possible que la métaphore soit ici purement descriptive ; elle est d'ailleurs partout très usitée ; mais elle est cep(mdant à rapprocher des précédentes. En plusieurs passages, le poète nous montre ces poissons brillant au soleil. C'est le soleil en effet qui est le grand magicien de toutes ces transformations :
Parfois de grands poissons, à fleur d'eau voyageant. Font reluire au soleil leurs nageoires d argent.
Les Orientales, 16 (I, n).
Le lieu mobile, obscur, capricieux, changeant, Où se plaît le poisson aux nageoires d argent.
La Légende des siècles, IV, 150 (LU, n).
LES INFLUENCES DETERMINANTES 8)
Et le poisson d'argent passe Dans leurs cheveux.
Les Quatre vents deVesprit, II, 78 (Liv, lyr,^ XIX).
Ce sont d'admirables pêcheurs que les cormorans. Ils planent quelques instants, puis ils fondent rapidement sur la vague, en touchent la cime, y entrent quelquefois un peu, puis remontent. A chaque fois, ils en rapportent un petit poisson d'argent qui reluit au soleil. Je les voyais distinctement et de très près. Ils sont charmants quand ils ressortent de leau, avec cette étincelle au bec.
France et Belgique ^ aoo (1837, xiv).
De brusques passages d'oiseaux de mer, quelques-uns avec un poisson d'argent au bec.
r Archipel de la Manche, 26 (VII).
La sarcelle^ des roseaux plats Sort, ayant au bec une perle ; Cette perle agonise, hélas !
Les Chansons des rues et des bois, 330 (II, n, 4).
Vois ce saumon d'argent; vers ses pauvres ouïes Les flammes du brasier montent épanouies.
DieUy 195 (II, vu).
Une humble flaque d'eau Où nagent des poissons d'or et de chrysoprase.
Dernière gerbe ^ 103 (II, x).
La lumière, qu'elle vienne du soleil ou d'un flambeau, crée d'autres richesses quand elle traverse un verre coloré. Son passage y fait briller des pierreries. L'effet est magique aussi quand elle vient frapper les facettes d'un cristal taillé :
84 LA COULEUR, LA LUMIERE ET l'OMBRE
Uallée principale du parc était éclairée en verres de couleurs; on croyait voir au milieu des arbres les colliers d'émeraudes et de rubis des nymphes.
Choses vues y 180 (1847, iv).
La forêt, comme agrandie Par les feux et les zéphirs, Avait Tair d'un incendie De rubis et de saphirs...
Cent mille verroteries Jetaient, flambant à Tair vif, Dans le ciel des pierreries Et sur la terre du suif.
Les Chansons des rues et des bois^ 195-196 (I, v, i).
La cathédrale était déjà obscure et déserte. Les contrenefs étaient pleines de ténèbres, et les lampes des chapelles commençaient à s'étoiler, tant les voûtes devenaient noires. Seulement la grande rose de la façade, dont les mille couleurs étaient trempées d'un rayon du soleil horizontal, reluisait dans Tombre comme un fouillis de diamants et répercutait à l'autre bout de la nef son spectre éblouissant.
Notre-Dame de Paris y II, 29 (VII, 11).
A gauche quatre ou cinq verrières éclatantes descendant du plafond de bois au pavé de pierre comme de larges nappes de topazes, d'émeraudes et de rubis.
Le Rhin, I, 148-149 (X).
Les biseaux des cristaux taillés ajoutaient des effets de prismes à des effets de reflets. Les verroteries jouaient les pierreries. On voyait étinceler des encoignures sombres. On ne savait si toutes ces facettes lumineuses où des verts d'émeraudes s'amalgamaient à des ors de soleil levant et où flottaient des nuées gorge de pigeon, étaient des miroirs microscopiques ou des aigues-marines démesurées. Magni-
LES INFLUENCES DETERMINANTES 85
ficence à la fois délicate et énorme. C'était le plus mignon des palais, à moins que ce ne fût le plus colossal des écrins.
V Homme qui rit ^ II, 364 (II, vu, 2).
Nous verrons ailleurs les richesses du ciel, celles de la flamme, celles de Teau et de la glace, et nous pourrons constater partout combien se manifeste, dans les métaphores de Victor Hugo, l'influence de cette conception.
Ce serait oublier un des caractères essentiels du génie de Victor Hugo que de ne pas faire ici une large part à Tantithèse. Le poète est sensible à tous les contrastes. S'il voit ou s'il imagine juxtaposés deux objets de couleurs difl'érentes, ou diversement éclairés, il perçoit vivement cette opposition et éprouve le besoin de la marquer avec force.
Il ne voit pas seulement dans le ciel des nuages et du bleu, sur la terre des surfaces sombres ou ensoleillées, il voit des flaques de lumière, des pièces d'azur :
Le soleil à travers leurs ombres brille encor ; Tantôt fait à l'égal des larges dômes d'or.
Luire le toit d'une chaumière; Ou dispute aux brouillards les sombres horizons; Ou découpe, en tombant sur les sombres gazons, Comme de grands lacs de lumière.
Les Feuilles d'automne, 388 (XXXV).
Au nord, sur la croupe d'une colline, le château du
grand-duc de Bade brillait dans une flaque de lumière
comme une pierre précieuse.
Le Rhtn.W, 191 (XXX).
86 LA COULEUR, LA LUMIERE ET l'OMBRE
Au-dessus de tout cela, un ciel crépusculaire que couvraient de grands nuages sombres crevés çà et là d'une flaque de lumière pâle.
France et Belgique^ 198 (1837, ^^^)*
Une flaque de bleu soudain perça Tamas
Des grêles, des brouillards, des vents et des frimas.
Toute la lyre, III, 7 (I, 1).
Ah î vous raccommodez vos habits î Venez voir, Quand la saison commence à venter, à pleuvoir, Comme laitier Pelvoux, vieillard à tète blanche. Sait, tout déguenillé de grêle et d'avalanche. Mettre à ses cieux troués une pièce d azur, Et, croisant les genoux dans quelque goufl're obscur. Tranquille, se servir de Téclair pour recoudre Sa robe de nuée et son manteau de foudre !
La Légende des siècles, III, 98 (XXXI, n).
Les nuages épars sur Tazur du ciel y font comme une marbrure, et c'est eux que le poète croit reconnaître sur la croupe noire et blanche d'un cheval :
Et le ciel, où déjà les pas du soir s'allongent, Avec ses océans de nuages où plongent
Des nuages encor.
Et son soleil qui fend leurs vagues de sa proue, Sur son front ébloui tourne comme une roue • De marbre aux veines d'or.
Les Orientales, 181 (XXXIV).
Les nuages du ciel ressemblaient à dès marbres.
Les Contemplations, II, 43 (IV, xn)
LES INFLUENXES DÉTERMINANTES 87
Ce cheval noir et blanc marche sans se courber ; Il semble que le ciel sombre ait laissé tomber Des nuages mêlés de lueurs sur sa croupe.
La Légende des siècles^ II, 193 (XVIII, iv).
Les métaphores abondent pour désigner les alternances d'ombre et de clarté : le ciel est tatoué, le paysage est moiré ; les taches d'ombre imitent sur la terre une peau de tigre ; ailleurs Tombre des maisons, des arbres, dessine une frange , ou les dents d'un peigne ; Tombre du feuillage paraît envelopper les statues d'une robe où le soleil fait des trous :
Si Ton ne voyait pas au ciel le tatouage
De Tazur, du rayon, de Tombre et du nuage,
On n'apercevrait rien qu'un paysage noir.
La Légende des siècles^ II, 191 (XVII, iv).
Horizons moirés d'ombres et de clartés.
Le Rhin, I, 304 (XX).
Le paysage, ineflfablement assoupi, avait cette moire magnifique que font sur les prairies et sur les rivières les déplacements de Tombre et de la clarté.
Qîiatrevingt-trei\e^ 394 (III, ni, 7).
J'ai quitté Boulogne avant-hier, par un de ces admirables ciels nuageux et rayonnants qui jettent sur la terre comme une grande peau de tigre faite de lumière et tachée d'ombre. La ville était merveilleusement jolie ainsi éclairée.
France et Belgique, 183 (1837, xni).
Pendant que je révais je ne sais quelle rêverie, adossé au tronçon du clocher tronqué de 1509, des nuages sont venus
et se sont mis à rouler dans le ciel, chassés par le vent, couvrant et découvrant à chaque instant de larges déchirures d'azur, et laissant tomber partout sur la terre de grandes plaques d'ombre et de lumière. Cette ville et cet horizon étaient admirables ainsi. Le paysage n'est jamais plus beau que quand il revêt sa peau de tjgre.
Le Rhin, II, i8(XXIV).
Devant moi, suivant l'ondulation de la colline opposée, remontait la route éclatante de soleil, sur laquelle Tombre des rangées d'arbres dessinait en noir la figure d'un grand peigne auquel il manquerait plusieurs dents.
Le Rhin^ I, 21 (I).
A l'heure où les maisons, les arbres et les blés
Jettent sur les chemins de soleil accablés
Leur frange d'ombre au bord d'un tapis de lumière.
La Légende des siècles^ II, 157 (XVI, ni, 3).
Un rayon pâle du soleil de décembre traversait la croisée
du galetas et traînait sur le plafond de longs filandres
d'ombre et de lumière.
Les Misérables^ II, 336 (II, iv, 2).
Les statues sous les arbres, nues et blanches, avaient des
robes d'ombre trouées de lumière ; ces déesses étaient
toutes déguenillées de soleil; il leur pendait des rayons de
tous les côtés.
Au coin de la cabane couverte dune éclatante déchirure
d'ombre et de soleil.
r Archipel delà Manche, 17 (iv).
Dans un passage de la Fin de Satan, on ne sait si la métaphore est due à la même alternance, ou si le poète veut indiquer la diversité des aspects
LES INFLUENCES DETERMINANTES 89
du sol et de la végétation : il s'agit du spectacle qu'on voit d'une hauteur immense :
L'eunuque ouvrit la trappe en bas, et dit :
— La terre, Tachée et jaune ainsi qu'une peau de panthère, Emplit l'immensité.
La Fin de Satan ^ 78 (Le Glaive, v).
Toutes les oppositions de couleurs qui foVment comme des taches sur une surface peuvent donner lieu à des métaphores analogues : une caravane se déroule comme un serpent marbré ; le Nil avec ses îles ressemble à une peau de tigre, et la Seine a des flaques vertes et jaunes qui lui donnent l'aspect d'une peau de serpent :
Parfois, de bruits profanes Troublant ce lieu sacré, Passent les caravanes D'Ophir ou de Membre.
L'œil de loin suit leur foule, Qui sur Tardente houle Ondule et se déroule Comme un serpent marbré.
Les Orientales, ai (I, v).
Comme une peau de tigre, au couchant s'allongeait
Le Nil jaune, tacheté d'îles.
/*., 29 (I, iv).
La Seine avec ses larges flaques vertes et jaunes, 'plus changeante qu'une robe de serpent.
Notre-Dame de Paris, I, 307 (111, 11).
Dans plusieurs des citations qui précèdent, il semble que Victor Hugo voie de très haut les objets dont il parle. C'est en effet ce qui a lieu assez souvent. Le poète est sur une tour de Notre-Dame ou d'un autre édifice, ou sur un plateau. Ou bien son imagination vole, avec « la nuée au flanc noir >, vers les villes condamnées. De cette hauteur, imaginaire ou réelle, il distingue plus nettement les séparations entre les surfaces diversement colorées. Et les mots qui se présentent à lui sont ceux qui expriment cette netteté de distinction : il voit souvent des mosaïques, des bariolages, des marbrures, des pièces ajoutées : les plaines et les collines où se juxtaposent différentes cultures, les montagnes où alternent la neige et la verdure, les maisons que les rues divisent comme les veines du marbre, ou dont les toits composent une mosaïque rouge et bleue, les bâtiments neufs qui sont dans une vieille ville comme une pièce mise à un vêtement. A plus forte raison cette métaphore s'impose quand il s'agit de dessins moins vastes, comme ceux que font les fleurs dans l'herbe ou la moisissure à la surface d'un bourbier :
Loewig est un gros bourg situé sur la rive septentrionale
du golfe de Drontheim, et adossé à une chaîne basse de
collines nues et bizarrement bariolées par diverses sortes de
cultures, pareilles à de grands pans de mosaïque appuyés
à l'horizon.
H an d'Islande, 173 (XI 11).
Tout autour une plaine immense rapiécée de mille sortes
de cultures.
Notre-Dame de Paris y I, 201 -20a (III, n).
LES INFLUENCES DETERMINANTES 91
Les grandes prairies, les clochers, les arbres, la mosaïque
des champs labourés.
France et Belgique^ 167 (1837, xi).
Les ourques de Biscaye, même les plus pauvres, étaient dorées et peintes. Ce tatouage est dans le génie de ces peuples charmants, un peu sauvages. Le sublime bariolage de leurs montagnes, quadrillées de neiges et de prairies, leur révèle le prestige âpre de l'ornement quand même.
, V Homme qui rit^ I, 63 (I, i, ,1).
Les trois blocs, Cité, Université, Ville, marbrés de rues
sans nombre.
Notre-Dame de Paris y I, 201 (111, 11).
Au-dessous d'elle elle voyait confusément Paris marqueté de ses mille toits d'ardoises et de tuiles comme une
mosaïque rouge et bleue.