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SCÈNE DEUXIÈME

L'auteur du présent livre aura touché le but qu'il se proposait en écrivant la légende susdite si le lecteur y voit deux choses : premièrement, que les vrais serpents sont les traîtres, et secondement, que Jersey n'est pas loin de la France.

Quand on regarde la carte, on s'étonne que Jersey ne soit pas française. Jersey possédée par les Anglais, c'est aussi insolent que si nous possédions Wight. Elle nous appartient géographiquement, et elle nous a appartenu historiquement.

Elle nous a appartenu âme et corps, gouvernement et territoire.

Le 9 janvier 1735, la mer se retira si loin de la côte normande et balaya tellement le sable que

des riverains, se hasardant à deux lieues au large de leur rive, virent paraître, en pleine eau, les ruines d'un village avec ses rues, où étaient encore empreintes les ornières des charrettes d'autrefois. On y retrouva des vases d'étain et divers ustensiles de ménage.

En 1812, après une tempête aussi, M. de la Fruglaye, gentilhomme breton, se promenant près de Morlaix, fut stupéfait de voir la grève changée en une sorte de forêt-fantôme. Partout des arbres renversés et tordus ; les ifs et les chênes avaient encore leur couleur; l'écorce des bouleaux, très-nombreux, était encore argentée. M. de la Fruglaye, qui était à cheval, se mit a longer la grève. Cette résurrection d'une forêt morte ne finit qu'après sept lieues.

Tous les jours encore, les pêcheurs d'huîtres de Jersey retirent avec leurs dragues, fort loin en mer, des racines de hêtres et de saules, et il n'est pas rare que les ancres des navires rapportent des troncs d'arbres entiers.

C'est qu'en effet la mer qui sépare Jersey de la France a été une forêt. J'ai raconté ailleurs comment cette forêt, qui s'étendait d'Ouessant au Capla-Hague, a tout à coup, en 709, sombré dans une tempête avec ses bourgs, ses monastères et ses églises, et comment Jersey en devint île. Elle n'en resta pas moins continentale de gouvernement.

Les rois francs, qui l'avaient prise aux Saxons, ne paraissaient pas en trouver le séjour bien agréable, car ils y exilaient volontiers.

Ainsi, l'archevêque de Rouen Prétextât y fut jeté par Frédégonde, qui ne se doutait pas qu'en faisant assassiner Galswinthe elle convertissait Jersey. — Galswinthe morte, Frédégonde put épouser le roi Chilpéric. Mais Galswinthe avait une sœur, Brunehilde, qui voulut la faire venger par son mari, le roi Sigebert : Frédégonde fit assassiner le roi Sigebert. Elle allait faire assassiner Brunehilde, mais un fils de Cliilpéric, Mérovée, vit Brunehilde et tomba amoureux d'elle. Prétextât osa marier Mérovée à l'ennemie de Frédégonde. Celle-ci réunit aussitôt à Paris quarante évêques, et fit présider le concile par un de ses amants, Bertramme, évèque de Bordeaux. Mérovée était un peu le neveu de Brunehilde, et Prétextât avait enfreint les canons en mariant le neveu avec la tante ; mais les évoques ne se mangent pas entre eux : il en fut quitte pour sept ans d'exil à Jersey, parmi les pirates, auxquels il enseigna le christianisme.

Les pirates n'étaient pas impossibles à convaincre. Quelques années auparavant, une bande de Saxons était venue se loger dans les rocs de Gorey ; après quelques semaines, n'ayant vu passer aucun navire, ces bandits s'étaient lassés d'attendre et avaient trouvé plus simple de piller tout bonnement

les habitants, Saxons comme eux. Ils avaient leur bulin et se rembarquaient, quand l'hermite Ilélier accourut. Le chrétien leur représenta Pénormité de leur acte contre des frères de sang et de nom, et que toute leur piraterie était pleine d'offenses pareilles à la fraternité humaine et à la justice divine, et qu'au lieu de mener cette existence violente dont Dieu les punissait par des naufrages, par des fatigues et des misères de toutes sortes, par la mort toujours 'près d'eux, ils feraient mieux de cultiver la terre, qui leur donnerait le pain quotidien, et d'embrasser le christianisme, qui leur donnerait la vie éternelle. Les pirates furent si émus que leur clief leva sa hache et tua roide Hélier.

Une fois convaincus , les Saxons l'étaient bien. Il leur prenait tout de suite une ferveur si grande que, dans un champ près de Caerleon, douze cents Bretons, n'ayant pas voulu reconnaître comme saint un moine envoyé par le pape, furent massacrés par les Saxons convertis.

Quand il y eut sept ans que Prétextât adoucissait ainsi les mœurs saxonnes, il retourna en Neustrie. 11 eut tort.

Frédégonde l'avait oublié. Elle avait eu d'abord à se venger de Mérovée. Elle l'avait fait assassiner. Puis, un de ses enfants étant mort, elle avait d'abord soupçonné des femmes de Paris de l'avoir tué par des maléfices; mais, après les avoir fait rouer,

elle avait réfléchi que ce n'était peut-être pas ces femmes qui avaient jeté un sort à son enfant, mais plutôt le second fils de son mari, Clovis, lequel avait intérêt à ce que son père n'eût pas d'autre enfant que lui, et elle avait fait assassiner Clovis, avec l'assentiment du père. — Ensuite, elle avait employé trois ou quatre ans à quelques menus meurtres dont l'histoire parle peu, parce qu'il n'y a que les meurtres des rois et des princes qui comptent. — Enfin, cette reine s'était demandé à quoi son mari lui servait, sinon à gêner ses débauches avec ses écuyers et ses palefreniers, et elle avait fait assassiner le roi Chilpéric.

C'est à ce moment que Prétextât revint de Jersey. Frédégonde le fit assassiner.

Jersey, saxonne, puis franque, devint normande en 912 , avec toute la côte , lorsque Charles le Simple, envahi par les Normands, donna à Rollo sa fille Giselle et, pour dot, la Neustrie et la Bretagne, à condition que Rollo reconnaîtrait sa suzeraineté et se ferait chrétien. Puisque Paris a bien valu une messe pour un roi, Rouen valait bien un baptême pour un pirate.

Lorsque les Normands conquirent l'Angleterre, cela ne changea rien à la constitution des îles normandes. Leur duc, devenu roi à Londres, ne fut toujours que duc à Jersey, comme à Rouen.

Guillaume le Conquérant laissa trois fils, dont

l'aîné, Robert Courte-Cuisse, prit la Normandie et abandonna l'Angleterre au second, Guillaume le Roux, et dont le troisième, Henri Beaiiclerc, jugea injuste que son père, ayant eu trois fils, n'eût pas eu trois héritages. Henri répara la faute de son père. Robert n'avait abandonné l'Angleterre à Guillaume qu'à la condition expresse qu'elle lui reviendrait si Guillaume mourait avant lui ; Guillaume mourut le premier, Robert était alors en terre sainte, il accourut aussitôt, et trouva Henri roi d'Angleterre. Il réclama, prouva que la mort de Guillaume devait remettre l'Angleterre et la Normandie dans la même main. Henri en convint, dit qu'elles seraient dans la même main, passa en Normandie avec une armée, battit son frère, le prit, lui creva les yeux, et le fit mourir pendant vingt-six ans dans le château de Cardif. Fraternité de rois.

Jusqu'à Jean sans Terre, la Normandie et les îles ne furent- qu'un corps. Mais il arriva une chose qui fit grand bruit, je ne sais pas trop pourquoi, vu que c'était chose usitée entre princes : Jean sans Terre assassina son neveu.

Quoi de plus simple? Arthur était fils du frère aîné de Jean, et Jean ne pouvait être roi d'Angleterre que si Arthur mourait. Arthur mourut donc. Comment? On ne l'a jamais su au juste. Selon les uns, Jean l'aurait précipité dans la mer du haut des rochers de Cherbourg; selon les autres, il l'aurait

enfermé au château de Falaise, avec ordre au capitaine du château, Hubert de Bourg, de lui enfoncer un fer rouge dans les yeux jusqu'à ce qu'il en mourût. Hubert, touché de pitié, aurait fait semblant d'obéir et aurait enterré une bière vide, mais Jean aurait découvert le mensonge, serait venu prendre lui-même Arthur, l'aurait conduit à Rouen, et là, une nuit, lui ayant offert, pour le distraire, une promenade en bateau, l'aurait poignardé de sa main, lui aurait attaché une pierre au cou et l'aurait jeté dans la Seine.

Cette action, si naturelle de la part d'un homme qui ne pouvait devenir roi autrement, provoqua une telle indignation, qu'encore quatre cents ans après Shakespeare l'a reprochée à Jean pendant tout un drame. Les poètes n'entendent rien à la politique; ils n'entrent pas clans ces raisons des personnes royales ; ils ont un souci puéril de la vie humaine ; ils manquent de respect à Macbeth, et ils appellent grossièrement Richard III assassin.

Philippe-Auguste fut aussi courroucé que Shakespeare, mais lui, il avait un motif sérieux : le roi de France était le suzerain du duc de Normandie, et, d'après la coutume normande, chapitre des droits féodaux, article 143, tout homme condamné à mort par justice voyait son fief et son héritage confisqués au profit de son seigneur; donc, si Jean était condamné à mort comme meurtrier, Jean devait son

fief, c'est-à-dire la Normandie, à son seigneur, c'està-dire à Philippe-Auguste. C'est pourquoi Philippe- Auguste fut si irrité de l'assassinat d'Arthur, son proche parent.

Les barons anglais aussi furent, irrités : les Anglo-Saxons n'avaient pas pardonné au duc de Normandie leur défaite; les Anglo-Normands étaient mécontents d'avoir un roi au lieu d'un duc; tous haïssaient le pouvoir royal, le contrariaient, s'efforçaient de le diminuer, et furent bien aises d'avoir une occasion de se révolter par vertu.

Les prêtres n'avaient pas un moins vertueux motif de renier l'assassin : Jean les avait appauvris. Ce n'était pas la faute de Jean ; il succédait à Richard Cœur de Lion, qui avait ruiné l'Angleterre avec sa croisade. Pour avoir de quoi lever une armée, Richard avait vendu tout ce qu'il possédait; il disait lui-même qu'il aurait vendu Londres s'il avait trouvé un acheteur; puis, au retour de la terre sainte, pris par le duc d'Autriche et donné à l'empereur d'Allemagne, on avait dû payer sa rançon : les rois coûtent cher; l'empereur avait exigé la somme ronde de cent cinquante mille marcs d'argent. Il est vrai que Richard avait inventé un ingénieux moyen d'atténuer le chiffre de ses dépenses : tout ce qu'il avait vendu en partant, il l'avait, à son retour, repris aux acheteurs sans les rembourser; mais celte manière d'entendre le commerce n'avait pas inspiré aux argentiers une

immense envie de traiter avec les rois d'Angleterre. Lorsque Jean, trouvant le trésor vide, avait cherché comment le remplir, personne n'avait voulu lui prêter ni lui acheter. Quand un roi n'a pas d'argent, il en prend. Les riches d'alors étaient les juifs et les prêtres. Jean s'était d'abord adressé aux juifs; il avait une façon d'emprunter assez persuasive : ceux qui refusaient, il leur faisait arracher les dents. Les juifs avaient tenu bon ; leur or était bien caché, on n'avait pas pu leur faire dire où; ils s'étaient laissé arracher toutes les dents, non une parole. Alors, Jean avait bien été obligé d'en venir aux prêtres ; les évêchés et les abbayes crevaient de richesses; Jean les avait dégonflés. — « Cousin, dit-il dans Shakespeare, aie soin de secouer les sacs de ces accapareurs d'abbés; remets en liberté leurs anges d'or emprisonnés : il faut que la guerre affamée mange à même les grasses côtes de la paix. Use de nos pouvoirs dans toute leur étendue. » Et Philippe Faulconbridge n'est pas homme à mal faire la commission : — « Ni cloche, ni bréviaire, ni cierge ne me fera reculer, quand l'or et l'argent me font signe d'avancer. » — On conçoit l'horreur du clergé pour le meurtrier d'Arthur.

Philippe -Auguste somma Jean de comparaître devant la cour des hauts barons de France. Jean n'y comparut point et fut condamné à la peine de mort et à la confiscation de ses provinces françaises.

Philippe-Auguste se saisit aussitôt de la Normandie haute et basse. De là, la guerre; Jean voulut conserver au moins ses petites îles; il vint à Jersey, la fortifia, et, de peur que les Jersiais n'eussent pas une envie éperdue de rester les sujets d'un assassin, il les intéressa personnellement à la résistance en leur assurant, par une charte expresse, des franchises spéciales. Alors, ils se battirent, et repoussèrent deux débarquements des Français.

Mais ce n'était plus seulement les îles normandes qui allaient être menacées : Philippe-Auguste, mis en appétit par la Normandie, voulait l'Angleterre. Sa flotte et son armée étaient prêtes, Jean se sentait perdu. Les barons étaient contre lui; le pape l'avait excommunié : abandonné des chrétiens, il s'adressa aux mécréants. Il demanda secours au miramolin de Grenade, lui offrant de reconnaître sa suzeraineté, de lui payer tribut et même, si cela lui plaisait, de se faire mahométan.

Les trois députés qu'il envoya au miramolin furent introduits devant un homme grave et pensif, occupé dans ce moment à lire un livre, qui était celui de saint Paul. Il écouta en silence ce que Jean lui faisait dire, puis il regarda les trois ambassadeurs, dont deux étaient des hommes bien faits, et dont le troisième était petit, noir, de méchante mine, avec un bras plus long que l'autre, et quatre doigts seulement à une main. Il fit signe aux

deux premiers de sortir, et au troisième de rester. Quand ils furent seuls :

— Mon ami, dit le miramolin, tu es trop laid et de figure trop chétive pour qu'un roi t'ait fait son ambassadeur si tu n'avais pas de tels mérites intérieurs qu'ils rachètent la pauvreté de ton apparence. J'ai donc mieux aimé te parler qu'à tes beaux compagnons. Entretenons-nous comme deux personnes qui s'estiment réciproquement. Je t'avoue que je ne sais pas peu surpris d'uu roi qui offre ainsi son royaume, et d'un grand royaume qui se laisserait donner. Dis-moi donc en toute sincérité quels sont les Anglais et leur roi. Si tu es celui que je pense, tu me répondras loyalement.

— Seigneur, répondit l'ambassadeur difforme, qui fut flatté de cette admiration et de cette confiance, le roi mon maître est le plus grand scélérat qui ait jamais régné; il a déjà perdu le duché de Normandie et il perdra incessamment le royaume d'Angleterre; il est dissipateur et insatiable; il est lion pour ses amis et agneau pour les rebelles ; il a procréé des enfants peu vigoureux; aussi sa femme le déteste et a des amants qu'il fait étrangler; il n'en est pas moins prodigieusement débauché, adonné à toutes les femmes, même ses parentes, et il n'a pas attendu que ses filles fussent nubiles; quant à la foi chrétienne, il est flottant et plein de doute.

— Je te remercie, dit le miramolin, et tu n'as

plus besoin de m'apprendre ce que sont les Anglais. Une nation qui supporte un roi si misérable est plus misérable que lui.

— Les Anglais, repartit l'ambassadeur, sont des hommes patients.

— Dis que ce sont des lâches, reprit le mira-* molin. Je refuse l'hommage de l'Angleterre. Je ne. veux pas d'un peuple qui veut de ce roi.

Dédaigné par le mécréant, Jean revint au pape, et lui demanda grâce, au grand mépris de son peuple; les barons riaient de lui tout haut. 11 voulut prouver qu'il était encore roi. Un ermite en réputation de sainteté parmi la multitude, Pierre de Pomfret, avait prédit que Jean cesserait de régner dans l'année; l'année finie, Jean lui montra qu'il régnait encore : Pierre de Pomfret fut attaché à la queue d'un cheval, traîné dans les rues de Warham, puis pendu, avec son fils.

Le pape, imploré par Jean sans Terre, lui pardonna chrétiennement, moyennant un tribut de mille marcs sterling d'or. A ce prix, Innocent III interdit à Philippe-Auguste d'envahir l'Angleterre; mais, comme l'armée française ne pouvait pas s'être dérangée pour rien, le pape lui permit la Flandre, qu'elle ravagea dévotement.

Lorsque Jean vit Philippe-Auguste distrait par les Flamands, il n'y put tenir. Il se remit à arracher les dents aux juifs et les dîmes aux églises; il

MÉDAILLES DE PRINCES. Ti

ne craignait plus le pape à présent qu'il le payait; il fit fondre les dernières cloches et les derniers ciboires, et s'acheta une armée. Il s'entendit avec les Flamands, qui se chargèrent du nord pendant qu'il se chargeait du midi. Mais, au nord, Philippe-Auguste fut victorieux à Bouvines (27 août 1214), et, au midi, Jean fut battu sur la Loire. Jean dut repasser la mer en grande hâte, et supplia encore le pape, qui voulut bien lui obtenir une trêve et ne la lui faire payer que soixante mille marcs d'argent.

Les barons, le voyant à terre, lui présentèrent un acte à signer et à jurer. Quand Jean eut écouté la lecture de cet acte, il eut un accès de rage. Cela se conçoit; dans cet acte il y avait, entre autres choses exorbitantes, que le roi ne pourrait plus marier les filles des barons malgré elles; qu'il ne saisirait plus les biens des orphelins, sous prétexte de tutelle féodale; qu'il n'emprisonnerait plus sans jugement; que ses officiers n'auraient plus le droit de prendre sans les payer les denrées et les voitures qu'ils voudraient ; que les juges, constables et baillis seraient choisis parmi ceux qui auraient étudié les lois. Toute cette Grande Charte était aussi monstrueuse. Jean signa et jura, mais avec la ferme intention de ne pas tenir son serment; et, rien que pour avoir juré, il fut si furieux qu'il se roulait sur son lit en rugissant et en mordant la paille et le bois.

Aussitôt, il fit publier, en Normandie, en Flandre, en Poitou et en Gascogne, que tous ceux qui aimaient le pillage n'avaient qu'à venir en Angleterre et qu'il les invitait aux. biens de ses barons. Ceux-ci furent enfin de l'avis du miramolin et se trouvèrent bien lâches d'avoir subi si longtemps un roi de cette espèce; ils le déposèrent, et s'offrirent au fils du roi de France. Louis vint à Londres, où il reçut l'hommage des barons et du roi d'Ecosse. Jean s'enfuit dans les îles, allant de Wighl à Jersey, vivant de brigandage. Les Jersiais lui furent reconnaissants de n'avoir pas eu le temps de violer leur constitution, et lui firent un accueil cordial.

Malheureusement pour Louis, Jean sans Terre mourut subitement, d'indigestion ou de poison, entre les deux l'histoire balance. Son fils, Henri III, jura aux barons tout ce qu'ils voulurent, et ils abandonnèrent Louis, qui retourna en France. Jersey resta tranquille jusqu'à la mort d'Edouard IL

Edouard II mourut, il n'est pas inutile de rappeler comment. Cet Edouard II, on ne pouvait pas l'accuser, comme Jean sans Terre, d'aimer trop les femmes; il ne s'entourait que de jeunes garçons. C'était, du reste, un roi fort dévot, et qui ne voulut pas se frotter d'une huile merveilleuse qui donnait du courage sans en demander la permission au pape. La reine ne trouva pas que cette dévotion compensât cette haine des femmes; elle fit tuer par les barons

le plus joli des jeunes garçons qui entouraient le roi, Gaveston; puis, comme elle était sœur du roi de France, Charles le Bel, elle alla prier son frère de la débarrasser de son mari. Elle revint avec des troupes ; le roi avait remplacé le joli Gaveston par le gentil Spencer; la morale publique était indignée; la reine et son amant Morlimer furent accueillis avec enthousiasme; le roi et le gentil Spencer, que tout le monde déserta, tombèrent aux mains de la reine. Spencer fut d'abord mutilé avec intelligence, puis égorgé. Quant au roi, la reine lui assigna pour résidence le château de Kenihvorth, où elle le traita royalement; tous les jours, elle lui écrivait des lettres pleines de tendresse, et elle lui envoyait de beaux habits : en même temps, elle faisait demander à l'évêque d'Hereford si c'était très-mal de tuer un roi. L'évêque répondit : Edwardum occidere noJitc timere bonum est; ce qui, selon qu'on met un point après nolite ou après timere, défend ou conseille le meurtre. L'évêque n'avait pas ponctué. La reine, dans le doute, essaya d'amener le roi à se tuer luimême, en le persécutant, en le torturant, en lui rendant la vie horrible. Comme il hésitait, on l'aida, en lui jetant une lourde porte sur la tête; il s'obstinait encore, on l'empala avec une broche rouge.

La suppression d'Edouard II ne profita pas à la reine; son fils, Edouard III, se soucia médiocrement d'avoir près de lui une mère si peu gênée d'un roi.

Il l'enferma. Puis, se trouvant encore trop près d'elle, et voulant faire quelque chose qui fût bien vu en Angleterre, il déclara la guerre à la France.

Le roi de France était alors Philippe de Valois. C'était un roi fort aimé de sa noblesse ; son commencement avait été de fournir aux seigneurs un moyen économique de payer leurs dettes : il leur avait permis de mettre leurs créanciers en prison. Le lendemain, il leur avait fait une autre gracieuseté : il avait fait pendre le trésorier de son prédécesseur; mais ceci, tous les nouveaux rois le faisaient : ils prouvaient ainsi que l'énormité des taxes était la faute des trésoriers.

Edouard ne se crut pas assez fort tout seul; il chercha qui embaucher dans sa cause. La Flandre était l'alliée naturelle de l'Angleterre. Les pâturages anglais faisaient la laine; les métiers flamands faisaient le drap. La laine et le drap ont besoin l'un de l'autre. Edouard alla donc dans les Pays-Bas, prodigua l'argent, combla les seigneurs de joyaux, séduisit leurs femmes; cela ne suffisait pas encore aux Flamands ; ils étaient vassaux de l'empire ; qu'Edouard eût l'empereur, et il les aurait. Edouard alla donc à l'empereur, Louis de Bavière, lequel nomma Edouard vicaire impérial et daigna lui donner son pied à baiser, mais pas un homme. On se contente de ce qu'on a; Edouard revint avec son diplôme de vicaire, assembla les Flamands dans la

petite ville deHeek, sur la frontière du Brabant, et là, dans la halle de la ville, exhiba son diplôme, couronne en tête, sur un banc de boucher, où, la veille, on avait taillé et vendu la chair des bêtes, ce qui ne fit pas confondre ce prince avec les bouchers, puisqu'il ne trafiquait, lui, et ne taillait qu'en chair humaine. Le diplôme ne décida pas encore les Flamands. Edouard tenta de se passer d'eux ; il fit une campagne, mais insignifiante au point qu'il dut revenir les implorer. Autre objection. Dans l'intervalle, le pape leur avait fait parler, et ils s'étaient engagés à ne pas attaquer le roi de France, sous peine de payer deux millions de florins. Ils ne pouvaient désobéir au pape; le péché eût été trop coûteux. Edouard, voyant qu'ils ne voulaient pas compromettre leur âme jusqu'à leur bourse, fit venir d'Angleterre des prêtres intelligents qui délièrent les Flamands de leur dette au pape, et qui se chargèrent d'arranger cela avec Dieu.

Alors, la guerre se fit, sur terre et sur mer. La flotte française eut d'abord le bonheur de brûler Southampton et de prendre Guernesey. Jersey trembla. Vite, toutes les paroisses furent quittées, et la population se réfugia dans le château de Gorey. Les Français ne tardèrent pas à arriver. Ils débarquèrent sans difficulté, s'emparèrent de l'île, et auraient forcé le château, sans la bataille de l'Écluse, où la flotte française , mal commandée par le trésorier

Bahuchet, se laissa broyer. Jersey etGuernesey furent évacuées.

Philippe de Valois consola la France de la bataille de l'Écluse en s'amusant, en donnant à sa cour des carrousels et des spectacles. Il n'avait plus d'argent, mais il altéra la monnaie. Il prit une glorieuse revanche sur le roi d'Angleterre. Il invita à ses fêtes quinze seigneurs bretons et trois chevaliers normands qu'il soupçonnait d'être favorables à Edouard, et un soir, après souper, il les fit décapiter sans jugement. Les parents de ces invités à mort voulurent les venger, et appelèrent Edouard, qui ne se fit pas prier pour repasser en France. Nouveau désastre : bataille de Crécy, prise de Calais. Au moins, Philippe mourut.

Il fut remplacé par son fils, Jean II. La plupart des rois de France se sont contentés de surnoms modestes : ils s'appellent volontiers Pépin le Bref, Charles le Gros, Philippe le Long, Louis le Bègue, Charles le Chauve, Louis le Fainéant. Jean II, lui, était tellement meilleur que les autres qu'on l'a surnommé le Bon. Il débuta par un assassinat. Le comte d'Eu et de Guines, prisonnier des Anglais, avait obtenu d'Edouard la permission de venir en France amasser sa rançon; Jean le Bon le fit arrêter et exécuter sans procès. Il en voulait au roi de Navarre, au comte d'Harcourt et à plusieurs autres seigneurs : il dit à son fils Charles de les prier à dîner. Pendant

qu'ils étaient à table, Jean le Bon survint tout à coup avec une troupe, se jeta sur les seigneurs, en fit décapiter quatre devant lui, et mit les autres en prison. Ces guels-apens n'empêchaient pas Jean d'aimer la joie, le plaisir, les tournois, de prodiguer les dons, de dépenser magnifiquement et, quand l'argent lui manquait, de falsifier les monnaies.

Il lui arriva la même chose qu'à son père : les fils et les veuves de ceux qu'il décapitait si lestement ouvrirent la France au roi anglais. Bataille de Poitiers. Au moment où la cavalerie anglaise arrivait, Jean eut l'admirable idée d'ordonner à tous ses chevaliers de mettre pied à terre; alors, leurs lourdes armures pesant sur eux, ils ne purent se mouvoir; les Anglais les écrasèrent; tous furent tués. Jean fut pris et emmené en Angleterre. — Le dauphin Charles ne fut ni pris ni tué; il était, avec deux de ses frères, à la tête de plus de huit cents lances qui n'avaient pas encore donné ; il vit que la bataille tournait mal et que son père était en danger : aussitôt il commanda à ses huit cents lances de le suivre, et il prit la fuite.

Paris, n'ayant plus de roi, s'en passa; le prévôt des marchands, Etienne Marcel, se saisit du gouvernement, et le dauphin ne fut qu'une signature au bas des actes des bourgeois. Charles obéit, jura tout ce qu'on voulut, promit de renvoyer vingt-deux de ses amis, de ne plus vendre la justice, de ne plus

rien détourner du trésor, et même de ne plus faire de fausse monnaie. Parmi les amis qu'il avait promis de renvoyer, il y avait les deux maréchaux de Champagne et de Normandie; comme il tardait à s'en défaire, Marcel lui épargna les ennuis de l'hésitation en les faisant massacrer sous ses yeux; le dauphin se jeta aux genoux du prévôt, demanda grâce pour lui; quant à ses amis, il approuva leur meurtre publiquement et déclara même que c'était lui qui l'avait ordonné. Mais,, la division s'étant mise parmi les bourgeois, et Marcel ayant été tué à son tour, Charles profita de la guerre civile, régna sur les cadavres, renonça à toutes ses promesses, affirma qu'il avait menti en s'attribuant la mort des maréchaux, et protesta que toute sa conduite depuis son retour de Poitiers n'avait été que pure lâcheté.

Il s'empressa peu de délivrer son père. Ce pauvre Jean aurait bien voulu revenir; il acceptait toutes les conditions; il consentait au démembrement de la France, à l'abandon de Calais, de Boulogne, etc., à quatre millions d'écus d'or. Le roi Jean trouvait que c'était peu pour un roi; le dauphin Charles trouva que c'était beaucoup pour un père. Il refusa; Edouard lui déclara la guerre. Tant pis pour les nations dont les rois se laissent prendre : si elles les rachètent, le démembrement ; si elles ne les rachètent pas, la guerre. Quatre-vingts vaisseaux brûlèrent toute la côte, de Boulogne à Harfîeur. Edouard dé-

barqua à Calais, traversa la Picardie, la Champagne, la Bourgogne, l'Ile-de-France, vint jusqu'à Paris, et de là à Chartres, ravageant tout. Le dauphin, effrayé de ce visiteur horrible, aima mieux son père, et le racheta. Le marché fut signé à Brétigny.

Edouard n'abusa pas du malheur de Jean pour le déprécier; il l'estima cher. Il voulut, en souveraineté et à toujours : le Poitou, l'Aunis, l'Angoumois, la Saintonge, le Limousin, le Périgorcl, le Quercy, le Rouergue, l'Agenois, le Bigorre, le Ponthieu, Calais, Guines, etc. Cette avalanche de provinces ne lui sembla pas encore un prix digne de Jean ; il l'estima en sus trois millions d'écus. Il demanda des otages, d'abord le frère du roi et deux de ses fils ; il exigea vingt seigneurs, mais il se contenta de quarante bourgeois.

Une clause du traité de Brétigny maintient au roi d'Angleterre « la seigneurie des îles présentement sous sa tenance. » Dès lors. Jersey fut vraiment séparée de la France.

Cette séparation, avec cette proximité, a fait de Jersey deux choses : un champ de bataille et un lieu d'asile.

Un champ de bataille. — Celte simple ligne du traité de Brétigny, où Jersey, Guernesey, Aurigny et Serk ne sont même pas nommées, était une médiocre objection à la parenté géographique. Pour tous ceux de la côte normande et de la côte bretonne, c'était une perpétuelle injure de voir ces îles si près d'eux, de les toucher et de ne pas les posséder, de les avoir dans la main et de ne pas les avoir, et de les avoir eues. Sans compter que Jersey apparaissait aux pauvres marins bretons comme un nid de pirates dans des rochers inaccessibles, comme le réceptacle farouche et splendide où s'accumulaient les cargaisons des navires en détresse, comme la pointe perfide sur laquelle les vaisseaux s'éventraient et répandaient leurs entrailles de soieries, de fourrures et de pierres précieuses. Si la raison de l'attaque fut bonne, la raison de la défense fut meilleure. En redevenant normande, Jersey serait devenue française; en restant ce qu'elle était, elle n'était pas anglaise. Le roi d'Angleterre n'était que son duc; elle avait sa constitution propre, à laquelle elle ne souffrait pas qu'on touchât. Si elle avait voulu appartenir à quelqu'un, elle aurait eu intérêt à être avec la France, qui était à portée de la secourir, plutôt qu'avec l'Angleterre, trop loin d'elle pour être une protection bien efficace, qui la perdait de vue, qui l'oubliait; mais c'était justement ce qui lui faisait préférer l'Angleterre; les petits États ne sont jamais trop loin de leurs protecteurs. Quand

les gouverneurs qu'on lui envoyait de Londres essayaient d'empiéter sur ses franchises, ils étaient reçus énergiquement, et elle n'était pas plus commode aux descentes des Anglais sur sa cliarte qu'aux débarquements des Français sur sa grève. Il y a eu des peuples comme ça.- De là une double lutte, étrangère et intime, qui fut pleine d'incidents singuliers, de chocs sanglants et de collisions bouffonnes, de guets-apens nocturnes, de drames héroïques, de gouvernements violents ou poltrons, de baillis intrépides, d'aventuriers étranges. Si le lecteur est curieux de cette lutte, je lui en dirai quelques épisodes.

Un lieu d'asile. — A la porte même de la France, Jersey était- naturellement le refuge de nos guerres civiles. Tous les vaincus, sans distinction de drapeau ni de bréviaire, les calvinistes des Cévennes comme les catholiques de la Vendée, les républicains de 1851 comme les royalistes de 1793, tous les protestants, religieux ou politiques, ont eu cet asile. La petite ile a été le radeau de tous les naufrages français. Elle l'a été aussi des naufrages anglais. La révolution de 16&8 y a jeté deux rois. Si le lecteur y consent, nous regarderons un peu les plus célèbres de ces passants.

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