PAROLES VK PIE IX
An Cayla, 1er awût 18B7.
Mon cher ami.
Eu me seiTant la main pour la dernière fois, à mou départ de Québec, il y a deux mois, vous me disiez : " Ne manquez pas d'aller faii'e une visite au Cayla." Je TOUS le promis, et aujoui-d'hui j'accomplis ma promesse ; c'est de la chambre même d'Eugénie de Guériu que je vous écris.
Vous qui avez voué un culte d'admix*ation à la sœur de Mam-ice. avec quelle ivresse vous allez goûter les détails intimes f[ue j'ai A vous communiquer ! Nous nous sommes demande bien des tbis, après avoir lu l'admirable Journal d'Eugénie, après avoir vécu avec
elle de la vie du Cayla, ce qu'était devenu cet intérieur de famille qu'elle décrit avec un art si exquis, et qu'elle nous fait tant aimer ; quels sont les habitants actuels de l'antique château ; si Mimi, la douce Mimi, vivait encore, etc., etc. A toutes ces questions, je puis aujourd'hui vous répondre.
De retour à Poitiers d'une courte visite a la petite ville d'Airvault, berceau de mes ancêtres, je me suis dirigé sur Toulouse, où je suis arrivé ce matin. La ville entière était dans l'allégresse; les rues toutes pavoisécs étaient encombrées d'une multitude de pèlerins ; des drapeaux flottaient de toutes parts ; les façades des maisons étaient ornées de guirlandes de tleurs. On célébrait le dernier jour des grandes fêtes de la canonisation de sainte G-ermaine Cousin.
Le chemin de fer qui conduit de Toulouse à Alby, touche à Gaillac, et se bifurque à la station de Tessonnières. Laissant Alby à droite, je suis descendu à Gahuzac vers deux heures. La gare est à deux kilomètres (une demie lieue) du village. Il me fallut faire ce trajet à pied en compagnie du porteur de la malle qui s'était chargé de mon sac de voyage.
Le paysage est très-accidenté et d'un aspect sauvage. La route circule à travers la vallée, monte, descend entre des montagnes boisées d'oii sortent çà et là quelques rochers blanchâtres qui indiquent un sol peu fertile.
AU CATLA 4y
Au détour du chemin, j'aperçois, sur le versant d'une élévation, Cahuzac dont le nom résonne si agréablement aux oreilles des lecteurs d'Eugénie. Pc I.'i une voiture me conduit en peu d'instants jusqu'à Andillac, .village plus que modeste, qui m'apparait à gauche, avec sa pauvre petite église, où reposent les tombes de Maurice et d'Eugénie, où elle est venue tant de fois prier, pleurer, espérer, imjjlorer avec tant de larmes le salut de son frère.
Le chemin détourne, gravit une côte ; et le guide m'indique du doigt, A travers les arbres, au-delà d'un i*avin, le château du Ca^'la, qui s'élève isolé sm* une gracieuse éminence. C'est un vaste corps de logis d'un aspect sévère ; rien ne le distingue des constructions ordinaires qu'une petite tourelle construite à l'un des angles, qui lui donne une légère teinte féodale. Cependant ce manoir si modeste, vu dans l'encadrement du paysage, est d'un eftét riant et pittoresque, grâce au prestige de la poésie, cette fée enchanteresse qui a touché de sa baguette d'or chaque objet de ce domaine : ici la fée est une ange, c'est Eugénie.
La voiture franchit le ravin, en côtoyant la rive du Saint-Usson, petit ruisseau qui alimente le moulin de la commune ; elle escalade l'escai-pement du Cayla, et s'arrête devant la ferme parmi un essaim de volailles qui s'ébattent, en caquetant, au soleil, sur une litière de paille.
Une sei'vante, arrivant de la garenne du nord, s'avance vers moi et m'introduit dans le salon, assez jolie pièce qui s'ouvre du côté de la tei'rasse. Quelques meubles d'un goût moderne, des rideaux blancs, des fleurs et des fruits en cire, quelques peintures sur les murailles, un petit tableau du Cayla et du paysage environnant, sur la table une riche édition des œuvres d'Eugénie et de ]\[aurice : c'est le plus bel ornement et le cbarme de cet intérieur.
La porte s'ouvre, et une jeu ne dame à l'air distingué, à l'expression rêveuse, se présente : c'est Caroline de Guérin, ni«"'ce d'Eugénie, cette chère petite Caro qu'elle berçait jadis sur ses genoux, aujourd'hui mariée à M. Melchior Mazuc, d'une riche et noble famille de Montpellier. Elle est bientôt suivie d'une autre personne beaucoup plus âgée, mais encore all.'gre, vêtue trèssimplement, d'une physionomie empreinte d'une exquise douceur, d'une modestie pins exquise, avec des ti'aits accentués, éclair(''s par des yeux vifs et un sourire où la iinesse s'allie à la bienveillance.
Je m'annonce comme venant d'Amérique, du Canada, attiré dans ce coin reculé de la France par la renommée d'Eugénie.
— Est-ce que la réputation de notre Pjugénie s'est i-épandue jusques chez- vous ? s'écrie avec siirprise Marie de G-uérin ; car c'était elle.
Dès lors la conversation ne languit point, alimentée par les mille riens qu'a poétisés l'auteui* du Journal.
Au moment où je me lève pour me retirer, arrive, suivi de Madame de Guérin, veuve d'Erembert, M. Mâzuc, qu'on était allé avertir dans les champs, où il était occupé à surveiller ses vignerons. C'est un homme dans la force de l'âge, ancien officier dans l'armée d'Algérie, figure mâle, regard énergique, caractère aimable, impétueux.
— Quoi ! s'écrie-t'il, vous arrivez d'Amérique, et vous êtes venu nous visiter jusques dans nos montagnes, et vous pai'lez déjà de partir ? Ah ! mais vous n'y songez pas ; vous n'avez encore rien vu ; il faut visiter les environs. Tenez, nous allons vous donner la chambre même d'Eugénie, que vous trouverez telle qiT'elle était à l'époque du Journal. Puis, voici mon frère Nérestan qui arrive justement d'Afrique, où il rem^ilit la charge d'officier de colonisation ; il vous entretiendra de l'Algérie, vous lui parlerez du Canada.
— C'est cela, s'écrie M. Nérestan en me serrant vivement la main ; et je commence tout de suite par vous dire que le meilleur système de colonisation que je connaisse, provient d'un livre imprimé au Canada, qui m'est tombé par hasard entre les mains.
On me presse de toutes parts avec tant de politesse, que, vaincu par de si douces violences, je me résigne au bonhem* de rester. En attendant le souper, Marie
s'aftuble, -.sans cérémonie, d'un vieux chapeau de paille à large bord, et m'invite à aller visiter kw alentoirrs. Déjà nous sommes de vieilles eoiinaissaiices. Nous sortons par la porte qui donne sur la tentasse ; elle s'appuie siir la crête du ravin. Le long de la muraille croissent quelques tigesdegrenadiersetde jasmins en fleurs dont Maurice tit un l)ouquet la veille de sa moi't. Il s'était fait descendre ici appuyé sur le bras de sa chère Eugénie pour i-échauiïer au soleil ses membres quelamortcoramencjaitdéJM à glacer, baigner sa poitrine haletante de l'air ])uret tièdedela matinée, et contempler une dernière fois son l)eau ciel dû Cayla.
Quelques degrés en pierre conduisent au bas du ravin où coiile le petit ruisseau, ombragé de saules, dont le gazouillement faisait rêver et chanter l'aimable recluse dans sa chambrette. Voici la fontaine du Téoulé, c'est-à-dire de la tuile, nom qui lui vient d'une tuile qui servait à recevoir l'eau du rocker. Noun ti'aversons le Pontet, qui conduit au hivoir, où, comme la belle Nausicaa de l'antiquité, Eugénie venait parfois laver ses robes ; ce qui lui inH])ire ces jolies réflexions.
" Une journée passée à étendre une lessive laisse peu à dire. C'est cependant assez joli que d'étendre du linge blanc sur l'herbe ou de \e voir flotter sur des .cx»rdes. On est, si l'on veut, la Nausicaa d'Homère, oii une de ces princesses de la Bible qui lavaient Les •tuniques de leurs frères. JS^ous avons un lavoir que
tii n'as pas vu, à la Moulinasse, assez grand et plein d'eau, qui embellit cet enfoncement et attire les oiseaux qui aiment le frais pour chanter. "
" Je t'écris d'une main fraîche, l'evenant de laver une robe au ruisseau. C'est joli de laver, de voir passer les poissons, des tlots, des brins d'herbe, des fleurs tombées, de suivre cela et je ne sais quoi autil de l'eau. Il vient tant de choses à la laveuse qui sait voir dans le coui's de ce ruisseau ! C'est la baignoire des oiseaux, le miroir du ciel, l'image de la vie, un chemin couvert, le réservoir du baptême."
A. quelques pas dans la prairie, le sujDerbe marronnier, ti'ois ou quatre fois séculaire, étend son vaste ombrage; vieille sentinelle du château qui a vu naître et mourLr les générations des Guérins.
La côte de Sept-P'onds serpente à travers les arbres, jusqu'au sommet de la colline: sur la déclivité voisine, le petit bois de Buis, avec son joli sentier plein d'ombre et de mystère, où Eugénie lit inhumer son petit chien.
"Le 1er juillet. — Il est mort, mon cher petit chien. Je suis triste, et n'ai guère envie d'écrire.
"Le 2. — Jeviensde ftiire mettre Bijou dans la garenne des buis, parmi les tleurs et les oiseaux. Là je ^îlanterai un rosier qui s'appellera le rosiei' du Chien. J'ai gardé les deux petites pattes de devant si souvent posées sur ma main, sur mes pieds, sur mes genoux. Qu'il était gentil, gracieux dans ses poses de repos ou
de caresses ! Le matin, il venait au pied du lit me lécher les pieds en me levant ; puis il allait en faire autant à papa. Nous étions ses deux préférés. Tout cela me revient à présent. Les objets passés vont au cœur ; papa le regrette autant que moi. Il aurait donné, disait-il, dix moutons pour ce cher joli petit chien. Hélas ! il faut que tout nous quitte, ou tout quitter.
" Une lettre me vient à présent, qui me donne une autre peine. Les aifections du cœur sont ditférentes comme leurs objets. Quelle différence du chagrin de Bijou à celui que me donne une âme qui se perd, ou du moins en danger ! O mon Dieu, que cela pénètre et effraye dans les vues de la foi ! "
En passant devant la ferme, nous jetons un coupd'œil de l'autre côté du vallon : en face, ce massif de verdure, c'est le bois du Pigimbert, avec le hameau du Pausadou où demeurait la Yialarette, cette pauvresse que Marie et sa sœur allaient visiter. Plus à gauche, sur les hauteurs, c'est le village des Méi-ix, et là-bas, vers le nord, Lentin, où Eugénie allait souvent entendre la messe.
Le chemin de la garenne du nord suit le bord du coteau qui se prolonge en arrière du vieux castel. Ici, comme ailleurs, tout est plein de souvenirs.
■" Chaque arbro a bou histoire, et chaque pierre un nom. "
Sur les branches du Treilhou, vieux ce}) de vigne qui s'enlace au tronc d'un chêne, Maurice enfant jouait avec ses sœurs. Minii sourit au souvenir des glissade i qu'elle faisait avec lui à travers le bois de genévriers qui tapisse la pente du ravin. Elle m'indique un petit .taillis qu'elle appelle le bois d'érables : ce sont de petits arbres de la grosseur du bras, qui n'ont rien.de commun avec le roi de nos forêts.
Un orage subit nous oblige de chercher un refuge dans le salon. Il n'y a qu'un instant tout était azur et lumière, chaleur et sérénité dans la nature; maintenant nuages et obscurité, pluie d'averse, coups de vent, éclats de foudre. Ce ciel du midi me semble un grand enfant; il passe du rire aux larmes avec une facilite étonnante.
A sept heures et demie, souper arrosé de l'excellent vin du Cayla. A table est assis et gazouille à côté de son père le petit Mâzuc de Gruérin, enfant de dix-huit mois. Qu'Eugénie n'est-elle ici pour caresser cet enfant de Caro !
Veillée délicieuse, assaisonnée d'anecdotes, de souvenirs d'ici, de l'Amérique, de l'Algérie, d'épisodes, racontés par M. Mâ?;uc, sur les guerres d'Afrique, dans les montagnes de la Kabylie. Mimi nous ramène au pays en me racontant quelques détails sur la veuve de Maui'ice. Retournée aux Indes après la mort de son mari, elle est venue mourir à Bordeaux en 1861.
Et le bon M. Bories, il vit encore ; mais, frappé d'une maladie cruelle, ce n'est plus qu'une ruine.
Après la veillée, on me conduit à ma chambre. Un escalier en spirale monte au palier supérieur, et donne entrée dans la grande salle ; c'est la piTx'e solennelle du manoir : une vaste cheminée, dont le manteait est soutenu par des cariatides en pierre ; de chaque côté, les figures, grossièrement esquissées, de deux chevaliers bardés de fer. Jadis ces murailles étaient couvertes des armures des nobles seigneurs de céans ; ce parquet, aujoui'd'hui silencieux, retentissait sous les pas des écujers é^ieronnés, joortant. au bout de leurs piques, pennons et étendards, sur lesquels les châtelaines du Cayla avaient brodé la fière devise des sires de Guérin : Omni excepfmie majores. C'est dans cette salle, maintenant déserte, qu'ils s'armaient en guerre contre les Maures, contre les féroces Albigeois, ou qu'ils revêtaient leurs plus riches armures, leurs casques étin celant de fin acier, leurs cuirasses dorées, pour aller croiser la lance dans les tournois. Au temps d'Eugénie, cette antique splendeur était disparue déjà depuis longtemps; là, comme ailleurs, la révolution avait fait son œuvre de destruction, et les riches seigneurs de Cxuérin n'étaient plus, disait-elle, que de pauvres sires, tirant le diable par la queue.
A côté de la salle, sur la droite, s'ouvre la chambre de Mimi; à gauche, celle de Maurice. Et tout au fond, en
arrit'^re, retirôe coninie une cellule, cachée comme un nid d'oiseau, la cluimbrette d'Kugénie; c'est dans cette chambrette, sur sa table m'-me que je vous (' cris, entoure du même silence, éclairé par la même lumière discrète de sa lampe. Devant moi, sa petite chapelle d'image, son crucifix, son étagère de livres. Du reste, ni ornements, ni luxe ; rien que de très-ordinaire. Mais ces riens sans valeur sont devenus des reliques ; cette chambrette, une chapelle ; cette table, un autel. C'est de cette blanche et paisible cage que la colombe du Cayla s'envolait vers le pays des rêves, cueillait les fleurs célestes de la poésie, conversait avec les anges, chantait avec son cœur. C'est ici qu'elle priait, lisait, écrivait son Journal, et ces admirables lettres à Louise de Bayne, à Madame de Maistre, à Maurice ; ici qu'elle a écrit l'histoire de son cœur, qu'elle a vécu, qu'elle est morte, qu'elle est allée rejoindre Maurice.
Je feuilleté le Journal, et me laisse entraîner au charme de cette lecture, où le moindre objet, un insecte qui vole, un oiseau qui chante, un rayon de lune qui glisse à travers la persienne, lui inspirent des choses ravissantes, des pages poétiques comme une harmonie de Lamartine, fines et profondes comme un trait de La Rochefoucauld. Sa pensée a parfois des coups-d'ailes inattendus, des élans sublimes comme une élévation de Bossuet.
Jamais peut-être on n'a vu une organisation plus
délicate, une imagination plus impressionnable ; son âme était une liarpe éolienue cpù vibrait au plus léger Boufle.
Mlle, de Guériu écrit avec une plume d'or; je la comparerais ;".: Madame de Sévigné, si Madame de Sévigné était moins frivole. Celle-ci amuse, éblouit; celle-là captive, attendrit; l'uno est vive comme l'hirondelle; l'autre, rôveuse comme la colombe. La jDremière a plus d'esprit, la seconde plus d'âme. Il y a plus de sentimentalité dans Madame de Sévigné ; dans Ëugc'nie de G-nérin, plus de sentiment. La lecture de l'une efrleure l'âme, celle de l'autre la pénètre. On admire Madame de .Sévigné, ou s'attache à Eugénie de Guérin.
Devant moi, accrochée aux rayons de sa bibliothèque, je vois la sai'ite Thérèse de Gérard, qu'elle reçut en présent de la baronne do Rivières. Je relis les passages que lui suggère la vue de cette petite gravure, ces aspirations vers la vie contemplative qui révèlent vine piété aussi tendre qu'aimable, une dévotion aussi solide qu'écdairée. Ce cc^ur pur se tournait naturellement vers le ciel, comme l'aiguille magnétique vers le pôle. " Elle était de ces âmes, dit Mgr. Mermillod, qui, au milieu tic nos ardeurs matérielles, entendent le Sursu'in corda de la Sainte-Eglise, et qui se plaisent dans ces nobles et saintes ascensions." '' On fait église partout" dit-elle quelque part.
J'ouvre la «"oisée, et, comme elle, je coTitemple la lielle unit, la campague à demi ensevelie dans l'ombre, les myriades d'étoiles qui, comme des clous d'or, soutiennent la tapisserie bleue du ciel. Tout est silence, recueillement, mj^stère ; un seul murmiu-e, celui du ruisseau. Il chante pour moi, comme jadis pour Eugénie. En remontant vers mon passé, je me demande si jamais j'ai coulé une heure plus suave, éprouvé de plus fraîches émotions. Bonsoir, il est minuit, attendez bientôt la tin de ma lettre.
A M. l'abbe L
Québec.
Paris, ce y août 1867.
A cinq heures du matin, une main discrète frappe à la porte de la chambre. Déjà j'étais debout. La veille, nous étions convenue, Mlle, de Gruérin et moi, d'aller à Andillac, où je désirais célébrer la messe et visiter les tombes de Maurice et d'Eugénie.
L'allégresse de la nature semblait faire écho à l'allégresse de mes pensées. Sur les hauteurs des Mérix, les teintes roses du matin ; dans le ciel, les premiers hlets d'or du soleil ; dans la plaine, les moites senteurs de la rosée, les brises parfumées, le gazouillement des oiseaux.
Nous saluons, en passant, la petite croix où le frère et la sœur se tirent de si tendres adieux, où Eugénie conserva longtemps l'empreinte que le pied du cheval avait faite dans le sol humide. Sur les buissons qui bordent la route, sa naïve piété lui ût cueillir, un soir qu'elle allait à la messe de minuit, quelques branches couvertes de gi^^e, qu'elle voulait déposer devant le Saint-Sacrement : scène qu'elle décrit avec une fraîcheui" et une grâce charmantes.
" Xous allâmes tous à la messe de minuit, papa en tête, par une nuit ravissante. Jamais plus beau ciel que celui de minuit, si bien que papa sortait de temps en temps la tète de sous son manteau pour regarder en haut. La terre était blanche de givre, mais nous n'avions pas froid ; l'air d'ailleurs était réchauffé devant nous par des fagots d'allumettes que nos domestiques portaient poiu- nous éclaii-er. C'était charmant, je t'assure, et je t'aui-ais voulu voir là cheminant comme nous vers l'église, dans ces chemins bordés de petits buissons blancs comme s'ils étaient fleui'is. Le gi\Te fait de belles fleurs. Nous en vîmes un brin si joli que nous voulions faire un bouquet au saint-Sacrement, mais il fondit dans nos mains : toute fleur dure peu. Je regrettai fort mon bouquet : c'était ti'iste de le voir se fondre et diminuer goutte à goutte."
Chemin faisant, Mlle, de Guérin me raconte la der-
62 UN PÈLEKINAGE
uk^re maladie et la mort de sa sœur. Deux années auparavant, sa santé avait été gravement atteinte ; c'était en vain qu'on l'avait envoyée aux eaux de Cauterets chercher des forces qui ne devaient plus revenir.
Elle sentait sa lin arriver ; mais elle ne tj-emblait ])as. Dans ce cœnr résigne, il n'y avait ])lus de place pour la crainte. A mesure qu'elle voyait le terme approcher, elle se repliait sur elle-même, comme la sensitive ; s'enveloppait de ce recueillement dont s'entourent les grandes âmes à l'approche du recueillement suprême qu'elle pressentait. Elle parlait peu, priait beaucoup, et souriait plus rarement. Sa chambrette était devenue une cellule de religieuse ; elle y vivait cloîtrée, n'en sortant que pour aller à l'église. La prière était sa distraction, l'eucharistie, sa nourriture.
" Je veux mourir après avoir comminiié," répétaitelle peu de temps avant sa mort. On remarqua qu'elle regardait plus souvent du côté d' Andillac, où elle allait bientôt prendre sa demeure. C'était l'hirondelle qui éprouvait le besoin de partir à la veille de la froide saison ; l'hiver de la mort approchait.
Elle prit du froid, en allant à la messe, le jour de l'Epiphanie, et revint avec une lièvre qui s'aggrava rapidement. Une fluxion de poitrine se déclara, et la conduisit en peu de jours aux portes de la mort. Après avoir reçu le saint viatique : " Je puis momùr maintenant," soupire-t-elle, avec un sourire céleste.
" Adieu, ma chère Marie !" et, comme elle sentait une larme trembler dans ses jeux en voyant sa sœui* éclater en sanglots, elle l'embrasse et lui dit en détournant la tête pour cacher son émotion : " Ah ! ne nous attendrissons i^as ! " comme si elle eût craint d'affaiblir la générosité de son sacrifice.
Telle fut la fin prédestinée de Mlle. Eugénie de Guérin. Elle est morte comme une sainte, " comme mourraient les anges s'ils n'étaient immortels," a dit l'un de ses amis.
Nous voici à Andillac.
— Mbsou ritou (M. le curé) est-il au presbytère ? demande en patois Mlle, de Guérin à la vieille servante en enti"ant avec la familiarité d'une habituée.
M. l'abbé Massol nous accueille avec une grâce parfaite, et m'entretient de l'entreprise qu'il poiu'suit, depuis quelque temps, de rebâtir l'église d' Andillac avec les offrandes des admirateui's d'Eugénie de Guérin. Les sympathiques encouragements qu'il a reçus, lui donnent l'espoir d'élever bientôt ce monument, qui sera l'honneur du tombeau de la pieuse jeune fille et son aui'éole de prédilection : cette gloire était bien la seule qu'elle eût enviée. ^
1. A mon arrivée en Canada, une petite collecte faite parmi les admirateurs d'Eugénie a produit une somme de cinq ccnt= francs qui a été expédiée îi Mlle, de Guérin. Sa Sainteté Pie IX, que l'on compte parmi les admirateurs de la vierge du Cayla, qualifiée par lui dans une lettre de bienheiirettse Eugénie, a daigné accorder sa bénédiction apostolique et l'indulgence plénière .\tous les bienfaiteurs de l'église d'Andillac. Leurs noms sont inscrits dans les archives de la paroisse, et le saint sacrifice de la messe est offert pour eux quatre foia par année.
L'église actuelle d'Andillac n'est plus qu'une masure ; son clocher qui menace ruine, son toit croulant de vétusté, ses murs lézardés, à demi enfouis sous le .1 sol, ofeent l'image de la désolation. Il faut descendre plusieurs marches pour j)énétrer dans cet autre Bethléem, dont l'aspect sombre, délabré, humide, donne le froid au cœur. Il ne fallait rien moins que la foi ardente, l'heureuse imagination d'Eugénie pour respirer dans cet antre glacé, et y faire descendre un rayon d'allégresse et de poésie.
Je glissai tout bas à l'oreille de Mlle, de Guérin que j'allais dire la messe pour les illustres morts de sa famille : j'eus le bonheur de communier de ma main la sœur d'Eugénie. Un quart d'heure d'action de grâces passé sur le prie-dieu oii elle s'agenouillait, laisse une impression qui ne s'oublie pas : ange, elle conversait ici avec les anges, avec l'Epoux des vierges ; elle déployait ici, au vent de l'éternité, ces ailes de lumière qui la détachaient chaque jour davantage de la terre et Font enfin emportée au sein de Dieu.
Au sortir de l'église, Mlle, de Cluérin m'ouvrit en silence la porte du cimetière. J'étais en face des tombes aimées. Les rayons du .soleil levant inondaient de lumière le champ de la mort, comme pour me dire cette autre lumière invisible et sans déclin qui éclaire l'autre rive de la vie. Un obélisque en marbre blanc, seul monument du cimetière, indique la tombe de
Maurice. On y lit encore distinctement la date funèbre : 10 Juillet 1839. A côté, siu- la droite, est jilantee une .simple croix de bois dont le croisillon supporte une couronne d'immortelles avec cette inscription : Eugénie de Guérin 31 mai 1848, renfermée dans un médaillon. En arrière, s'élèvent deux croix en fer dont l'une indique la tombe de M. Joseph de Guérin, père d'Eugénie, e*: l'autre celle d'Erembert. morts à une année d'intervalle (1850 et 1851).
Je demeurai longtemps à genoux sur la tombe d'Eugénie, à l'endroit même on, abîmée dans une douleur sans nom. elle versait des larmes qui ne tarissaient pas, e*^ ci*eufait ce terrible mystère de la mort, insondable comme sa douleur ; d'où elle se i"eleva enfin brisée pour jamais, mais résignée, avec ce cri sublime de la chrétienne : " Jetons nos cœurs en l'éternité ! " Elle dort maintenant A côté de ce cher Maurice qu'elle a tant pleiiré, jusqu'au jour où ils se lèveront ensemble pour ne plus être séparés.
Avant de s'éloiii:ner, "Mlle, de Guérin cueillit un bouquet de roses et d'immortelles sur la tombe de sa sœur, le remi* entre mes mains, et sortit sans proférer une parole.
Adieu, douce et bienheureuse Eugénie ! La gloire que vous n'avez pas cherchée est venue vous trouver ; mais l'auréole qui brille sur votre mausolée, n'a rien qui piiisse alarmer votre modestie et votre humilité.
66 UN PÈLERIXAGE
Elle est pure comme votre âme, douce comme votre génie, religieuse comme vos pensées, bienfaisante comme votre vie. Déjà elle a éclairé plus d'une âme, raffermi plus d'un cœui-. Elle fera plus, elle rebâtira ce temple, d'où s'élèvera en votre honneur l'hymne de la reconnaissance. Pertransiit benefaciendo !
De retoiu" au Cayla, je remerciai mes hôtes de leur gracieuse hospitalité, me recommandai aux prières de Marie la sainte, et repris la route de Toulouse.
Je vous apporte plusievu*s souvenirs du Cayla, des dessins, un autographe d'Eugénie, quelques fleui-s, une grappe d'immortelles, qui seront ^wur vous des reliques.
A M. l'abbé L
Québec.